Inflation en Algérie : Diagnostic et Plan d’Action 2025

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Image illutrant l'inflation

Inflation en Algérie et dynamiques globales : diagnostic et feuille de route

En bref :

Le problème : Inflation persistante atteignant 9,3% en 2022-2023, alimentée par la dépendance aux importations, le taux de change administré et les déficits budgétaires
Les conséquences : Érosion du pouvoir d’achat, fuite vers l’immobilier et les devises, perte de compétitivité et inflation latente masquée par les subventions (14,4% du PIB en 2025)
La solution : Stratégie intégrée en 5 axes : modérer la demande, renforcer l’offre, améliorer la distribution, renforcer la transmission monétaire et actualiser l’IPC
icone cibleLes objectifs : Stabilisation durable des prix, ancrage des anticipations inflationnistes et restauration de la crédibilité des politiques économiques
Les conditions : Consolidation budgétaire, modernisation du cadre monétaire et réduction de l’écart entre marchés de change officiel et parallèle

L’inflation algérienne : un défi structurel

Une dynamique inflationniste profondément enracinée impose à l’Algérie une stratégie globale, à la fois macroéconomique et structurelle.

Depuis plusieurs années, le pays connaît une phase d’inflation persistante, dont l’ampleur et la durée échappent largement aux instruments classiques d’analyse conjoncturelle. Loin de résulter d’un choc isolé ou d’un cycle temporaire, cette inflation s’affirme comme un phénomène durable, révélateur de déséquilibres structurels tant internes qu’externes.

Cette évolution intervient dans un contexte mondial où l’inflation est devenue un défi commun à de nombreuses économies. La combinaison de pressions internes — rigidités structurelles, insuffisances de l’offre locale, faible densité du tissu productif — et de facteurs externes — volatilité des marchés internationaux, tensions logistiques, fragmentation géoéconomique — crée un environnement propice à la diffusion et à l’auto-entretien des hausses de prix.

Analyser l’inflation en Algérie nécessite de comprendre l’interaction de plusieurs mécanismes clés :

  • La dollarisation partielle de l’économie et un biais systématique à l’indexation externe, qui amplifient la transmission des chocs mondiaux
  • Une dépendance structurelle aux importations, exposant le pays aux fluctuations des coûts internationaux
  • Un régime de change administré, dont les ajustements partiels ou différés génèrent des tensions récurrentes entre prix internes et signaux externes

Ces mécanismes se renforcent mutuellement, donnant naissance à une dynamique inflationniste robuste et peu sensible aux instruments conjoncturels traditionnels.

Dans ce contexte, la lutte contre l’inflation ne peut plus se limiter à des mesures ponctuelles. Elle requiert une stratégie intégrée combinant politiques macroéconomiques, réforme du cadre de change, diversification productive, modernisation logistique et amélioration du fonctionnement des marchés.

L’inflation apparaît ainsi à la fois comme un symptôme et un révélateur des limites du modèle de croissance actuel. Cette analyse vise à mettre en lumière les causes profondes de l’inflation persistante en Algérie et à proposer des pistes pour concevoir une stratégie cohérente et durable de stabilisation des prix, condition indispensable à une trajectoire de croissance plus équilibrée et résiliente.

Comprendre et mesurer l’inflation

L’inflation ne se réduit pas à l’observation des variations passées des prix : elle intègre également les anticipations des agents économiques, qui orientent leurs décisions de consommation, d’investissement et de production, tout en influençant directement la trajectoire future des prix.

L’indice des prix à la consommation et ses limites

L’inflation désigne la hausse générale et soutenue du niveau des prix, entraînant une perte de pouvoir d’achat pour les agents économiques. Sa mesure constitue un instrument essentiel pour suivre le coût de la vie, orienter les décisions de politique économique et évaluer la santé globale de l’économie.

Elle permet notamment aux autorités monétaires d’ajuster leurs taux d’intérêt, de guider les politiques salariales et de retraite, et d’anticiper les risques macroéconomiques. En l’absence d’indicateurs fiables, la conduite de la politique économique s’effectuerait « à l’aveugle ».

L’indice des prix à la consommation (IPC) demeure l’instrument de référence pour mesurer l’inflation. Il repose sur un panier représentatif de biens et services consommés par les ménages, pondérés selon leur importance relative dans le budget.

La collecte périodique des prix permet de comparer le coût total du panier dans le temps et d’apprécier l’évolution du coût de la vie. Toutefois, certains prix, notamment ceux de l’énergie ou des produits alimentaires frais, sont très volatils et peuvent masquer la tendance sous-jacente de l’inflation.

L’inflation sous-jacente, qui exclut ces composantes volatiles, fournit une mesure plus fidèle des pressions inflationnistes structurelles et guide ainsi les décisions des banques centrales.

Le déflateur du PIB complète l’IPC en offrant une vision plus large. Il intègre l’ensemble des biens et services produits dans l’économie, et non seulement ceux consommés par les ménages. Cette mesure présente l’avantage d’une couverture exhaustive, mais son calcul trimestriel limite sa pertinence pour le suivi du coût de la vie à court terme.

Les limites de l’IPC : La mesure de l’inflation comporte cependant des limites importantes. Dans de nombreux pays, une part importante de la consommation s’effectue sur des marchés informels où les prix ne sont pas systématiquement enregistrés.

Par ailleurs, les prix administrés, tels que ceux de l’énergie ou de certains produits de première nécessité, peuvent masquer les pressions inflationnistes réelles. L’évolution rapide des comportements de consommation et l’apparition constante de nouveaux biens et services imposent également des ajustements fréquents du panier de référence.

Enfin, l’impact de l’inflation varie selon les ménages : les plus vulnérables, qui consacrent une part importante de leur budget à l’alimentation, subissent plus fortement la hausse des prix. L’inflation ne se manifeste donc pas de manière uniforme, mais selon des expériences différenciées à travers la population.

Le rôle des anticipations dans la dynamique des prix

Au-delà de l’observation des variations passées des prix, l’inflation comprend également une dimension prospective : les anticipations des agents économiques.

Ces dernières jouent un rôle central dans la dynamique des prix, car elles orientent dès aujourd’hui les décisions de consommation, d’investissement et de production. Par exemple, si les ménages et les entreprises s’attendent à une hausse future des prix, ils peuvent ajuster leur comportement de manière à précipiter ou amplifier cette inflation.

Ainsi, l’inflation n’est pas seulement un phénomène rétrospectif, mesurable par des indices comme l’IPC ou le déflateur du PIB ; elle est également façonnée par les perceptions et les attentes des acteurs économiques, qui traduisent leurs anticipations en actions concrètes sur les marchés.

Cette dimension prospective constitue un déterminant fondamental de la trajectoire future de l’inflation.

L’ancrage des anticipations : clé de la politique monétaire

Les anticipations inflationnistes des agents économiques ne se forment pas de manière aléatoire : elles sont influencées par des signaux économiques, des comportements passés et, surtout, par la crédibilité des autorités monétaires.

Le concept d’ancrage des anticipations se réfère à la capacité des ménages, entreprises et marchés financiers à anticiper de manière stable l’évolution future des prix, malgré la survenue de chocs économiques temporaires. Lorsque les anticipations sont bien ancrées, elles tendent à rester proches de l’objectif d’inflation fixé par la banque centrale, réduisant ainsi le risque d’inflation auto-entretenue.

Trois mécanismes principaux contribuent à cet ancrage :

La crédibilité et l’indépendance de la banque centrale : une institution perçue comme capable de respecter ses objectifs d’inflation influence directement les comportements des agents. Si les agents croient que la banque centrale maintiendra l’inflation autour de sa cible, ils ajustent leurs décisions en conséquence, ce qui stabilise effectivement les prix.

Les règles de politique monétaire explicites et la transparence : la communication claire sur les objectifs, les instruments et les prévisions permet aux agents d’anticiper la trajectoire de la politique monétaire et donc l’évolution des prix. Les annonces concernant le taux directeur, le contrôle de la masse monétaire ou le ciblage d’inflation renforcent la capacité des acteurs à former des anticipations cohérentes.

Les mécanismes contractuels et indexés : certains contrats, notamment salariaux ou financiers, peuvent être directement indexés sur l’inflation observée ou anticipée. Une inflation bien prévisible limite l’effet boule de neige des ajustements automatiques, alors qu’une inflation non maîtrisée ou mal anticipée peut se propager rapidement dans l’économie par le biais de la boucle prix-salaires et des prix administrés.

L’ancrage des anticipations joue un rôle central dans la politique monétaire moderne. Une banque centrale efficace peut influencer l’inflation future non seulement par l’ajustement de ses taux d’intérêt à court terme, mais également en façonnant les anticipations des agents.

Un ancrage solide réduit la volatilité des prix, stabilise l’activité économique et limite le coût social et économique des ajustements monétaires drastiques. À l’inverse, lorsque les anticipations se désancrent, la banque centrale perd de son influence, rendant l’inflation plus difficile à contrôler et exposant l’économie à des cycles de surchauffe ou de déflation.

Infographique : Atteindre la stabilité des prix

L’inflation mondiale : de la maîtrise au rebond de 2021

Depuis les années 1960, l’inflation mondiale a suivi une trajectoire complexe, façonnée par des ruptures institutionnelles majeures, des changements de paradigmes économiques, des choix de politique monétaire et budgétaire, ainsi qu’une succession de chocs exogènes et endogènes qui ont remodelé la dynamique des prix à l’échelle mondiale.

1962-2000 : la longue conquête de la stabilité des prix

La période 1962-1985 : Au cours de ces années, les économies avancées ont connu une période d’inflation élevée, marquée par la fin du système de Bretton Woods en 1971, plusieurs récessions, deux chocs pétroliers majeurs et des politiques de contrôle des prix et des salaires.

La pensée économique dominante, axée sur la recherche du plein emploi, considérait alors qu’une inflation modérée constituait une contrepartie acceptable aux politiques keynésiennes.

Cette approche a été mise à l’épreuve à la fin des années 1970, lorsque la stagflation — combinaison inédite d’une inflation élevée et d’un chômage important — a révélé les limites de l’arbitrage classique entre inflation et emploi.

Confrontées à ce dilemme, les autorités ont progressivement donné la priorité à la maîtrise de l’inflation, en activant une politique monétaire inspirée des principes monétaristes de Milton Friedman. Ce virage a permis une désinflation significative, mais au prix d’une récession profonde et prolongée.

Les années 1980-1990 : Au cours de cette période, l’instabilité des prix s’est progressivement étendue aux économies émergentes et en transition, souvent sous forme d’hyperinflation, avant que ces pays n’adoptent à leur tour des cadres de stabilisation monétaire.

À partir des années 2000, la majorité des économies ont mis en place des politiques monétaires conventionnelles fondées sur le ciblage d’inflation, désormais devenu une référence internationale. Ce cadre repose sur l’indépendance de la banque centrale, l’utilisation du taux d’intérêt comme principal instrument et une communication transparente et crédible.

Il s’est montré efficace pour maîtriser l’inflation face aux chocs de demande, mais révèle ses limites lorsqu’il s’agit de chocs d’offre ou dans les économies caractérisées par un endettement élevé.

Les crises de 2008 et 2012 : un tournant majeur

Les crises financières de 2008 et de la zone euro en 2012 ont fait émerger un nouveau paradigme.

Face aux risques de déflation, les banques centrales ont largement étendu leur rôle, recourant aux politiques monétaires non conventionnelles : taux négatifs, achats massifs d’actifs, orientations prospectives et intervention accrue dans l’intermédiation financière.

Ces innovations ont stabilisé les systèmes financiers mais aussi révélé des lacunes majeures dans les modèles économiques, la compréhension de la courbe de Phillips et le rôle du secteur financier dans la propagation des chocs.

Le choc inflationniste post-Covid

L’inflation a ressurgi à partir de 2020-2021, d’abord avec la pandémie puis avec la reprise post-COVID.

Les pressions inflationnistes ont découlé de facteurs multiples : perturbations des chaînes de valeur, flambée des prix de l’énergie, pénuries de composants, tensions sur les transports maritimes et forte demande tirée par l’épargne accumulée. Ces hausses de prix ont touché à la fois pays avancés et émergents.

Les effets attendus sont doubles : érosion du pouvoir d’achat et vulnérabilité des marchés financiers construits sur des taux bas persistants. Si certains déterminants suggèrent un caractère temporaire, d’autres — liés à l’emploi et aux loyers — plaident pour une inflation plus persistante.

Les anticipations inflationnistes étant restées globalement ancrées jusqu’en 2021, les banques centrales ont initialement adopté une attitude prudente, considérant cette inflation comme conjoncturelle.

Les premières mesures pour combattre l’inflation : Les banques centrales ont initialement hésité dans leur réponse à la poussée inflationniste de 2021-2022, confrontées à un dilemme inédit et à une incertitude profonde quant à la nature du phénomène.

Pendant plusieurs mois, les autorités monétaires, notamment la Réserve fédérale américaine et la Banque centrale européenne, ont qualifié l’inflation de « transitoire », estimant qu’elle résultait principalement de facteurs temporaires liés aux perturbations postpandémie et qu’elle se résorberait spontanément une fois les chaînes d’approvisionnement normalisées.

Cette interprétation les a conduites à maintenir leurs politiques accommodantes plus longtemps que ce qui aurait été nécessaire avec le recul, craignant qu’un resserrement prématuré n’étouffe une reprise économique encore fragile.

Les cycles de resserrement : Face à la persistance et à l’ampleur de l’inflation, les banques centrales ont engagé à partir du premier semestre 2022 un cycle de resserrement monétaire historique par son ampleur et sa rapidité.

La Réserve fédérale américaine a relevé ses taux de 525 points de base entre mars 2022 et juillet 2023, les portant à un niveau de 5,25-5,50 %, leur plus haut niveau depuis 2001. La Banque centrale européenne a augmenté ses taux de 450 points de base entre juillet 2022 et septembre 2023, après une décennie de taux négatifs.

Ce resserrement synchronisé à l’échelle mondiale a constitué le plus abrupt depuis quatre décennies, reflétant l’urgence perçue de restaurer la crédibilité des banques centrales et de réancrer les anticipations inflationnistes.

L’évolution récente : L’inflation mondiale a connu d’importantes fluctuations ces dernières années. Après avoir atteint 4,7 % en 2021, l’inflation mondiale a grimpé à un pic de 8,7 % en 2022, sous l’effet des perturbations des chaînes d’approvisionnement, de la flambée des prix de l’énergie et des denrées alimentaires, ainsi que de politiques budgétaires expansionnistes.

Avec l’atténuation progressive de ces pressions, l’inflation a nettement reculé pour s’établir à 4,6 % en 2023. Les projections indiquent toutefois une remontée temporaire à 5,8 % en 2024, en partie en raison d’une nouvelle volatilité des prix des matières premières et d’un processus de désinflation inégal selon les pays.

À l’horizon 2025, l’inflation mondiale devrait à nouveau diminuer pour atteindre 4,4 %, soutenue par un resserrement monétaire généralisé et une normalisation progressive des conditions de l’offre et de la demande à l’échelle mondiale.

Conclusion : Le choc inflationniste mondial de 2021‑2022, porté par la hausse des prix de l’énergie, des matières premières et des biens alimentaires, a touché toutes les grandes économies. Depuis 2023, l’inflation a reculé grâce à l’ajustement des chaînes d’approvisionnement et, dans certains cas, à des politiques monétaires restrictives, mais elle reste supérieure aux niveaux prépandémie.

L’inflation en Algérie : analyse macroéconomique

L’inflation est redevenue un enjeu majeur de l’analyse macroéconomique en Algérie, en particulier depuis les chocs successifs liés à la pandémie de Covid-19, aux perturbations des chaînes d’approvisionnement, aux tensions géopolitiques et à la volatilité des prix internationaux.

Entre 2020 et 2025, l’accélération persistante de l’inflation a mis en évidence plusieurs vulnérabilités structurelles : forte dépendance aux importations, cadre monétaire incomplet, marché des changes fragmenté et système de subventions et de prix administrés qui entrave la formation transparente des prix.

Depuis les réformes de 1994-1995, l’inflation ne peut plus être interprétée comme la simple variation d’un indice de prix. Elle est devenue un agrégat macroéconomique complexe, révélateur de la rareté relative, de la cohérence du cadre macroéconomique et de l’efficacité des mécanismes de régulation.

Les trois dimensions de l’inflation algérienne

Un indicateur des tensions d’offre : Dans un appareil productif insuffisamment diversifié, l’inflation constitue un signal de rareté relative. Les hausses de prix reflètent essentiellement un déficit d’offre interne face à une demande soutenue, notamment pour les produits alimentaires, manufacturiers et intermédiaires. L’inflation matérialise ainsi l’insuffisance des capacités nationales de production.

Un révélateur des distorsions de marché : La prédominance des prix administrés, l’ampleur des subventions et les pénuries récurrentes masquent les signaux de coûts réels, retardent les ajustements nécessaires et entraînent des rattrapages rapides et souvent brusques. L’inflation révèle alors les tensions accumulées dans les circuits de distribution et les structures de coûts.

Une variable de cohérence macroéconomique : L’écart persistant entre inflation mesurée et inflation perçue souligne les limites du dispositif statistique et reflète des tensions budgétaires, monétaires et externes. L’inflation devient une variable intégratrice, traduisant la cohérence — ou le désalignement — entre politiques macroéconomiques et dynamique des prix.

Pourquoi l’inflation réelle dépasse les chiffres officiels

Au-delà des dynamiques réelles des prix, plusieurs contraintes institutionnelles et méthodologiques contribuent à une sous-évaluation de l’inflation vécue par les ménages.

Un système hybride de contrôle des prix : Le système de formation des prix reste hybride, combinant mécanismes de marché partiels et dispositifs administrés. Cette architecture contribue à une répression de l’inflation, maintenant plusieurs prix à des niveaux artificiellement bas.

Deux mécanismes y participent :

  • Subventions explicites et implicites : Les subventions explicites (aliments, énergie, eau, logement, éducation, taux d’intérêt) atténuent artificiellement la transmission des hausses de coûts vers les prix. Les subventions implicites — lorsque les prix sont fixés en deçà des coûts — fragilisent les entreprises productrices, nécessitant des transferts budgétaires compensatoires.
  • Selon les estimations disponibles, le montant total des subventions est passé de 292 milliards de DA en 2000 (7,1% du PIB) à 5 451 milliards de DA en 2025 (soit 14,4% du PIB), illustrant une progression considérable des transferts.

La régulation des prix et des marges : Une part significative des biens et services est soumise à une régulation des prix ou des marges : produits alimentaires (5 catégories), produits industriels (3 catégories), services administrés (5 catégories), prix de cession de l’électricité et du raffinage, et marges réglementées pour les médicaments.

Ces dispositifs altèrent les incitations à l’investissement, créent des distorsions persistantes et favorisent l’émergence de marchés parallèles.

Le désalignement du taux de change et l’indexation informelle : Le décalage entre le taux de change officiel et le taux parallèle — non intégré de manière adéquate dans le calcul de l’indice — entraîne une sous-estimation de l’inflation importée, puisque les importateurs valorisent leurs coûts selon le marché parallèle.

La dollarisation partielle des transactions (loyers, biens durables, intrants importés) renforce cette indexation implicite sur les devises.

La « shrinkflation » et les limites méthodologiques : La disponibilité irrégulière de certains produits, la réduction des quantités pour un prix inchangé (shrinkflation), ou encore la faible fréquence d’actualisation du panier de consommation réduisent la représentativité de l’indice officiel. Ces biais conduisent à une sous-estimation systématique du niveau général des prix.

La répression de l’inflation génère des externalités négatives majeures : développement des marchés informels, comportements de thésaurisation et de stockage, incitations accrues à la spéculation, affaiblissement de la discipline budgétaire et perte de crédibilité des politiques anti-inflationnistes.

Ces mécanismes différés créent une inflation latente, susceptible d’éclater violemment en cas de choc externe, d’ajustement des prix administrés ou de dépréciation du dinar.

Le lien entre déficits publics et hausse des prix

Les évolutions budgétaires depuis les années 2000 montrent que les déséquilibres fiscaux constituent un déterminant central de l’inflation en Algérie.

Entre 2000 et 2014, le pays a bénéficié d’excédents budgétaires importants — jusqu’à 13-14 % du PIB pour le solde global et 27,1 % pour le solde primaire — permettant de financer l’investissement public sans endettement. Cette situation reflétait une capacité fiscale élevée, largement liée aux recettes pétrolières.

Le choc pétrolier de 2014-2015 a toutefois marqué une rupture structurelle : les excédents ont laissé place à des déficits persistants, révélant un affaiblissement progressif de la position fiscale structurelle. À la fin des années 2020, les dépenses courantes dépassent même les recettes, réduisant la marge de manœuvre pour l’investissement sans recours au financement externe ou monétaire.

Ces déficits structurels génèrent des pressions inflationnistes directes. Leur financement, souvent assuré par création monétaire dans un contexte de marchés financiers peu profonds, augmente la masse monétaire et alimente la hausse des prix.

La persistance des déficits mine la crédibilité de la politique monétaire, renforce les anticipations inflationnistes et contribue à une dynamique auto-entretenue. Le financement monétaire exerce également un effet d’éviction sur l’investissement privé, tandis que la dépréciation du dinar renchérit les importations et amplifie les pressions inflationnistes via les coûts.

La faiblesse structurelle des finances publiques, combinée à l’ajustement incomplet des prix administrés, crée une inflation latente susceptible d’émerger brutalement en cas de choc externe ou d’ajustement budgétaire.

Rompre cette dynamique requiert une stratégie coordonnée fondée sur la consolidation budgétaire, la modernisation du cadre monétaire et la stabilisation du taux de change — conditions nécessaires pour restaurer la crédibilité des politiques économiques et maîtriser durablement l’inflation.

Impact sur le pouvoir d’achat et la compétitivité

L’inflation exerce des effets significatifs sur le niveau de vie, l’investissement, la consommation et la compétitivité de l’économie algérienne.

Sur le plan social : elle entraîne une érosion directe du pouvoir d’achat, en particulier pour les biens alimentaires, importés et liés aux coûts logistiques. Cette pression est particulièrement ressentie par les ménages modestes et moyens, pour lesquels la part des dépenses essentielles dans le revenu est élevée, accentuant les inégalités.

De surcroît, l’inflation perçue par les ménages est souvent supérieure à l’inflation officielle, car elle intègre les prix du marché informel, la rareté de certains produits et l’impact du taux de change parallèle.

Sur le plan économique : l’inflation crée une incertitude élevée, qui freine l’investissement productif et oriente les agents vers des actifs réels tels que l’immobilier, l’or ou les devises étrangères. Elle réduit également l’épargne en monnaie locale, limitant les ressources disponibles pour le financement de l’économie.

En termes de compétitivité : une inflation domestique supérieure à la dépréciation nominale conduit à une appréciation du taux de change réel, réduisant la compétitivité des exportations hors hydrocarbures. Les coûts de production augmentent, notamment pour les intrants importés, ce qui pèse sur l’industrie locale et freine la diversification économique.

L’inflation compromet ainsi l’attractivité de l’Algérie pour l’investissement direct étranger et limite les efforts d’intégration dans les chaînes de valeur mondiales.

Quatre phases d’inflation en 25 ans (2000-2025)

Sur la période 2000-2025, l’inflation en Algérie suit une trajectoire marquée par une tendance haussière graduelle, passant d’une inflation faible au début des années 2000 à un régime d’inflation élevée après 2020.

L’inflation moyenne sur la période se situe à 4,6 % avec un point bas de 0,3 % en 2000 et un point haut de 9,3 % en 2022-2023. Cette évolution reflète la montée progressive des déséquilibres macroéconomiques, la dépendance structurelle aux importations et la sensibilité accrue aux chocs externes.

Phase 1 Inflation maîtrisée (2000-2008) : La période 2000-2008 est caractérisée par une inflation faible et relativement stable, oscillant entre 0,3 % et 4,9 %. Les facteurs clés : excédents budgétaires élevés, forte disponibilité en devises, stabilité relative du dinar et coût faible des importations.

Phase 2 Montée graduelle (2009-2014) : À partir de 2009, l’inflation entre dans un régime plus élevé, entre 3,3 % et 8,9 %, avec un pic marqué en 2012. Les déterminants : transmission des chocs alimentaires internationaux, soutien budgétaire massif après 2008 et rigidités structurelles de l’offre domestique.

Phase 3 Inflation volatile (2015-2019) : Entre 2015 et 2019, l’inflation se stabilise à un niveau intermédiaire (4,3 %-6,4 %), mais devient plus irrégulière. Explications : effets prolongés du choc pétrolier de 2014, dépréciation graduelle du dinar, pressions sur les prix importés et déficits budgétaires persistants.

Phase 4 Régime d’inflation élevée (2020-2025) : La période 2020-2025 constitue une rupture majeure, avec un bas niveau temporaire en 2020 (2,4 %) suivi d’un envol de l’inflation jusqu’à 9,3 % en 2022-2023. Facteurs : pandémie, perturbations logistiques, flambée des prix alimentaires et énergétiques, écart entre taux de change officiel et parallèle, rigidités de l’offre.

Bien que l’inflation recule vers 4,0 % en 2024 et 3,7 % en 2025, elle reste structurellement plus élevée qu’avant 2020.

Conclusion : L’inflation algérienne apparaît comme un phénomène hybride : importé, monétaire, institutionnel et structurel. Elle reflète la dépendance aux importations, la vulnérabilité du taux de change, la répression des prix et les déséquilibres budgétaires. Une stabilisation durable exige une transformation du cadre monétaire, budgétaire et structurel.

Pic d’Inflation

9.3%
2022-2023 — Plus haut depuis les années 90

Moyenne 2000-2025

4.6%
Tendance haussière sur 25 ans

Inflation 2024

4.0%
Début de stabilisation

Prévision 2025

3.7%
Poursuite du ralentissement

Dynamique de l’Inflation (2000-2025)

Évolution du taux d’inflation annuel moyen — Quatre phases distinctes sur 25 ans.

Pétrole & Réserves de Change

Corrélation entre cours du baril et capacité de réserve.

Les 4 Phases de l’Inflation

1

2000-2008 : Maîtrise — Inflation faible (0.3%-4.9%), excédents budgétaires, réserves en hausse.

2

2009-2014 : Montée — Régime plus élevé (3.3%-8.9%), pic en 2012, chocs alimentaires mondiaux.

3

2015-2019 : Volatilité — Niveau intermédiaire (4.3%-6.4%), choc pétrolier 2014, dépréciation du dinar.

4

2020-2025 : Pic puis reflux — Explosion à 9.3% (Covid, logistique), puis stabilisation vers 3.7%.

⚠️ En l’absence de réformes structurelles, les risques inflationnistes restent orientés à la hausse.

Feuille de Route : 5 Axes Stratégiques

Axe 1 — Demande

Modérer la Demande Globale

Maîtriser les dépenses publiques courantes (masse salariale) et adopter un financement du déficit moins inflationniste. Resserrement monétaire via hausse des taux ou ajustement du change.
Axe 2 — Offre

Renforcer l’Offre Globale

Améliorer la qualité du facteur travail (santé, éducation, formation). Mobiliser le capital et optimiser son rendement pour soutenir la croissance réelle du PIB.
Axe 3 — Distribution

Améliorer les Réseaux

Développer les infrastructures de stockage et marchés régionaux. Réduire les monopoles, stimuler la concurrence et encourager l’IDE dans la distribution.
Axe 4 — Monétaire

Canal de Transmission

Améliorer la gestion des liquidités, renforcer la stérilisation bancaire. Réduire l’écart marché officiel/parallèle par diversification de l’offre de devises.
Axe 5 — Mesure

Améliorer l’IPC

Unifier les indices, actualiser la couverture et les pondérations. Réviser l’année de base pour refléter les nouvelles habitudes de consommation.

Les déterminants de l’inflation : ce que dit le modèle économétrique

Un modèle économétrique a été construit afin d’identifier et quantifier les facteurs déterminants de l’inflation en Algérie. L’objectif est de fournir une compréhension rigoureuse des mécanismes qui influencent la dynamique des prix dans un contexte économique marqué par la dépendance vis-à-vis des importations, la volatilité du taux de change, l’importance du secteur public et la prégnance des prix administrés.

Le modèle couvre la période 1999-2025 et repose sur un cadre linéaire estimé par la méthode des moindres carrés ordinaires (MCO/OLS). Les variables explicatives retenues incluent : la croissance de la masse monétaire, le prix international du pétrole, le taux de change effectif réel (TCER), et la croissance du PIB réel.

Ce choix reflète les principaux canaux théoriques de transmission de l’inflation dans les économies émergentes dépendantes des importations, tout en tenant compte des spécificités structurelles de l’économie algérienne.

Les résultats obtenus conduisent à plusieurs conclusions directes :

Le taux de change effectif réel (TCER) constitue le principal canal d’inflation : Le TCER ressort comme l’un des déterminants les plus influents : une appréciation du dinar contribue à réduire l’inflation, confirmant un pass-through élevé des variations du taux de change vers les prix domestiques. Autrement dit, l’inflation algérienne est fortement sensible aux dépréciations nominales.

L’inflation demeure largement importée : Le modèle confirme que les chocs externes — notamment via la facture des importations, l’énergie et les conditions internationales — jouent un rôle clé. Le prix du pétrole, bien que son effet soit modéré statistiquement, reste un indicateur de la situation extérieure et des marges de manœuvre budgétaires. L’économie algérienne reste structurellement vulnérable aux chocs internationaux.

La masse monétaire joue un rôle secondaire : Le coefficient associé à la croissance monétaire est faible et statistiquement non significatif. Ce résultat reflète : l’importance des prix administrés, l’existence d’une surliquidité bancaire chronique, un faible taux de transmission entre création monétaire et demande réelle, l’absence d’un cadre monétaire strictement basé sur le ciblage de l’inflation. La politique monétaire ne constitue donc pas le principal moteur des tensions inflationnistes observées.

Le cycle économique exerce une influence modérée : La croissance du PIB présente un effet positif mais relativement limité, révélant une inflation légèrement procyclique. La demande interne influence les prix, mais dans une moindre mesure que les chocs externes.

L’inflation s’explique partiellement par les variables macroéconomiques : Avec un R² d’environ 0,36, le modèle montre que les dynamiques inflationnistes ne peuvent être entièrement comprises à travers les seuls indicateurs macroéconomiques. La structure de l’économie — subventions, réglementation des prix, rigidités sectorielles — joue un rôle déterminant mais difficile à capturer statistiquement. Cela confirme que l’inflation algérienne est un phénomène hybride : à la fois macroéconomique et institutionnel.

Les risques inflationnistes apparaissent asymétriques et orientés à la hausse : Les projections issues du modèle indiquent une inflation modérée dans le scénario central, un recul limité dans le scénario optimiste, mais un risque élevé d’accélération en cas de tensions budgétaires, de dépréciation rapide du dinar ou de choc externe défavorable.

En l’absence de réformes structurelles, les risques sur l’inflation semblent clairement pencher du côté haussier.

Pour résumer, le modèle économétrique met en évidence un ensemble de conclusions cohérentes : le taux de change est le principal canal de transmission ; l’inflation est largement importée ; la monnaie joue un rôle secondaire, la demande interne exerce une pression modérée et les facteurs institutionnels non modélisés demeurent essentiels, notamment les rigidités structurelles de la distribution.

Cinq axes pour contenir l’inflation

L’inflation en Algérie résulte de facteurs structurels et nécessite des interventions coordonnées à moyen et court terme. La stratégie proposée repose sur cinq axes complémentaires qui visent à agir sur la demande et l’offre, à renforcer les mécanismes de transmission monétaire et à améliorer la mesure de l’inflation.

Axe 1 : Modérer la demande globale par un mix macroéconomique adapté

Le premier axe consiste à mettre en œuvre un mix macroéconomique capable de modérer la demande globale.

Cela implique de maîtriser les dépenses publiques courantes, en particulier la masse salariale, et d’adopter une structure de financement du déficit moins inflationniste.

Parallèlement, un resserrement de la politique monétaire, via une hausse des taux d’intérêt ou, si nécessaire, des ajustements du taux de change, permettra de limiter les pressions inflationnistes sur l’économie.

Axe 2 : Renforcer l’offre globale

Le deuxième axe vise à renforcer l’offre globale, afin de réduire l’écart entre offre et demande qui alimente l’inflation.

Il s’agit d’améliorer la qualité du facteur travail à travers la santé, l’éducation et la formation, tout en mobilisant le capital et en optimisant son rendement pour soutenir la croissance réelle du PIB.

Axe 3 : Améliorer l’efficacité des réseaux de distribution

Le troisième axe se concentre sur l’efficacité des réseaux de distribution, dont les dysfonctionnements provoquent des tensions persistantes sur les prix.

La stratégie prévoit :

  • Le développement des infrastructures de stockage et des marchés régionaux pour améliorer la disponibilité des produits frais
  • La réduction des positions monopolistiques dans les circuits de distribution
  • La stimulation de la concurrence
  • L’encouragement des investissements directs étrangers

Axe 4 : Renforcer le canal de transmission monétaire

Le quatrième axe concerne le renforcement de l’efficacité du canal de transmission monétaire.

La politique monétaire agit principalement à travers les taux d’intérêt et le taux de change. Une hausse des taux réels réduit consommation et investissement, tandis qu’un taux de change plus fort diminue le prix des biens échangeables et modère la demande globale.

Les réformes devront améliorer la gestion des liquidités, renforcer la stérilisation de la liquidité bancaire et réduire l’écart entre les marchés officiel et parallèle des changes par la diversification de l’offre de devises et la rationalisation des règles régissant les opérations de change.

Axe 5 : Améliorer la mesure de l’inflation

Le cinquième axe porte sur l’amélioration de la mesure de l’inflation.

Il est nécessaire d’unifier les indices des prix à la consommation, d’actualiser leur couverture et de revoir les pondérations des sous-indices ainsi que l’année de base pour refléter les nouvelles habitudes de consommation.

Les différences locales dans les modèles de dépenses doivent également être prises en compte pour garantir la pertinence des comparaisons et l’efficacité des politiques.

Mesures transitoires à court terme

À très court terme, certaines mesures transitoires peuvent compléter cette stratégie :

  • L’actualisation de l’IPC, notamment à partir du recensement général de la population, est une priorité. En attendant, il est possible de construire un panier intermédiaire basé sur l’évolution des habitudes de consommation.
  • L’IPC actuel peut continuer à servir de point d’ancrage nominal, en ajustant les tolérances pour tenir compte des variations des prix alimentaires et non alimentaires.
  • La réforme du système de subventions s’impose, afin de réduire surconsommation, gaspillage et distorsions qui freinent l’investissement agricole.
  • L’actualisation des prix et des marges réglementés permettra de mieux refléter les coûts réels et de stabiliser les prix à la consommation.

Cette approche intégrée combine mesures macroéconomiques, réformes structurelles, amélioration de la transmission monétaire et ajustements statistiques, offrant un cadre cohérent pour contenir durablement l’inflation en Algérie.

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