Programmation financière en Algérie : leviers de gouvernance

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programmation economique

Programmation financière et données statistiques : leviers de gouvernance en Algérie pour transformer l’analyse économique en pilotage efficace des politiques publiques.

L’importance du pilotage macroéconomique rigoureux

La gestion efficiente de l’économie repose sur un suivi rigoureux des performances à travers des données fiables et diversifiées dans un contexte de programmation financière (PF) qui offre le cadre approprié reliant suivi et action publique. C’est dans ce cadre que la programmation financière (PF) prend tout son sens : elle relie l’analyse économique au pilotage des politiques publiques. En Algérie, l’absence de statistiques robustes et d’outils crédibles d’analyse et de projection fragilise la gouvernance économique. Cette lacune accroît la vulnérabilité du pays aux erreurs de gestion, limite sa capacité à soutenir la croissance et freine son accès aux financements internationaux, tout en réduisant sa résilience face aux chocs externes. La PF apparaît dès lors comme un instrument stratégique devant être alimente par des statistiques économiques, financières et sociales variées, fiables et régulières. En évaluant les tendances macroéconomiques et en intégrant les dimensions budgétaires, monétaires, extérieures et structurelles, elle fournit une base solide pour anticiper, coordonner et corriger les déséquilibres. Plus qu’un simple exercice technique, elle transforme les données en décisions, offre un cadre de coordination des politiques publiques et les inscrit dans une stratégie nationale cohérente et durable.

Les quatre piliers d’un pilotage efficace

Un pilotage macroéconomique efficient doit être assis sur quatre piliers essentiels :

1. Vision et stratégie à long terme : La vision exprime une ambition collective (par exemple, la transformation vers une économie de la connaissance) et exige un fort soutien sociétal, financier et humain. La stratégie décline cette vision en étapes, traduites en plans d’action triennaux, garantissant une progression cohérente.

2. Données et indicateurs fiables : Un système statistique solide est indispensable pour mesurer la conjoncture (PIB, chômage, inflation), anticiper les évolutions futures (indicateurs avancés), comprendre les cycles économiques (indicateurs retardés) et suivre l’activité en temps réel (indicateurs coïncidents). Ces informations nourrissent à la fois le diagnostic et les projections économiques, assurant l’ajustement des politiques macroéconomiques, structurelles et sectorielles.

3. Cadres macroéconomiques à moyen terme : Le Cadre Macroéconomique à Moyen Terme (MMT) définit les objectifs chiffrés, le Cadre Budgétaire à Moyen Terme (CBMT) projette recettes, dépenses et besoins de financement sur trois ans et le Cadre des Depenses à Moyen Terme (CDMT) détaille les crédits budgétaires par secteurs et programmes. Ensemble, ils renforcent la discipline, améliorent l’efficacité de la dépense publique et offrent une vision intégrée pour gérer les déséquilibres.

4. Politiques publiques cohérentes : Elles assurent l’équilibre entre gestion conjoncturelle (budgétaire, monétaire, de change et de dette), réformes structurelles, politiques sectorielles, protection sociale et communication. Ce cadre intégré permet d’assurer à la fois la stabilité économique et une croissance inclusive et durable.

Les risques de l’absence d’outils macroéconomiques

L’absence d’outils macroéconomiques et de données fiables affaiblit la capacité d’un pays à piloter son économie. Elle prive les décideurs d’une base solide pour agir, favorisant des politiques inefficaces et l’aggravation des déséquilibres. Elle empêche aussi l’anticipation des vulnérabilités — pressions inflationnistes, dette insoutenable, risques de récession — et compromet la planification à long terme, qu’il s’agisse de croissance, d’emploi ou d’équilibre budgétaire. Ce déficit de transparence décourage les investisseurs et accroît les coûts de financement, tout en limitant la mise en œuvre de réformes structurelles fondées sur des diagnostics précis. En somme, il expose le pays à la mauvaise gestion, à l’instabilité et à des opportunités manquées de croissance et de soutien international. D’où la nécessité de renforcer les instruments de pilotage, au premier rang desquels figure la programmation financière publique.

Diagnostic du pilotage économique algérien

Les deux fondations d’un pilotage économique crédible -des données macroéconomiques fiables et des cadres de programmation financière solides- restent fragiles, ce qui affaiblit la gouvernance économique, limite la capacité d’anticipation et réduit la crédibilité des politiques publiques.

Les lacunes statistiques persistantes

Malgré certains progrès, les données macroéconomiques de base restent insuffisantes. Les comptes nationaux souffrent de l’absence de PIB trimestriel dans la nouvelle base (2001, SCN 98), tandis que la publication des séries intervient avec retard. Les statistiques de prix, fondées sur des indices (consommation et production) obsolètes, biaisent la mesure de l’inflation. Les finances publiques se caractérisent par une couverture limitée, un manque de consolidation et une faible transparence. Le secteur extérieur est mesuré à travers des données globalement fiables, mais celles-ci ne couvrent que partiellement les flux, notamment les IDE et les réinvestissements. Quant au secteur financier, les indicateurs de solidité sont disponibles mais publiés trop rarement pour en assurer la pertinence.

Indicateurs clés manquants

La production et la productivité ne sont pas suivies de façon détaillée, notamment hors hydrocarbures. Le marché du travail est analysé à partir de statistiques rares et incomplètes sur le chômage, l’informel et la qualité des emplois. Les finances publiques manquent d’outils pour mesurer clairement le déficit structurel et les subventions implicites. Le secteur extérieur et la compétitivité ne sont évalués qu’à travers des données agrégées, sans suivi du marché parallèle ni des indicateurs de compétitivité externe. Enfin, les indicateurs sociaux restent obsolètes, en particulier ceux sur la pauvreté, les inégalités et l’efficacité des filets sociaux.

Faiblesses des cadres d’analyse et de projection

Les cadres de projection et de suivi présentent également d’importantes limites. Le CMMT est élaboré de manière ponctuelle, reste dépendant de l’évolution des prix des hydrocarbures et souffre d’une crédibilité limitée. Le CBMT, introduit dans le cadre de la réforme des finances publiques, demeure embryonnaire et n’est pas institutionnalisé dans le processus budgétaire. De son côté, le CDMT n’est pas opérationnel : les allocations budgétaires demeurent essentiellement annuelles, centralisées et peu reliées aux priorités sectorielles. Enfin, l’absence d’un cadre macro-budgétaire intégré empêche de relier les hypothèses macroéconomiques aux choix budgétaires et sectoriels ; aucune règle budgétaire claire (plafond de déficit ou d’endettement) ni aucun stress test n’existent pour évaluer la soutenabilité face aux chocs externes.

La fragmentation institutionnelle

La fonction économique en Algérie souffre d’une forte fragmentation institutionnelle et opérationnelle. Les responsabilités liées à la conception, la mise en œuvre et l’évaluation des politiques économiques sont dispersées entre plusieurs ministères et organismes publics sans réelle coordination. Cette dispersion entraîne une absence de vision intégrée et réduit l’efficacité des politiques publiques. Le manque de structures transversales – telles qu’un département macro-budgétaire, des cadres de programmation financière consolidés ou des mécanismes de suivi interinstitutionnels – affaiblit la capacité de l’État à piloter l’économie de manière cohérente. Les politiques budgétaires, monétaires, sectorielles et structurelles sont souvent élaborées en silos, ce qui limite leur complémentarité et empêche la construction d’une stratégie économique globale. Cette fragmentation se traduit par une faible anticipation des chocs, une gestion de court terme privilégiée au détriment des réformes structurelles, et une difficulté à mobiliser les données et indicateurs nécessaires pour éclairer les choix politiques. Au final, elle accroît l’instabilité et réduit la crédibilité des politiques économiques, freinant la croissance et la diversification.

La programmation financière : outil stratégique

La programmation financière permet d’évaluer les résultats passés, d’identifier les grandes tendances macroéconomiques — croissance, inflation, finances publiques, comptes extérieurs et dette — et d’établir une base crédible pour formuler des projections et fixer des objectifs à moyen terme. Sa valeur ajoutée réside dans sa capacité à intégrer toutes les dimensions de la politique économique. En articulant stabilisation macroéconomique, réformes structurelles et stratégies sectorielles dans un cadre cohérent, elle renforce la discipline budgétaire, améliore la coordination des politiques et accroît la capacité de l’État à anticiper les chocs. Elle transforme ainsi les données en décisions et fédère des politiques souvent fragmentées autour d’une vision nationale cohérente.

Les quatre secteurs d’analyse

La PF repose sur l’analyse de quatre grands secteurs interdépendants : (1) le secteur réel (production, croissance, emploi) ; (2) le secteur budgétaire (recettes et dépenses publiques) ; (3) le secteur extérieur (commerce et flux financiers avec le reste du monde) ; et (4) le secteur monétaire (crédit, monnaie, taux d’intérêt, inflation). Ce cadre permet de dresser un diagnostic global de l’économie, de repérer les déséquilibres — déficit budgétaire, inflation, chômage, déficit extérieur — et de comprendre les interactions entre politiques.

Méthode et objectifs

Un de ses objectifs majeurs est l’élaboration d’un cadre macroéconomique à moyen terme (CMMT), garantissant la cohérence entre politiques budgétaire, monétaire, de change et structurelles. Celui-ci se décline en un document-cadre de politique économique (DCP), fixant les orientations stratégiques, et en un mémorandum des politiques économiques et financières (MPEF), précisant les objectifs annuels.

La méthode suit deux étapes clés : (1) construire un scénario de référence : en projetant l’évolution de l’économie avec les politiques existantes, on évalue la performance et identifie les vulnérabilités ; et (2) proposer des scénarios de réformes : sur cette base, des mesures correctives sont élaborées (ajustements budgétaires, politiques monétaires, réformes structurelles), avec la possibilité de comparer plusieurs options.

Feuille de route pour renforcer la gouvernance

Cette feuille de route devra reposer sur cinq piliers, y compris le renforcement du système statistique, l’institutionnalisation de la programmation financière et l’adoption de normes budgétaires afin d’assurer la soutenabilité des finances publiques, d’améliorer la capacité d’anticipation et d’orienter l’économie vers une trajectoire de croissance durable et inclusive :

Vision et stratégie globales

Définir une vision globale et une stratégie de refondation : mettre en place une orientation intérimaire claire, accompagnée d’un plan de transformation structurelle de l’économie nationale.

Modernisation des cadres macroéconomiques

Renforcer la qualité des cadres macroéconomiques et budgétaires : améliorer la cohérence du CMMT, réactiver le CBMT (avec une ventilation détaillée des charges communes) et tirer pleinement parti de l’approche « budget-programme » introduite depuis 2023 afin d’optimiser les performances économiques et financières.

Système statistique et outils d’analyse

Moderniser le système statistique et les outils d’analyse : produire un PIB trimestriel, réaliser des enquêtes régulières sur l’emploi, actualiser les indices de prix et mettre à disposition des données sociales récentes. Sur le plan budgétaire, il est essentiel de créer un cadre macro-budgétaire intégré reliant hypothèses macroéconomiques, finances publiques et priorités sectorielles. Le CBMT et le CDMT doivent être institutionnalisés pour introduire une logique pluriannuelle et sectorielle dans la planification, avec l’appui de règles budgétaires claires (plafonds pour le déficit, la dette et les subventions).

Gestion de la dette publique

Améliorer la gestion de la dette publique : créer une caisse nationale de la dette publique qui achèterait les titres de l’État à un taux supérieur à celui qu’elle paierait pour ses financements auprès de la Banque centrale. Introduire des stress tests pour évaluer la résilience des finances publiques face aux chocs pétroliers, inflationnistes et financiers.

Édifice institutionnel et communication

Bâtir un édifice institutionnel solide : mettre en place des structures dédiées à la conception d’une politique économique cohérente et au suivi des évolutions macroéconomiques, incluant la création d’un Ministère de l’Économie.

Développer une politique de communication économique : diffuser des messages simples et clairs couvrant toutes les questions économiques essentielles, afin de rapprocher les citoyens des choix de politique publique.

Renforcer la transparence et la redevabilité : publier régulièrement des données de base et des rapports économiques trimestriels. En période de crise en particulier, une population mieux informée comprend davantage les défis et contribue plus efficacement à leur solution.

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