La politique actuelle du dinar fort : un obstacle à la compétitivité, la diversification des exportations et l’intégration régionale de l’Algérie, nécessitant une réorientation urgente vers plus de flexibilité.
L’urgence d’une politique de change réaliste
L’Algérie a besoin d’une politique de change alignée sur la compétitivité externe, la gestion efficace des réserves de change, la diversification des exportations et l’intégration régionale. Or, la stratégie actuelle en matière de taux de change révèle une contradiction : officiellement tournée vers la compétitivité, elle maintient en réalité un taux de change artificiellement fort pour contenir l’inflation importée qui est du ressort de la politique monétaire. Les gains limités de cette « illusion de stabilité », dictée par des choix politiques et sociaux, ne compensent pas l’affaiblissement marqué de l’économie. À court terme, elle aggrave les déséquilibres, freine les exportations hors hydrocarbures, accroît la dépendance aux importations et accélère l’érosion des réserves de change (dont la gestion administrative a déjà montré ses limites au cours de décennies 1970s et 1980s). À moyen terme, elle enferme le pays dans une stabilité fragile qui retarde les réformes indispensables au redémarrage de l’activité économique en ligne avec son potentiel. Il devient donc urgent d’engager une dépréciation progressive et maîtrisée du dinar, afin de restaurer la compétitivité tout en préservant la stabilité et la cohésion sociale. Cette réorientation doit s’inscrire dans un cadre macroéconomique crédible et s’accompagner d’un plan de réformes structurelles au service d’un nouveau modèle de croissance durable.
La politique de change : levier stratégique de compétitivité
Une politique économique efficace
La politique de change doit concilier équilibre intérieur et extérieur. L’équilibre intérieur repose sur la croissance, l’emploi et la stabilité des prix, tandis que l’équilibre extérieur vise la viabilité de la balance des paiements, la compétitivité et la préservation des réserves de change. La politique de change joue un rôle clé en réduisant l’incertitude, limitant l’inflation importée, soutenant la compétitivité, renforçant la stabilité financière et attirant les investissements étrangers. Pour être efficace, elle doit être combinée à une politique budgétaire viable, une politique monétaire rigoureuse et des réformes structurelles qui améliorent la productivité, diversifient l’économie et intègrent les enjeux démographiques, énergétiques et climatiques.
Les coûts de l’absence de coordination
L’absence de coordination entre ces leviers entraîne des coûts lourds : dérapages budgétaires, inflation, surévaluation du dinar, dépendance accrue aux importations, marché parallèle des devises, dollarisation et fragilisation du tissu productif. Chaque instrument doit donc être utilisé de manière cohérente, avec la politique de change comme facteur déterminant pour la compétitivité et la résilience face aux chocs internationaux.
La compétitivité extérieure comme pilier essentiel
La compétitivité extérieure repose sur des facteurs non économiques — qualité, fiabilité, innovation — et sur des facteurs macroéconomiques — coûts de production, inflation, valeur de la monnaie. En l’absence de données sur les coûts unitaires de production, le taux de change effectif réel (TCER) permet de mesurer le coût relatif des biens nationaux par rapport aux partenaires commerciaux. Une appréciation du TCER réduit la compétitivité à l’export, tandis qu’une dépréciation la renforce, faisant du TCER un outil stratégique pour orienter la politique économique et monétaire.
L’orientation actuelle : l’illusion du dinar fort
Le ciblage officiel
La politique de change de l’Algérie vise officiellement à maintenir la compétitivité extérieure en ciblant le TCER à un niveau proche de son équilibre, afin de soutenir une croissance sans inflation excessive et un solde du compte courant soutenable. Chaque année, la Banque d’Algérie fixe un niveau cible de TCER et intervient sur le marché pour contenir les variations des taux de change nominaux bilatéraux. La Banque d’Algérie calcule le TCER en utilisant un taux de change nominal artificiellement fort (sur le marché parallèle, le dinar se négocie jusqu’à 70 % plus cher) puis le corrige en considération de l’écart d’inflation entre l’Algérie et ses partenaires, ce qui donne une idée plus réaliste de la compétitivité externe.
Les coûts d’une politique déconnectée des fondamentaux
La politique de change du dinar fort, axée sur la stabilité nominale et la limitation de l’inflation importée, privilégie l’apparence d’une monnaie « forte » au détriment de la compétitivité. Ses effets réels sur les prix sont limités par un calcul officiel de l’inflation obsolète et des rigidités structurelles, tandis que les ménages supportent des prix réels largement supérieurs aux niveaux officiels (inflation officielle de 4 % en 2024 contre une perception minimale de 10 %). Cette surévaluation a entraîné une perte de compétitivité externe importante (TCER en baisse de 6,5 % en 2024 et de 4,7 % à fin juillet 2025 en glissement annuel), freiné la diversification des exportations hors hydrocarbures (de 6 milliards $ en 2022 à $3,8 milliards en 2024), maintenu une forte dépendance aux importations (de $35,5 milliards en 2020 à $45,3 milliards en 2024) et creusé les distorsions sur le marché des devises, avec un écart officiel/parallèle passant de 50 % à 70 % entre 2023 et 2025.
Les impacts macroéconomiques concrets
Les impacts se sont traduits en 2024 par un déficit budgétaire élevé (13,9 % du PIB), une détérioration du compte courant (-3,5 points) et une croissance faible (3,2 %). Par ailleurs, un dinar surévalué limite l’intégration régionale africaine — un marché potentiel de 1,4 milliard de consommateurs — en empêchant d’ajuster le coût relatif des produits pour ces marchés et en privant l’Algérie d’un levier pour redynamiser ses exportations hors hydrocarbures. Cette lacune est exploitée par des pays comme la Tunisie et l’Égypte, qui ont adopté des politiques de change plus flexibles, favorisant compétitivité et croissance des exportations.
Une sortie urgente de ce modèle
Le statu quo engendre un marché parallèle hypertrophié, une inflation sous-estimée et une perte de compétitivité. Une transition graduelle vers un régime de change flexible et crédible, appuyée par un mix macroéconomique cohérent, des réformes structurelles et des mesures sociales ciblées, est une urgence stratégique. Cette approche restaurera la crédibilité économique, renforcera l’économie réelle et utilisera le taux de change comme levier pour soutenir compétitivité, diversification des exportations et intégration régionale et mondiale, tout en assurant stabilité et réalisme.
Feuille de route pour une réorientation stratégique
Pour sortir des impasses actuelles, l’Algérie doit adopter une nouvelle politique de change réaliste et flexible, intégrée à un cadre macroéconomique cohérent et soutenue par des réformes structurelles ambitieuses, afin de renforcer la compétitivité, diversifier les exportations hors hydrocarbures et favoriser l’intégration régionale et mondiale.
Un cadre macroéconomique soutenable et cohérent
Une nouvelle politique de change
Il est crucial que le dinar retrouve une valeur proche de son équilibre réel, compatible avec un solde du compte courant de la balance des paiements soutenable et une production non inflationniste. Cela dépasse un simple ajustement technique et nécessite un ensemble cohérent de mesures à moyen et long terme. La flexibilité accrue du taux de change, traduite par une dépréciation graduelle, est centrale pour permettre à l’économie de s’ajuster aux chocs internes et externes, tout en évitant les effets indésirables d’une appréciation. Le régime de change doit concilier contraintes de court terme – stabilisation financière et gestion des chocs – et objectifs de long terme – croissance durable, inclusion sociale et adaptation environnementale.
Une politique budgétaire équilibrée
Une politique budgétaire qui soutient la stabilité macroéconomique et favorise la diversification productive. Cela implique un rééquilibrage progressif des finances publiques axé sur : (1) un recouvrement optimal des recettes fiscales à travers une refonte de la politique fiscale (taux et assiettes), l’amélioration de la gouvernance de l’administration fiscale et douanière et la rationalisation des exonérations fiscales et douanières ; (2) une rationalisation des dépenses courantes par le biais d’un meilleur ciblage de la redistribution ; (3) un renforcement de l’efficience des depenses en capital ; et (4) une rationalisation de la structure de financement des déficits par le biais d’un équilibre entre maintien de la croissance et préservation de la viabilite des finances publiques sur le moyen terme.
Renforcement de la politique monétaire
Depuis 2012, le cadre de politique monétaire (CPM) reste limité par la volatilité des prix du pétrole, un secteur financier peu développé, un secteur informel (30 %) et un secteur de contrebande (environ 5% du PIB), la prédominance des espèces (33,5 % à fin 2024) et l’absence de titres publics à long terme. Pour renforcer la politique monétaire, il est nécessaire d’ajuster la gestion de la liquidité via les réserves obligatoires et le taux de change, tout en introduisant des instruments d’épargne et un emprunt public actif. Le renforcement institutionnel passe par la clarification des piliers du CPM, l’amélioration du canal de transmission et le soutien au crédit privé.
Unification du double marché des changes
Mesures immédiates : l’écart croissant entre marché officiel et parallèle (près de 70 %) impose une action rapide. À très court terme, la Banque d’Algérie doit renforcer le marché officiel par des adjudications ou ventes aux enchères de devises, élargir l’accès aux ménages (voyages, étudiants, soins) et aux micro-importateurs, et garantir la transparence via une plateforme électronique.
À moyen terme : la transition vers un taux unique et flexible exige un cadre monétaire crédible, une discipline budgétaire stricte et des réserves suffisantes. La modernisation bancaire et la transparence des flux financiers sont indispensables pour renforcer la confiance et réduire la dépendance aux hydrocarbures.
Politique commerciale et ouverture financière
(1) Levée progressive des restrictions commerciales et rationalisation des procédures d’import-export ; (2) Facilitation de l’accès aux financements internationaux et intégration dans le système financier mondial pour soutenir les investissements et la diversification des exportations ; et (3) Harmonisation réglementaire et modernisation du cadre des affaires pour renforcer la confiance des investisseurs et stimuler la productivité.
Un programme de réformes structurelles
Pour appuyer la politique de change et les autres leviers macroéconomiques et consolider un nouveau modèle économique et social, les réformes sectorielles et transversales suivantes sont indispensables :
Diversification de la production et des exportations
Soutien aux secteurs manufacturier, agricole et technologique, avec des incitations à l’innovation et à l’investissement privé.
Transition écologique et énergétique
Promotion des énergies renouvelables et adaptation des industries aux normes environnementales internationales.
Réformes sociales
Renforcement du capital humain via l’éducation, la formation professionnelle et l’emploi des jeunes.
Modernisation institutionnelle
Simplification administrative, protection de la propriété intellectuelle et amélioration de la gouvernance économique.
Amélioration du climat des affaires
Réduction de la bureaucratie, accès au financement pour les PME et encouragement à l’entrepreneuriat.








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