Algérie 2025 : Analyse du rapport FMI – Entre urgence fiscale et impératifs structurels
Note de l’auteur : Cette analyse synthétise les principales conclusions de la consultation Article IV 2025 du FMI pour l’Algérie, complétée par des études techniques spécialisées. Elle intervient dans un contexte critique marqué par l’épuisement des réserves fiscales et la nécessité urgente de réformes structurelles. Les documents sources complets sont consultables en fin d’article via le lecteur PDF intégré.
Le FMI durcit son diagnostic par rapport à 2023, classant désormais le risque souverain algérien comme « élevé » contre « modéré » précédemment. Cette réévaluation reflète la détérioration accélérée des finances publiques et l’urgence des ajustements nécessaires.
Contexte macroéconomique : une reprise fragile sous tension
Performance économique 2024
L’économie algérienne a enregistré un ralentissement de la croissance à 3,6% en 2024, contre 4,1% l’année précédente. Cette décélération s’explique principalement par une contraction de 1,4% du secteur des hydrocarbures, résultant des quotas de production OPEP+, tandis que l’activité non-pétrolière a maintenu une croissance robuste de 4,2%.
L’inflation a connu une baisse marquée, passant de 9,3% en 2023 à 4% en 2024, principalement due à la décélération des prix alimentaires. Cette amélioration s’inscit dans la cible de 4% de la Banque d’Algérie, témoignant d’un certain succès de la politique de stabilisation des prix.
Détérioration des équilibres extérieurs et fiscaux
Le compte courant s’est inversé en 2024, affichant un déficit de 1,1% du PIB après deux années d’excédent. Cette dégradation résulte de la baisse des exportations d’hydrocarbures (volumes et prix) combinée à une hausse des importations alimentée par l’expansion budgétaire.
Les réserves internationales ont légèrement diminué à 67,8 milliards USD fin 2024, soit l’équivalent de 14 mois d’importations. Si ce niveau reste confortable à court terme, les projections du FMI anticipent une érosion préoccupante vers 3,2 mois d’importations d’ici 2030 en l’absence de corrections.
Crise fiscale : l’épuisement du modèle de financement
Effondrement des équilibres budgétaires
Le déficit budgétaire s’est creusé dramatiquement à 13,9% du PIB en 2024, contre 5,5% en 2023. Cette dégradation résulte de la combinaison de revenus pétroliers en baisse (-35,7% en glissement annuel) et d’une hausse significative des dépenses, notamment salariales (+12,8%) et d’investissement (+31,8%).
Le déficit primaire non-pétrolier a atteint 30,6% du PIB non-pétrolier, illustrant la dépendance structurelle aux revenus d’hydrocarbures. Cette situation devient insoutenable avec l’épuisement complet du Fonds de Régulation des Recettes (FRR), qui représentait 7,5% du PIB 2024.
Risque souverain élevé
Le FMI classe désormais l’Algérie dans la catégorie « risque élevé » de stress souverain, marquant une dégradation par rapport à l’évaluation « modérée » de 2023. Cette reclassification reflète :
- L’épuisement des réserves fiscales (FRR)
- Des besoins de financement importants projetés pour 2025-26
- Une trajectoire de dette publique non stabilisée à moyen terme
- Une forte incertitude liée à la volatilité des revenus pétroliers
Recommandations du FMI : ajustement urgent et réformes structurelles
Consolidation fiscale immédiate
Le FMI préconise un ajustement budgétaire additionnel de 5 points de PIB étalé sur 2025-2028 pour stabiliser la dette publique autour de 64% du PIB d’ici 2028. Cette consolidation se décomposerait en :
Mesures de recettes (1,5 pp de PIB) :
- Rationalisation des exemptions TVA
- Réformes de la fiscalité minière
- Amélioration du recouvrement fiscal
- Renforcement des procédures de récupération des créances
Rationalisation des dépenses (3,5 pp de PIB) :
- Suppression progressive des subventies énergétiques sur 5 ans
- Réduction des transferts aux entreprises publiques
- Optimisation de l’investissement public
- Mécanismes compensatoires ciblés pour les ménages vulnérables
Cadre fiscal règlementaire
L’adoption d’un cadre budgétaire basé sur des règles, avec un ancrage fiscal pour guider les projections à moyen terme, renforcerait la résilience du budget face aux chocs. L’objectif de stabilisation de la dette publique constitue une première étape vers cette approche.
Analyse de la transmission monétaire : efficacité limitée
Cadre opérationnel actuel
La Banque d’Algérie dispose de trois instruments principaux :
Gestion de liquidité : Réserves obligatoires et opérations d’open market constituent l’outil privilégié, la BA ciblant de facto une croissance de M2 de 8-10% par la gestion active de la liquidité bancaire.
Taux d’intérêt : Le taux directeur, introduit en 2017 et maintenu à 3% depuis 2023, joue un rôle limité. Le corridor actuel (0,5%-5%) est jugé trop large pour assurer une transmission efficace.
Change : Régime de flottement géré avec intervention active de la BA, ciblant un taux de change effectif réel d’équilibre basé sur un modèle empirique.
Résultats empiriques de transmission
L’analyse économétrique révèle une transmission monétaire limitée :
Canal du crédit : Impact significatif des outils de gestion de liquidité sur le crédit au gouvernement, mais effet non mesurable sur le crédit à l’économie privée.
Canal des taux : Transmission faible vers les taux de marché, avec des effets marginaux sur l’inflation et inexistants sur la croissance non-pétrolière.
Canal du change : Effet détectable sur les actifs extérieurs nets et potentiel sur l’inflation, mais limité par les contrôles de prix étendus.
Obstacles structurels identifiés
- Excès de liquidité chronique réduisant l’efficacité des ajustements de taux
- Marchés financiers sous-développés limitant la transmission aux taux de l’économie réelle
- Dominance fiscale compromettant l’indépendance de la banque centrale
- Asymétrie de liquidité entre banques publiques et secteur privé
Potentiel fiscal inexploité : une marge de manœuvre significative
Quantification de l’écart fiscal
L’analyse comparative révèle un potentiel fiscal substantiel :
Modèle 1 (benchmark aspirationnel) : Gap de 2,0 à 4,1% du PIB, suggérant un potentiel total de 13,5% du PIB pour les revenus non-pétroliers.
Modèle 2 (benchmark ajusté secteur extractif) : Gap plus conservateur de 2% du PIB, soit un potentiel de 12,3% du PIB.
Ces estimations confirment une marge d’amélioration significative, même en tenant compte des spécificités des économies exportatrices de matières premières.
Défaillances par composante fiscale
TVA : performance dégradée
- Rendement actuel : 3,3% du PIB (vs 6,5% pour les EME non-pétroliers)
- C-efficacité en déclin : 27% en 2024 contre 30% en 2019
- Causes : Exemptions multiples, taux réduits généralisés, complexité administrative
Impôt sur les sociétés : structure complexe
- Contribution : 1,8% du PIB (vs 3,4% dans les pays comparables)
- Problématiques : Taux multiples (19%, 23%, 26%), incitations nombreuses, neutralité compromise
Taxes sous-exploitées
- Droits d’accise : 0,9% du PIB (potentiel à court terme sur tabac et carburants)
- Fiscalité foncière : Base étroite, évaluations obsolètes
- Régime minier : Inadapté à la valorisation des ressources
Réformes prioritaires par horizon temporel
Court terme (2025-2026) :
- Rationalisation des exemptions TVA (+0,75% PIB potentiel)
- Recouvrement créances fiscales (+0,6% PIB)
- Relèvement accises tabac et carburants
Moyen terme (2027-2029) :
- Unification progressive des taux IS
- Réforme du régime fiscal minier
- Modernisation de la fiscalité foncière
- Diagnostic TADAT de l’administration fiscale
Perspectives et scénarios d’évolution
Scénario de référence : dégradation continue
Sans réformes, le FMI projette :
- Croissance ralentissant vers 2,5% d’ici 2030
- Dette publique atteignant 82% du PIB
- Réserves s’amenuisant à 3,2 mois d’importations
- Déficit courant persistant autour de 3% du PIB
Scénario de réforme : stabilisation possible
Avec l’ajustement fiscal préconisé :
- Stabilisation de la dette autour de 64% du PIB d’ici 2028
- Reconstruction progressive des réserves fiscales
- Amélioration de la soutenabilité extérieure
- Création d’espace pour l’investissement privé
Évaluation critique des recommandations
Faisabilité politique
L’ampleur de l’ajustement proposé (5% du PIB) soulève des questions de faisabilité politique, particulièrement dans un contexte de forte dépendance de la population aux subventions énergétiques. Le calendrier serré (2025-2028) nécessitera une communication gouvernementale habile et des mécanismes compensatoires crédibles.
Risques de mise en œuvre
Les réformes structurelles proposées touchent aux fondements du modèle économique algérien. Les résistances peuvent émaner :
- Des entreprises publiques menacées de restructuration
- Des secteurs bénéficiant d’exemptions fiscales
- Des ménages impactés par la hausse des prix énergétiques
Opportunités sectorielles
La transition énergétique mondiale offre des opportunités que l’Algérie pourrait saisir :
- Développement de l’hydrogène vert
- Exportation d’électricité renouvelable vers l’Europe
- Valorisation des minerais critiques (lithium, terres rares)
Implications pour les parties prenantes
Investisseurs privés
La période de transition créera des opportunités dans :
- Les énergies renouvelables (objectif 15 GW solaire d’ici 2035)
- L’efficacité énergétique industrielle
- Les services financiers (inclusion financière)
- L’agro-alimentaire (substitution d’importations)
Entreprises publiques
Un processus de restructuration progressive est inévitable, nécessitant :
- Amélioration de la gouvernance corporate
- Professionnalisation des conseils d’administration
- Transparence financière renforcée
- Éventuelle ouverture capitalistique sélective
Partenaires internationaux
L’Algérie devra diversifier ses sources de financement :
- Émission obligataire souveraine potentielle
- Partenariats public-privé dans les infrastructures
- Financement climatique pour la transition énergétique
Conclusion : un moment décisif
La consultation 2025 du FMI marque un tournant dans l’évaluation de l’économie algérienne. Le passage du risque souverain à « élevé » traduit l’urgence d’un ajustement que les autorités ont jusqu’ici différé.
Les recommandations, bien que techniquement fondées, nécessiteront une adaptation fine au contexte socio-politique algérien. Le succès dépendra de la capacité des autorités à articuler vision de long terme et gestion des résistances à court terme.
L’Algérie dispose encore de marges de manœuvre – réserves substantielles, dette externe quasi-nulle, potentiel fiscal significatif – mais la fenêtre d’opportunité se rétrécit rapidement. L’année 2025 sera probablement décisive pour l’orientation de la trajectoire économique du pays.
Sources et méthodologie
Documents de référence
Document principal : Algeria – 2025 Article IV Consultation—Press Release; and Staff Report
Référence : IMF Country Report No. 25/270
Date : Septembre 2025 | Pages : 84
Document technique : Algeria – Selected Issues
Référence : IMF Country Report No. 25/271
Date : Septembre 2025 | Pages : 41
Analyse comparative
Cette synthèse intègre également les consultations précédentes (2023, 2022) pour identifier les évolutions du diagnostic et des recommandations du FMI.
Accès aux documents complets
Les rapports complets sont disponibles sur le site officiel du FMI (www.imf.org) et peuvent être consultés pour une analyse détaillée des annexes techniques et des projections macro-sectorielles.
Conditions d’utilisation
Documents du domaine public © 2025 International Monetary Fund. Les analyses et interprétations contenues dans cette synthèse n’engagent que l’auteur et ne reflètent pas nécessairement les vues du FMI.









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