Algérie : rationalisation des dépenses courantes publiques et cohérence macroéconomique pour restaurer la viabilité budgétaire et libérer des marges pour l’investissement productif.
Un pilier essentiel de la viabilité budgétaire
Dans le cadre d’un processus symétrique de retour à la viabilité budgétaire en Algérie, la rationalisation progressive des dépenses courantes constitue un pilier essentiel. Elle doit s’accompagner d’un meilleur recouvrement de l’impôt — thème déjà abordé dans un article précédent — et d’une plus grande efficience de la dépense publique en matière d’investissement. La structure actuelle des dépenses courantes demeure rigide, dominée par les transferts, subventions et salaires. Malgré certains efforts de rationalisation, la croissance continue de ces charges entretient une forte pression sur les finances publiques et renforce la dépendance aux recettes pétrolières. Ce modèle, davantage axé sur la redistribution que sur la performance, absorbe une part excessive des ressources budgétaires, réduit la flexibilité de l’État et limite sa capacité à financer l’investissement productif, les politiques sociales ciblées et la réponse aux défis structurels liés à la démographie, au climat et à la diversification économique. Le statu quo accroîtrait les risques macroéconomiques et affaiblirait la résilience face aux chocs externes. La reprise du contrôle des dépenses courantes devra donc passer par un meilleur ciblage des transferts et subventions — notamment une réforme graduelle des subventions énergétiques — et par une réduction du poids de la masse salariale. Ces ajustements devraient s’inscrire dans une stratégie à moyen terme de modernisation de la gestion publique articulée autour d’une réforme du régime de change actuel (un dinar sous-évalué, combiné à des restrictions administratives fausse la structure budgétaire et masque les déséquilibres réels des finances publiques) déclinée en plans d’action clairs, séquencés et réalisables. Discutons de ces points.
Une pression structurelle persistante
Les dépenses courantes exercent une pression structurelle persistante sur les finances publiques, quel que soit le critère retenu.
À fin 2025, elles représentent 27 % du PIB (contre un pic de 29,5 % en 2012), soit 147 % des recettes totales et plus de 80 % des dépenses publiques. Entre 2000 et 2025, elles ont progressé en moyenne de 11,2 % par an, un rythme supérieur à celui du PIB nominal (9,6 %), traduisant une dérive budgétaire durable. Leur évolution a par ailleurs été très volatile (de –13 % à +47 %), reflet d’un pilotage procyclique tributaire des recettes pétrolières. Les transferts, subventions et salaires absorbent à eux seuls 113,5 % des recettes budgétaires, un niveau manifestement insoutenable.
Sur la période 2000–2025, les dépenses courantes ont représenté en moyenne 23,6 % du PIB, une dynamique qui accentue les risques macroéconomiques : perte de soutenabilité budgétaire, dépendance accrue à la rente pétrolière et affaiblissement de la capacité de l’État à financer l’investissement et à faire face aux chocs externes.
Les tendances structurelles (2000-2025)
Les tendances structurelles des composantes de la dépense courante au cours de la période 2000-2025.
Transferts et subventions : rigidité budgétaire
Les transferts et subventions : pilier de la redistribution et source majeure de rigidité budgétaire. Ils constituent le principal poste de dépenses courantes et le cœur du dispositif de redistribution sociale. Leur poids a doublé, passant de 7,1 % du PIB en 2000 à 14,4 % en 2025, traduisant une politique de soutien généralisé du pouvoir d’achat à travers des prix administrés et des marges encadrées. En moyenne sur 2000–2025, ces dépenses représentent 9,4 % du PIB, un niveau structurellement élevé qui complique toute consolidation budgétaire et rend urgente une réforme axée sur le ciblage des bénéficiaires plutôt que des produits. Les subventions se déclinent en deux formes : (i) les subventions explicites (alimentation, eau, énergie, logement, éducation) ; et (ii) les subventions implicites, liées à la vente de biens et services publics à des prix inférieurs à leur coût réel. Ces dernières, bien qu’extrabudgétaires, engendrent un coût économique significatif, réduisent l’efficacité de la dépense publique et limitent la marge de manœuvre fiscale. Ce système de redistribution, coûteux et inéquitable, profite davantage aux ménages aisés, grands consommateurs d’énergie et de produits subventionnés. Avec un prix de l’essence d’environ 0,35 $ le litre (contre 1,29 $ en moyenne mondiale), l’Algérie se classe parmi les pays où les carburants sont les moins chers, favorisant la surconsommation, le gaspillage et le recul des exportations. Ce régime freine par ailleurs l’investissement dans les transports, les énergies renouvelables et l’agriculture, tout en encourageant le trafic transfrontalier. La rationalisation progressive de ces transferts et subventions s’impose dès lors comme une condition essentielle pour restaurer la soutenabilité budgétaire et réorienter les ressources vers des usages plus productifs et équitables.
Masse salariale rigide
Une masse salariale rigide et lourde : Elle est passée de 7 % du PIB en 2000 à un pic de 12,7 % en 2015–2016, avant de se stabiliser à 9,8 % du PIB en 2025. En moyenne sur 2000–2025, elle représente 9,4 % du PIB, contre 6 % en moyenne dans les pays émergents et en développement. Ce niveau élevé traduit une rigidité structurelle des dépenses de fonctionnement, limite les marges de manœuvre pour l’investissement public, accentue l’écart de rémunération entre secteurs public et privé et freine l’investissement productif privé.
Pensions des moudjahidines
Les pensions des moudjahidines : un poids budgétaire modéré mais croissant : Bien que leur part dans le PIB ait reculé de 1,4 % en 2000 à 0,7 % en 2025, les pensions des moudjahidine ont progressé en valeur nominale de 58 à 253 milliards de DA. Cette évolution sous-tend une hausse structurelle du coût budgétaire, qui, malgré un impact macroéconomique modéré, contribue à la rigidité des dépenses courantes et réduit la marge de manœuvre pour d’autres priorités.
Dépenses en biens et services
Les dépenses en biens et services : une maîtrise relative : Le ratio des biens et services par rapport au PIB s’est maintenu en moyenne à 1% sur la période 2000–2025, en réponse à un effort de rationalisation. Toutefois, ce faible niveau peut également signaler une sous-exécution budgétaire ou une compression artificielle susceptible d’affecter le fonctionnement de l’administration.
Intérêts de la dette
Les intérêts au titre de la dette intérieure: une remontée liée au financement domestique : Après avoir reculé de 3,9% du PIB en 2000 à 0,6% en 2021, les charges d’intérêts ont augmenté à 1,1 % du PIB en 2025, en lien avec la hausse de la dette publique intérieure, passée de 48,1 % du PIB en 2022 à 54 % en 2025. Cette tendance traduit la montée d’un cycle de financement monétaire et le début d’une contrainte d’endettement plus marquée.
Consolidation budgétaire 2026-2030 : fragilités
Esquisse d’une consolidation budgétaire sur le moyen terme (2026-2030) : croissance nominale contre défis structurels et absence de vision stratégique. Entre 2026 et 2030, les dépenses courantes en Algérie devraient passer de 10575 milliards de dinars à 12853 milliards, tandis que le PIB nominal augmenterait de 40431 milliards à 53266 milliards. Le ratio dépenses courantes/PIB recule de 26,1 % à 24,1 %, traduisant une consolidation apparente. Cette amélioration reste fragile, car elle résulte surtout d’une croissance du PIB (environ 7 % par an) supérieure à celle des dépenses (environ 5,8 %), et non d’un ajustement structurel stratégique. La persistance d’une masse salariale élevée et de subventions généralisées lourdes limite la flexibilité budgétaire et restreint l’espace pour l’investissement public et des politiques sociales ciblées. La nature de cette consolidation reste donc fragile et expose l’économie à des risques macroéconomiques majeurs : effet d’éviction sur l’investissement privé, pressions inflationnistes, dépréciation du dinar aggravant la charge de la dette et vulnérabilité financière accrue face aux fluctuations des recettes et aux déséquilibres externes. In fine, le modèle budgétaire ne trouve pas d’équilibre entre la redistribution et la performance économique, maintenant ainsi une rigidité structurelle préoccupante. Pour assurer une vraie soutenabilité, des réformes structurelles ambitieuses sont indispensables : rationaliser la masse salariale, cibler efficacement les transferts, réformer les subventions et moderniser le système de retraite (qui n’est pas intégré au calcul du déficit global mais alourdit le déficit du Trésor). Ces mesures permettront de restaurer l’espace budgétaire, renforcer la résilience économique et amorcer la transition vers un modèle de croissance post-rentier, plus productif, soutenable et résilient.
Stratégie de rationalisation
Vers une rationalisation des dépenses courantes en Algérie. La restructuration des dépenses courantes doit se concentrer sur la masse salariale et les subventions/transferts, dans le cadre d’une approche progressive.
Pour la masse salariale, il s’agit de stabiliser les effectifs, lier les augmentations aux performances et rationaliser le secteur public afin de le rendre plus souple, moderne et moins coûteux (à travers une numérisation globale de tous ses services), tout en alignant les salaires sur les gains de productivité.
Quant aux subventions et transferts, leur poids élevé depuis le choc pétrolier de 2014 souligne la nécessité d’une réforme profonde : le système actuel est coûteux, mal ciblé et génère des distorsions économiques et environnementales, tout en bénéficiant principalement aux ménages aisés plutôt qu’aux populations vulnérables. Dans ce contexte, il est crucial d’examiner l’ensemble du système de protection sociale afin de mettre en place des mécanismes de transferts monétaires ciblés, de réévaluer la portée et le niveau des subventions énergétiques et d’identifier les priorités en termes de produits et de bénéficiaires.
La réforme des subventions et transferts doit s’inscrire dans une stratégie globale de consolidation budgétaire. Elle doit combiner un ciblage précis des populations vulnérables via des mécanismes de transferts en cash, un ajustement progressif des prix des produits énergétiques vers leur coût réel, et un séquencement planifié des mesures pour limiter l’impact sur la consommation et la production. L’expérience internationale montre que le succès de telles réformes repose sur : (i) une préparation minutieuse et graduelle ; (ii) l’appropriation par les autorités de ces mesures ; (iii) des mesures d’accompagnement pour les couches vulnérables ; (iv) un contexte économique et politique favorable ; et (v) la mobilisation d’une expertise technique pour la mise en œuvre et le suivi.
Les effets attendus sont multiples : fiscalement, un ciblage efficace pourrait produire un effet net positif sur les recettes ; sur le plan microéconomique, les entreprises devront s’adapter à des coûts d’inputs plus élevés, ce qui nécessite un ajustement progressif et un environnement favorable ; pour les prix à la consommation, l’impact dépendra des mesures compensatoires et de l’adaptation de la politique monétaire et de la politique de change; enfin, sur la pauvreté et l’inégalité, le succès dépendra du calibrage des transferts et des ajustements de prix.
Parallèlement, la modernisation de la gestion budgétaire est essentielle : budgétisation axée sur les résultats, contrôle renforcé et évaluation des politiques, transparence et numérisation de la dépense publique. Ces mesures permettent d’optimiser la répartition des ressources et d’orienter les financements vers des programmes à forte valeur ajoutée économique et sociale.
En définitive, la rationalisation des dépenses courantes sur le moyen terme— à travers le ciblage des transferts, la réforme des subventions énergétiques, la maîtrise de la masse salariale et la modernisation de la gestion publique — constitue une condition indispensable pour restaurer la soutenabilité budgétaire, libérer des marges pour l’investissement productif et renforcer la résilience économique de l’Algérie (dans un monde instable et divise et de plus en plus inégal), tout en amorçant une transition progressive vers un modèle de croissance inclusif et moins dépendant des chocs externes.
Coordination des politiques macroéconomiques
La coordination des politiques budgétaire, monétaire et de change est incontournable pour la soutenabilité des finances publiques et du cadre macroéconomique. La réussite d’une stratégie de consolidation budgétaire en Algérie requiert une coordination étroite avec la politique monétaire et une réforme progressive du régime de change. Le maintien d’un dinar sous-évalué, associé à des restrictions administratives, fausse la structure budgétaire en gonflant artificiellement les recettes en dinars issues des hydrocarbures et en masquant les déséquilibres réels des finances publiques. Cette situation entretient des distorsions de prix, réduit la compétitivité du secteur productif et renforce la dépendance aux importations. Un ajustement graduel et maîtrisé du taux de change, accompagné d’une plus grande flexibilité et d’une unification du marché des changes, permettrait de réaligner la monnaie sur ses fondamentaux et d’améliorer la compétitivité externe. Parallèlement, une coordination avec la politique monétaire est indispensable pour contenir les effets inflationnistes de la dépréciation, ancrer les anticipations et préserver le pouvoir d’achat des ménages vulnérables. Cette approche cohérente entre politique budgétaire, monétaire et de change renforcerait la crédibilité macroéconomique, soutiendrait la diversification économique et créerait les conditions d’une croissance plus équilibrée, durable et résiliente.







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