Face à la montée de la dette publique intérieure de l’Algérie, les contours d’une stratégie de résilience pour restaurer la stabilité macroéconomique, relancer la croissance et préserver l’avenir du pays.
L’urgence d’une stratégie de maîtrise de la dette
Une stratégie de résilience est incontournable pour maîtriser la dette intérieure de l’Algérie afin de restaurer la stabilité macroéconomique, relancer la croissance et préserver l’avenir. Si la dette extérieure est insignifiante depuis le remboursement anticipé du stock en 2005 ($2,8 milliards à fin 2024), a contrario l’Algérie est confrontée à une montée préoccupante de sa dette publique intérieure en raison de déséquilibres budgétaires persistants, des faibles performances du tissu économique, d’une bancarisation limitée, d’une dépendance structurelle aux hydrocarbures et d’un accès fortement limité aux financements extérieurs. Le recours accru au seul financement domestique – principalement via le système bancaire national et, par moments, des mécanismes non conventionnels – a permis de couvrir les besoins immédiats de l’État au cours des dernières années, mais au prix de nouvelles fragilités. Cette dynamique soulève aujourd’hui des interrogations majeures quant à la soutenabilité des finances publiques, la stabilité du secteur financier et la capacité de l’économie réelle à se financer et à croître. Comprendre les origines de la trajectoire de cette dette publique intérieure, en évaluer les conséquences et identifier les mesures de redressement devient crucial pour éviter que la dette intérieure ne se transforme en un frein durable au développement et à la diversification économique du pays. Discutons de ces points cruciaux.
La dette publique domestique : conditions de viabilité
La dette publique domestique est un levier essentiel du financement de l’économie à condition qu’elle soit soutenable. Elle permet de couvrir les déficits budgétaires, soutenir l’investissement et stimuler l’activité économique, à condition de faire preuve de viabilité. Cette dernière se mesure à travers plusieurs facteurs interdépendants, dont : (1) le différentiel entre le taux d’intérêt effectif des prêts et le taux de croissance de l’économie : (i – g) qui constitue le point d’entrée analytique : si le taux d’intérêt effectif (i) est inférieur à la croissance nominale (g), la dette peut se stabiliser, voire reculer sans excédent primaire ; à l’inverse, si i est supérieur à g, un excédent primaire est indispensable. Toutefois, ce critère n’est qu’une condition nécessaire, non suffisante ; (2) la discipline budgétaire à travers un solde primaire positif ; (3) une structure de l’endettement qui prémunit le pays des éléments d’exposition aux chocs financiers, dont une maturité moyenne, une part en devises étrangères et des taux variables ; (4) la résilience macroéconomique : assurée par la crédibilité des politiques économiques et la confiance des marchés : si elles se dégradent, les coûts d’emprunt augmentent et peuvent déclencher une spirale auto-entretenue ; (5) la crédibilité institutionnelle : à travers des banques centrales crédibles pouvant soutenir des niveaux élevés de dette à faibles taux, contrairement aux pays émergents souvent soumis à des primes de risque ; et (6) des points d’appui structurels, dont une croissance potentielle, la qualité de la base fiscale, la dépendance aux matières premières et les risques politiques et sociaux — qui assoient la soutenabilité dans la durée. Autrement, l’endettement sera porteur de risques divers, dont une hausse des taux d’intérêt, le ralentissement de l’accumulation du capital, l’alourdissement de la charge fiscale future, l’incertitude accrue sur l’environnement économique et la fragilisation du système bancaire. Ce qui ne manquera pas de réduire la marge de manœuvre de la politique budgétaire et d’amoindrir la capacité de l’État à réagir face aux chocs.
La dette publique intérieure en hausse (2020-2024)
Algérie : la dette publique intérieure en hausse entre 2020 et 2024 sous le poids de déficits budgétaires chroniques. L’analyse du tableau 7 contenu dans l’excellent rapport annuel 2024 de la Banque d’Algérie (BA) fait ressortir les points suivants :
La dette souveraine est principalement domestique et est due à la BA et aux banques commerciales : ceci reflète la stratégie des autorités de ne pas recourir à la dette extérieure et de s’appuyer sur un endettement interne non commercial y compris la monétisation du déficit. De plus, 99 5 % de la dette est domestique et libellée en dinars.
La dette publique intérieure a connu récemment une hausse rapide et est dominée désormais par le financement de déficits budgétaires persistants. Entre 2020 et 2024, elle est passée de 9423 milliards DA (35,6 % du PIB) à 17243 milliards DA (32 % du PIB), soit une hausse de 83 % en valeur absolue. Dans le même temps, le PIB nominal progressait de 20902 milliards DA à 35 788 milliards DA, soit +71 %. L’écart de 12 points entre la croissance de la dette (+83 %) et celle du PIB (+71 %) traduit une détérioration relative de la soutenabilité : la dette augmente plus vite que la richesse créée, réduisant ainsi la marge de manœuvre budgétaire. Loin de traduire une amélioration, le recul apparent du ratio stock de la dette/PIB de 35,6 % en 2020 à 32 % en 2024 reflète simplement l’effet mécanique de la croissance nominale du PIB.
La composition de la dette publique intérieure révèle un basculement préoccupant. Cette dernière se subdivise en deux catégories : une dette courante (bons du Trésor émis pour couvrir le déficit budgétaire) et une dette d’assainissement, dont des crédits à long terme de la Banque d’Algérie au titre du financement non conventionnel des années 2017-2021 et des reprises de dettes passées des secteurs économiques et bancaire). La part de la dette courante a doublé, passant de 15,6 % en 2020 à 31,8 % en 2024. À l’inverse, la dette d’assainissement a reculé de 84,4 % à 68,2 %. L’endettement intérieur ne reflète donc plus seulement l’héritage des assainissements antérieurs, mais le recours chronique à la monétisation des déficits budgétaires.
Au niveau de la dette d’assainissement, les appuis de l’état aux secteurs économiques ont fortement augmenté, passant de 6,6 % de la dette totale en 2020 à 30,6 % en 2024, signe d’une fragilité accrue du tissu productif nécessitant un soutien massif de l’État. Un secteur économique non performant et budgétivore.
Les causes structurelles de la croissance de l’endettement
La croissance de l’endettement public en Algérie reflète des vulnérabilités structurelles et macroéconomiques persistantes. Premièrement, la forte dépendance aux hydrocarbures (49,5 % des recettes budgétaires, 92 % des exportations selon le FMI) expose l’économie aux chocs externes, à la transition énergétique mondiale et à l’épuisement progressif des ressources fossiles. Deuxièmement, les trois dernières décennies de politiques budgétaires expansionnistes, financées par création monétaire, emprunts publics et avances temporaires, ont accentué les déséquilibres macroéconomiques. Troisièmement, la gouvernance des finances publiques s’est affaiblie à partir de 2014 : les recettes fiscales restent limitées (9,4 % du PIB en 2024 contre un optimum estimé à 15 %), en raison d’une fiscalité inadaptée, d’une administration coûteuse et d’exonérations massives à rendement incertain ; les dépenses courantes, dominées par la masse salariale et les subventions (27,3 % du PIB, soit 76 % des dépenses courantes et 62 % des dépenses totales), génèrent des distorsions économiques ; l’investissement public demeure inefficace, avec une faible productivité du capital (8 pour 1), un multiplicateur limité à 40 %, des infrastructures de qualité moyenne (76 %), des retards moyens de 24 mois et des surcoûts de 30 %. Quatrièmement, le recours quasi exclusif au système bancaire public pour financer le Trésor se fait au détriment du secteur privé, accentuant le risque d’éviction. Cinquièmement, le financement monétaire massif depuis 2017 n’a offert qu’un répit temporaire, au prix de tensions inflationnistes, et continue de peser sur la dette intérieure. Enfin, l’absence d’une stratégie claire de gestion de la dette renforce cette dynamique. Dans ce contexte, la dette intérieure a progressé plus rapidement que la richesse créée.
Perspectives à moyen terme et trajectoire de la dette
Les perspectives à moyen terme et la trajectoire des finances publiques et de la dette domestique.
Un contexte domestique et international difficile. L’Algérie fait face à des risques externes et internes qui pèsent sur son économie. Sur le plan externe, la volatilité des prix du pétrole, la fragmentation géoéconomique et les effets du changement climatique menacent l’inflation, les finances publiques, le commerce et la stabilité financière. Sur le plan interne, la fragilité des banques et des entreprises publiques, la raréfaction des sources de financement et l’épuisement du Fonds de régulation des recettes en 2024 accentuent les pressions budgétaires et la vulnérabilité de la dette. Cette conjoncture critique souligne l’urgence d’accélérer la mise en œuvre des réformes structurelles.
Les projections pour 2025 et les perspectives macro-économiques à moyen terme (2026-2030) restent contraintes. Selon les services du FMI, en 2025, le PIB devrait croître de 3,4 %, porté par l’expansion de l’activité hors hydrocarbures (+3,8 %) du fait des effets de la hausse des salaires et de l’investissement public en 2024, compensant partiellement le secteur pétrolier quasi stagnant (+0,1 %) impacté par la baisse des prix des hydrocarbures. L’inflation resterait modérée à 3,9%. Le déficit budgétaire primaire (recettes totales moins les dépenses primaires hors intérêts) se maintiendrait à un niveau élevé de 10,4 % du PIB, entraînant un déficit global de 11,5 % et un déficit du compte courant de la balance des paiements de 3,7 %.
Sur la période 2026 2030, en l’absence de réformes la croissance ralentirait à environ 2,5 % et l’inflation baisserait à 3,3 %, freinées par le ralentissement de la production d’hydrocarbures, les contraintes de financement et les rigidités structurelles freinant le développement du secteur privé. Le déficit primaire se réduirait progressivement à 7,2 % du PIB, le déficit budgétaire global passerait de 11,5 % à 9,5 %, et le déficit hors hydrocarbures reculerait de 8,5 points pour atteindre 22 % du PIB hors hydrocarbures. Le déficit courant de la balance des paiements se stabiliserait autour de 2,9 %, tandis que les réserves internationales reculeraient à 3,2 mois d’importations. La dette publique continuerait sa trajectoire ascendante, passant de 54,3 % du PIB en 2025 à 81,9 % en 2030, sous l’effet des déficits primaires persistants, de la volatilité des recettes hydrocarbures et de l’épuisement du Fonds de régulation des recettes, traduisant une fragilité croissante de la soutenabilité budgétaire et soulignant l’urgence de mesures correctives.
Feuille de route pour restaurer le contrôle des finances publiques
Feuille de route destine à restaurer le contrôle des finances publiques et de la dette, dans le contexte d’une stratégie globale de refondation économique et sociale à moyen et long terme. La montée rapide de la dette publique intérieure révèle la fragilité du modèle budgétaire algérien, marqué par la dépendance aux hydrocarbures, des déficits persistants et un financement bancaire quasi exclusif, au détriment de la soutenabilité et du crédit productif. Pour éviter une crise et restaurer la stabilité macroéconomique, l’Algérie doit adopter une stratégie budgétaire crédible décennale qui devrait viser la génération d’excédents primaires, la maîtrise de la dette, la réduction du déficit hors hydrocarbures à environ 12 % du PIB hors pétrole et l’abaissement du ratio dette intérieure/PIB vers 20 %, afin de préserver les marges nécessaires à la redistribution et aux réformes. La réalisation de ces objectifs implique la mise en place d’un ensemble de réformes ambitieuses, dont :
Un rééquilibrage budgétaire crédible, reposant sur des mesures simultanées au niveau des recettes (réforme fiscale, suppression des exonérations, amélioration de la gouvernance, renforcement du cadre institutionnel de gestion des investissements publics), des dépenses (rationalisation des charges courantes, hiérarchisation des priorités d’investissement, amélioration de l’efficience redistributive) et du financement (diversification et stabilisation des sources, adoption d’un plan pluriannuel pour plus de visibilité et de transparence).
Une gestion active de la dette intérieure, impliquant l’allongement des maturités, l’alignement des conditions de financement sur les taux de marché, la mise en place d’un mécanisme clair de règlement de la dette domestique, la réduction des incitations des banques à privilégier les titres publics au détriment du secteur productif, et la définition d’un ratio soutenable de dette intérieure/PIB autour de 25–30 %.
Un renforcement institutionnel, à travers la création d’un département macro-budgétaire chargé du suivi et de l’analyse, l’élaboration d’un cadre macro-budgétaire et d’un cadre budgétaire à moyen terme (CBMT), et l’introduction de stress tests budgétaires ainsi que de règles de discipline fiscale contraignantes.
La création d’une Agence nationale de la dette, permettant une gestion active du portefeuille et une réduction du recours au financement monétaire. L’Agence se financerait auprès de la Banque d’Algérie et percevrait un remboursement de la part du Trésor.
Un mix macroéconomique cohérent et des réformes structurelles profondes, assurant une meilleure coordination entre les politiques budgétaire, monétaire, de change et structurelles, afin de stimuler l’investissement privé, diversifier l’économie, accroître la productivité et la compétitivité, et améliorer la gouvernance, le climat des affaires, le marché du travail et les infrastructures.









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