Réduire l’économie informelle pour la réussite de la Vision 2050

/

En bref :

L’ampleur : L’économie informelle représente environ 30 % du PIB algérien, soit 86 milliards de dollars en 2025, avec 4 millions d’emplois et 20 Mds$ hors circuit bancaire
Les causes : Coût élevé de la formalisation, faible inclusion financière, complexité réglementaire et prime parallèle de 80 % sur le marché des changes
Le mécanisme : Une boucle auto-entretenue : déficit budgétaire → inflation → prime parallèle → fuite vers l’informel → base fiscale réduite
Les coûts : Manque à gagner fiscal de 2,5 Mds$/an, désintermédiation financière et freins à la diversification économique
icone cibleL’objectif : Réduire l’informalité de 30 % à 22–24 % du PIB d’ici 2030 via stabilisation macroéconomique et inclusion financière
La condition : Une approche graduelle et incitative — pas répressive — combinant réforme du change, fiscalité simplifiée et paiements numériques

Note Stratégique

Cadrage stratégique

L’un des défis structurels les plus déterminants pour l’avenir économique de l’Algérie réside dans la capacité du pays à restaurer la cohérence de son régime macroéconomique et à engager une transformation durable de son système productif. Au cœur de cette problématique se trouve l’économie informelle. Loin d’être un phénomène marginal ou transitoire, elle constitue aujourd’hui une composante systémique du fonctionnement économique national. Son ampleur, ses interactions avec les politiques budgétaires et monétaires, ainsi que son influence sur les circuits financiers et le marché des changes en font un facteur central de la dynamique macroéconomique.

Quantification précise

Pour l’année 2025, un ordre de grandeur plausible permet de mesurer concrètement l’ampleur du phénomène. Le PIB nominal de l’Algérie est estimé à environ 288 milliards de dollars. Dans ce cadre, l’économie informelle représenterait près de 30 % du PIB, soit environ 86 milliards de dollars. Plusieurs pays du G20 émergent ou économies intermédiaires présentent des ordres de grandeur proche, y compris le Mexique (28–30 % du PIB), la Turquie (25–30 % du PIB), le Brésil (30–35 % du PIB), l’Indonésie (30 % du PIB) et l’Afrique du Sud (25–30 % du PIB). Dans ce groupe, l’Algérie serait donc alignée avec des économies émergentes importantes, mais qui disposent généralement d’un système financier plus profond et d’une base industrielle plus diversifiée.

Elle mobiliserait près de quatre millions d’emplois, soit approximativement un tiers de l’emploi formel. À cette sphère s’ajouteraient entre 10 et 11 milliards de dollars d’activités illégales. Par ailleurs, la liquidité circulant hors du système bancaire est estimée autour de 20 milliards de dollars, tandis que le marché parallèle des changes représenterait un volume proche de 10 milliards de dollars. Ces ordres de grandeur confirment le caractère systémique de l’informalité. Il ne s’agit pas d’une périphérie marginale de l’économie, mais d’un écosystème parallèle structuré, doté de ses propres circuits de financement, de ses mécanismes d’ajustement et de ses réseaux d’échange. Par son interaction constante avec les finances publiques, la politique monétaire, le système bancaire et le régime de change, il influence directement le fonctionnement des équilibres macroéconomiques nationaux.

Déterminants structurels

La persistance d’un secteur informel de cette ampleur renvoie à des déterminants structurels profonds. Dans la plupart des économies émergentes, l’informalité résulte d’un arbitrage rationnel des agents économiques qui comparent les coûts de la formalisation — fiscalité, complexité administrative, contraintes réglementaires et incertitude juridique — aux avantages associés au secteur formel, tels que la sécurité juridique, l’accès au financement, la protection sociale et l’intégration aux chaînes de valeur. Lorsque les coûts perçus excèdent les bénéfices attendus, les activités tendent à se déplacer vers des circuits informels.

En Algérie, cet arbitrage est influencé par un ensemble de facteurs spécifiques : la dépendance structurelle aux hydrocarbures, qui limite l’élargissement de la base fiscale non pétrolière ; la forte utilisation des paiements en espèces ; la faible profondeur du système financier ; la complexité réglementaire ; ainsi que la segmentation persistante du marché des changes. Ces éléments contribuent à l’émergence d’une économie duale dans laquelle secteurs formel et informel coexistent sous des contraintes institutionnelles très différentes.

Boucle macroéconomique cumulative

L’informalité ne se contente pas de coexister avec les déséquilibres macroéconomiques ; elle contribue à les renforcer à travers un mécanisme cumulatif. Une base fiscale étroite entretient des déficits budgétaires persistants, lesquels génèrent des pressions inflationnistes et fragilisent la crédibilité macroéconomique. L’inflation et les distorsions du régime de change alimentent ensuite des incitations à l’arbitrage informel, ce qui élargit encore la sphère non déclarée et réduit l’efficacité de la transmission monétaire. Il en résulte un équilibre auto-entretenu, difficile à inverser en l’absence de réformes coordonnées.

Cette dynamique circulaire montre comment l’informalité interagit avec la politique budgétaire, la politique monétaire et le régime de change, créant un équilibre auto-entretenu difficile à inverser en l’absence de réformes coordonnées.

Dimension sociale

Au-delà de sa dimension macroéconomique, l’économie informelle joue également un rôle social. Dans un contexte de création insuffisante d’emplois formels productifs, elle constitue pour de nombreux ménages une source essentielle de revenus. Toute stratégie exclusivement fondée sur la répression administrative risquerait ainsi de produire des effets sociaux indésirables et d’aggraver les vulnérabilités existantes. La réduction de l’informalité ne peut donc être envisagée comme une opération administrative ponctuelle ; elle doit s’inscrire dans un processus graduel de transformation des incitations économiques.

Vision 2050

La Vision 2050 ambitionne de transformer l’économie algérienne en un système diversifié, compétitif et fondé sur la connaissance, capable de générer une croissance soutenable et des emplois de qualité. Une telle trajectoire suppose une base fiscale élargie et résiliente, un système financier plus profond et plus efficace, une allocation plus productive des ressources et des institutions crédibles et prévisibles. La persistance d’un secteur informel représentant près d’un tiers du PIB compromet chacun de ces objectifs. La formalisation progressive de l’activité économique constitue donc un pilier stratégique de la trajectoire de développement à long terme.

Stratégie de réforme

Une stratégie crédible de réduction de l’informalité doit reposer sur une approche cohérente combinant stabilisation macroéconomique, réforme du régime de change, inclusion financière et simplification réglementaire. Le rétablissement de la discipline budgétaire et la réduction durable des pressions inflationnistes sont indispensables pour ancrer les anticipations et réduire les incitations à l’arbitrage informel. Parallèlement, une convergence progressive vers un régime de change plus transparent permettrait de limiter les opportunités liées au marché parallèle. L’élargissement de l’accès aux services financiers et le développement des paiements numériques contribueraient à réduire la dépendance aux transactions en espèces, tandis qu’une simplification des régimes fiscaux et des procédures d’enregistrement allégerait le coût de la formalisation pour les petites entreprises.

Trajectoire chiffrée

Compte tenu de la nature structurelle du phénomène, le processus de formalisation doit être progressif et inscrit dans le moyen et le long terme. Une trajectoire plausible consisterait à réduire la taille de l’économie informelle d’environ 30 % du PIB en 2025 à un niveau compris entre 22 et 24 % à l’horizon 2030. Une telle évolution rapprocherait l’Algérie des niveaux observés dans plusieurs économies avancées (Italie et Grèce, économies caractérisées par une informalité persistante mais compatible avec un système financier structuré et une base fiscale élargie.) et générerait des gains significatifs en matière de recettes fiscales, d’approfondissement financier et d’efficacité des politiques macroéconomiques.

Coût de l’inaction

Au-delà des gains attendus, il convient également d’évaluer le coût de l’inaction. Le maintien d’un secteur informel représentant environ un tiers du PIB impliquerait la persistance d’une base fiscale étroite, des déficits budgétaires structurels élevés et une dépendance accrue aux recettes hydrocarbures. Dans un contexte de volatilité des prix internationaux de l’énergie et d’incertitudes géopolitiques croissantes, cette configuration exposerait l’économie à des ajustements macroéconomiques brutaux et récurrents.

L’inaction prolongerait également la fragmentation financière, limiterait l’efficacité de la politique monétaire et réduirait la capacité du système bancaire à financer l’investissement productif. La prédominance des transactions en espèces continuerait d’affaiblir la traçabilité des flux économiques, de freiner l’inclusion financière et de limiter l’émergence d’un écosystème entrepreneurial moderne intégré aux chaînes de valeur régionales et internationales.

Sur le plan structurel, le maintien d’un dualisme persistant entre secteur formel et secteur informel compromettrait l’amélioration de la productivité globale des facteurs. L’économie risquerait alors de demeurer enfermée dans un sentier de croissance modérée, insuffisante pour absorber la dynamique démographique, réduire durablement le chômage et soutenir une convergence vers les économies émergentes avancées.

À l’inverse, une stratégie graduelle et cohérente de formalisation pourrait produire un effet multiplicateur macroéconomique. L’élargissement progressif de la base fiscale renforcerait la soutenabilité budgétaire. L’intégration des flux financiers informels au système bancaire accroîtrait la capacité de financement de l’économie réelle. La réduction des distorsions liées au marché parallèle des changes améliorerait la transparence et la crédibilité du cadre macroéconomique. Enfin, la sécurisation juridique des activités économiques stimulerait l’investissement, l’innovation et l’intégration aux marchés internationaux.

Conclusion stratégique élargie

La réduction de l’économie informelle ne constitue donc pas seulement une réforme sectorielle ; elle représente un levier transversal de transformation. Elle touche simultanément aux finances publiques, au régime monétaire, au système financier, au climat des affaires et à la structure productive. Elle conditionne la capacité de l’État à exercer efficacement ses fonctions régaliennes et à conduire des politiques publiques prévisibles et crédibles.

En définitive, la trajectoire de l’économie algérienne à l’horizon 2050 dépendra de la capacité à transformer progressivement les incitations économiques, à restaurer la confiance dans les institutions et à créer un environnement où la formalité devient économiquement rationnelle et socialement avantageuse. La formalisation ne doit pas être perçue comme une contrainte imposée aux acteurs économiques, mais comme une évolution naturelle vers un système plus stable, plus équitable et plus productif.

Dans cette perspective, la réduction graduelle de l’informalité constitue l’un des chantiers structurants de la transition post-rentière. Elle représente à la fois un test de crédibilité des réformes macroéconomiques et un indicateur clé de la maturité institutionnelle du pays. La Vision 2050 ne pourra se matérialiser pleinement que si la fragmentation actuelle entre sphère formelle et sphère informelle est progressivement résorbée au profit d’un cadre économique unifié, transparent et efficient.

Réduire l’économie informelle pour la réussite de la Vision 2050

Partie 1. De l’économie parallèle à l’économie intégrée : un enjeu stratégique 2026–2050

Un déterminant macroéconomique central

L’économie informelle constitue l’un des déterminants structurels centraux de la trajectoire macroéconomique algérienne. Elle ne peut être réduite ni à une simple anomalie statistique, ni à un résidu des comptes nationaux, ni à une marginalité socio-économique périphérique.

Elle représente au contraire l’expression d’un mécanisme d’ajustement endogène au régime économique en vigueur. Dans un système marqué par une dépendance persistante à la rente énergétique, une diversification productive insuffisante, une rigidité budgétaire structurelle, une dominance de la monnaie fiduciaire et une dualité durable du marché des changes, l’informalité apparaît comme une réponse rationnelle des agents économiques aux distorsions institutionnelles et aux incitations macroéconomiques.

Un rôle qui dépasse la dimension fiscale

Au-delà de sa dimension sociale et fiscale, l’économie informelle joue un rôle macroéconomique fondamental. Elle constitue un espace dans lequel se forment, de manière implicite, des équilibres alternatifs sur les marchés des biens, de la monnaie et du change.

Lorsque les prix administrés coexistent avec des prix de marché, lorsque le taux de change officiel s’écarte durablement du taux parallèle et lorsque le système bancaire ne capte qu’une fraction des transactions, l’ajustement économique ne disparaît pas : il se déplace.

Une partie de l’équilibre global se reconstitue hors du circuit formel, à travers des transactions en numéraire, des arbitrages de change et des mécanismes de formation des prix échappant partiellement au cadre réglementaire. L’informalité devient ainsi un segment où s’opère une compensation partielle des déséquilibres macroéconomiques, au prix d’une fragmentation institutionnelle accrue et d’une perte d’efficacité collective.

Des effets en cascade sur l’économie nationale

L’ampleur de ce segment non enregistré affecte directement la base fiscale, la transmission monétaire, la qualité des statistiques nationales, la productivité agrégée et, en définitive, la soutenabilité des finances publiques.

Elle altère la lisibilité des signaux de prix, biaise l’évaluation des multiplicateurs budgétaires et complique la conduite des politiques économiques. En ce sens, l’économie informelle ne constitue pas uniquement un problème microéconomique ou social ; elle représente une contrainte macroéconomique de premier ordre, influençant la dynamique de croissance, la stabilité monétaire et la crédibilité institutionnelle.

Dans la perspective d’une transformation structurelle à l’horizon 2026–2050, la question stratégique ne consiste pas à envisager une éradication immédiate de l’informel — hypothèse irréaliste dans toute économie en transition — mais à en mesurer rigoureusement l’ampleur, à en identifier les déterminants structurels et à concevoir un processus graduel d’intégration des segments productifs viables dans l’économie formelle.

Une telle démarche suppose de distinguer l’informalité de survie, liée aux contraintes sociales et à l’insuffisance d’emplois formels, de l’informalité d’arbitrage, résultant des distorsions fiscales, monétaires et réglementaires.

Mesurer pour mieux formaliser

Une meilleure compréhension quantitative et structurelle de l’économie informelle constitue ainsi une condition préalable à sa formalisation progressive dans le cadre d’un processus plus large de refondation de l’économie nationale.

Elle permettra de concevoir des politiques publiques cohérentes — fiscales, monétaires, financières, sociales et institutionnelles — tenant compte de la réalité effective des circuits économiques, plutôt que de s’appuyer exclusivement sur les agrégats enregistrés.

À défaut d’intégrer ce segment dans l’analyse, les réformes risquent d’être incomplètes, mal calibrées ou partiellement inefficaces, du fait d’une méconnaissance des comportements économiques réels et des mécanismes d’ajustement parallèles.

Les outils modernes de mesure

La mise en place d’outils modernes de mesure des segments informel et illégal constitue, à cet égard, une avancée majeure des travaux empiriques récents. La fragmentation entre activités officielles, informelles et illégales est une caractéristique commune à de nombreuses économies, bien que leurs poids relatifs et leurs déterminants diffèrent selon les contextes institutionnels et macroéconomiques.

Par nature, l’économie informelle est difficile à mesurer, car les opérateurs impliqués cherchent précisément à rester hors du champ d’observation. Pourtant, pour les décideurs publics, l’estimation rigoureuse de la production non officielle est essentielle afin d’évaluer l’ampleur de l’évasion fiscale, de la fuite des capitaux, du déficit de couverture sociale et de leurs effets sur la croissance potentielle.

Une économie fragmentée en trois segments

Dans le cas de l’Algérie, l’économie apparaît fragmentée en trois segments — officiel, informel et illégal — les deux derniers étant largement le produit de dysfonctionnements macroéconomiques et institutionnels accumulés.

Dès lors, seule une stratégie cohérente de moyen et long terme peut simultanément réduire les voies d’accès à l’informalité et favoriser l’intégration progressive des activités viables dans le secteur formel.

Le présent article s’inscrit dans cette démarche analytique et stratégique. Il se fixe trois objectifs complémentaires :

  1. Clarifier le cadre conceptuel en distinguant économie non observée, économie informelle et économie illégale
  2. Construire un dispositif de mesure robuste, combinant approches structurelles et ancrage monétaire, adapté aux spécificités du cas algérien
  3. Relier quantitativement l’informalité aux déséquilibres macroéconomiques observés — budgétaires, monétaires et externes — afin d’en faire un élément central de la réflexion sur la réforme du modèle économique.

L’ambition dépasse la simple quantification statistique. Il s’agit de replacer l’économie informelle au cœur du débat sur la cohérence macroéconomique, la soutenabilité des réformes et la transition vers un régime de croissance plus productif, plus transparent et institutionnellement intégré.

Partie 2. Cadre conceptuel : comprendre l’économie informelle

Après avoir établi que l’économie informelle constitue une contrainte macroéconomique systémique et non un simple résidu périphérique, il convient désormais d’en préciser les fondements analytiques. La compréhension du phénomène ne peut se limiter à son ampleur quantitative ni à ses implications budgétaires ou monétaires. Elle exige un cadre conceptuel rigoureux permettant d’en identifier la nature économique, les mécanismes de formation et les logiques d’arbitrage qui le sous-tendent. Dans cette perspective, la formalisation progressive de l’économie ne peut être pensée sans une clarification préalable des concepts mobilisés et des catégories analytiques pertinentes. La littérature internationale distingue en effet plusieurs notions — économie informelle, économie souterraine, économie non observée, économie illégale — dont les contours diffèrent et dont l’usage imprécis peut conduire à des diagnostics erronés et à des politiques mal calibrées. La présente partie vise donc à construire un socle conceptuel solide, en articulant les approches microéconomiques de l’arbitrage individuel, les cadres institutionnels qui structurent les incitations et les régimes macroéconomiques qui conditionnent l’équilibre global. Cette clarification constitue un préalable indispensable à toute démarche de mesure, d’évaluation quantitative et de formulation stratégique.

Fondements analytiques

L’analyse de l’économie informelle ne peut se réduire ni à une lecture descriptive, ni à une approche normative, ni à une simple opération statistique. Elle requiert un cadre conceptuel structuré capable d’articuler trois niveaux complémentaires d’analyse : les incitations microéconomiques qui orientent les comportements individuels, les configurations institutionnelles qui façonnent ces incitations et les régimes macroéconomiques dans lesquels s’inscrivent les décisions des agents.

L’informalité ne constitue ni une anomalie marginale ni une défaillance administrative isolée. Elle représente, dans de nombreux contextes, une réponse rationnelle aux signaux émis par l’environnement économique. Dans la tradition de l’économie institutionnelle et des modèles de choix sous contrainte, les agents arbitrent entre formalité et non-conformité en évaluant simultanément les coûts directs de la formalisation — fiscalité, cotisations sociales, normes et complexité administrative —, les coûts attendus de la non-déclaration — probabilité de contrôle, sanctions potentielles et instabilité contractuelle —, ainsi que les bénéfices associés au statut formel, tels que l’accès au crédit, la protection juridique, la participation aux marchés publics ou l’intégration aux chaînes de valeur organisées.

L’informalité apparaît ainsi comme une variable d’ajustement lorsque la structure des incitations rend la formalité économiquement moins attractive que la non-conformité partielle ou totale. Dans les économies caractérisées par des rigidités institutionnelles persistantes, des distorsions fiscales et monétaires ou une intervention administrative prépondérante, cette logique d’arbitrage tend à se généraliser. Elle conduit alors à l’émergence d’un secteur informel structurellement intégré au fonctionnement global du système économique, plutôt qu’à un simple résidu périphérique.

L’économie informelle peut être définie comme l’ensemble des activités productives génératrices de valeur ajoutée qui échappent, partiellement ou totalement, au cadre réglementaire, fiscal ou déclaratif officiel. Dans la littérature internationale consacrée à la shadow economy, elle est généralement décrite comme l’ensemble des activités délibérément dissimulées aux autorités publiques afin d’éviter le paiement des impôts et cotisations sociales, l’application des normes du travail ou le respect des contraintes réglementaires.

Deux clarifications conceptuelles s’imposent toutefois afin d’éviter toute confusion analytique.

Premièrement, l’informalité ne doit pas être assimilée à la criminalité. Elle renvoie à une situation de non-conformité réglementaire et fiscale, et non à une illégalité intrinsèque de l’activité économique elle-même. Une activité peut être économiquement légitime tout en demeurant partiellement ou totalement non déclarée.

Deuxièmement, l’économie informelle doit être distinguée du concept plus large d’« économie non observée » utilisé en comptabilité nationale. Cette dernière englobe non seulement la production souterraine et les unités non enregistrées, mais également les ajustements statistiques liés aux insuffisances d’enquête ainsi que certaines activités illégales marchandes génératrices de revenu monétaire. L’informalité constitue dès lors un sous-ensemble analytique d’une catégorie comptable plus englobante.

Cette clarification permet de distinguer le phénomène économique réel des conventions statistiques utilisées pour l’estimer. Elle constitue un préalable indispensable à toute démarche de mesure rigoureuse et à toute stratégie de formalisation cohérente.

PIB officiel et prise en compte de l’informalité

Une confusion fréquente consiste à considérer que le produit intérieur brut (PIB) officiel refléterait exclusivement l’économie formelle. Cette interprétation est conceptuellement erronée. Conformément aux principes du Système de Comptabilité Nationale (SCN 2008), le PIB vise à mesurer la valeur ajoutée totale produite sur le territoire économique, indépendamment du statut fiscal ou administratif des activités. Les instituts nationaux de statistique ont précisément pour mission d’assurer l’exhaustivité des comptes nationaux en intégrant, autant que possible, les segments de production qui échappent à l’observation directe. Dans cette perspective, le PIB officiel inclut, par estimation, une partie de ce que la littérature internationale désigne sous le terme de non-observed economy. Ces ajustements concernent notamment la production des unités non enregistrées, la sous-déclaration de certaines activités économiques, le travail non déclaré ainsi que, dans certains cas, certaines activités marchandes illégales génératrices de revenu monétaire. Les comptes nationaux intègrent également des corrections destinées à compenser les insuffisances de couverture statistique liées aux limites des enquêtes et des sources administratives.

Le PIB officiel ne constitue donc pas une mesure pure de l’économie formelle, ni une mesure exhaustive de l’ensemble de l’activité informelle. Il représente une estimation statistique de la production totale, fondée sur les informations disponibles et sur un ensemble d’hypothèses méthodologiques visant à corriger les zones non observées de l’économie. Dans ces conditions, l’économie informelle ne peut être appréhendée comme un simple « supplément » de production qu’il suffirait d’ajouter mécaniquement au PIB officiel. Une telle opération conduirait à un risque de double comptabilisation, puisque certaines composantes de la production informelle sont déjà partiellement intégrées dans les estimations des comptes nationaux.

La question essentielle ne réside donc pas dans l’addition mécanique d’une production informelle supposée au PIB officiel, mais dans l’analyse des effets macroéconomiques de l’informalité. En limitant la base fiscale, en fragmentant la structure productive et en réduisant la transparence des transactions économiques, l’économie informelle influence directement la capacité de l’État à mobiliser les recettes publiques, l’efficacité de l’allocation des ressources et la lisibilité des signaux de marché.

Ainsi, l’économie informelle ne constitue pas simplement une fraction non observée du PIB. Elle représente un phénomène économique structurel qui affecte la fiscalité, la structure productive et le fonctionnement global de l’économie.

image

Typologie analytique de l’informalité

L’économie informelle ne constitue pas un ensemble homogène. Elle recouvre au contraire des configurations économiques distinctes dont les déterminants, les fonctions sociales et les implications macroéconomiques diffèrent sensiblement.

Une première forme correspond à ce que l’on peut qualifier d’informalité de survie. Celle-ci résulte principalement d’un déficit d’emplois formels et joue un rôle d’amortisseur social en absorbant une partie de la main-d’œuvre exclue du secteur structuré. Dans ce cas, l’informalité constitue souvent une stratégie de subsistance plutôt qu’un choix économique pleinement volontaire.

Une deuxième forme relève d’une informalité d’arbitrage. Elle procède d’un calcul rationnel des agents économiques confrontés à des distorsions fiscales, réglementaires ou monétaires.

L’activité informelle apparaît alors comme une réponse aux incitations créées par l’environnement institutionnel et révèle un décalage entre les coûts de conformité au cadre formel et les bénéfices économiques ou institutionnels associés à ce statut.

Une troisième configuration correspond à une informalité structurelle de faible productivité. Elle concerne des micro-unités caractérisées par une faible intensité capitalistique, une accumulation limitée de capital humain et un accès restreint aux mécanismes de financement formel.

Dans ce cas, l’informalité ne constitue pas une étape transitoire vers la formalisation, mais un état relativement stable du système productif.

Cette typologie permet d’éviter une lecture homogénéisante du phénomène et prépare une analyse différenciée des réponses de politique économique.

Informalité et régime macroéconomique

L’économie informelle interagit étroitement avec le régime macroéconomique à travers plusieurs canaux interdépendants.

Sur le plan fiscal, l’expansion de l’informalité réduit l’élasticité des recettes publiques et affaiblit la soutenabilité budgétaire, en particulier dans les économies caractérisées par une base fiscale étroite ou fortement concentrée. L’existence d’une part importante d’activités non déclarées limite la capacité de l’État à mobiliser les ressources nécessaires au financement des politiques publiques.

Sur le plan productif, l’informalité contribue à la segmentation du marché du travail et peut limiter l’accumulation de capital humain. Elle tend également à maintenir une structure productive fragmentée dominée par des unités de petite taille, ce qui peut peser sur la productivité globale des facteurs.

Sur le plan monétaire et financier, la prépondérance des transactions en numéraire réduit la profondeur financière, fragilise l’intermédiation bancaire et affaiblit les mécanismes de transmission de la politique monétaire. Lorsque les circuits financiers formels captent une part limitée des transactions économiques, l’efficacité des instruments monétaires s’en trouve mécaniquement réduite.

Enfin, lorsque des distorsions affectent le régime de change ou l’accès aux devises, l’informalité peut interagir avec l’existence de marchés parallèles, contribuant à une segmentation macroéconomique plus large.

Dans les économies rentières ou administrées, où l’État joue un rôle central dans l’allocation des ressources, l’expansion de l’informalité peut ainsi refléter une tension structurelle entre contrôle réglementaire, ambition redistributive et capacité effective de financement public.

L’économie de contrebande : distinction analytique

L’économie de contrebande constitue un segment spécifique, bien que souvent interconnecté avec l’informalité domestique. Elle désigne les activités commerciales transfrontalières réalisées en violation des règles douanières ou fiscales. Ces activités sont généralement alimentées par l’existence de différentiels de prix entre pays voisins, par des écarts de taux de change ou encore par des régimes de subventions asymétriques.

La distinction entre informalité et contrebande est avant tout analytique. L’informalité domestique concerne principalement la production et les services non déclarés à l’intérieur du territoire national, tandis que la contrebande affecte directement les flux commerciaux extérieurs et, par conséquent, la balance des paiements. Les interactions entre ces deux sphères peuvent néanmoins être importantes, notamment à travers les circuits de paiement en espèces et les réseaux de distribution parallèles qui relient les marchés informels aux échanges transfrontaliers.

L’informalité comme variable endogène

Les approches contemporaines de l’économie informelle tendent à la considérer comme une variable endogène au fonctionnement global du système économique. Son ampleur dépend d’un ensemble de facteurs institutionnels et macroéconomiques, parmi lesquels figurent le niveau et la structure de la fiscalité, la qualité des institutions, la densité réglementaire, la crédibilité des politiques publiques, la stabilité macroéconomique et le degré d’inclusion financière.

L’informalité tend à s’étendre lorsque la pression fiscale augmente sans amélioration concomitante de la qualité des services publics, lorsque les distorsions monétaires persistent ou lorsque les coûts d’accès au secteur formel demeurent élevés. Dans ces conditions, l’activité informelle apparaît comme une forme d’ajustement des agents économiques aux incohérences ou aux rigidités du cadre institutionnel.

Dans cette perspective, l’informalité ne doit pas être interprétée uniquement comme un symptôme de faiblesse institutionnelle. Elle constitue également un mécanisme d’adaptation aux déséquilibres structurels du système économique.

Conclusion conceptuelle

La compréhension de l’économie informelle exige une approche analytique rigoureuse reposant sur plusieurs éléments complémentaires : une délimitation conceptuelle précise du phénomène, une distinction claire entre informalité, économie non observée et contrebande, une typologie interne des formes d’informalité et une analyse de ses interactions systémiques avec le régime macroéconomique.

Un tel cadre permet d’éviter deux dérives fréquemment observées dans le débat public et dans certaines analyses empiriques : d’une part, la moralisation excessive du phénomène, qui tend à réduire l’informalité à une simple question de conformité administrative ; d’autre part, la surestimation arithmétique de son poids économique résultant d’une addition mécanique de la production informelle au PIB officiel.

En établissant ces clarifications conceptuelles, cette section pose les fondations théoriques nécessaires à l’analyse empirique et méthodologique qui suivra. Elle permet de replacer l’économie informelle dans une lecture systémique du fonctionnement macroéconomique, plutôt que de la considérer comme un simple segment marginal de l’activité économique.

Partie 3. Les méthodes de mesure de l’économie informelle

La clarification conceptuelle de l’économie informelle constitue une étape indispensable à l’analyse du phénomène, mais elle ne suffit pas à en éclairer pleinement l’ampleur et la dynamique. Comprendre la nature de l’informalité doit nécessairement s’accompagner d’une estimation rigoureuse de sa taille et de son évolution dans le temps. Or, la mesure de l’économie informelle soulève des difficultés méthodologiques considérables, liées précisément au caractère non déclaré et partiellement dissimulé des activités concernées. Les méthodes statistiques conventionnelles fondées sur les enquêtes et les sources administratives ne permettent d’en capter qu’une fraction.

Pour surmonter ces limites, la littérature économique a progressivement développé un ensemble d’approches empiriques destinées à estimer indirectement l’ampleur de l’économie informelle. Ces méthodes reposent généralement sur l’utilisation d’indicateurs monétaires, fiscaux et institutionnels permettant de reconstituer, par inférence statistique, la part d’activité économique échappant à l’observation directe. Dans le cas de l’Algérie, où l’usage de la monnaie fiduciaire, la segmentation du marché des changes et la structure du système financier jouent un rôle déterminant, l’articulation entre approches structurelles et ancrage monétaire apparaît particulièrement pertinente.

Problématique et enjeux de la mesure

L’économie informelle constitue, par nature, un objet statistique difficilement observable. Elle regroupe des activités productives génératrices de valeur ajoutée qui échappent partiellement ou totalement au cadre réglementaire et statistique officiel. Cette caractéristique fondamentale — la dissimulation volontaire de certaines transactions économiques — pose un défi analytique majeur : comment mesurer ce qui, par définition, cherche à se soustraire à l’observation ?

Au-delà du débat conceptuel, la question de la mesure est centrale pour toute analyse macroéconomique rigoureuse. L’ampleur estimée de l’économie informelle influence directement l’évaluation du produit intérieur brut réel, la mesure effective de la pression fiscale, l’appréciation de la dynamique monétaire et de la circulation fiduciaire, ainsi que, dans certains contextes institutionnels spécifiques, l’analyse des tensions sur les marchés parallèles des changes. Dans le cas de l’Algérie, caractérisée par une forte utilisation du numéraire et par une dualité persistante du marché des devises, ces interactions confèrent à la mesure de l’informalité une importance particulière pour la compréhension du fonctionnement macroéconomique global.

Parmi ces implications macroéconomiques, l’une des plus importantes concerne la mesure de la productivité globale des facteurs (PGF). Dans les économies où une part significative de l’activité échappe à l’enregistrement statistique, les erreurs de mesure affectant la production, le capital et l’emploi peuvent introduire des biais substantiels dans l’estimation de la productivité.

La productivité globale des facteurs est généralement estimée comme le résidu d’une fonction de production agrégée. Dans une représentation standard, la croissance de la production s’écrit comme la somme pondérée de la croissance des facteurs capital et travail, à laquelle s’ajoute la croissance de la productivité globale des facteurs :

gY = gA + αgK + (1 − α)gL

Où gY représente la croissance du PIB, gK la croissance du capital, gL la croissance du travail et gA la croissance de la productivité globale des facteurs.

Lorsque l’activité informelle est sous-estimée ou mal répartie sectoriellement, plusieurs biais statistiques apparaissent simultanément. Le niveau réel de production peut être partiellement occulté, le capital mobilisé dans les activités informelles n’est pas correctement mesuré et l’emploi non déclaré fausse l’évaluation de la contribution du facteur travail. Dans ces conditions, la productivité globale des facteurs — calculée comme résidu — peut être artificiellement surestimée ou sous-estimée.

Dans les économies où l’informalité représente entre 20 % et 40 % du PIB, fourchette typique observée dans de nombreux pays émergents selon les estimations de Schneider et Elgin, les biais potentiels sur la mesure de la productivité peuvent atteindre entre un demi-point et un point de croissance annuelle.

Dans le cas algérien, si l’économie informelle se situe autour de 30 à 40 % du PIB non hydrocarbures selon certaines estimations indirectes, l’impact sur l’évaluation de la productivité agrégée est loin d’être négligeable. Une estimation imprécise peut conduire à des diagnostics macroéconomiques erronés et, par conséquent, à des politiques économiques mal calibrées.

Ces difficultés de mesure ont conduit la littérature économique à développer progressivement différentes approches méthodologiques visant à estimer indirectement l’ampleur de l’économie informelle.

Historiquement, ces approches peuvent être regroupées en deux grandes phases.

Une première phase, dominante jusqu’à la fin des années 2010, appréhende l’économie informelle principalement comme un résidu statistique déduit d’écarts entre grandeurs macroéconomiques observables.

Une seconde phase, plus récente, cherche au contraire à intégrer explicitement l’informalité dans les cadres d’analyse macroéconomique, notamment à travers les modèles dynamiques et l’étude de la transmission des politiques publiques.

La phase pré-2018 : l’économie informelle comme résidu statistique

Jusqu’à la fin des années 2010, la mesure de l’économie informelle reposait principalement sur l’identification d’écarts entre grandeurs observables. Dans cette perspective, l’informalité était appréhendée comme un « résidu » statistique révélant une divergence entre les données économiques officiellement enregistrées et l’activité réellement produite.

Cette approche a conduit au développement de deux grandes familles de méthodes empiriques : les méthodes directes, fondées sur l’observation microéconomique, et les méthodes indirectes, reposant sur l’analyse d’indicateurs macroéconomiques.

Les méthodes directes s’appuient sur l’observation empirique ou sur des dispositifs d’enquête visant à capter les activités non déclarées. Parmi elles figure notamment la méthode des comptes nationaux dite discrepancy method, qui consiste à analyser les écarts entre les approches de la production, du revenu et de la dépense afin d’estimer l’ampleur de l’économie non observée.

Les instituts statistiques procèdent ainsi à divers ajustements — par exemple sur les marges commerciales ou les revenus mixtes — afin de corriger les effets de la sous-déclaration.

Les enquêtes auprès des ménages constituent un autre instrument fréquemment mobilisé. Elles permettent d’identifier les heures travaillées non déclarées, les revenus informels ou encore les activités secondaires exercées en dehors du secteur formel.

Dans plusieurs pays émergents, les enquêtes sur l’emploi révèlent que 40 à 60 % des travailleurs urbains peuvent exercer au moins une activité relevant de l’économie informelle.

Les enquêtes auprès des entreprises offrent également des informations utiles pour appréhender certaines formes d’informalité. Elles permettent d’estimer l’ampleur de l’emploi dissimulé, des pratiques de sous-facturation ou des salaires non déclarés.

Les enquêtes internationales de la Banque mondiale (Enterprise Surveys) indiquent ainsi que, dans certains pays d’Afrique du Nord, entre 20 % et 35 % des entreprises déclarent faire face à une concurrence informelle significative.

Enfin, certaines approches reposent sur la comparaison entre revenus déclarés et dépenses observées des ménages. Lorsque les niveaux de consommation apparaissent durablement supérieurs aux revenus officiellement enregistrés, l’écart peut être interprété comme un indicateur indirect d’activités non déclarées.

Si ces méthodes présentent l’avantage d’offrir une proximité avec les réalités microéconomiques, elles comportent néanmoins plusieurs limites importantes. Les réponses peuvent être affectées par des biais déclaratifs, les agents pouvant volontairement sous-estimer leurs activités informelles.

La couverture statistique demeure souvent partielle et les résultats obtenus sont parfois difficiles à comparer entre pays en raison de différences méthodologiques.

À côté de ces approches microéconomiques se sont développées des méthodes indirectes fondées sur l’idée que l’activité informelle laisse des traces mesurables dans certains agrégats macroéconomiques.

L’une des plus connues est l’approche par la consommation d’électricité. Elle repose sur l’hypothèse selon laquelle la consommation d’énergie constitue un proxy relativement stable de l’activité économique globale.

Un écart persistant entre la croissance de la consommation d’électricité et celle du PIB officiel peut ainsi suggérer l’existence d’une production non déclarée.

Toutefois, l’évolution technologique et les gains d’efficacité énergétique peuvent altérer cette relation et limiter la robustesse de l’indicateur.

Une autre approche consiste à analyser l’écart entre revenu national et dépense nationale. Lorsque la dépense agrégée excède durablement le revenu déclaré, cet écart peut être interprété comme le reflet d’une production non observée.

De même, l’analyse de l’écart entre emploi officiel et population active permet d’identifier l’existence d’une part importante de travailleurs opérant en dehors des registres administratifs, suggérant l’ampleur potentielle du secteur informel.

L’approche dite de la demande de monnaie (currency demand approach) repose quant à elle sur l’hypothèse que les transactions informelles utilisent majoritairement le numéraire. Une demande de monnaie fiduciaire excédant ce que justifieraient les déterminants économiques fondamentaux — tels que le revenu, les taux d’intérêt ou l’innovation financière — peut être interprétée comme le reflet d’activités informelles.

Dans de nombreuses études empiriques, cette méthode conduit à des estimations situant la taille de l’économie informelle entre 15 et 20 % du PIB dans les économies avancées, entre 25 et 40 % dans les économies émergentes et parfois au-delà de 50 % dans certains pays caractérisés par une capacité institutionnelle limitée.

Parmi les outils économétriques les plus structurés développés dans cette période figure le modèle MIMIC (Multiple Indicators Multiple Causes). Ce modèle repose sur l’idée que l’économie informelle constitue une variable latente non observable directement mais pouvant être inférée à partir d’un ensemble de causes et d’indicateurs.

Une équation structurelle relie ainsi l’économie informelle à ses déterminants — pression fiscale, chômage, réglementation, corruption ou qualité institutionnelle — tandis qu’une équation de mesure relie cette variable latente à différents indicateurs observables, tels que la circulation fiduciaire, la participation au marché du travail ou la dynamique du PIB.

Le modèle MIMIC permet d’obtenir des estimations comparables entre pays et d’analyser l’influence des politiques publiques sur l’évolution de l’informalité. Toutefois, ses résultats demeurent sensibles au choix des variables retenues et nécessitent généralement une calibration externe pour être exprimés en pourcentage du PIB. Par ailleurs, cette approche ne permet pas de distinguer clairement les différentes composantes sectorielles de l’informalité.

Malgré leur diversité, ces méthodes partagent une caractéristique commune : elles appréhendent l’économie informelle principalement comme un stock caché à estimer. Dans cette perspective, l’informalité apparaît essentiellement comme une anomalie statistique plutôt que comme un mécanisme intégré au fonctionnement macroéconomique.

Elle n’est pas explicitement incorporée dans les modèles de croissance, dans les cadres budgétaires intertemporels, dans l’analyse de la transmission monétaire ou dans les modèles d’équilibre général.

C’est précisément cette limite qui conduira progressivement à une évolution méthodologique majeure, caractérisée par l’intégration explicite de l’économie informelle dans les modèles macroéconomiques dynamiques.

Le tournant post-2019 : vers une approche macro-structurelle intégrée

À partir de la fin des années 2010, notamment sous l’impulsion de plusieurs travaux du Fonds monétaire international portant sur les économies émergentes, une évolution méthodologique importante s’opère. L’économie informelle n’est plus considérée uniquement comme un résidu statistique, mais comme une composante structurelle du fonctionnement macroéconomique.

Deux étapes complémentaires caractérisent cette évolution.

  • La première consiste à utiliser les estimations issues des modèles MIMIC afin de produire des mesures internationales cohérentes et comparables de l’informalité.
  • La seconde vise à intégrer explicitement ces estimations dans des modèles macroéconomiques dynamiques afin d’analyser les interactions entre informalité, politiques publiques et trajectoire macroéconomique.

Il convient toutefois de préciser que le modèle MIMIC n’est pas lui-même un modèle d’équilibre général. Il s’agit d’un outil économétrique d’estimation destiné à mesurer l’ampleur de l’informalité. L’analyse des interactions macroéconomiques intervient dans un second temps, à travers l’utilisation de modèles d’équilibre général.

Le modèle d’équilibre général : cadre d’analyse systémique

Les modèles d’équilibre général offrent un cadre d’analyse permettant de représenter simultanément le comportement des ménages, celui des entreprises, le rôle de l’État et l’équilibre sur l’ensemble des marchés. Contrairement à l’approche d’équilibre partiel, qui étudie les marchés de manière isolée, ces modèles considèrent l’économie comme un système interconnecté dans lequel les décisions des agents sont interdépendantes.

Dans leur version dynamique — souvent désignée sous les termes de modèles DGE ou DSGE — ces cadres analytiques introduisent la dimension intertemporelle, les anticipations des agents et la possibilité de chocs exogènes, qu’ils soient d’origine pétrolière, fiscale ou monétaire.

Lorsqu’ils intègrent explicitement l’économie informelle, la production totale peut être représentée comme la somme de la production formelle et de la production informelle, selon l’expression :

Y = Yf + Yi

Où Y représente la production totale, Yf la production du secteur formel et Yi la production du secteur informel. Dans ce cadre, les agents arbitrent entre les deux secteurs en fonction de la fiscalité, des contraintes réglementaires, de l’accès au crédit, du risque institutionnel et de leurs anticipations économiques. L’informalité apparaît ainsi comme une variable endogène du système économique.

La complémentarité entre MIMIC et les modèles d’équilibre général

La combinaison des approches MIMIC et des modèles d’équilibre général permet de répondre à deux questions complémentaires. Le modèle MIMIC fournit une estimation quantitative de la taille du secteur informel, tandis que les modèles d’équilibre général permettent d’analyser les effets macroéconomiques de cette informalité et son évolution en réponse aux politiques publiques.

Cette articulation analytique rend possible l’évaluation de l’impact de réformes fiscales sur la formalisation de l’économie, l’analyse des effets sur la productivité globale des facteurs, l’étude des conséquences sur la trajectoire budgétaire ou encore l’examen de la transmission de la politique monétaire dans un contexte caractérisé par une forte circulation fiduciaire. Elle permet également d’explorer les interactions entre informalité et marchés parallèles des changes.

Implications pour le cas algérien

Dans une économie caractérisée par une forte dépendance à la rente hydrocarbure, une base fiscale étroite, une circulation fiduciaire élevée, une dualité du marché des changes et des rigidités réglementaires persistantes, l’économie informelle ne peut être analysée comme un simple résidu statistique.

Elle constitue à la fois un amortisseur social en période de choc, un mécanisme d’arbitrage rationnel face aux distorsions économiques et un facteur structurant influençant la productivité, les finances publiques et la transmission de la politique monétaire.

Dans ce contexte, la mesure de l’informalité devient indissociable de la stratégie de réforme. L’enjeu n’est plus uniquement d’estimer un pourcentage du PIB, mais de comprendre comment l’informalité influence la trajectoire budgétaire, monétaire et de croissance, et comment elle peut être progressivement intégrée dans une stratégie de transformation économique à l’horizon 2026–2050.

Conclusion méthodologique

Les différentes méthodes d’estimation de l’économie informelle produisent des résultats parfois divergents. Les approches macroéconomiques tendent généralement à fournir des estimations plus élevées, tandis que les approches microéconomiques peuvent sous-estimer le phénomène en raison de biais déclaratifs, de limites de couverture statistique ou de comportements stratégiques des agents. Il en découle une conclusion essentielle : l’économie informelle ne peut être appréhendée à travers une mesure unique et définitive. Toute estimation doit être interprétée comme une approximation dépendant du cadre conceptuel retenu, des hypothèses méthodologiques adoptées et des indicateurs mobilisés.

Dans ce contexte, l’analyse contemporaine de l’informalité repose de plus en plus sur une articulation entre deux niveaux complémentaires. D’une part, les outils économétriques tels que le modèle MIMIC permettent d’estimer l’ampleur relative du secteur informel à partir de ses déterminants structurels et de ses indicateurs observables.

D’autre part, les modèles macroéconomiques d’équilibre général — notamment dans leur version dynamique — offrent un cadre permettant d’intégrer ces estimations dans une analyse systémique des interactions entre informalité, fiscalité, productivité, politique monétaire et trajectoire budgétaire.

Cette complémentarité méthodologique permet ainsi de dépasser une approche purement statistique du phénomène pour l’inscrire dans l’analyse du fonctionnement global de l’économie. La mesure de l’informalité ne constitue donc pas uniquement un exercice de quantification : elle représente un instrument analytique essentiel pour comprendre les contraintes structurelles pesant sur les politiques économiques et pour orienter les stratégies de formalisation.

Dans cette perspective, le cadre conceptuel et méthodologique présenté ci-dessus fournit le point de départ de l’analyse empirique du cas algérien. Dans une économie caractérisée par une forte circulation fiduciaire, une dualité persistante du marché des changes et une base fiscale relativement étroite, l’économie informelle joue un rôle particulièrement structurant dans les équilibres macroéconomiques.

L’estimation de son ampleur et l’analyse de ses interactions avec les politiques publiques deviennent dès lors des éléments centraux de toute réflexion sur la trajectoire de transformation économique à l’horizon 2026–2050.

Partie 4. L’économie informelle dans le monde : faits stylisés

Les estimations internationales de l’économie informelle reposent principalement sur des approches économétriques intégrant simultanément causes structurelles et indicateurs observables, notamment les modèles de type MIMIC (Multiple Indicators Multiple Causes). Ces méthodes, souvent combinées à des cadres macroéconomiques dynamiques, permettent de construire des séries homogènes couvrant un grand nombre de pays et de longues périodes. Elles offrent ainsi une base empirique solide pour identifier les principaux faits stylisés caractérisant l’économie informelle à l’échelle mondiale.

Données statistiques

Les études couvrant plus de 150 pays sur la période 1990–2015 indiquent que la taille moyenne de l’économie informelle s’établissait autour de 31,9 % du PIB. Des bases de données plus récentes, couvrant environ 156 économies jusqu’en 2020, suggèrent qu’à cette date la moyenne mondiale non pondérée se situait autour de 28 % du PIB, avec une médiane proche de 27,5 %.

Cette diminution progressive reflète plusieurs transformations structurelles intervenues au cours des trois dernières décennies. L’amélioration des capacités administratives et fiscales dans de nombreux pays, la modernisation des systèmes de collecte de l’impôt, l’élargissement de l’inclusion financière ainsi que la diffusion rapide des paiements électroniques ont contribué à réduire progressivement l’usage du numéraire et à accroître la traçabilité des transactions économiques.

Par ailleurs, l’intégration croissante des économies dans les chaînes de valeur internationales et le développement du secteur formel des services ont favorisé une formalisation graduelle des activités productives.

Ces évolutions expliquent en grande partie le recul observé de la part moyenne de l’économie informelle dans le PIB mondial, tout en confirmant que ce processus reste lent et hétérogène selon les contextes institutionnels.

Economie Informelle (% du PIB)
Economie Informelle

La littérature empirique met également en évidence plusieurs faits stylisés robustes.

Premièrement, la taille de l’économie informelle est fortement corrélée à la qualité des institutions et à l’efficacité de l’administration fiscale.
Deuxièmement, l’informalité diminue généralement avec l’augmentation du revenu par habitant et le développement du système financier.
Troisièmement, la diffusion des technologies numériques et des paiements électroniques tend à réduire l’importance des transactions non déclarées.
Enfin, la crédibilité macroéconomique — notamment la stabilité monétaire et la prévisibilité des politiques publiques — constitue un déterminant majeur du niveau de formalisation économique.

Cependant, ces moyennes globales masquent une forte hétérogénéité entre pays. Les estimations disponibles montrent que la taille de l’économie informelle peut varier d’environ 8 % du PIB dans les économies les plus formalisées à près de 60 % dans certains pays caractérisés par des institutions fragiles et une capacité administrative limitée.

Cette dispersion reflète des différences profondes dans la qualité des institutions, la crédibilité des politiques économiques et la profondeur des systèmes financiers.

Les écarts entre groupes de pays restent également marqués. Dans les économies avancées, la taille de l’économie informelle se situe généralement entre 7 % et 15 % du PIB. Dans les économies émergentes et en développement, elle demeure en moyenne comprise entre 30 % et 35 % du PIB, et peut dépasser 40 % dans certains contextes institutionnels plus fragiles.

Ces ordres de grandeur, confirmés par de nombreux travaux empiriques du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, soulignent que l’informalité constitue une caractéristique structurelle des économies à revenu faible et intermédiaire.

La pandémie de COVID-19 et le retour de l’inflation mondiale ont temporairement perturbé cette trajectoire de formalisation. La contraction du PIB formel et la destruction d’emplois salariés en 2020–2021 ont mécaniquement accru la part relative des activités non déclarées. Les estimations disponibles suggèrent une augmentation transitoire de l’ordre de 0,5 à 1,5 point de PIB au plus fort du choc. Toutefois, cette hausse apparaît essentiellement conjoncturelle.

En tenant compte de la normalisation progressive observée après 2022, une extrapolation prudente situe la taille moyenne mondiale de l’économie informelle autour de 28 à 29 % du PIB en 2025. Autrement dit, la tendance baissière de long terme n’a pas été inversée, mais simplement perturbée par le choc pandémique.

Les estimations internationales révèlent ainsi une forte dispersion entre groupes de pays. Le tableau suivant présente des ordres de grandeur indicatifs de la taille de l’économie informelle selon le niveau de développement. Ce tableau met en évidence un fait stylisé important : la taille de l’économie informelle diminue généralement avec l’amélioration de la qualité institutionnelle, de la crédibilité macroéconomique et de la profondeur financière.

Ordre de grandeur

Avec une estimation d’environ 30 % du PIB, l’Algérie se situe dans la fourchette des économies émergentes caractérisées par une informalité significative mais inférieure à celle observée dans de nombreux pays en développement. Cette position reflète un niveau intermédiaire de formalisation, lié à la coexistence d’institutions relativement structurées et de distorsions macroéconomiques persistantes.

Ainsi, l’économie informelle apparaît comme un phénomène universel mais fortement différencié selon les contextes institutionnels. Son ampleur dépend étroitement de la crédibilité des institutions publiques, de l’efficacité des administrations fiscales et de la profondeur des systèmes financiers.

Cette importance globale de l’économie informelle apparaît encore plus clairement lorsqu’on considère l’emploi.

Selon les estimations de l’Organisation internationale du travail, près de 60 % des travailleurs dans le monde exercent une activité dans l’économie informelle, ce qui souligne le rôle central de ce secteur dans le fonctionnement des marchés du travail, en particulier dans les économies émergentes et en développement.

Partie 5. L’économie informelle dans les économies avancées

L’existence d’un secteur informel n’est pas propre aux économies en développement. Même dans les pays caractérisés par des institutions solides et une forte crédibilité macroéconomique, l’informalité ne disparaît jamais complètement. Les estimations empiriques situent généralement sa taille entre 7 % et 15 % du PIB dans les économies avancées.

Plusieurs facteurs structurels expliquent la persistance de ce phénomène.

Premièrement, toute réglementation économique implique un coût de conformité. Fiscalité, cotisations sociales, normes administratives ou rigidités du droit du travail peuvent inciter certains agents économiques — notamment les petites unités de production — à recourir ponctuellement à des transactions non déclarées lorsque le coût marginal de la conformité excède les bénéfices immédiats de la formalisation.

Deuxièmement, certains secteurs présentent des caractéristiques favorisant les transactions informelles. Les services domestiques, les petits travaux, la restauration ou certaines activités de plateforme sont souvent caractérisés par une forte intensité de main-d’œuvre, une faible traçabilité des transactions et une utilisation fréquente du paiement en espèces

Troisièmement, l’informalité peut être liée à la segmentation du marché du travail, notamment lorsque certains travailleurs — migrants récents, travailleurs précaires ou personnes temporairement exclues du marché formel — accèdent plus facilement à des emplois non déclarés.

Enfin, une part limitée de l’informalité peut résulter de stratégies d’optimisation ou de sous-déclaration fiscale, même dans des environnements institutionnels solides.

Ces observations soulignent un point conceptuel important : l’informalité ne constitue pas uniquement un phénomène de pauvreté ou de sous-développement. Elle reflète également des arbitrages économiques entre les coûts de conformité réglementaire et les bénéfices associés à la formalisation.

Dans les économies avancées, où les bénéfices institutionnels de la formalisation — protection juridique, accès au crédit, protection sociale et stabilité macroéconomique — sont élevés, ces arbitrages conduisent à un niveau relativement faible d’informalité.

À l’inverse, lorsque la crédibilité institutionnelle est limitée et que les coûts de conformité apparaissent disproportionnés par rapport aux avantages perçus, l’informalité peut devenir un mode d’organisation économique beaucoup plus répandu.

Partie 6. Les coûts macroéconomiques de l’économie informelle

La mesure de l’économie informelle constitue une étape nécessaire, mais elle ne suffit pas à en saisir pleinement la portée macroéconomique. L’enjeu fondamental n’est pas seulement d’en estimer la taille relative — souvent comprise entre 25 % et 35 % du PIB dans de nombreuses économies émergentes — mais d’en analyser les effets agrégés sur la soutenabilité budgétaire, la profondeur financière, l’efficience productive et la stabilité monétaire. L’informalité ne représente pas simplement un manque à gagner fiscal. Elle modifie les mécanismes d’allocation des ressources et altère plusieurs équilibres macroéconomiques fondamentaux.

Le premier coût, le plus immédiat, concerne les finances publiques

Lorsque l’économie informelle représente environ 30 % du PIB et que le taux effectif moyen de prélèvements obligatoires atteint 20 %, la perte fiscale théorique brute peut atteindre près de 6 % du PIB. Bien entendu, toute l’activité informelle n’est ni intégralement taxable ni instantanément formalisable. Toutefois, même une formalisation partielle de 20 % du secteur informel représenterait un gain potentiel de l’ordre de 1 à 2 points de PIB en recettes publiques. Dans des économies confrontées à des déficits budgétaires chroniques, un tel montant est macro économiquement significatif. L’érosion structurelle de l’assiette fiscale limite la capacité de l’État à financer les infrastructures, l’éducation, la santé et les politiques sociales. Elle concentre également la pression fiscale sur un nombre réduit d’agents formels, renforçant les incitations à l’évitement et alimentant un cercle vicieux budgétaire. À terme, la soutenabilité des finances publiques peut devenir dépendante de la dette, de rentes exceptionnelles ou du financement monétaire.

Au-delà de la sphère budgétaire, l’informalité engendre une désintermédiation financière persistante

Les transactions non déclarées reposent majoritairement sur l’utilisation de la monnaie fiduciaire. Dans plusieurs économies émergentes, le ratio de la monnaie fiduciaire à la masse monétaire élargie (C/M2) dépasse 30 %, contre des niveaux souvent inférieurs à 15 % dans les économies avancées. Une proportion élevée de liquidités hors du système bancaire réduit les dépôts mobilisables par les institutions financières et affaiblit le multiplicateur monétaire. Lorsque les dépôts diminuent, la capacité du système bancaire à octroyer du crédit se contracte mécaniquement. Or, une réduction de 10 points de PIB du crédit au secteur privé est généralement associée à une perte durable de croissance potentielle. L’informalité agit ainsi comme un frein à la profondeur financière et à l’investissement productif.

Un troisième canal concerne les pertes d’efficience productive

Les unités informelles opèrent le plus souvent à petite échelle, avec un accès limité au financement, à la technologie et aux marchés structurés. Les études empiriques suggèrent que la productivité moyenne des entreprises informelles peut être inférieure de 30 % à 50 % à celle des entreprises formelles comparables. Lorsqu’une fraction importante de la main-d’œuvre demeure concentrée dans des activités faiblement capitalisées, l’allocation globale des facteurs devient sous-optimale. Le capital et le travail ne s’orientent pas vers les secteurs les plus productifs, mais vers ceux où la réglementation peut être contournée. À long terme, cette inefficience réduit le niveau de PIB potentiel et ralentit la convergence économique.

Les interactions entre informalité, inflation et création monétaire

Elles renforcent également ces déséquilibres. Dans les contextes où les déficits budgétaires sont partiellement monétisés, l’expansion de la base monétaire peut alimenter des tensions inflationnistes. L’inflation érode le rendement réel des actifs financiers formels et accroît l’attrait de la détention d’espèces ou d’actifs réels. Cette dynamique favorise la thésaurisation en monnaie fiduciaire et peut accroître la taille relative du secteur informel. En retour, l’expansion de la sphère non déclarée affaiblit davantage l’assiette fiscale, accentuant la contrainte budgétaire et le recours à la monétisation. Il peut alors s’installer une relation circulaire entre déséquilibre budgétaire, inflation et informalité, qui fragilise l’ancrage nominal et la crédibilité de la politique monétaire.

Dans les économies caractérisées par un contrôle des changes ou un écart significatif entre taux officiel et taux parallèle

L’économie informelle intervient également dans la formation des équilibres de change. La monnaie nationale peut servir de vecteur intermédiaire vers l’acquisition de devises en dehors du circuit officiel. Lorsque la prime de change parallèle dépasse durablement 20 % ou 30 %, elle reflète non seulement un déséquilibre externe, mais aussi une perte de confiance dans le cadre macroéconomique. Le marché parallèle devient alors un mécanisme d’ajustement révélant les tensions budgétaires, monétaires et externes sous-jacentes.

L’informalité ne se limite plus à une question fiscale : elle devient un segment actif du système monétaire et un amplificateur des déséquilibres macroéconomiques.

Au total, les coûts macroéconomiques de l’économie informelle sont cumulatifs et interdépendants. Ils se traduisent par une perte potentielle de plusieurs points de PIB en recettes publiques, une réduction de la profondeur financière, une inefficience productive persistante et une vulnérabilité accrue aux déséquilibres monétaires et de change. L’informalité apparaît ainsi non comme une anomalie périphérique, mais comme un facteur structurant de l’équilibre macroéconomique, dont le coût excède largement la seule dimension fiscale.

La réduction durable de l’informalité ne peut donc reposer uniquement sur le contrôle ou la répression administrative. Elle exige une amélioration de la crédibilité institutionnelle, de la stabilité macroéconomique et de la profondeur financière, afin que les bénéfices de la formalisation — accès au crédit, sécurité juridique et stabilité des prix — excèdent durablement ses coûts pour les agents économiques.

Les coûts de l’économie informelle

Au total, l’économie informelle apparaît clairement comme un phénomène structurel et institutionnel plutôt qu’un simple produit des cycles économiques. Les chocs récents ont pu affecter son poids relatif à court terme, mais ils n’en ont pas modifié les déterminants fondamentaux.

La taille du secteur informel reflète avant tout la qualité de la gouvernance, l’efficacité de l’administration fiscale, la stabilité macroéconomique, l’inclusion financière et le degré de confiance des agents économiques dans l’État.

Partie 7. Informalité, économie illégale et segmentation monétaire en Algérie : estimation, modélisation et implications macroéconomiques (2025)

Dans une perspective comparative internationale, l’Algérie présente un profil intermédiaire en matière d’informalité économique. Les estimations disponibles suggèrent qu’au début des années 1990 l’économie informelle représentait environ 31,1 % du PIB, contre 27,7 % en 2020, soit une baisse modérée de l’ordre de 3 à 4 points de PIB sur trois décennies. En 2020, le pays se situait ainsi pratiquement au niveau médian de l’échantillon mondial, loin des niveaux observés dans les économies avancées mais également inférieur à ceux de nombreuses économies à institutions plus fragiles.

Compte tenu du choc pandémique, du rebond partiel de l’activité lié aux hydrocarbures, du retour de l’inflation importée et de la persistance d’une forte circulation fiduciaire, une fourchette plausible pour 2025 se situerait entre 28 % et 30 % du PIB. Cette évolution ne correspond pas à un changement de régime structurel, mais plutôt à une fluctuation autour d’un niveau déterminé par la configuration institutionnelle, la profondeur financière et la crédibilité macroéconomique.

Sur cette base, la présente étude propose une analyse intégrée de l’économie informelle et de l’économie illégale en Algérie en 2025. En retenant une calibration prudente de 30 % du PIB, l’économie informelle représenterait environ 86 milliards USD. À ce bloc s’ajoute une économie illégale estimée à près de 11 milliards USD, liée notamment aux activités de contrebande transfrontalière.

L’article développe un cadre monétaire stylisé reliant quatre dimensions macroéconomiques centrales : (1) l’ampleur de l’informalité ; (2) l’inflation mesurée par l’IPC Alger ; (3) la segmentation monétaire reflétée par le ratio C/M2 ; et (4) la prime de change observée sur le marché parallèle de l’euro.

Les résultats suggèrent que l’économie informelle ne constitue pas seulement un phénomène microéconomique ou social, mais un déterminant structurel du fonctionnement macroéconomique. Elle influence directement la soutenabilité budgétaire, la profondeur financière, l’efficacité de la transmission monétaire et la stabilité du régime de change.

Ampleur et architecture financière de l’économie informelle en 2025

Cette section vise à mesurer l’ampleur de l’économie informelle en Algérie et à analyser l’architecture financière des circuits de liquidité qui l’alimentent. L’objectif est de mettre en évidence la structure des flux économiques et financiers opérant en dehors des circuits institutionnels formels.

Ampleur de l’économie informelle en 2025

L’économie algérienne présente aujourd’hui les caractéristiques d’une économie duale, dans laquelle coexistent un secteur formel et un ensemble d’activités informelles et illégales de grande ampleur. L’analyse de cette section vise à mesurer l’ampleur de ce phénomène et à en comprendre les déterminants ainsi que l’architecture financière.

L’économie nationale peut être schématiquement décomposée en trois composantes principales.

  • Premièrement, l’économie officielle, estimée à environ 288 milliards de dollars en 2025 selon les comptes nationaux. Cette économie demeure toutefois caractérisée par une utilisation importante de la monnaie fiduciaire, traduisant une préférence persistante pour les transactions en espèces.
  • Deuxièmement, l’économie informelle, dont les estimations historiques fondées sur des modèles de variables latentes situent la taille en Algérie entre 24 % et 35 % du PIB selon les périodes. Sur la période 1990–2015, la moyenne est estimée à 30,86 % du PIB. En données annuelles, cette part passe d’environ 34,9 % en 1991 à 23,98 % en 2015, avant de remonter autour de 25 % du PIB en 2020.

En valeur nominale, les estimations disponibles suggèrent l’évolution suivante : (1) 1991 : $15,9 milliards ; (2) 2015 : $39,8 milliards ; et (3) 2020 : $36 milliards.

Compte tenu de l’évolution récente des déterminants macroéconomiques — inflation élevée, écart persistant entre taux de change officiel et taux parallèle, rigidités administratives et concentration de la pression fiscale sur le secteur formel — une calibration prudente conduit à retenir pour 2025 une part de l’économie informelle d’environ 30 % du PIB.

Avec un PIB nominal estimé à 288 milliards USD, cela implique un volume d’environ 86,4 milliards USD, soit près d’un tiers de la richesse nationale. Les activités concernées incluent notamment l’agriculture, certaines activités manufacturières, la construction, les transports et une large part des services, en particulier la distribution commerciale et certaines formes de microfinance informelle.

L’économie illégale et les flux transfrontaliers

À l’économie informelle domestique s’ajoute une économie illégale, composée principalement d’activités de contrebande et d’arbitrages transfrontaliers. Compte tenu de la nature clandestine de ces activités, leur quantification demeure nécessairement approximative. Les différentes évaluations disponibles suggèrent toutefois que ce segment représente plusieurs milliards de dollars par an, certaines estimations situant son ordre de grandeur de $10 milliards.

Avec 6 511 km de frontières terrestres, dont 3 762 km en zone désertique, l’Algérie constitue un espace particulièrement exposé aux flux transfrontaliers informels. Les différentiels de prix entre pays jouent un rôle déterminant dans ces arbitrages.

Par exemple, le prix du paquet de cigarettes est significativement inférieur en Algérie à celui observé dans plusieurs pays européens, ce qui favorise l’existence de circuits de contrebande. Les flux transfrontaliers concernent notamment : les cigarettes et produits manufacturés ; les carburants subventionnés ; certains produits pharmaceutiques contrefaits ; les psychotropes et drogues ; les armes légères ; et certaines formes de migration clandestine et de trafic d’êtres humains.

La contrebande de carburants est particulièrement facilitée par les subventions internes, qui créent un différentiel de prix substantiel avec plusieurs pays voisins.

Au-delà de leur dimension criminelle, ces activités participent également à la formation de circuits économiques parallèles qui interagissent étroitement avec l’économie informelle domestique.

Ainsi, l’économie algérienne peut être appréhendée comme un système composé de trois sphères interdépendantes : l’économie formelle, l’économie informelle et une économie illégale transfrontalière.

L’économie duale en Algérie

Facteurs structurels de l’informalité

L’ampleur de l’économie informelle et illégale en Algérie s’explique également par un ensemble de facteurs institutionnels et économiques. Parmi les principaux éléments souvent évoqués figurent la qualité et l’efficacité des institutions économiques, les rigidités administratives, certaines faiblesses du système financier, ainsi que la segmentation du marché des changes.

Ces facteurs contribuent à accroître le coût de conformité au cadre formel et à réduire les incitations économiques à opérer dans les circuits institutionnels. Dans ce contexte, une partie des agents économiques peut être incitée à recourir à des mécanismes informels pour mener leurs activités.

La section suivante examine plus en détail les mécanismes économiques et monétaires qui expliquent la persistance et la dynamique de l’économie informelle en Algérie.

Une informalité partiellement tolérée comme mécanisme de stabilisation sociale

Dans de nombreux pays émergents, l’économie informelle joue également un rôle implicite de stabilisation sociale.

Dans un contexte où la capacité du secteur formel à absorber la main-d’œuvre disponible demeure limitée, l’économie informelle agit souvent comme un mécanisme d’ajustement du marché du travail. Elle permet à une part importante de la population active de générer des revenus en dehors des circuits institutionnels formels.

Cette fonction d’amortisseur social contribue à limiter certaines tensions économiques et sociales. Pour cette raison, l’économie informelle peut être implicitement tolérée, dans la mesure où elle participe au maintien d’un certain équilibre socio-économique. Cependant, si ce rôle peut contribuer à la stabilité à court terme, il comporte également des coûts importants à long terme. En réduisant l’assiette fiscale, en affaiblissant l’intermédiation financière et en limitant l’efficacité des politiques publiques, l’informalité constitue également un frein à la modernisation et à la transformation structurelle de l’économie.

Sources de financement et circuits de liquidité parallèle

L’ampleur de l’économie informelle en Algérie s’explique en grande partie par l’existence de sources de financement et de circuits de liquidité échappant aux circuits financiers officiels. Ces flux alimentent une masse de liquidités circulant en dehors du système bancaire et contribuent à structurer une véritable architecture financière parallèle.

Plusieurs sources principales peuvent être identifiées :

  • Premièrement, la corruption associée aux marchés publics et aux investissements de l’État constitue un canal important de formation de liquidités informelles. Les estimations disponibles suggèrent que ces pratiques pourraient représenter environ $3 milliards/an.
  • Deuxièmement, la fraude et l’évasion fiscales représentent une autre source significative de financement informel. Les pertes fiscales associées sont généralement estimées à environ $1,5 milliard/an.
  • Troisièmement, la fuite de capitaux constitue un phénomène structurel. Sur la période 2000–2025, les sorties nettes de capitaux liées à des transferts non enregistrés ou à certaines opérations commerciales fictives sont estimées à près de $10 milliards.
  • Quatrièmement, le marché parallèle des changes constitue l’un des principaux mécanismes de transformation de ces liquidités. Sa profondeur est généralement estimée à environ $10 milliards.
  • Cinquièmement, les dépenses fiscales et avantages fiscaux accordés dans certains secteurs peuvent générer des comportements d’arbitrage. Leur coût budgétaire est estimé à environ $7,5 milliards.
  • Enfin, la thésaurisation de liquidités en dehors du système bancaire constitue l’un des traits caractéristiques du système financier algérien. Le volume de monnaie fiduciaire conservée hors banques est souvent estimé à près de $20 milliards.

Pris ensemble, ces flux révèlent que l’économie informelle en Algérie repose non seulement sur des activités non déclarées, mais également sur un système structuré de circulation de liquidités en dehors du système financier formel.

Encadré méthodologique : estimation des flux de liquidité informelle

Les ordres de grandeur présentés dans cette section doivent être interprétés avec prudence. Par définition, les activités relevant de l’économie informelle ou illégale échappent en grande partie aux systèmes statistiques officiels.
Leur quantification repose donc sur des méthodes d’estimation indirectes, fondées sur des rapprochements macroéconomiques entre différentes sources d’information.
Certaines estimations correspondent à des flux annuels, tandis que d’autres représentent des stocks accumulés. Les montants présentés doivent donc être considérés comme des ordres de grandeur indicatifs, destinés à illustrer l’architecture financière de l’économie informelle plutôt qu’à fournir des mesures exactes.
Malgré ces marges d’incertitude, ces estimations demeurent macro économiquement significatives et permettent d’appréhender l’importance systémique des circuits financiers opérant en dehors du système financier formel.

Architecture financière de l’économie informelle

L’économie informelle ne se limite pas à un ensemble d’activités non déclarées. Elle repose sur une architecture financière parallèle dans laquelle des sources spécifiques de liquidité alimentent des circuits de transactions informels qui trouvent ensuite des débouchés dans différents segments de l’économie.

Ce mécanisme peut être résumé par la relation conceptuelle suivante :

LI = S+C+T

où:

  • LI représente la liquidité informelle totale ;
  • S correspond aux sources primaires de liquidité (corruption, fraude fiscale, fuite de capitaux) ;
  • C désigne les circuits parallèles de circulation (marché des changes parallèle, commerce informel) ;
  • T représente la thésaurisation hors système bancaire.

Une part importante de ces ressources est orientée vers des activités commerciales informelles mais également vers des placements spéculatifs, notamment dans l’immobilier, l’automobile et certains biens importés.

Ces flux contribuent à la formation de bulles d’actifs locales parfois déconnectées des fondamentaux économiques, tout en réduisant l’efficacité des politiques budgétaire et monétaire. En affaiblissant la capacité de l’État à mobiliser l’épargne nationale et à orienter le crédit vers l’investissement productif, ils constituent l’un des principaux obstacles à la modernisation du système de financement de l’économie.

L’analyse précédente met en évidence que l’économie informelle en Algérie ne constitue pas un simple ensemble d’activités non déclarées, mais un système structuré de circulation de liquidités reposant sur des sources de financement spécifiques et des circuits économiques parallèles. La section suivante examine les mécanismes macroéconomiques qui expliquent la persistance de ce phénomène et la dynamique monétaire qui l’entretient.

image

L’économie informelle en Algérie :  déterminants structurels, dynamique monétaire et rôle macroéconomique

L’économie informelle constitue depuis plusieurs décennies une composante importante de l’économie algérienne. Elle ne peut être interprétée comme un phénomène marginal ou transitoire. Elle reflète au contraire un ensemble de contraintes structurelles, institutionnelles et macroéconomiques qui affectent le fonctionnement du système économique.

Dans les économies caractérisées par des rigidités institutionnelles, une segmentation financière et des distorsions de marché, l’informalité apparaît souvent comme un mécanisme d’adaptation des agents économiques face aux contraintes du système formel. Dans le cas algérien, ce phénomène s’inscrit dans un environnement marqué par la dépendance aux hydrocarbures, la fragmentation du marché des changes et une utilisation importante de la monnaie fiduciaire.

L’objectif de cette section est d’analyser les mécanismes économiques qui expliquent la persistance de l’économie informelle en Algérie. L’analyse met en évidence deux dimensions complémentaires :

  1. Des déterminants structurels et institutionnels qui favorisent l’émergence de l’informalité
  2. Une dynamique monétaire circulaire dans laquelle inflation, prime du marché parallèle et préférence pour le numéraire contribuent à son expansion.

Les déterminants structurels de l’économie informelle

L’extension de l’économie informelle en Algérie résulte d’un ensemble de facteurs structurels qui influencent les incitations économiques des ménages et des entreprises.

  • Le premier facteur concerne le coût de la conformité réglementaire. Les procédures administratives, la complexité des règles fiscales et sociales ainsi que certaines rigidités réglementaires peuvent inciter les agents économiques à opérer en dehors du cadre formel afin de réduire leurs coûts.
  • Un second facteur réside dans la qualité et l’efficacité des institutions économiques. Lorsque l’application des règles est incomplète ou inégale, les incitations à respecter les obligations formelles s’affaiblissent.
  • L’informalité est également liée à l’exclusion financière. Une part significative des ménages et des petites entreprises dispose d’un accès limité aux services bancaires et au crédit formel, ce qui favorise l’utilisation du numéraire et le recours à des mécanismes de financement informels.
  • La structure du régime de change constitue un autre facteur déterminant. La coexistence d’un taux de change officiel administré et d’un marché parallèle des devises crée des incitations économiques à contourner les circuits formels pour accéder aux devises nécessaires aux transactions commerciales.
  • Enfin, certaines distorsions de marché, notamment liées aux restrictions d’importation ou à des régulations administratives complexes, peuvent favoriser l’émergence de circuits commerciaux parallèles.

Dans ce contexte, l’économie informelle apparaît comme une réponse rationnelle des agents économiques aux contraintes structurelles du système formel.

Inflation et comportements d’ajustement des agents économiques. 

L’environnement macroéconomique joue également un rôle déterminant dans l’évolution de l’économie informelle. L’inflation constitue à cet égard un facteur central. Le taux d’inflation est mesuré à partir de l’indice des prix à la consommation et exprimé en glissement annuel selon la formulation logarithmique suivante :

πₜ = 100 [ ln(CPIₜ) − ln(CPIₜ₋₁₂) ]

Lorsque l’inflation augmente, la valeur réelle des encaisses monétaires diminue. Les agents économiques sont alors incités à ajuster leurs comportements de détention de monnaie et leurs modalités de transaction.

Dans les économies caractérisées par une segmentation financière, ces ajustements prennent généralement plusieurs formes :

  • Une augmentation de la demande de devises comme réserve de valeur ;
  • Un recours accru aux transactions en espèces ;
  • Un déplacement d’une partie de l’activité économique vers les circuits informels.

Segmentation du marché des changes et prime parallèle

Dans le cas algérien, ces comportements sont amplifiés par l’existence d’un écart significatif entre le taux de change officiel et le taux observé sur le marché parallèle.

La prime du marché parallèle peut être définie comme :

Δ = ln(S parallèle) − ln(S officiel)

où :

S parallèle représente le taux de change euro/dinar sur le marché parallèle
S officiel représente le taux de change officiel.

En 2025, avec un taux officiel d’environ 153 DA/1EUR et un taux parallèle proche de 280 DA/1EUR, la prime implicite peut être approximée par :

(280 − 153) / 155 ≈ 0,80 soit environ 80 %, ce qui traduit un degré élevé de segmentation monétaire. Une prime élevée crée des incitations fortes à contourner les circuits officiels et à recourir à des mécanismes informels pour accéder aux devises.

Préférence pour le numéraire et désintermédiation financière

La préférence pour le numéraire peut être approximée par la part de la monnaie fiduciaire dans l’agrégat monétaire large :

C/M2 où C représente la monnaie fiduciaire en circulation et M2 l’agrégat monétaire large.

Dans les économies caractérisées par une informalité importante, ce ratio tend à augmenter, reflétant une utilisation élevée du cash dans les transactions économiques.

Cette relation peut être exprimée de manière simplifiée par la relation suivante :

C/M2 = α₀ + α₁θ + α₂π + α₃Δ

où :

θ représente la taille de l’économie informelle
π représente le taux d’inflation
Δ représente la prime du marché parallèle.

Un modèle macroéconomique simplifié de l’informalité

L’interaction entre inflation, segmentation du marché des changes et préférence pour le numéraire peut être représentée par un modèle analytique simple dans lequel la taille de l’économie informelle dépend de plusieurs variables macroéconomiques :

θ = β₀ + β₁π + β₂Δ + β₃(C/M2)

où :

θ représente la taille de l’économie informelle
π représente l’inflation
Δ représente la prime du marché parallèle
C/M2 représente la préférence pour le numéraire.

Ce cadre analytique met en évidence une relation positive entre inflation, segmentation monétaire, utilisation du cash et expansion de l’économie informelle.

La boucle monétaire qui entretient l’informalité

L’interaction entre ces variables crée une dynamique macroéconomique circulaire.

  • Une inflation élevée réduit la confiance dans la monnaie nationale et incite les agents économiques à rechercher des alternatives pour préserver la valeur de leurs actifs.
  • Cette situation accroît la demande de devises sur le marché parallèle, ce qui élargit la prime entre le taux officiel et le taux parallèle.
  • L’augmentation de cette prime renforce les incitations à contourner les circuits officiels et à privilégier les transactions en espèces. La préférence pour le numéraire augmente alors, facilitant le développement d’activités économiques en dehors du système bancaire.
  • L’expansion de l’économie informelle réduit à son tour l’efficacité des politiques monétaire et fiscale et peut contribuer à alimenter des pressions inflationnistes supplémentaires.

Cette interaction crée une boucle monétaire auto-entretenue reliant inflation, segmentation du marché des changes, préférence pour le numéraire et expansion de l’informalité.

La boucle monétaire
La boucle monétaire

Coûts macroéconomiques de l’économie informelle

L’ampleur de l’économie informelle engendre plusieurs coûts macroéconomiques qui affectent le fonctionnement du système économique.

  • Premièrement, elle conduit à un sous-enregistrement de l’activité économique. Une part importante de la production et des transactions échappe aux systèmes statistiques officiels, ce qui complique l’évaluation de la croissance et réduit la fiabilité des indicateurs macroéconomiques.
  • Deuxièmement, l’informalité entraîne un manque à gagner fiscal significatif, limitant la capacité de l’État à financer les infrastructures publiques, les services collectifs et les politiques de développement.
  • Troisièmement, la prépondérance des transactions en espèces contribue à affaiblir la profondeur financière et à réduire l’efficacité de l’intermédiation bancaire. Une part importante de l’épargne nationale circule ainsi en dehors du système financier formel, limitant la capacité des institutions financières à financer l’investissement productif.

Enfin, la segmentation persistante du marché des changes peut accentuer l’instabilité du régime de change et freiner la diversification productive de l’économie. En encourageant les arbitrages entre circuits officiels et parallèles, elle réduit l’efficacité des politiques monétaires et complique la gestion macroéconomique..

L’informalité comme variable d’ajustement du modèle économique

Au-delà de ses déterminants institutionnels et monétaires, l’économie informelle peut également être interprétée comme une variable d’ajustement du modèle économique algérien. Dans un contexte marqué par une forte dépendance aux hydrocarbures et par une capacité limitée du secteur formel à absorber la main-d’œuvre disponible, l’économie informelle joue plusieurs rôles, y compris :

  • D’abord un rôle d’absorption de certains déséquilibres économiques et sociaux.
  • En deuxième lieu, elle constitue d’abord un mécanisme d’absorption du chômage et du sous-emploi. Une part importante de la population active trouve dans les activités informelles une source de revenu lorsque les opportunités dans le secteur formel sont insuffisantes.
  • En troisième lieu, elle facilite également l’adaptation des circuits commerciaux aux contraintes du système économique, notamment dans un environnement caractérisé par des restrictions administratives et un accès limité aux devises.
  • Enfin, l’économie informelle sert de mécanisme de recyclage des liquidités circulant en dehors du système bancaire, notamment celles issues de la thésaurisation ou de certaines activités commerciales parallèles.
  • Dans cette perspective, l’économie informelle n’est pas seulement une économie de contournement ; elle est devenue une composante fonctionnelle du modèle économique, permettant d’absorber certains déséquilibres structurels.

Toutefois, si ce rôle d’ajustement peut contribuer à maintenir une certaine stabilité à court terme, il comporte également des coûts importants à long terme. En limitant l’élargissement de la base fiscale, en affaiblissant l’intermédiation financière et en réduisant l’efficacité des politiques macroéconomiques, l’informalité freine le potentiel de croissance et de transformation productive de l’économie.

Conclusion

L’économie informelle constitue aujourd’hui une composante structurelle de l’économie algérienne. Elle résulte d’un ensemble de facteurs institutionnels, réglementaires et financiers qui incitent une part importante de l’activité économique à se développer en dehors du cadre formel.

L’analyse met également en évidence l’existence d’une boucle monétaire auto-entretenue, dans laquelle inflation, segmentation du marché des changes et préférence pour le numéraire se renforcent mutuellement.

La réduction progressive de l’économie informelle suppose dès lors une stratégie économique globale, combinant une amélioration de la crédibilité budgétaire ; une réforme du régime de change ; un renforcement des institutions économiques ; une simplification administrative ; et un approfondissement du système financier.

Sans réformes dans ces différents domaines, la boucle inflation – prime parallèle – préférence pour le numéraire risque de se maintenir, limitant les perspectives de stabilisation macroéconomique et de croissance durable.

Partie 8. Intégration progressive de l’économie informelle : trajectoire et cadre analytique (2025–2030)

Diagnostic macroéconomique : un bloc systémique

En 2025, l’économie informelle en Algérie est estimée à environ 30 % du PIB nominal. Pour un PIB évalué à $288 milliards, cela correspond à un volume d’environ $86,4 milliards.

À ce bloc s’ajoute un segment illégal, composé principalement d’activités de contrebande et d’arbitrages transfrontaliers, dont l’ordre de grandeur est généralement estimé entre $10 et $12 milliards. Ces montants ne sont pas marginaux. Ils constituent un bloc macroéconomique systémique qui influence simultanément :

  • l’équilibre budgétaire
  • la dynamique monétaire
  • le fonctionnement du secteur extérieur.

L’économie informelle ne constitue donc pas seulement un phénomène sectoriel ; elle participe à la structure même de l’équilibre macroéconomique.

Bloc macroéconomique informel et segmentation
Bloc macroéconomique informel

Lecture macroéconomique intégrée

L’ampleur de ce bloc informel génère plusieurs effets macroéconomiques interconnectés.

Effet statistique et productif : Un sous-enregistrement potentiel d’environ $36 milliards d’activité économique implique : un biais dans l’évaluation sectorielle, une distorsion possible dans la mesure de la productivité globale des facteurs et une difficulté d’appréciation précise de l’efficacité des politiques publiques.

Effet budgétaire : Un manque à gagner fiscal estimé à environ $2,5 milliards par an réduit l’élasticité des recettes fiscales et accentue la dépendance des finances publiques aux hydrocarbures. Dans un contexte de déficit structurel, cette situation limite la capacité d’investissement public et accroît la vulnérabilité aux chocs externes.

Effet monétaire : Une thésaurisation estimée à près de $20 milliards hors circuit bancaire fragilise l’intermédiation financière. Un ratio C/M2 élevé traduit une préférence marquée pour le numéraire, réduisant le multiplicateur monétaire et affaiblissant la transmission de la politique monétaire.

Effet externe : Une prime parallèle proche de 80 % révèle une forte distorsion du régime de change. Elle alimente un marché parallèle estimé à environ $10 milliards, encourage l’arbitrage hors circuit officiel et entretient la fragmentation monétaire.

Logique cumulative actuelle

Le système fonctionne aujourd’hui selon une boucle macroéconomique auto-entretenue :

Du déficit budgétaire, les impacts incluent :
→ une pression inflationniste
→ une hausse de la prime parallèle
→ une expansion de l’économie informelle
→ une érosion de la base fiscale
→ une aggravation du déficit budgétaire

Il s’agit d’un équilibre sous-optimal stabilisé par la segmentation monétaire et institutionnelle.

Section stratégique : intégrer l’informalité dans la réforme du modèle économique

  • Principe fondamental : la formalisation incitative : L’informalité résulte d’un arbitrage rationnel entre le coût de conformité réglementaire et le bénéfice institutionnel perçu de l’appartenance au secteur formel. La formalisation ne peut donc être obtenue par la seule répression. Elle suppose simultanément une réduction du coût de conformité et une augmentation des avantages institutionnels associés à la formalisation.
  • Stabilisation nominale préalable : La prime parallèle constitue un moteur central d’arbitrage. Sa réduction durable suppose : (1) une discipline budgétaire crédible ; (2) une désinflation progressive ; (3) une convergence graduelle du régime de change ; et (4) une réduction du rationnement administratif des devises. Sans stabilisation nominale, les incitations à la formalisation restent fragiles.
  • Inclusion financière et réduction du cash : Le ratio C/M2 doit devenir un indicateur stratégique de la politique économique. Au titre des mesures prioritaires, notons la digitalisation des paiements publics, les incitations fiscales aux paiements électroniques, la bancarisation des micro-entrepreneurs et le plafonnement progressif des paiements en espèces. Objectif : réduire la segmentation monétaire et renforcer l’intermédiation financière.
  • Réforme des subventions. Les différentiels de prix transfrontaliers alimentent la contrebande. IL serait souhaitable de mettre en œuvre de façon graduelle un ciblage des subventions, une compensation directe aux ménages vulnérables et une réduction progressive des écarts de prix régionaux.
  • Réforme fiscale graduelle : Plutôt qu’une pression accrue sur le secteur formel :il s’agirait de mettre en place un régime simplifié pour micro-entreprises, des taux transitoires réduits pour l’entrée dans la formalité, une amnistie conditionnelle pour capitaux réinjectés dans l’économie formelle et un élargissement progressif de l’assiette fiscale.

Trajectoire quantitative 2026–2030

Pour ce faire, nous retenons des hypothèses prudentes : (1) une croissance réelle moyenne : 3–4 % ; (2) une désinflation progressive ; et (3) un PIB nominal atteignant environ $330 milliards en 2030

Dans un scénario de réformes cohérentes, l’objectif serait de réduire la part informelle de 30 % à 22 % du PIB.

Scénario de transition économique
Scénario de transition

Ce scénario implique :

Une amélioration de la crédibilité macroéconomique.

La réintégration progressive de $25 à $30 milliards d’activité économique dans le secteur formel ;

Des recettes fiscales additionnelles estimées entre $3 et $5 milliards ;

Une contraction graduelle de la prime parallèle ;

Un renforcement de l’intermédiation bancaire ;

Interprétation stratégique

La réduction progressive de l’informalité devient :

  1. Un instrument de stabilisation nominale
  2. Un levier budgétaire
  3. Un mécanisme d’approfondissement financier
  4. Un pilier de transformation structurelle.

Une stratégie brutale risquerait de perturber l’équilibre existant.
Une approche graduelle et cohérente peut déplacer l’économie vers un nouvel équilibre macroéconomique caractérisé par une informalité réduite et une plus grande profondeur financière.

Lecture stratégique : La réduction durable de l’économie informelle repose sur un noyau de quatre réformes macroéconomiques interdépendantes : stabilisation nominale, réforme du régime de change, réintégration monétaire et simplification fiscale. Les autres mesures — notamment la réforme des subventions et le renforcement institutionnel — constituent des leviers complémentaires visant à consolider la transition vers un système économique plus formalisé.

Conclusion générale. L’informalité, révélateur du régime macroéconomique

L’économie informelle en Algérie ne constitue ni une anomalie marginale ni une simple défaillance administrative. Elle apparaît plutôt comme le révélateur d’un régime macroéconomique marqué par des déséquilibres persistants, des incitations institutionnelles imparfaites et une fragmentation structurelle du système productif.

Sa taille — proche de 30 % du PIB — traduit moins un problème de contrôle qu’un problème de cohérence économique. Inflation, distorsions du marché des changes, faible profondeur financière, dépendance budgétaire aux hydrocarbures, rigidités réglementaires et insuffisance de diversification productive renvoient en réalité aux mêmes déterminants fondamentaux. L’informalité apparaît ainsi comme l’une des manifestations visibles d’un ensemble plus large de déséquilibres macroéconomiques interdépendants.

L’analyse développée dans cet article montre que l’expansion de l’économie informelle s’inscrit dans des boucles macroéconomiques cumulatives où déficit budgétaire, financement monétaire, inflation, dépréciation du taux de change et érosion de la base fiscale se renforcent mutuellement. Tant que ces mécanismes ne seront pas traités de manière cohérente et simultanée, les tentatives isolées de formalisation resteront nécessairement limitées dans leurs effets.

La réduction de l’informalité ne peut donc être conçue comme une politique sectorielle ni comme une opération ponctuelle. Elle doit s’inscrire dans une stratégie globale combinant stabilisation macroéconomique, réforme du régime de change, approfondissement financier, simplification réglementaire et renforcement de la crédibilité institutionnelle. Autrement dit, la formalisation progressive de l’économie dépend avant tout de la capacité du pays à restaurer la cohérence de son cadre macroéconomique.

Cette transformation ne peut être immédiate. Le caractère profondément structurel de l’économie informelle implique une trajectoire graduelle, inscrite dans le moyen et le long terme. L’objectif n’est pas d’éradiquer brutalement l’informalité, mais de créer les conditions dans lesquelles la participation au secteur formel devient économiquement rationnelle et institutionnellement attractive pour les agents économiques.

Dans cette perspective, la question de l’informalité dépasse largement le cadre fiscal. Elle touche à la nature même du modèle de développement. La réussite de la Vision 2050 dépendra de la capacité de l’Algérie à réduire progressivement la fragmentation entre économie formelle et informelle, à élargir sa base fiscale non pétrolière, à moderniser son système financier et à instaurer un environnement macroéconomique stable, prévisible et crédible.

En définitive, la formalisation progressive de l’économie constitue l’un des pivots de la transition vers un modèle de croissance plus productif, plus diversifié et plus inclusif. Elle n’est pas seulement un objectif technique : elle représente une condition stratégique pour assurer la soutenabilité budgétaire, renforcer la stabilité monétaire et accompagner la transformation structurelle de l’économie algérienne à l’horizon 2050.

Annexe 1. Cadre analytique simplifié de la dynamique de l’économie

Introduction

Afin de synthétiser les mécanismes économiques analysés dans cet article, cette annexe propose un cadre analytique simplifié décrivant la dynamique de l’économie informelle. L’objectif n’est pas de construire un modèle macroéconomique complet, mais d’illustrer de manière stylisée les interactions entre trois dimensions essentielles du système économique : les incitations institutionnelles, la segmentation du marché des changes et les déséquilibres macroéconomiques.

Equation du modèle

Dans ce cadre, l’évolution de la taille de l’économie informelle est déterminée par l’écart entre les bénéfices institutionnels associés au secteur formel et les coûts de conformité réglementaire, ainsi que par les distorsions monétaires liées à l’inflation, au déficit budgétaire et à la prime du marché parallèle des changes.

Ces interactions peuvent être résumées par l’équation dynamique suivante :

θₜ₊₁ = θₜ − λ(B_inst,t − C_conf,t) − μ[ρΔₜ + β(αDₜ + γΔₜ) − κSₜ]

L’équation précédente résume le mécanisme central du cadre dynamique simplifié présenté dans cette annexe. Elle met en évidence l’interaction entre facteurs institutionnels, variables monétaires et déséquilibres macroéconomiques dans la détermination de la taille de l’économie informelle.

image

Dans ce cadre, la variable θ représente la part de l’économie informelle dans l’activité économique totale. Son évolution dépend d’abord de l’écart entre les bénéfices institutionnels associés à l’appartenance au secteur formel (B_inst) et le coût de conformité réglementaire (C_conf). Lorsque les avantages institutionnels du secteur formel — tels que la sécurité juridique, l’accès au crédit ou la protection contractuelle — dépassent les coûts administratifs et fiscaux liés à la formalisation, les incitations économiques favorisent une réduction progressive de l’informalité.

  • La dynamique de l’économie informelle est également influencée par la segmentation du marché des changes, représentée par la prime parallèle (Δ). Une prime élevée reflète l’existence d’un écart important entre le taux de change officiel et le taux observé sur le marché parallèle. Cette situation crée des incitations économiques à contourner les circuits formels afin d’accéder aux devises, ce qui favorise l’expansion des transactions informelles.
  • La prime parallèle elle-même dépend de plusieurs facteurs. Elle présente d’abord une composante inertielle, capturée par le paramètre ρ, traduisant la persistance des déséquilibres sur le marché des changes. Elle est également influencée par l’inflation domestique, représentée par le paramètre β. Une inflation élevée tend en effet à accroître la demande de devises comme réserve de valeur, ce qui élargit l’écart entre le marché officiel et le marché parallèle. À l’inverse, une amélioration de la crédibilité du régime de change (S) contribue à réduire cette prime.
  • L’inflation, enfin, dépend à la fois du déséquilibre budgétaire et de la segmentation du marché des changes. Un déficit budgétaire élevé peut générer des pressions inflationnistes, notamment lorsque le financement du déficit repose en partie sur des mécanismes monétaires. Par ailleurs, une prime parallèle élevée peut elle-même alimenter l’inflation en renchérissant le coût des importations et en modifiant les anticipations de dépréciation de la monnaie.

L’ensemble de ces relations met en évidence l’existence d’un mécanisme de rétroaction macroéconomique. Les déséquilibres budgétaires peuvent alimenter l’inflation, laquelle contribue à élargir la prime du marché parallèle. Cette segmentation monétaire renforce les incitations à recourir aux circuits informels, ce qui réduit la base fiscale et peut, en retour, accentuer les déséquilibres budgétaires.

À l’inverse, une stratégie crédible de stabilisation macroéconomique — fondée sur une discipline budgétaire, une désinflation progressive et une réduction de la segmentation du marché des changes — peut progressivement inverser ce mécanisme. La réduction de l’inflation contribue à comprimer la prime parallèle, ce qui réduit les incitations à l’informalité et facilite la réintégration des transactions économiques dans le secteur formel.

Dans cette perspective, le cadre dynamique simplifié présenté ici illustre comment la stabilisation macroéconomique et l’amélioration des institutions peuvent déplacer progressivement l’économie vers un nouvel équilibre caractérisé par une informalité plus faible, une plus grande profondeur financière et une capacité accrue de l’État à mobiliser les ressources fiscales nécessaires au financement du développement économique.

Bibliographie

Alm, J., Martinez-Vazquez, J., & Schneider, F. (2004). Sizing the Problem of the Hard-to-Tax. In J. Alm, J. Martinez-Vazquez & S. Wallace (eds.), Taxing the Hard-to-Tax: Lessons from Theory and Practice. Amsterdam: Elsevier.

Elgin, C., Kose, M. A., Ohnsorge, F., & Yu, S. (2021). Understanding Informality. World Bank Policy Research Working Paper.

Fleming, M., Roman, J., & Farrell, G. (2000). The Shadow Economy. Journal of International Affairs, 53(2), 387-409.

International Monetary Fund (2018). Shadow Economies Around the World: What Did We Learn Over the Last 20 Years? IMF Working Paper.

International Monetary Fund (2023). Algeria: Article IV Consultation. Washington, DC: IMF.

La Porta, R., & Shleifer, A. (2014). Informality and Development. Journal of Economic Perspectives, 28(3), 109-126.

Loayza, N. (2018). Informality: Why Is It So Widespread and How Can It Be Reduced? World Bank Research & Policy Brief.

Medina, L., & Schneider, F. (2019). Shedding Light on the Shadow Economy: A Global Database and the Interaction with the Official One. CESifo Working Paper.

Schneider, F., Buehn, A., & Montenegro, C. (2010). Shadow Economies All Over the World: New Estimates for 162 Countries. World Bank Policy Research Working Paper.

Schneider, F. (2015). Size and Development of the Shadow Economy of 31 European and 5 Other OECD Countries. Johannes Kepler University Working Paper.

World Bank (2021). The Long Shadow of Informality: Challenges and Policies. Washington, DC : World Bank.

Office National des Statistiques (ONS). Comptes Nationaux et Indicateurs Macroéconomiques. Alger.

Banque d’Algérie. Rapport Annuel. Alger.

Vous avez apprécié cet article ?

Inscrivez-vous à notre newsletter pour être averti(e) par e-maile dès la publications des nouvelles analyses

Newsletter Article
Partagez cet article:
Article précédent
  • Le dollar dans un monde fragmenté : domination persistante, instabilité structurelle et implications pour l’Algérie

    Abdelrahmi Bessaha/
    ven 27 février 2026
Autres articles dans cette catégorie
  • Gouvernance budgétaire : le facteur décisif de l’ajustement 2026-2030

    Abdelrahmi Bessaha/
    mer 18 février 2026
  • Ajustement budgétaire algérien : une nécessité inévitable

    Abdelrahmi Bessaha/
    mar 10 février 2026
  • Stratégie nationale de rééquilibrage budgétaire et de renforcement de la stabilité économique 2026-2030

    Abdelrahmi Bessaha/
    mar 3 février 2026
  • L’Algérie face à la nouvelle géoéconomie mondiale

    Abdelrahmi Bessaha/
    dim 14 décembre 2025
  • microphone

    Je dis économie : Analyse du PLF 2026

    Abdelrahmi Bessaha/
    sam 22 novembre 2025
  • crise budgetaire perspectives

    Algérie : Crise budgétaire et perspectives économiques 2024-2030

    Abdelrahmi Bessaha/
    ven 21 novembre 2025

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *