Unifier le marché des changes en Algérie : feuille de route

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illustration unification des changes

Feuille de route pour unifier progressivement les marchés de change en Algérie : un impératif macroéconomique, structurel et juridique pour sortir du cercle vicieux du double marché.

L’urgence de l’unification des changes

L’unification du marché des changes en Algérie n’est plus une option. Elle est à la fois un impératif macroéconomique, une obligation légale (article 145 de la loi monétaire et bancaire n° 23-09 du 21 juin 2023) et un levier stratégique pour sortir du cercle vicieux engendré par la coexistence d’un taux officiel administré et d’un taux parallèle. Un marché unique, transparent et crédible est le seul cadre capable de restaurer la confiance, de consolider la stabilité macroéconomique et de soutenir l’investissement, la croissance et l’emploi. Sa mise en place suppose une approche intégrée combinant :

  1. stabilisation macroéconomique : discipline budgétaire, maîtrise de l’inflation, taux de change équilibré
  2. réformes structurelles cohérentes :modernisation du système bancaire, rationalisation des entreprises publiques, diversification des exportations et des sources de devises
  3. stratégies sectorielles orientées vers les activités à haute valeur ajoutée
  4. réduction de l’économie informelle, qui pèse lourdement sur les équilibres. La transition vers un taux unique doit être maîtrisée et graduelle, afin d’anticiper les chocs initiaux sur l’inflation et la consommation, tout en construisant un marché profond, liquide et crédible, guidé par l’offre et la demande.

C’est à ce prix que l’Algérie pourra jeter les bases d’une croissance durable, diversifiée et inclusive.

Le rôle déterminant du taux de change

Le taux de change n’est pas une simple cotation technique sur le marché des devises : il reflète en profondeur le contexte macroéconomique et structurel d’un pays. Contrairement aux marchés financiers, souvent guidés par les anticipations et les perceptions, le marché des changes traduit directement les fondamentaux économiques : inflation, balance des paiements, compétitivité des secteurs produisant des biens échangeables et confiance des investisseurs externes. Il exprime à la fois la valeur d’une monnaie par rapport à une autre et le pouvoir d’achat qu’elle confère sur les biens et services étrangers. Ce lien est essentiel : une inflation élevée réduit la capacité d’importer, tandis que des déficits budgétaires persistants fragilisent la monnaie et accentuent les pressions sur les réserves de change. Dans ce cadre, la politique de change est déterminante. Un régime crédible et cohérent stabilise les anticipations, préserve la compétitivité externe et protège les équilibres macroéconomiques. À l’inverse, une gestion administrative ou incohérente du taux de change crée des distorsions, décourage l’investissement et alimente la fuite vers la devise.

L’unification du double marché des changes est un projet qui devra être étalé sur le moyen terme dans le cadre d’une stratégie globale de refondation du modèle économique et social actuel. Sa conception devra s’appuyer sur une analyse fine des conditions macroéconomiques et structurelles actuelles et à venir ainsi que les enseignements tirés d’expériences internationales récentes.

Le contexte défavorable actuel

Le contexte macroéconomique et structurel défavorable du pays a contribué à la fragmentation du marché des changes et l’a renforcé à travers le temps en l’absence de mesures en faveur de son unification. Le contexte actuel accentue l’urgence de cette réforme. Le pays fait face à des déséquilibres persistants (déficits budgétaires élevés, vulnérabilité de la balance des paiements, érosion des réserves de change, inflation soutenue et endettement public en hausse) aggravés par des rigidités structurelles telles que la dépendance aux hydrocarbures, un système bancaire peu développé, un secteur des EPE budgétivore et inefficient, des restrictions commerciales lourdes et un secteur financier coupé des marchés internationaux de l’épargne. Une telle combinaison de facteurs défavorables nourrit et assure la vitalité du marché parallèle et limite l’efficacité des politiques monétaires et de change et de tous les autres leviers macroéconomiques.

Enseignements des expériences internationales

Les expériences internationales offrent des enseignements contrastés.

En Inde (2016), la démonétisation soudaine a fragilisé la confiance sans réduire durablement l’informel, montrant qu’une telle mesure n’est efficace que si elle s’inscrit dans une stratégie plus large de bancarisation et de réformes macroéconomiques.

Au Nigeria (2015–2017), l’élargissement progressif du marché interbancaire et la réduction graduelle de l’écart entre taux officiel et parallèle ont permis de contenir le marché noir, illustrant l’efficacité d’une transition progressive et cohérente.

En Égypte (2016), le flottement intégral de la livre a provoqué une forte dépréciation et une poussée d’inflation à court terme, mais a restauré la crédibilité économique et attiré des devises, soulignant l’importance d’un cadre fiscal et monétaire crédible et d’une communication claire.

Enfin, en Argentine (2011–2016), l’assouplissement graduel suivi de l’unification du marché a réduit le marché parallèle malgré une inflation accrue et une perte de confiance initiale, confirmant qu’un simple alignement administratif est insuffisant sans stratégie graduelle et crédible.

Pour l’Algérie, ces expériences convergent vers plusieurs enseignements clés :

  1. La réforme doit être progressive et encadrée pour limiter les chocs
  2. Il est vital d’éviter les mesures isolées sans bancarisation ni cadre macroéconomique solide
  3. il faut renforcer la communication et la transparence pour ancrer la confiance
  4. il faut combiner des mesures sur le taux de change, les restrictions commerciales et de change, l’inclusion financière et les réformes structurelles.

L’objectif final est d’instaurer un taux unique, reflétant l’offre et la demande, dans un cadre institutionnel renforcé où la Banque d’Algérie joue pleinement son rôle. L’unification du marché des changes constituera ainsi un levier central de modernisation économique, de restauration de la confiance et de promotion d’une croissance durable, diversifiée et inclusive.

Il répond aussi à l’obligation juridique de disposer d’un taux unique (article 145 de la loi de 2023 modernisant le cadre monétaire et bancaire).

Plan d’unification progressive : les grands axes

La réussite de l’unification progressive du marché des changes repose sur un environnement macroéconomique stable, une politique monétaire crédible et une discipline budgétaire renforcée. La convergence des taux doit se faire graduellement, en laissant aux marchés le temps de s’adapter sans créer de déséquilibres brusques.

Cette transition exige également une transformation structurelle de l’économie, plus compétitive et régie par les forces du marché, le tout inscrit dans une stratégie cohérente à moyen terme qui combine stabilité, crédibilité et réformes durables.

Politique et communication

L’expression d’une volonté politique claire et forte de mettre un terme au double marché sur le moyen terme, ce qui implique des décisions difficiles, y compris la dévaluation du dinar de façon progressive et une banque centrale conduisant de façon indépendante la politique de change et la politique monétaire.

La mise en place d’une politique de communication transparente et pro active pour gérer un changement radical et expliquer aux acteurs économiques les changements et les avantages macroéconomiques d’un système unifié et l’importance d’une transition en douceur.

En même temps, une telle communication permettra de renforcer la confiance du public, réduire la spéculation et assurer une transition réussie. Pour sa part, la banque centrale devra communiquer à travers diverses plateformes avec un public aussi large que possible sur les changements de politique.

Capacité institutionnelle et outils monétaires

Renforcer une gestion efficace de la liquidité et créer des compétences en matière de modélisation et de prévision. Combinés à un système financier stable, ces outils sont de nature à favoriser la mise en œuvre et la transmission de la politique monétaire, soutenir le passage à un ancrage nominal alternatif et renforcer la crédibilité de l’objectif du maintien d’une faible inflation.

Mesures macroéconomiques à court et moyen terme

La stabilisation du dinar et la réduction de l’écart entre le taux officiel et le taux parallèle reposent sur une stratégie progressive combinant ajustement monétaire, renforcement des réserves et encadrement des transactions en devises pour limiter la spéculation.

Ces mesures doivent être soutenues par l’amélioration des chaînes d’approvisionnement et le développement d’outils technologiques assurant la transparence des opérations de change.

À court terme, l’objectif est de rapprocher progressivement les deux marchés par des ajustements calibrés du taux officiel, l’élargissement du marché interbancaire, l’assouplissement sélectif des restrictions et l’augmentation de l’offre légale de devises via les transferts des migrants, les exportations hors hydrocarbures et la mobilisation de l’épargne nationale.

Une ouverture encadrée de la vente de devises aux ménages à prix de marché permettrait d’absorber la demande excédentaire et de préparer les agents économiques aux mécanismes de marché.

Deux instruments restent déterminants : une dévaluation contrôlée du dinar pour réaligner le taux de change avec les fondamentaux et un ajustement ciblé des taux d’intérêt pour stabiliser les flux de capitaux et l’économie.

À moyen terme, la transition vers un taux de change unique et flexible exige un cadre de politique monétaire crédible et transparent, axé sur la stabilité des prix et le ciblage de l’inflation, ainsi qu’une gestion prudente des taux d’intérêt et une réactivité aux chocs économiques.

La discipline budgétaire est également cruciale : elle doit contenir la demande publique et les importations, réduire les pressions sur le marché des changes et créer des marges de manœuvre pour des dépenses sociales tout en facilitant la flexibilité du taux.

La solidité du compte courant, des réserves de change adéquates et l’absence de désalignement du taux de change favorisent une transition ordonnée et la promotion d’un marché de devises compétitif.

Enfin, des mesures structurelles et institutionnelles sont indispensables pour soutenir un taux de change unique et flexible.

Cela inclut la diversification économique pour réduire la dépendance aux hydrocarbures, le renforcement de la gouvernance et de la transparence, l’ouverture commerciale pour intégrer l’économie aux chaînes de valeur internationales et attirer les investissements étrangers, ainsi que l’intégration au système financier international pour mobiliser les ressources nécessaires.

Les régulateurs doivent être renforcés et disposer de mécanismes de suivi et d’évaluation afin d’ajuster les politiques en fonction des résultats observés.

Modernisation bancaire et marché interbancaire

La modernisation du système bancaire est essentielle pour unifier le marché des changes en Algérie. Elle renforce la transparence, fluidifie les transactions en devises, réduit le recours au marché parallèle et favorise l’inclusion financière. Un système bancaire performant permet de contrôler les flux de capitaux, d’approfondir le marché interbancaire et d’assurer que les prix reflètent les fondamentaux économiques.

Un marché interbancaire liquide stabilise le taux de change, limite les écarts et tensions spéculatives, et facilite l’introduction d’instruments de couverture pour protéger entreprises et investisseurs contre la volatilité. Il soutient aussi la diversification économique et l’exportation hors hydrocarbures, sources cruciales de devises pour l’économie nationale.

La Banque centrale joue un rôle central : régulation de la liquidité, interventions ciblées pour lisser les variations, cadre réglementaire transparent et développement d’infrastructures financières. Son action ancre les anticipations, renforce la confiance et garantit un taux de change crédible, stable et aligné sur les fondamentaux.

Gestion des risques de transition

L’unification du marché des changes exige une gestion rigoureuse des risques macroéconomiques et sociaux. Le principal défi réside dans la maîtrise de l’inflation, souvent alimentée par les ajustements de prix relatifs, ce qui requiert une politique monétaire crédible et cohérente.

Un second enjeu concerne la balance commerciale : un ajustement du taux de change peut, à court terme, affecter les exportations et creuser le déficit, appelant des mesures de soutien ciblées et une rationalisation des importations.

La préservation des réserves de change est également cruciale pour éviter une pression excessive sur les devises, tandis que la prévention des sorties de capitaux passe par un encadrement temporaire jusqu’à rétablissement de la confiance. Enfin, les effets sociaux liés aux fluctuations de prix doivent être atténués par des subventions ciblées et des programmes de protection adaptés.

En somme, la réussite de la transition repose sur une combinaison cohérente de discipline budgétaire, politique monétaire rigoureuse et dispositifs sociaux, afin de transformer un processus risqué en vecteur de stabilité et de crédibilité.

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