Stop aux taux de change multiples, place à leur unification progressive en appui d’un dinar algérien fort et d’une économie diversifiée et résiliente
Institutionnaliser le double marché des changes, même sous une forme aménagée, affaiblirait la crédibilité du dinar et retarderait l’unification progressive dont l’Algérie a besoin.
Les défis du double marché des changes algérien
Une proposition récente va dans ce sens, suggérant deux taux distincts : l’un, autour de 150 DA pour un euro, réservé aux biens de première nécessité et intrants industriels ; l’autre, proche de 260 DA, appliqué aux importations non essentielles (notamment les véhicules) et aux petits importateurs. L’argument invoqué est de préserver le pouvoir d’achat sur les biens essentiels tout en réduisant l’écart avec le marché parallèle. Si l’idée paraît pragmatique, elle comporte en réalité de sérieux risques : elle pérennise une distorsion coûteuse et détourne l’attention de la véritable priorité, à savoir un processus graduel, encadré et soutenu par des réformes macroéconomiques et structurelles, visant l’unification du marché des changes. Discutons de ces points.
Clarification conceptuelle : aucun des taux pratiqués sur les deux compartiments du marché des changes ne reflète véritablement l’équilibre économique.
Le taux officiel, lorsqu’il n’est pas crédible, ne parvient pas à ajuster la demande et l’offre de devises, ce qui pousse les acteurs à se reporter sur un marché parallèle. Cependant, le taux observé au niveau de ce dernier ne constitue pas non plus un taux d’équilibre dans la mesure où il intègre des transactions illégales, des opérations spéculatives et des arbitrages, faussant ainsi les signaux de prix. Cette situation perpétue les distorsions macroéconomiques, complique la formulation de politiques monétaires et de change cohérentes et retarde les ajustements nécessaires pour assurer la stabilité économique et favoriser la diversification et la résilience de l’économie.
Les causes du dysfonctionnement du marché officiel
Pourquoi le taux d’équilibre ne se fait pas sur le marché officiel ?
Plusieurs facteurs explicatifs.
- Un marché officiel des devises rigide : dominé par la Banque d’Algérie qui fixe la valeur du dinar algérien et reste la principale source d’offre de devises. Bien que les banques et les établissements financiers participent aux opérations de change, le marché reste rigide, avec une faible interaction entre l’offre et la demande.
- Des leviers de gestion monétaire et de change inopérants : (1) un cadre de politique monétaire contraint par les faiblesses de la gestion de la liquidité et du canal de transmission du taux directeur sur les banques commerciales ainsi que le manque de profondeur financière. Ces trois facteurs bloquent la conduite d’une politique monétaire basée sur les prix et l’ancrage des anticipations d’inflation ; et (2) un régime de change rigide au niveau de la détermination de la valeur externe du dinar algérien, des objectifs manquant de clarté (compétitivité ou inflation) et des outils importants (convertibilité du DA ainsi que des bureaux de change) gelés en dépit d’engagements internationaux en place depuis septembre 1997.
- Une dominance budgétaire insoutenable qui déclenche une série de déséquilibres macroéconomiques dont un fort désalignement du taux de change (taux de change officiel non crédible). La dominance budgétaire désigne une situation où la politique budgétaire prend le pas sur la politique monétaire, c’est-à-dire que les choix en matière de finances publiques (niveau de déficit, dette, dépenses) contraignent la banque centrale et limitent son autonomie. Le financement monétaire d’un déficit budgétaire chronique entretient alors une spirale inflation–dépréciation. Cette dynamique accroît l’écart entre taux officiel et parallèle, affaiblit la compétitivité et génère des risques pour la stabilité financière. Sans consolidation budgétaire et réformes structurelles, la soutenabilité macroéconomique reste gravement menacée.
- Des contraintes structurelles fortement enracinées qui dérèglent le marché officiel et renforcent la profondeur du marché parallèle : notamment une diversification économique en panne, une balance des paiements structurellement vulnérable, une ouverture économique très limitée et un secteur financier réprimé et découplé du système financier international.
Le pays continue d’aborder la régulation du marché des changes (et des autres marchés) principalement en termes de volumes plutôt qu’en termes de prix.
L’émergence et la persistance du marché parallèle
Qu’est ce qui explique l’existence d’un marché des changes parallèle ? Le marché informel est florissant du fait d’une combinaison de restrictions pérennes, d’une demande en hausse constante et d’une offre rigide.
- La multiplication des restrictions et la volatilité pétrolière : ont favorisé l’émergence du marché parallèle des changes en Algérie, apparu dans les années 1960-1970 puis renforcé par le contre-choc de 1986 et la crise des changes de 1993. Les réformes de 1995-1998 et la hausse des prix du pétrole (2000-2013) avaient temporairement réduit l’écart entre taux officiel et parallèle. Mais le contre-choc de 2014 et le retour des restrictions ont relancé le marché, avant un repli durant la pandémie (2020-2021). Depuis la réouverture de l’économie en 2021, sa dynamique s’est amplifiée sous l’effet de politiques incohérentes et d’une gouvernance déficiente. En août 2025, la prime de change atteint 74 %, révélant une segmentation profonde et une taille estimée à près de 10 milliards de dollars (3,8 % du PIB), selon différentes méthodes indirectes (prime de change, résidu de la balance des paiements, statistiques miroirs du commerce extérieur et transferts de fonds).
- La demande de devises : provient essentiellement de plusieurs sources. Elle émane d’abord des ménages exclus du marché officiel, qui cherchent à financer leurs voyages, soins ou études à l’étranger – opérations pourtant couvertes en principe par le marché officiel depuis l’acceptation par l’Algérie des obligations de l’Article VIII des statuts du FMI en septembre 1997. Elle provient également d’agents économiques engagés dans des transferts de capitaux, des paiements pour services invisibles ou encore certaines importations illégales. Plus récemment, elle s’est élargie aux résidents finançant l’importation de véhicules ou pratiquant la micro-importation. À cette demande transactionnelle s’ajoute une demande de précaution, motivée par la volonté de se protéger contre la dépréciation continue du dinar et une inflation persistante. La récente décision d’augmenter l’allocation touristique annuelle à 750 euros en 2025, censée réduire la dépendance aux circuits informels, n’est pas de nature à infléchir durablement la vigueur de la demande de devises dans un contexte d’inflation structurelle et d’érosion continue de la monnaie nationale.
- L’offre de devises : provient de sources diverses, notamment des transferts des émigrés, des pratiques de sur- ou sous-facturation dans le commerce extérieur, de la contrebande (« trabendo »), ainsi que des changes effectués par les touristes étrangers. Fonctionnant en dehors de tout contrôle officiel, ce marché est régi par les lois classiques de l’offre et de la demande. Historiquement indexé sur le franc français puis sur l’euro, le taux parallèle a constamment affiché une prime élevée de 73 %, l’une des plus importantes au monde, en raison de la forte pression de la demande en devises.
- Des dommages structurels liés au double marché des changes : citonsl’inflation, le recul de la compétitivité, la baisse du ratio recettes fiscales/PIB, un frein au développement du secteur privé et aux investissements directs étrangers, une forte thésaurisation des devises, la faiblesse de la croissance économique et l’aggravation du chômage. Par ailleurs, le marché parallèle favorise la corruption et recycle les produits de l’évasion fiscale et de la fuite des capitaux. A contrario, de nombreux agents économiques disposent d’un accès à des devises à un taux subventionné (financé par l’impôt).
Pourquoi un système de taux multiples n’est pas la solution
Face à un marché des changes déséquilibré qui fragilise durablement l’économie, la solution n’est certainement pas de créer un nouveau système de taux multiples.
Figé entre un taux officiel non crédible, appliqué aux biens essentiels et un taux parallèle tout aussi déconnecté de l’équilibre réel, un tel dispositif ne ferait que consacrer et renforcer les distorsions existantes, figer les écarts de change et retarder les véritables ajustements. Il perpétuerait en outre la défiance vis-à-vis du dinar et renforcerait la vulnérabilité de l’économie.
- Le problème de fond n’est pas technique mais macroéconomique et structurel. L’existence d’un marché parallèle traduit la surévaluation persistante du taux officiel, les pénuries chroniques de devises et la dépendance quasi exclusive aux hydrocarbures, qui assurent l’essentiel des recettes d’exportation. Les rigidités de production, de commerce et d’investissement maintiennent les exportations hors hydrocarbures à des niveaux marginaux, tandis que la dépendance massive vis-à-vis des importations entretient une demande structurellement élevée en devises. Dans ce contexte, multiplier les taux officiels ne corrige en rien les déséquilibres et ne fera que retarder l’ajustement nécessaire et accentuer la fragilité du pays face aux chocs externes.
- L’instauration de deux taux officiels mais différenciés entretient les incitations à l’arbitrage, les comportements de rente et la corruption. Un taux dit « préférentiel » pour les biens essentiels deviendrait rapidement une ressource rare, propice aux pratiques de surfacturation, de mauvaise classification et de revente spéculative. L’expérience algérienne a déjà démontré à quel point ces dérives minent la crédibilité des politiques économiques et dilapident des ressources publiques limitées.
- Un régime de taux multiples officiels sanctionné officiellement génèrera de profondes distorsions statistiques et macroéconomiques et placerait le pays en contradiction avec ses engagements internationaux sur le plan statistique. Les exportations d’hydrocarbures, valorisées à un taux officiel surévalué, gonflent artificiellement les recettes, tandis que les importations hors hydrocarbures, converties à un taux plus faible, sous-évaluent les coûts. Ces incohérences faussent les signaux de prix, découragent la diversification, stimulent les importations et accentuent la pression sur les réserves. Elles brouillent la mesure du PIB et du compte courant, alimentent les pratiques informelles et réduisent la comparabilité internationale des statistiques. Systémiquement, elles affaiblissent la transparence budgétaire, sapent la crédibilité des politiques publiques et accroissent l’incertitude pour les investisseurs.
- La mise en place d’un double taux de change comporterait de gros risques : complexité administrative propice à la corruption, forte dépréciation du dinar alimentant inflation et perte de pouvoir d’achat, incitation accrue à la spéculation et à la fuite des capitaux, ainsi qu’un affaiblissement de la crédibilité monétaire et de la stabilité économique et sociale du pays.
Vers une stratégie d’unification progressive
Les grandes lignes d’un plan d’unification progressive du double marché des changes articulé autour d’une stratégie globale de refondation du modèle économique et social.
Seule une réforme en profondeur, visant l’unification progressive du marché des changes, adossée à un cadre macroéconomique cohérent et à des réformes structurelles ambitieuses, peut restaurer la crédibilité du dinar, renforcer la résilience de l’économie et accompagner la transition vers un modèle de croissance diversifié et durable. La réussite opérationnelle d’un tel projet implique une volonté politique claire visant à mettre fin au système dual à l’horizon 2030, une dépréciation graduelle du dinar, une indépendance accrue de la Banque d’Algérie et une communication transparente afin de renforcer la confiance des acteurs économiques et de réduire la spéculation.
- La transition doit s’appuyer sur une stabilisation progressive du taux de change et sur une réduction de l’écart entre le marché officiel et le marché parallèle, dans un contexte de faible inflation. Le renforcement des réserves de change, la régulation des transactions en devises et le développement de plateformes technologiques contribueront à crédibiliser le processus.
- Parallèlement, la Banque centrale devra se doter d’outils modernes de gestion de la liquidité et de prévision et adopter un cadre de politique monétaire fondé sur le ciblage de l’inflation comme nouvel ancrage nominal. Une gestion prudente des taux d’intérêt sera nécessaire pour stabiliser les flux de capitaux et encourager l’investissement domestique.
- La discipline budgétaire constituera un autre pilier de la transition. En maintenant un faible déficit soutenable, l’État pourra réduire les pressions sur le marché des changes, préserver les marges pour la dépense sociale et faciliter l’évolution vers un taux plus flexible. Un compte courant équilibré, des réserves adéquates et l’absence de désalignement majeur du dinar renforceront la crédibilité et l’efficacité de la réforme.
- Enfin, cette stratégie doit s’inscrire dans un processus plus large de réformes structurelles et institutionnelles et de gestion des risques. La diversification économique, l’amélioration de la gouvernance et l’ouverture accrue au commerce et aux investissements étrangers sont des conditions essentielles pour consolider le passage à un régime de change unifié et flexible. La gestion des risques liés à la transition — inflation, pressions sur les réserves, fuite de capitaux — exigera des politiques ciblées, éventuellement des contrôles temporaires, ainsi que des dispositifs sociaux pour atténuer l’impact sur les ménages.




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