Algérie : nouveau modèle de croissance durable

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homme analysant les graphiques de la bourse

Lever les blocages structurels pour bâtir un nouveau modèle national de croissance durable, élargie et compétitive (2)

Après avoir examiné, dans un premier article, les déséquilibres macroéconomiques persistants et les fragilités du cadre budgétaire algérien, ce second volet s’attache à analyser les contraintes structurelles qui freinent la dynamique de croissance et d’emploi

Au cœur de ces blocages se trouve la faible productivité globale de l’économie, reflet d’un usage inefficace des facteurs de production dans un environnement peu favorable à l’investissement, à l’innovation et à la diversification. À cela s’ajoutent une ouverture commerciale et financière limitée, une gouvernance économique perfectible et une forte dépendance aux hydrocarbures. Dans un contexte international de plus en plus complexe, incertain et concurrentiel, marqué par la fragmentation des chaînes de valeur, le resserrement des conditions financières et la transition énergétique mondiale, le futur modèle de croissance devra également intégrer ces nouvelles contraintes extérieures. Enfin, toute stratégie de transformation durable suppose la mise en œuvre de réformes macro structurelles ambitieuses visant à renforcer la qualité des politiques publiques, leur cohérence, leur capacité de pilotage et leur efficacité opérationnelle. En mobilisant une grille de lecture articulée autour des fonctions essentielles du développement — produire, innover, échanger et se financer dans un contexte de marchés régulés— l’analyse met en évidence les principaux freins structurels et propose des orientations de réforme pour enclencher une transformation profonde, résiliente et inclusive de l’économie algérienne. Discutons de ces points.

Réorientation stratégique dans un contexte mondial incertain.

Le contexte international actuel, marqué par des tensions géopolitiques, l’érosion des échanges internationaux (-3 % du commerce mondial en 2023), la montée de la fragmentation géoéconomique, une bulle financière naissante, des déséquilibres budgétaires aux États-Unis (déficit public avoisinant 7 % du PIB) et des besoins de financement massifs dans les économies avancées ($17000 milliards en 2025), exerce une pression à la baisse sur la croissance mondiale (3% en 2025). Sans préjuger d’une récession imminente, l’incertitude reste élevée et favorise la fuite en avant. Dans ce cadre, l’Algérie doit engager une stabilisation rigoureuse de son économie, mettre en œuvre des réformes structurelles ambitieuses, adopter des politiques sectorielles tournées vers l’avenir et promouvoir des activités à haute valeur ajoutée pour se protéger. Parallèlement, la réforme du système éducatif demeure indispensable pour doter la main-d’œuvre des compétences requises par une économie diversifiée.

Produire : l’impératif de productivité pour sortir de la trappe de faible croissance.

L’économie algérienne se heurte à une faible productivité globale des facteurs, avec un taux de croissance de la productivité totale des facteurs estimé à moins de 0,5 % par an, reflet d’une utilisation inefficiente du capital, du travail et de la technologie. Ce déficit structurel est aggravé par la prédominance d’un tissu productif peu diversifié, dominé par des secteurs à faible valeur ajoutée, faiblement intégrés dans les chaînes de valeur et peu porteurs en matière d’innovation. À cela s’ajoute le poids important du secteur informel (environ 30 % du PIB), captant une part significative de l’activité économique. Ce phénomène engendre des distorsions de concurrence, limite la mobilisation des recettes fiscales, fragilise la protection sociale et freine la modernisation de l’économie. Ces dysfonctionnements trouvent en partie leur origine dans un système éducatif et de formation professionnelle mal adapté aux besoins du marché du travail, créant un décalage persistant entre l’offre de compétences et la demande réelle des entreprises. Par ailleurs, l’intégration technologique reste marginale : les dépenses en recherche-développement ne dépassent pas 0,6 % du PIB et les entreprises peinent à absorber l’innovation en raison d’un faible ancrage dans les dynamiques internationales. Enfin, la culture de la performance demeure peu ancrée, aussi bien dans le secteur public que privé, limitant l’émergence de mécanismes d’évaluation, de reddition de comptes et de recherche d’efficience.

Produire pour le marché national et international : les défis structurels de la diversification.

Cette dernière demeure un objectif stratégique largement reconnu depuis des décennies, mais loin d’être atteint. Malgré de multiples initiatives, le pays reste fortement dépendant des hydrocarbures, qui représentent l’essentiel des exportations (98%), des recettes budgétaires (50%) et de la valeur ajoutée totale (25 %). Cette dépendance rend l’économie vulnérable aux chocs exogènes, freine la création d’emplois durables et limite les capacités d’innovation. Plusieurs contraintes structurelles expliquent cette situation. Le climat des affaires reste peu favorable à l’investissement privé hors hydrocarbures, en raison de lourdeurs administratives, d’une instabilité réglementaire et d’un accès limité au financement. De plus, les chaînes de valeur locales sont peu développées, avec une industrialisation incomplète et une faible articulation entre les secteurs productifs. L’environnement commercial et logistique, marqué par des coûts élevés et une faible connectivité, décourage les exportations hors énergie. Enfin, les politiques sectorielles ont souvent manqué de cohérence et de continuité, limitant l’impact des incitations à la diversification.

Innovation et production : un chaînon manquant dans la transformation économique algérienne. 

L’innovation, moteur essentiel de la transformation économique et de la montée en productivité, demeure en Algérie un maillon faible du développement. À ce jour, le pays ne dispose pas d’une véritable stratégie nationale de l’innovation, intégrant les volets scientifique, industriel et technologique. Le système souffre d’une déconnexion structurelle entre les universités, les centres de recherche, les entreprises et les mécanismes de financement. Cette fragmentation freine la création de valeur à partir du savoir, empêche la diffusion technologique dans les filières productives et limite l’émergence de startups ou de projets à fort contenu innovant. Par ailleurs, plusieurs freins structurels entravent l’essor de l’innovation. Les dépenses en recherche et développement (R&D) restent très faibles, tant dans le secteur public que privé. Le cadre fiscal et réglementaire n’offre pas de véritables incitations à l’investissement technologique ou à la prise de risque. L’absence de capital-risque structuré, de dispositifs de propriété intellectuelle efficaces, et de plateformes de transfert de technologie accentue la faiblesse du lien entre recherche et économie réelle.

Exporter : relever le défi de la compétitivité et de l’intégration de l’économie algérienne aux marchés mondiaux.

L’économie algérienne affiche un faible degré d’intégration dans les échanges commerciaux internationaux, avec un indice de diversification à l’exportation estimé à 0,25, bien inférieur à la moyenne régionale. La part des exportations hors hydrocarbures reste marginale, autour de 5 % en 2024, illustrant une spécialisation limitée et peu diversifiée. Cette situation restreint la compétitivité globale du pays et accroît sa vulnérabilité aux fluctuations des prix des matières premières. Par ailleurs, elle empêche l’Algérie de profiter pleinement des opportunités offertes par les marchés mondiaux et des effets positifs des chaînes de valeur internationales. Plusieurs obstacles structurels expliquent cette faible intégration : la logistique demeure déficiente, avec des infrastructures portuaires et de transport insuffisantes pour soutenir un commerce extérieur dynamique ; les procédures douanières complexes génèrent des coûts et délais élevés, pénalisant les exportateurs. Enfin, la culture d’exportation est peu développée, notamment chez les PME, qui souffrent d’un manque d’accompagnement, d’expertise et d’accès au financement pour s’ouvrir à l’international.

S’ouvrir : l’ouverture commerciale et financière est indispensable au renouveau économique du pays.

L’Algérie conserve un cadre économique largement fermé, marqué par un régime de change rigide qui limite la flexibilité macroéconomique nécessaire pour s’adapter aux chocs externes. Les restrictions sur les flux de capitaux, entrants comme sortants, freinent la libre circulation des capitaux et l’investissement direct étranger, qui représente moins de 1 % du PIB en 2024, contre une moyenne mondiale de 3 à 4 %. Par ailleurs, la politique commerciale reste défensive, privilégiant la protection des marchés intérieurs au détriment de l’ouverture et de la compétitivité internationale. Cette fermeture limite l’intégration de l’Algérie dans les chaînes de valeur mondiales, freinant la croissance des exportations à plus forte valeur ajoutée, qui ne représentent que 7 % des exportations totales. De plus, l’accès limité aux financements extérieurs et aux technologies de pointe ralentit l’innovation et la modernisation du tissu productif. Enfin, si un cadre juridique attractif est nécessaire, il ne suffit pas à lui seul à rassurer les investisseurs, qui exigent une visibilité économique à moyen terme fondée sur la cohérence des politiques publiques, la stabilité macroéconomique et des perspectives claires d’intégration aux marchés internationaux.

Equilibre économique et poids des marchés non officiels en Algérie.

Cette situation reflète les failles structurelles du système économique et financier officiel. En effet, face à un régime de change rigide, des restrictions sur les mouvements de capitaux, et un cadre réglementaire contraignant, les agents économiques cherchent à contourner les canaux officiels pour sécuriser leurs transactions et préserver leur pouvoir d’achat. De ce fait, le marché parallèle des changes s’est développé comme un mécanisme alternatif où s’établissent les taux de change réels, divergents du taux officiel (74% d’écart). Ce marché non régulé génère des distorsions importantes, alimente l’incertitude et complique la conduite de la politique monétaire et la gestion macroéconomique. Son existence favorise la fraude fiscale et la fuite des capitaux et limite l’accès aux devises pour les acteurs économiques formels, freinant ainsi les échanges commerciaux et les investissements étrangers. Pour ce qui la concerne, la thésaurisation, ou la préférence pour la détention de liquidités en monnaie locale ou étrangère hors du système bancaire, est une réponse directe à la faible confiance dans les institutions financières et à l’incertitude sur la stabilité économique. Elle prive ainsi le secteur financier de ressources essentielles à l’investissement et à la croissance. Enfin, le secteur informel constitue un autre canal majeur où s’établissent des équilibres économiques hors du contrôle de l’État. Ce secteur échappe en grande partie à la fiscalité et à la réglementation, ce qui aggrave les déficits publics et fausse la concurrence.

Les autres défis structurels :

En complément des défis économiques classiques liés à la compétitivité, à la productivité, à la diversification et à l’intégration mondiale, l’Algérie devra également faire face à des transformations structurelles majeures de long terme. La pression démographique, avec une population jeune en forte croissance, impose la création massive d’emplois et une modernisation en profondeur des services publics. La transition technologique, portée par l’intelligence artificielle, l’automatisation et les technologies vertes, exigera une montée en compétences rapide et une transformation des modèles de production. La transition énergétique, enfin, est devenue incontournable et obligera le pays à trancher rapidement entre un modèle extractif hérité du passé et un repositionnement stratégique vers une économie bas carbone, résiliente et durable. Prendre en charge ces défis suppose de dégager des marges de manœuvre financières significatives, capables d’être complétées par des ressources extérieures, et d’être intégrées de manière cohérente dans le cadre du budget national, notamment à travers des lois de programmation pluriannuelle assurant visibilité, efficacité et pérennité des investissements nécessaires à cette transformation.

Déverrouiller les moteurs de croissance : une nouvelle trajectoire pour l’économie algérienne.

  Cet article propose une lecture structurée des blocages majeurs qui freinent la production nationale, limitent la diversification des biens échangeables, restreignent l’ouverture commerciale et freinent l’intégration financière de l’Algérie. Il vise à nourrir la réflexion stratégique préalable à l’élaboration d’une vision économique cohérente, appuyée sur des stratégies à moyen terme et des plans d’action triennaux ciblés. L’analyse met en évidence des défaillances systémiques : inefficience des marchés (travail, capitaux, biens), faiblesse des leviers macroéconomiques (budgétaire, monétaire, de change), et incohérence des politiques publiques, entravant toute dynamique de réforme coordonnée. Dans ce contexte, une stratégie de réformes intégrée, séquencée et réaliste s’impose, fondée sur la cohérence des politiques économiques, la visibilité des orientations et un engagement clair de l’État en tant que régulateur. Ces éléments, ainsi que les fondements institutionnels nécessaires au pilotage, au suivi et à l’ajustement des réformes dans un environnement en mutation, seront abordés dans un troisième article. Avec une volonté politique affirmée, une gouvernance crédible et un cap stratégique clair, l’Algérie peut tracer une trajectoire de développement plus résiliente et durable.

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