Financer la transition économique en Algérie à travers une stratégie d’endettement extérieur soutenable pour accompagner la transformation vers un nouveau modèle économique et social.
L’urgence de mobiliser l’épargne étrangère
La mobilisation de l’épargne étrangère est devenue une nécessité stratégique pour accompagner la transition de l’Algérie vers un nouveau modèle économique et social, à travers une politique d’endettement durable orientée vers l’investissement productif. L’Algérie reste profondément marquée par la crise de la dette extérieure de la fin des années 1980 et la crise de la balance des paiements en 1993 qui ont étranglé le pays et conduit au programme d’ajustement structurel soutenu par le FMI et la Banque Mondiale entre 1994 et 1998. Ce dernier a laissé des séquelles durables, entre autres un sentiment de souveraineté compromise et une aversion profondément ancrée envers la dette extérieure que les autorités, une fois les réserves de change reconstituées ont procédé au remboursement intégral anticipé en 2005 (un cas exceptionnel dans la finance mondiale) du stock de la dette extérieure. Depuis lors, l’Algérie a évité tout emprunt international, privilégiant les revenus pétroliers et les ressources domestiques pour financer le développement. Cette approche surprenante a atteint aujourd’hui ses limites face aux nombreuses contraintes internes — marchés financiers restreints, espace budgétaire limité, volatilité des recettes pétrolières, défis structurels majeurs dont la pression démographique afin 2050 — et à un environnement mondial en pleine mutation, marqué par la fragmentation géopolitique, les innovations technologiques rapides, le déclin tendanciel des prix du pétrole et les impératifs de transition énergétique. Nonobstant une dette extérieure insignifiante, le pays se prive ainsi d’une épargne internationale qui pourrait accélérer la diversification économique, stimuler la création d’emplois et soutenir une croissance durable. Il est urgent d’adopter une stratégie d’emprunt soutenable et transparente pour financer le développement économique du pays tout en préservant sa souveraineté et en réduisant sa dépendance aux rentes pétrolières.
L’importance de l’endettement extérieur soutenable
Un endettement extérieur soutenable est vital pour le développement économique et social de tout pays. L’épargne étrangère — sous forme d’Investissements directs étrangers (IDE), d’investissements de portefeuille, de prêts extérieurs et d’aide publique au développement (APD) — constitue une ressource clé pour les pays visant à combler le déficit d’épargne nationale, financer l’investissement productif, moderniser les infrastructures, favoriser l’innovation et le transfert technologique, diversifier les sources de financement et stimuler la croissance ainsi que l’emploi. D’ailleurs, sa part dans le financement de l’économie est en hausse, variant toutefois en fonction du niveau de développement : environ 20–30 % dans les pays à faible revenu, 5–20 % dans les pays à revenu intermédiaire et émergents et moins de 5 % dans les pays avancés. Ceci étant, si l’endettement externe peut accélérer la croissance en complétant l’épargne nationale, une dépendance excessive expose à une forte vulnérabilité externe (fuite de capitaux, volatilité, surendettement). D’où la nécessité d’une gestion prudente et sélective, reposant sur une sélection rigoureuse des projets à fort rendement économique et social, une gestion transparente de la dette dans le contexte d’une stratégie à moyen terme et un cadre de gouvernance économique renforcé pour favoriser la confiance des investisseurs.
L’expérience historique algérienne (1970-1993)
Financement massif sur ressources propres (1970-1980)
Les deux chocs pétroliers des années 1970 ont entraîné une envolée spectaculaire des prix du pétrole brut, générant pour Algérie une rente pétrolière exceptionnelle. Lors du premier choc pétrolier de 1973–1974, consécutif à la Guerre du Kippour et à la décision de l’OPEP de réduire sa production, le prix du baril est passé d’environ $2,6 à $11,6. Le second choc pétrolier de 1979–1980, provoqué par la Révolution iranienne et la Guerre Iran-Irak, a vu le prix du baril grimper de $13 en 1978 à plus de $35 en 1979. Cette manne financière a permis à l’Algérie de financer sur ses propres ressources une politique d’investissements publics massifs, avec un taux d’investissement moyen de 45 % du PIB, et ainsi d’accélérer le processus d’industrialisation du pays.
Recours désordonné à l’épargne étrangère (1985-1993)
Le contre-choc pétrolier de 1986, provoqué par une récession mondiale, une substitution énergétique dans les pays industrialisés et l’incapacité de OPEP à réguler une offre excédentaire, a entraîné un effondrement durable des cours du pétrole. Les prix sont passés de 27,5 $ le baril en 1985 à 14,4 $ en 1986, avant de se stabiliser autour de 17,1 $ en 1993. Cette chute a provoqué un effondrement brutal des recettes d’exportation de Algérie, fragilisant ses équilibres macroéconomiques. Pour compenser ce manque de ressources, les autorités ont accru leur recours à l’endettement extérieur, sans toutefois s’appuyer sur une stratégie cohérente et maîtrisée. Entre 1986 et 1988, l’Algérie a ainsi contracté 3,3 milliards de dollars de dettes supplémentaires, principalement pour financer des projets publics et soutenir la consommation, dans un contexte de contraction économique. Parallèlement, les importations réelles ont chuté de 43 %, asphyxiant les entreprises publiques privées d’intrants et aggravant la désorganisation du tissu productif. Ce recours désordonné à la dette, combiné à l’effondrement des importations, a marqué le début d’une spirale de déséquilibres qui allait culminer dans la crise de la dette algérienne des années 1990.
L’asphyxie financière et la crise de 1993
Une gestion désordonnée a entraîné une accumulation rapide de dette, une détérioration des équilibres externes et une érosion des marges budgétaires, menant à la crise de la balance des paiements de 1993. Les ajustements partiels de 1989 et 1991, soutenus par un accord avec le Fonds monétaire international (300 millions de Droits de tirage spéciaux), ont échoué faute de rééchelonnement de la dette, de financements additionnels et de volonté politique. En 1993, l’Algérie était en cessation de paiements avec un déficit budgétaire à 8,7 % du PIB (monétisé à concurrence de 73 %) ; une inflation à 20,5 % ; une contraction de la croissance de 2,2 % ; un chômage considérable de 24 % ; des réserves de change de $1,5 milliards pour un service de dette de $ 9 milliards ; et un ratio service de la dette/recettes d’exportation de 92,3 % ainsi qu’un stock de la dette /exportations de 259,8%.
Ajustement et rééchelonnement (1994-1998)
Au début de 1994, confrontée à une récession et à une grave crise de balance des paiements, l’Algérie, faute d’accès aux marchés financiers internationaux, obtient l’appui du FMI. Malgré l’opposition de certains grands pays, deux accords sont conclus : un accord de standby (mai 1994–mai 1995) et une facilité élargie de crédit (mai 1995–mai 1998), pour des montants respectifs de 457,2 et 1169,28 millions de DTS, dont la quasi-totalité a été utilisée. Le programme de réformes visait à instaurer une croissance durable en assurant la stabilité macroéconomique, en diversifiant l’économie et les exportations, en améliorant le climat d’investissement, en réhabilitant les instruments budgétaires, monétaires et de change, et en renforçant le filet social. Ce programme a permis à l’Algérie de rééchelonner sa dette extérieure publique et privée via les Clubs de Paris et de Londres, allégeant le service de la dette et générant près de $16 milliards d’économies de trésorerie. Combinés à $14 milliards d’appuis financiers du FMI et d’autres bailleurs, le programme de réformes a permis d’injecter $30,6 milliards dans l’économie, offrant un soutien financier crucial pour surmonter la double crise de la dette et de la balance des paiements.
Le désendettement total (2005-2025)
Grâce à la remontée des prix du pétrole au début des années 2000, favorisée par le super cycle des matières premières et l’entrée de la Chine à l’OMC, l’Algérie a dégagé un énorme excédent du compte extérieur (18⅓ % du PIB) et accumulé d’importantes réserves de change. Cela a permis un désendettement total, commencé par le remboursement anticipé de $1,1 milliard à la BEI et à la BAD, puis le rachat complet des emprunts auprès du FMI en novembre 2005, et le remboursement de $10,5 milliards aux créanciers des Clubs de Paris et Londres. Le ratio dette extérieure/PIB est ainsi passé de 26 % en 2004 à moins de 4,5 % en 2006. À fin 2024, la dette extérieure s’élève à $2,7 milliards (1,1 % du PIB).
L’Algérie créancière du FMI (2016-2019)
Pour disposer de ressources importantes sur une base temporaire afin de lutter contre des crises mondiales, le FMI approche régulièrement les états disposant de surplus extérieurs pour conclure un accord de prêt. Dans ce contexte, l’Algérie a conclu un accord en 2016 pour un montant de $5 milliards, accord renouvelé en 2018 et arrivé à expiration en décembre 2019. En vertu de cet accord, l’Algérie devait transférer $5 milliards au FMI en cas de requête de ce dernier. Dans l’intérim, les ressources restent donc à la disposition du pays. En contrepartie, l’Algérie devait recevoir un taux d’intérêt d’au moins 1% alors que les taux d’intérêt internationaux étaient négatifs.
Dépasser le traumatisme de la dette
L’Algérie conserve une prudence extrême face à l’endettement extérieur, héritée de la crise des années 1990s. Si cette prudence protège sa souveraineté, elle limite toutefois sa capacité à financer la diversification économique, la modernisation des infrastructures et les réformes structurelles. Aujourd’hui, cette contrainte auto-imposée n’a plus de raison d’être : avec une dette quasi nulle et des besoins internes importants, le pays dispose d’une marge pour emprunter de manière prudente et ciblée. La mobilisation transparente de l’épargne internationale ne menace pas la souveraineté, mais constitue un levier stratégique pour soutenir la croissance, l’investissement et l’avenir de la jeunesse. Le véritable danger n’est plus la dette, mais l’inaction et le refus de dépasser les erreurs du passé.
Stratégie de financement 2026-2030
Entre 2026 et 2028, il serait souhaitable que l’Algérie lance un programme de réformes structurelles et macroéconomiques profondes visant à restaurer la viabilité budgétaire, réduire les vulnérabilités externes, soutenir une croissance inclusive et réorienter le modèle économique vers la diversification, la productivité, la compétitivité et l’innovation. Ces réformes impliquent des coûts d’ajustement à court terme, indispensables si elles sont mises en œuvre de manière progressive et cohérente.
Coûts et bénéfices du programme
Le coût global du programme est estimé à environ $100 milliards sur trois ans, couvrant la réduction des déficits, les investissements structurels (infrastructures, transition énergétique, capital humain) et les réformes macroéconomiques (viabilité des finances publiques, ajustement du taux de change, soutien transitoire à la liquidité). Les gains attendus, progressifs dès 2026 et stabilisés à $10 milliards par an à partir de 2028, proviennent de l’élargissement fiscal, des économies sur subventions, de l’amélioration des exportations et de l’efficacité des entreprises publiques, totalisant $30 milliards sur 2028–2030. Les réserves de change offrent une marge mobilisable d’environ $25 milliards sur la période, assurant un soutien complémentaire.
Gap de financement et stratégie d’endettement
Le financement du programme de réformes sur trois ans nécessite de combler un gap estimé à $55 milliards de, soit environ $18 milliards par an. Pour y parvenir, une stratégie d’endettement claire et maîtrisée est indispensable, combinant financement intérieur, finance islamique (sukuks), créanciers multilatéraux et bilatéraux, endettement extérieur, crédits syndiqués et émissions d’obligations souveraines internationales, tout en préservant la viabilité de la dette et la confiance des investisseurs.
La crédibilité de cette stratégie repose sur une sélection prudente des sources et instruments et sur une gestion structurée de la dette. Deux dispositifs complémentaires sont essentiels : une unité spécialisée au Trésor pour piloter l’endettement extérieur, et une caisse de la dette, financée par la Banque d’Algérie, pour racheter la dette publique à un taux légèrement supérieur, assurant un meilleur contrôle des flux et des coûts financiers. La viabilité de la dette sera garantie par une gestion rigoureuse des risques, la transparence et la coordination entre les acteurs, renforçant la confiance des investisseurs et la capacité du pays à mobiliser des ressources pour sa transformation économique. Le véritable risque n’est plus l’endettement, mais l’inaction. Le succès de cette transition dépendra de la capacité à combiner réformes ambitieuses, séquencement rigoureux et financement externe ciblé pour bâtir un modèle de croissance durable, productif et inclusif.









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