Série Algérie 2050 – Rapport en 9 parties sur la transition économique
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En bref :
Au-delà des déséquilibres macroéconomiques et des rigidités structurelles et de leviers inopérants, les difficultés persistantes de l’économie algérienne trouvent une explication centrale dans la faiblesse de la gouvernance économique.
Celle-ci se caractérise par une fragmentation de la politique économique, un déficit d’outils de pilotage stratégique et un manque chronique de suivi et d’évaluation des politiques publiques.
Ces faiblesses institutionnelles limitent la cohérence des réformes, affaiblissent l’efficacité des instruments macroéconomiques et contribuent à la persistance d’un ajustement diffus et peu lisible.
Fragmentation de la décision économique
Fragmentation de la politique économique et absence de vision intégrée. La conduite de la politique économique demeure largement segmentée entre administrations, ministères et institutions, chacun opérant selon ses propres objectifs, horizons et contraintes.
Cette fragmentation empêche la formulation et la mise en œuvre d’une stratégie macroéconomique intégrée articulant de manière cohérente politiques budgétaire, monétaire, de change, industrielle et sociale.
L’absence d’un centre de coordination économique doté d’une autorité claire et de capacités techniques suffisantes favorise des arbitrages de court terme, souvent réactifs, au détriment d’une trajectoire de réformes séquencée et crédible.
Il en résulte des incohérences de politiques, notamment entre objectifs de stabilisation nominale, impératifs de compétitivité et exigences de soutenabilité budgétaire.
Faiblesse des outils de pilotage stratégique
La crédibilité et l’efficacité de la politique économique reposent en grande partie sur la capacité des autorités à disposer d’outils de pilotage permettant d’assurer la cohérence entre les décisions budgétaires, les équilibres macroéconomiques et les objectifs de développement.
En Algérie, cette cohérence demeure fragilisée par les limites structurelles des instruments de programmation et par leur intégration insuffisante dans le processus décisionnel.
Le TOFE et ses limites
Le Tableau des Opérations Financières de l’État (TOFE) illustre ces faiblesses. Conçu et utilisé principalement comme un outil de restitution comptable, il n’est pas systématiquement adossé à un cadrage macroéconomique d’ensemble intégrant de manière cohérente les hypothèses de croissance, d’inflation, de prix des hydrocarbures, de taux de change, de conditions de financement et de contraintes de liquidité.
Cette déconnexion réduit la lisibilité de la trajectoire budgétaire et limite la capacité du TOFE à jouer son rôle d’interface entre finances publiques, équilibres monétaires, balance des paiements et activité réelle.
L’élaboration fragmentée du TOFE, sans ancrage explicite dans un cadre macroéconomique et budgétaire à moyen terme, tend à favoriser des arbitrages de court terme, à sous-estimer les contraintes de financement et à masquer certains déséquilibres structurels, notamment le déficit primaire non pétrolier et les besoins bruts de financement.
Elle complique également la coordination entre politiques budgétaire, monétaire et de change et réduit la capacité d’anticipation des tensions sur la liquidité bancaire, la dette publique et les réserves de change.
Budget-programme et articulation déficiente
Ces limites se prolongent dans le fonctionnement du budget-programme, dont la qualité dépend étroitement de son articulation avec un cadre macroéconomique à moyen terme (CMMT) et un cadre budgétaire à moyen terme (CBMT) opérationnels.
En l’absence de scénarios macroéconomiques consolidés, de règles explicites et de cibles intermédiaires clairement définies, le budget conserve une logique largement annuelle et administrative, au détriment de son rôle stratégique comme instrument de stabilisation macroéconomique et de programmation intertemporelle. La visibilité offerte aux agents économiques s’en trouve réduite, tout comme la crédibilité des trajectoires budgétaires annoncées.
Par ailleurs, la capacité du budget-programme à structurer l’action publique est indissociable de l’existence de stratégies sectorielles cohérentes, elles-mêmes conditionnées par la disponibilité d’une stratégie nationale de développement clairement définie à moyen et long terme.
En l’absence de ce cadre de référence, les stratégies sectorielles tendent à se juxtaposer sans articulation suffisante, générant des incohérences intersectorielles et intrasectorielles qui se traduisent par une dispersion des priorités, une faible hiérarchisation des programmes et une efficacité limitée de la dépense publique.
Ainsi, l’insuffisante intégration entre stratégie nationale de développement, cadrage macroéconomique à moyen terme, TOFE et budget-programme reflète une faiblesse plus large des outils de pilotage stratégique et de programmation.
Cette situation affecte la cohérence intertemporelle des politiques publiques, affaiblit la gouvernance macroéconomique et limite la capacité de l’État à inscrire ses choix budgétaires et économiques dans une trajectoire lisible, soutenable et orientée vers le développement.
Insuffisance du suivi et de l’évaluation
Insuffisance du suivi, de l’évaluation et de la redevabilité. Voici une version renforcée, plus structurée et pleinement cohérente avec l’ensemble de ce que nous avons discuté (pilotage macro-budgétaire, TOFE, CMMT/CBMT, budget-programme, stratégies sectorielles, mémoire institutionnelle), tout en restant dans le registre de la gouvernance économique :
- La gouvernance économique demeure marquée par un déficit structurel de suivi, d’évaluation et de redevabilité, qui limite fortement l’efficacité des politiques publiques et la crédibilité des réformes engagées.
Les mécanismes de reporting existants restent fragmentés, hétérogènes et irréguliers, et sont le plus souvent centrés sur l’exécution administrative des moyens plutôt que sur l’évaluation des résultats économiques, sociaux et budgétaires des politiques mises en œuvre.
Cette situation empêche une lecture intégrée de la performance de l’action publique et affaiblit la capacité de pilotage stratégique. - Ce déficit est étroitement lié à l’insuffisante articulation entre les outils de programmation — cadrage macroéconomique à moyen terme, TOFE, budget-programme et stratégies sectorielles — et les dispositifs de suivi.
L’absence d’un cadre unifié de suivi-évaluation adossé à des objectifs macroéconomiques et sectoriels clairement définis conduit à une multiplication d’indicateurs partiels, peu comparables et rarement reliés aux arbitrages budgétaires ou aux choix de politique économique.
Les indicateurs de performance, lorsqu’ils existent, sont souvent imprécis, centrés sur les intrants ou les réalisations, et insuffisamment orientés vers la mesure de l’impact et de l’efficacité de la dépense publique. - L’absence de bilans périodiques structurés, de revues indépendantes des politiques publiques et de mécanismes explicites de correction limite l’apprentissage institutionnel et la capitalisation de l’expérience passée.
Elle favorise la reconduction de dispositifs peu efficaces, coûteux ou inadaptés aux évolutions du contexte macroéconomique, contribuant ainsi à la persistance des déséquilibres et à la faible crédibilité intertemporelle des politiques publiques.
Ce déficit de mémoire et d’évaluation empêche également d’identifier clairement les arbitrages réussis et les erreurs à éviter, accentuant le risque de répétition des choix du passé. - Enfin, la faiblesse des mécanismes de redevabilité — tant interne à l’administration que vis-à-vis des acteurs économiques et de la société — contribue à l’érosion de la confiance et complique l’appropriation des politiques publiques et des réformes.
En l’absence de transparence sur les objectifs, les résultats et les coûts des politiques menées, les agents économiques disposent de peu de visibilité, ce qui renforce l’incertitude et affaiblit l’adhésion aux orientations stratégiques de l’État.
Le renforcement du suivi, de l’évaluation et de la redevabilité apparaît ainsi comme un pilier central de la gouvernance économique, indispensable pour améliorer l’efficacité de l’action publique, restaurer la crédibilité des politiques économiques et soutenir durablement la transformation de l’économie.
Mémoire institutionnelle : l’angle mort des réformes
Au-delà des faiblesses bien identifiées de la gouvernance économique — fragmentation de la décision, insuffisance des capacités techniques et faiblesse des mécanismes de suivi et d’évaluation — le processus de réforme en Algérie est également entravé par un déficit persistant de mémoire institutionnelle et de connaissance de l’histoire économique nationale.
Cette lacune constitue un facteur sous-estimé mais déterminant de la reproduction cyclique des déséquilibres macroéconomiques et des impasses de politique économique.
L’expérience algérienne est marquée par une succession d’épisodes économiques majeurs — centralisation excessive de l’après-indépendance, ajustements partiels des années 1980, crise systémique et stabilisation des années 1990, expansion budgétaire procyclique durant le boom pétrolier des années 2000, puis ajustements différés après le choc de 2014 — dont les enseignements n’ont pas été pleinement institutionnalisés.
En l’absence de mécanismes formels de capitalisation de l’expérience passée, les politiques publiques tendent à être conçues dans une logique de réponse conjoncturelle, sans ancrage suffisant dans l’analyse des erreurs, des arbitrages et des contraintes structurelles rencontrées lors des cycles précédents.
Ce déficit de mémoire institutionnelle se traduit concrètement par la récurrence de choix déjà observés par le passé : recours à des instruments administratifs lorsque les marges macroéconomiques se resserrent, ajustements retardés en période de choc externe, instrumentalisation de la politique monétaire et du taux de change à des fins de stabilisation de court terme, ou encore relâchement des disciplines budgétaires en phase de rente.
Il en résulte une faible crédibilité intertemporelle des politiques économiques, qui alimente l’incertitude, affaiblit les anticipations des agents économiques et réduit l’efficacité des réformes annoncées.
Cette situation est aggravée par une rotation élevée des équipes, une insuffisante transmission du savoir entre générations d’administrateurs et l’absence d’instances dédiées à l’analyse ex post des politiques publiques. La gouvernance économique demeure ainsi privée d’un socle analytique historique permettant d’éclairer les décisions présentes et d’orienter les choix stratégiques de long terme.
Dès lors, le renforcement de la gouvernance économique ne peut se limiter à des réformes organisationnelles ou juridiques. Il suppose également un effort structuré de reconstruction de la mémoire institutionnelle, à travers la documentation systématique des expériences passées, l’évaluation indépendante des politiques économiques, l’intégration de l’histoire économique nationale dans la formation des décideurs et la création d’unités permanentes d’analyse stratégique.
Une telle démarche est essentielle pour rompre avec la répétition des erreurs, restaurer la cohérence intertemporelle des politiques publiques et ancrer les réformes dans une vision crédible et durable du développement économique.
Faiblesse de la capacité administrative
Une contrainte institutionnelle majeure à la transformation du modèle économique. Pris ensemble, ces dysfonctionnements institutionnels constituent une contrainte structurelle majeure à la mise en place d’un nouveau modèle de croissance. Sans une gouvernance économique rénovée — fondée sur la coordination des politiques, la programmation à moyen terme, la transparence et l’évaluation — les réformes macroéconomiques et structurelles risquent de rester partielles, incohérentes et socialement coûteuses.
Le manque de savoir-faire macroéconomique
Le manque de savoir-faire en matière macroéconomique : une contrainte structurelle présente et un risque pour la transition, Au-delà des déséquilibres macroéconomiques observables, la réussite de la transition économique repose sur un facteur souvent sous-estimé : le déficit de savoir-faire macroéconomique, tant dans la conception que dans la mise en œuvre des politiques publiques.
Ce déficit constitue aujourd’hui une contrainte structurelle majeure, susceptible de compromettre l’efficacité des réformes, même lorsque leur orientation est économiquement pertinente.
Sur le plan analytique, la faiblesse du savoir-faire macroéconomique se traduit d’abord par une difficulté à raisonner en cadre intégré. Les politiques budgétaire, monétaire, de change et sociale sont fréquemment conçues et mises en œuvre de manière fragmentée, sans articulation explicite des canaux de transmission ni évaluation rigoureuse des arbitrages intertemporels.
Cette approche cloisonnée réduit la lisibilité de la stratégie macroéconomique et affaiblit la crédibilité des engagements annoncés.
Sur le plan opérationnel, le déficit de capacités se manifeste par une insuffisance des outils de pilotage : absence de cadres macro-budgétaires à moyen terme robustes, faiblesse des modèles de prévision, lacunes dans l’analyse de soutenabilité budgétaire et externe, et suivi incomplet des risques macro-financiers.
Dans ce contexte, les décisions sont souvent prises en réaction aux tensions conjoncturelles, au détriment d’une gestion anticipative et stratégique.
Ce manque de savoir-faire affecte également la qualité du séquençage des réformes. L’absence de maîtrise des interactions macroéconomiques conduit à des ajustements mal calibrés, parfois contradictoires, exposant l’économie à des chocs inflationnistes excessifs, à des tensions sociales évitables ou à une dégradation rapide de la contrainte externe.
L’histoire récente montre que des réformes isolées, non inscrites dans un cadre macroéconomique cohérent, tendent à produire des résultats décevants, voire contre-productifs.
Enfin, le déficit de compétences macroéconomiques pèse sur la crédibilité institutionnelle. Les marchés, les partenaires internationaux et les acteurs économiques internes évaluent moins les intentions affichées que la capacité effective des autorités à concevoir, exécuter et ajuster un programme macroéconomique complexe.
En l’absence d’un noyau solide d’expertise, la communication économique devient défensive, la gestion des anticipations imprécise, et la confiance difficile à restaurer.
La levée de cette contrainte ne relève pas uniquement du renforcement des compétences individuelles, mais d’un investissement institutionnel structuré. Elle suppose la mise en place d’unités dédiées de macro-pilotage, le développement de cadres analytiques partagés entre administrations, la montée en puissance des outils de modélisation et d’évaluation, ainsi qu’un dialogue régulier et techniquement informé entre les institutions économiques clés.
En définitive, le manque de savoir-faire macroéconomique ne constitue pas un simple déficit technique : il est un facteur explicatif central des hésitations, des incohérences et des retards observés dans la conduite des politiques économiques.
Sans un effort explicite de renforcement des capacités macroéconomiques, la transition risque de rester fragile, coûteuse et exposée à des revers, même lorsque les choix stratégiques sont, sur le papier, correctement identifiés.
Prévention et gestion des crises
Le manque de savoir-faire en matière de prévention et de gestion des crises économiques (1986, 2014 et 2020). L’économie algérienne souffre également d’un déficit structurel de savoir-faire en matière de prévention et de gestion des crises économiques.
Les réponses aux chocs successifs ont historiquement été largement réactives, fondées sur des mesures administratives, des ajustements ponctuels et l’utilisation de la rente comme principal amortisseur, plutôt que sur des dispositifs institutionnels anticipatifs et des cadres de gestion des risques macroéconomiques.
Cette approche a permis de différer les ajustements, mais au prix d’une accumulation de vulnérabilités et d’une érosion progressive des marges de manœuvre. En l’absence de mécanismes robustes d’anticipation, de coordination et d’évaluation ex ante des politiques publiques, l’économie demeure exposée à des ajustements tardifs, souvent plus coûteux sur les plans économique et social.
L’absence d’outils de mobilisation de l’épargne domestique et internationale complique la gestion des chocs externes et internes Elle constitue une contrainte majeure pour le financement de l’investissement et de la transformation économique en Algérie.
Malgré une épargne nationale potentiellement significative, une part importante demeure non intermédiée ou orientée vers des usages peu productifs, en raison de la faible profondeur des marchés financiers, de l’offre limitée d’instruments d’épargne et de la prédominance du financement bancaire de court terme.
Par ailleurs, l’insuffisante attractivité du cadre financier et institutionnel limite la mobilisation de l’épargne internationale, qu’il s’agisse d’investissements de portefeuille, de financements de long terme ou de l’épargne de la diaspora.
Cette situation est renforcée par une aversion structurelle à l’endettement externe, héritée de la crise de la dette du début des années 1990, qui continue de façonner les choix de politique économique.
Si cette prudence a contribué à préserver la souveraineté financière, elle a également conduit à un sous-usage des instruments de financement de long terme et à une dépendance excessive aux ressources internes et à la rente pétrolière.
En l’absence de réformes visant à développer des instruments financiers adaptés, à renforcer la confiance et à moderniser l’intermédiation financière, cette contrainte continuera de peser sur le potentiel d’investissement, la diversification économique et la soutenabilité macroéconomique à moyen et long terme.
Ce contexte justifie ainsi pleinement la nécessité d’une refondation de l’architecture institutionnelle de la politique économique, condition indispensable pour restaurer des leviers de pilotage efficaces et engager une trajectoire crédible de transformation économique et sociale.



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