Devises : le contrôle ne suffit pas pour mettre de l’ordre au niveau du marché des changes

/

Poste de douane désert avec file rouge et rangée de valises en attente, illustration éditoriale du contrôle des devises aux frontières.

En bref :

Le dispositif : au delà de 1 000 euros, tout voyageur déclare devises, métaux précieux et titres au porteur, à l’entrée comme à la sortie. Seuil fixé par la loi de finances 2026, modalités précisées en juillet.
Dix fois plus bas que l’Union européenne, qui déclenche la déclaration à 10 000 euros. Le risque : noyer les douanes sous les petits montants et manquer les flux organisés.
Environ 10 milliards de dollars par an échangés sur le marché parallèle, près de 4 % du PIB, avec un écart de taux qui a approché 75 % à l’été 2025.
Deux objectifs à ne pas confondre : lutter contre le blanchiment n’est pas contrôler les changes. Toute transaction hors du circuit officiel n’est pas suspecte.
Trois façons d’échouer : l’engorgement des aéroports, un ciblage opaque impossible à auditer, ou un dispositif de façade qui collecte des données sans atteindre les flux réels.
La vraie réponse : rendre le marché légal plus simple, plus profond et économiquement préférable. Un marché parallèle ne se supprime pas, il se remplace.

L’Algérie a renforcé les obligations de déclaration imposées aux voyageurs transportant des devises et d’autres valeurs, et vient d’en préciser les modalités d’application.

La finalité de cette réforme est légitime : améliorer la traçabilité des flux, identifier les mouvements suspects et consolider la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme.

Mais une question fondamentale demeure : peut-on réellement réduire le marché parallèle en renforçant les contrôles aux frontières, sans offrir aux ménages, aux entreprises et à la diaspora un marché officiel accessible, suffisamment approvisionné et économiquement attractif ?

La réponse est non. La surveillance peut rendre certains mouvements plus visibles ; elle ne peut supprimer les causes qui poussent les agents économiques hors du circuit bancaire. Sans réforme plus large, l’Algérie risque de mieux contrôler les symptômes tout en laissant intact le mécanisme qui produit le déséquilibre.

1

Une réglementation actualisée plus exigeante

Le seuil de déclaration de 1 000 euros procède de l’article 129 de la loi de finances pour 2026, qui a modifié l’article 198 bis du code des douanes. Il est applicable depuis janvier 2026. Le texte publié en juillet n’en modifie pas le montant : il en précise les modalités d’application et élargit le champ des valeurs concernées.

L’arrêté du ministre des Finances du 12 mai 2026, publié au Journal officiel n° 51 du 19 juillet 2026, modifie et complète le dispositif adopté en juillet 2024. Il élargit le champ de la déclaration, précise ses modalités et renforce le suivi des informations recueillies par les services des douanes.

  • Au-delà des billets et des pièces, le dispositif couvre les moyens de paiement au porteur, certains effets de commerce et titres négociables ainsi que les métaux et pierres précieux. La déclaration doit être effectuée à l’entrée ou à la sortie du territoire, principalement par voie électronique avant l’arrivée au bureau des douanes. Les informations peuvent porter sur l’origine et la destination des fonds, leur propriétaire effectif ainsi que leur bénéficiaire ou destinataire final.
  • Les données recueillies doivent alimenter des bases nationales intégrant les fausses déclarations, les montants non déclarés et les manquements constatés. Elles peuvent être échangées avec les organismes compétents dans le cadre de la coopération nationale et internationale contre les flux financiers illicites.
  • Le seuil de déclaration, fixé à plus de 1 000 euros ou à son équivalent, n’interdit pas d’introduire un montant supérieur : il impose une obligation de transparence. Il ne doit pas être confondu avec les règles régissant l’exportation de devises. Déclarer une somme ne donne pas automatiquement le droit de la faire sortir du territoire.

Ce que la déclaration permet, et ce qu’elle ne permet pas. La déclaration établit l’existence et, le cas échéant, l’origine déclarée des fonds. Elle ne régularise pas automatiquement une acquisition effectuée en dehors du circuit autorisé, ne vaut pas autorisation d’exportation et ne préjuge pas de la conformité de l’opération à la réglementation des changes. Les textes d’application devraient donc distinguer clairement les règles applicables à l’entrée et à la sortie du territoire, aux résidents et aux non-résidents, ainsi qu’aux devises étrangères et aux dinars.

Cette distinction a une portée pratique immédiate pour les non-résidents. Un voyageur qui souhaite ressortir des devises non utilisées doit pouvoir justifier qu’elles proviennent d’un circuit de change officiel, en présentant le formulaire de déclaration souscrit à l’entrée et les pièces établissant l’origine des sommes.

C’est, sur le plan économique, la disposition la plus contraignante du dispositif : elle ne se contente pas de rendre les flux visibles, elle ferme aux visiteurs et aux membres de la diaspora l’accès au circuit parallèle. Elle illustre précisément la difficulté analysée ici. Tant que le marché officiel n’offre ni approvisionnement suffisant ni taux compétitif, une telle exigence déplace la contrainte sans traiter sa cause, et risque surtout de décourager l’entrée de devises.

Tableau représentant les avantages et inconvénients de la réglementation des flux financiers
2

Deux objectifs à ne pas confondre

Il convient de distinguer deux objectifs qui ne relèvent pas de la même logique. La lutte contre le blanchiment cherche à identifier l’origine, le propriétaire et la destination de fonds présentant un risque. Le contrôle des changes vise, pour sa part, à encadrer l’acquisition, la détention et le transfert des devises.

Confondre ces deux objectifs pourrait conduire à traiter comme suspecte une opération licite simplement parce qu’elle échappe au circuit officiel. Or, l’existence d’un marché parallèle massif ne signifie pas que toutes les transactions qui s’y déroulent relèvent du blanchiment. Elle traduit aussi l’incapacité du système officiel à satisfaire une demande économique légitime.

3

Un seuil bas et difficile à administrer

Le principe d’une déclaration douanière n’est pas contestable. De nombreux pays contrôlent le transport transfrontalier d’espèces et d’instruments négociables. Toute économie moderne doit pouvoir identifier les flux anormaux, rapprocher les sommes introduites, échangées et réexportées, et coopérer avec les institutions chargées de combattre le blanchiment.

La difficulté réside dans le calibrage. À titre de comparaison, l’Union européenne impose une déclaration à partir de 10 000 euros pour toute personne entrant sur son territoire ou en sortant. Cette comparaison n’implique pas que l’Algérie doive reproduire mécaniquement le seuil européen : les risques, l’usage des espèces et les capacités institutionnelles diffèrent.

Elle montre cependant qu’un seuil de 1 000 euros peut placer l’administration devant un volume de déclarations très important, notamment de la part de membres de la diaspora venus séjourner en Algérie ou soutenir leurs familles.

En multipliant les déclarations portant sur de faibles montants, les douanes pourraient consacrer du temps à des opérations ordinaires au détriment des mouvements importants, répétitifs ou réellement suspects. Un dispositif peut ainsi produire beaucoup d’informations sans nécessairement produire davantage de renseignements utiles.

Un contrôle généralisé n’est pas nécessairement un contrôle efficace. L’intelligence du ciblage doit primer sur l’extension indifférenciée des formalités.

Le principe directeur devrait être celui de la proportionnalité : plus le risque identifié est élevé, plus le contrôle doit être approfondi.

À l’inverse, les opérations courantes, cohérentes avec le profil du voyageur et correctement déclarées devraient être traitées rapidement.

Le Groupe d’action financière recommande précisément une allocation des moyens proportionnée aux risques identifiés.

4

Aux frontières : trois scénarios, trois formes d’échec possibles

La question décisive n’est pas seulement juridique : elle est opérationnelle. Que se passera-t-il, aux heures de pointe, dans les zones de départ si le seuil de 1 000 euros conduit les services des douanes à vérifier un très grand nombre de voyageurs ? Trois scénarios doivent être envisagés.

Premier scénario : le contrôle exhaustif. S’il faut interroger, documenter ou fouiller chaque voyageur susceptible de transporter des devises, les files d’attente peuvent rapidement s’allonger, les zones de départ se congestionner et les risques de vols manqués augmenter. Le contrôle douanier entrerait alors en concurrence avec l’enregistrement, la sûreté et la police aux frontières. Sans effectifs, guichets, espaces de contrôle secondaire et systèmes informatiques adaptés, un dispositif conçu pour sécuriser les flux pourrait créer du désordre dans les aéroports et détériorer l’expérience des voyageurs.

Deuxième scénario : le ciblage discrétionnaire. Pour éviter l’engorgement, les agents pourraient sélectionner certains voyageurs selon des critères insuffisamment explicites. Ce choix peut être nécessaire dans une approche fondée sur le risque, mais il devient contre-productif s’il repose sur des profils vagues, variables d’un poste à l’autre ou impossibles à auditer. Il nourrirait alors un sentiment d’inégalité de traitement, exposerait l’administration aux accusations de favoritisme ou de discrimination et rendrait le contrôle prévisible pour les réseaux organisés, qui adapteraient leurs itinéraires et leurs méthodes.

Troisième scénario : le dispositif de façade. La déclaration électronique existerait, les bases de données seraient alimentées, mais les informations seraient peu croisées, les contrôles secondaires rares et les suites administratives incertaines. L’administration collecterait beaucoup de données sans capacité suffisante d’analyse. Le système serait présent dans les textes et visible aux frontières, tout en restant inefficace contre les flux importants et organisés.

Le choix ne doit pas être entre le chaos du contrôle exhaustif, l’arbitraire du ciblage opaque et l’inefficacité d’un dispositif de façade.

Une mise en œuvre crédible suppose plusieurs conditions :

Une déclaration possible avant le voyage, des files verte et rouge clairement identifiées, un traitement rapide des déclarations ordinaires, une zone séparée pour les contrôles approfondis, des critères de risque documentés, des contrôles aléatoires de qualité et des délais de service publiés.

Les indicateurs devraient inclure non seulement le nombre de déclarations et de saisies, mais aussi le temps moyen de passage, les réclamations, les décisions annulées et les vols manqués imputables au contrôle.

5

Des garanties administratives et juridiques indispensables

L’application du dispositif exigera une plateforme numérique fiable, une interconnexion effective entre les douanes, les banques et la Banque d’Algérie, des procédures uniformes dans les ports, les aéroports et les postes terrestres, ainsi qu’une formation homogène des agents.

Les voyageurs doivent savoir à l’avance quels documents peuvent être demandés, dans quelles circonstances un contrôle approfondi est justifié, selon quelles règles les fonds peuvent être retenus ou saisis, dans quels délais ils doivent être restitués et selon quelle procédure un recours peut être exercé.

La faculté de demander toute information ou tout document jugé utile peut être nécessaire pour combattre les flux illicites.

Elle doit cependant être encadrée par des critères objectifs, transparents et opposables.

Il faut également préciser les conditions de conservation, d’accès, de partage et de protection des données personnelles collectées.

Faute de garanties suffisantes, une mesure conçue pour renforcer la sécurité juridique pourrait produire l’effet inverse : multiplication des interprétations, traitements différents selon les points d’entrée et accroissement du pouvoir discrétionnaire de l’administration.

Le dispositif soulève ainsi un problème de gouvernance. Qui définit les profils de risque ? Qui contrôle leur usage ? Qui peut consulter les données et pendant combien de temps ? Comment prévenir les demandes indues, les arrangements informels ou l’utilisation sélective du contrôle ? Comment coordonner les douanes, la Banque d’Algérie, les banques, la cellule de renseignement financier, la police aux frontières et la justice sans dilution des responsabilités ?

Sans chaîne de décision claire, journalisation des accès, supervision indépendante et recours effectif, l’extension du pouvoir de contrôle peut créer de nouvelles rentes administratives au lieu de réduire l’informalité.

Il importe également de distinguer l’absence de déclaration, la fausse déclaration, l’origine insuffisamment justifiée des fonds, l’infraction à la réglementation des changes et le soupçon de blanchiment.

Ces situations ne devraient pas entraîner automatiquement le même traitement. Les textes d’application devraient préciser l’autorité habilitée à décider une retenue, sa durée maximale, les conditions d’une saisie, la remise obligatoire d’un procès-verbal, les délais de notification, les voies de recours et les conditions de restitution des fonds.

6

Pourquoi le marché parallèle est-il devenu gigantesque ?

Le marché parallèle n’est ni un accident ni la simple conséquence d’un manque de surveillance aux frontières.

  • Il remplit une fonction économique que le marché officiel ne remplit pas. Il met en relation une demande durable de devises — voyages, études, soins, services numériques, épargne de précaution, petites importations et règlements professionnels — avec une offre provenant notamment de la diaspora, des visiteurs, de certaines activités commerciales et de circuits informels.
  • Sa taille résulte d’abord du rationnement. Lorsque les allocations officielles sont trop faibles, les procédures trop longues ou les motifs admis trop étroits, les besoins licites ne disparaissent pas : ils se déplacent. Elle résulte ensuite d’un prix officiel administré qui ne reflète pas complètement la rareté de la devise ni les anticipations des agents. L’écart de taux rémunère alors le risque, la disponibilité immédiate et la liberté d’usage offertes par le circuit parallèle.
  • À ces facteurs s’ajoutent l’importance des espèces et de l’économie informelle, la faible bancarisation, les restrictions commerciales, les anticipations d’inflation et de dépréciation, l’excès de liquidités en dinars, la faiblesse des instruments d’épargne et le manque de confiance dans la disponibilité future des avoirs en devises. Les pratiques de sous-facturation ou de surfacturation, les compensations à l’étranger et certaines activités de contrebande alimentent également le système.
  • Les ordres de grandeur illustrent le caractère macroéconomique du phénomène. À l’été 2025, l’écart observé entre le taux officiel et le taux parallèle de l’euro pouvait approcher 75 % selon les points de comparaison retenus. Les estimations de l’auteur situent les transactions annuelles du marché informel autour de 10 milliards de dollars, soit près de 4 % du PIB. Ces évaluations sont nécessairement approximatives, puisque le marché est non enregistré, mais elles excluent de le traiter comme un simple problème de bagages, de formulaires ou de contrôle entrée-sortie.

Les estimations de la taille du marché parallèle doivent être considérées comme des ordres de grandeur et non comme une mesure statistique précise. Leur méthode de calcul, l’année de référence, les composantes retenues et la marge d’incertitude devraient être indiquées, faute de données enregistrées et consolidées sur un marché, par définition, non observé.

Le marché parallèle est le symptôme visible d’un déséquilibre macroéconomique : offre officielle insuffisante, prix administré, rationnement, informalité et perte de confiance.

7

La contradiction centrale : contrôler un marché que l’on refuse d’organiser

La réglementation améliore potentiellement la connaissance des devises qui franchissent physiquement les frontières. Mais elle ne crée aucune offre supplémentaire dans les banques, ne facilite pas l’accès légal aux devises et ne modifie pas les conditions de formation du taux de change. Elle constitue donc un instrument de contrôle, non une politique de change.

Le problème essentiel tient à l’écart considérable entre le taux officiel et celui du marché parallèle. Tant que cet écart subsiste, un non-résident qui cède ses devises dans le circuit bancaire supporte une perte financière importante par rapport à une transaction informelle. Le dispositif lui demande ainsi d’adopter un comportement que le système officiel de prix rend économiquement défavorable.

Il convient toutefois de souligner que ni le taux officiel ni le taux parallèle ne constituent, dans les conditions actuelles, un véritable taux d’équilibre. Le premier est administré dans un marché rationné, où la demande ne peut pas s’exprimer librement. Le second se forme dans un marché segmenté, opaque et risqué ; il incorpore une prime liée à la rareté artificielle, à l’informalité, aux anticipations de dépréciation et à l’absence d’alternative officielle. Le taux d’équilibre ne correspond donc pas nécessairement à l’un ou à l’autre : il devra émerger progressivement d’un marché légal, suffisamment approvisionné, profond, transparent et concurrentiel.

Cette prime ne résulte pas uniquement des restrictions administratives. Elle reflète aussi l’excès de liquidités en dinars, l’importance de la monnaie fiduciaire en dehors des banques, les anticipations de dépréciation, certaines restrictions sur les importations, la demande de protection de l’épargne et la faiblesse des instruments financiers accessibles aux ménages. Le marché parallèle est ainsi le point de rencontre de plusieurs déséquilibres : monétaire, budgétaire, bancaire, commercial et institutionnel.

Un cercle vicieux s’installe alors. L’accès officiel reste insuffisant ; le taux officiel s’éloigne des conditions effectives de l’offre et de la demande ; ménages et entreprises se reportent sur le marché parallèle ; la prime augmente ; les autorités répondent par de nouvelles restrictions ; et les agents économiques développent d’autres mécanismes de contournement.

Plus le circuit officiel est rationné et peu attractif, plus le marché parallèle devient indispensable au fonctionnement quotidien de l’économie.

8

Le risque d’effets contraires

Un durcissement déclaratif insuffisamment accompagné peut décourager l’entrée de devises, favoriser la sous-déclaration, fragmenter les montants entre plusieurs voyageurs et stimuler les compensations informelles entre résidents et non-résidents.

Il peut aussi encourager les paiements effectués à l’étranger pour le compte de résidents ou la conservation d’avoirs hors du système financier algérien.

Le renforcement du contrôle des espèces peut également déplacer les opérations vers des mécanismes ne nécessitant aucun transport physique de devises : compensations entre résidents et membres de la diaspora, paiements directement effectués à l’étranger, sous-facturation ou surfacturation commerciale, cartes prépayées, portefeuilles numériques, cryptoactifs et réseaux informels de règlement.

Une politique centrée sur les bagages des voyageurs risque ainsi de mobiliser les moyens administratifs sur la forme la plus visible des flux, alors que les opérations les plus importantes peuvent emprunter des circuits dématérialisés ou commerciaux plus difficiles à détecter.

Le risque est donc moins la disparition des transactions que leur déplacement vers des circuits plus opaques et plus sophistiqués. L’enjeu est particulièrement sensible pour la diaspora, qui représente une source potentielle considérable de devises, d’épargne, d’investissement, de compétences et de réseaux économiques.

Une politique principalement perçue comme coercitive peut réduire sa confiance et l’inciter à conserver ses ressources à l’étranger.

La diaspora doit être considérée comme un partenaire économique à attirer, non comme une réserve de devises à surveiller.

9

Une réforme engagée en 1996–1997, mais jamais achevée

L’Algérie ne part pas d’une page blanche.

  • Le marché interbancaire des changes a été institué à la fin de 1995 et mis en activité en janvier 1996. En décembre 1996, la Banque d’Algérie a autorisé l’établissement de bureaux de change. Puis, le 15 septembre 1997, l’Algérie a accepté les obligations de l’article VIII, sections 2, 3 et 4, des statuts du Fonds monétaire international.
  • Cette acceptation consacrait la convertibilité du dinar algérien pour les transactions courantes : l’Algérie s’engageait notamment à ne pas maintenir, sans approbation du FMI, de restrictions sur les paiements et transferts afférents aux opérations courantes, ni de pratiques de taux de change multiples ou discriminatoires.
  • Elle ne signifiait ni ouverture intégrale du compte de capital, ni droit illimité à l’achat de devises pour tout usage. Mais elle impliquait que les paiements courants légitimes puissent progressivement s’effectuer par un canal officiel crédible.
  • Près de trois décennies plus tard, cette architecture reste incomplète. Les bureaux de change n’ont jamais acquis la profondeur, l’approvisionnement et la couverture nécessaires. L’accès des ménages et de nombreuses petites activités aux devises demeure rationné. Le marché officiel reste dominé par l’administration des quantités et du prix, tandis que le marché parallèle assure l’ajustement résiduel.

La prudence de la fin des années 1990 pouvait se comprendre : les réserves étaient faibles, la dette lourde et la stabilisation macroéconomique encore fragile. Elle est beaucoup plus difficile à justifier pour les années de manne pétrolière, lorsque l’Algérie a accumulé des réserves extérieures considérables et disposait d’une fenêtre exceptionnelle pour bâtir progressivement un marché des changes profond, réglementé et concurrentiel.

L’occasion n’a pas été saisie. L’abondance des ressources a permis de différer la réforme, sans supprimer les distorsions qui ont réapparu avec la baisse des recettes pétrolières.

Le problème n’est donc pas l’absence d’engagements ou de textes : c’est l’inachèvement durable de leur mise en œuvre.

Ce précédent invite à éviter une nouvelle réforme de papier. Une autorisation sans approvisionnement, une plateforme sans interconnexion ou un bureau de change sans marge économique viable ne modifient pas les comportements. La crédibilité suppose un calendrier public, des responsabilités assignées, des résultats mesurables et une continuité de l’action au-delà des variations du prix du pétrole.

La réforme devrait être placée sous la responsabilité d’une structure de pilotage clairement identifiée, disposant d’un calendrier, d’indicateurs publics et d’une obligation de rendre compte. La Banque d’Algérie devrait conduire l’approfondissement et l’unification progressive du marché des changes ; les Douanes conserveraient la responsabilité du contrôle transfrontalier ; le ministère des Finances assurerait la coordination générale et l’articulation avec les politiques budgétaire, fiscale et de lutte contre l’informalité.

10

Opposer au marché parallèle un marché légal crédible

La déclaration douanière doit être maintenue comme instrument de transparence et de lutte contre les flux illicites. Mais son efficacité dépendra de son intégration dans une stratégie beaucoup plus large.

Du double marché à un marché unifié et à un taux d'équilibre
Du double marché à un marché unifié et à un taux d’équilibre
  • Premièrement, les bureaux de change doivent devenir réellement opérationnels. Leur existence juridique ne suffit pas. Ils doivent disposer d’un approvisionnement régulier, d’une marge viable, de procédures simples, de moyens de paiement modernes, d’une couverture géographique adéquate et d’un taux suffisamment attractif pour concurrencer les transactions informelles.
  • Deuxièmement, il faut réduire progressivement la prime parallèle. Il ne s’agit ni d’une dévaluation brutale ni d’une libéralisation précipitée, mais d’un rapprochement ordonné des taux, soutenu par des politiques budgétaire, monétaire et structurelle cohérentes. Sans assainissement macroéconomique, toute réforme du change resterait fragile ; sans réforme du change, le contrôle administratif continuera de nourrir l’informalité qu’il prétend combattre.
  • Troisièmement, l’accès légal aux devises doit couvrir les besoins légitimes : voyages, études, soins médicaux, services numériques, dépenses professionnelles, petites importations et investissements autorisés. Lorsqu’une réglementation rationne excessivement les opérations courantes, elle crée elle-même la clientèle du marché parallèle.
  • Quatrièmement, l’Algérie doit offrir à sa diaspora des comptes pleinement utilisables, des garanties de disponibilité et de retrait, des instruments d’épargne et d’investissement crédibles, des transferts simples et un taux de conversion compétitif. La confiance ne se décrète pas : elle se construit par la stabilité des règles et la libre disponibilité des avoirs licitement déposés.
  • Enfin, les contrôles doivent se concentrer sur les opérations à risque élevé, et non sur une multitude de petits montants. La traçabilité doit devenir plus intelligente, mieux numérisée et mieux ciblée.
11

Une réforme graduelle, continue et évaluée

Cette réforme devrait être conduite par étapes, selon une séquence annoncée à l’avance.

  • Dans une première phase, il faut sécuriser la déclaration électronique, uniformiser les procédures douanières et rendre les bureaux de change réellement opérationnels. Cela suppose des licences transparentes, un approvisionnement officiel régulier, des obligations de déclaration et de lutte contre le blanchiment, une marge commerciale viable et la liberté de restituer les devises non utilisées. L’allocation de voyage et l’accès aux devises pour les besoins courants devraient être relevés et simplifiés de manière cohérente avec les réserves disponibles.
  • Dans une deuxième phase, la Banque d’Algérie pourrait approfondir le marché interbancaire au moyen d’une plateforme centralisée, d’adjudications transparentes, de teneurs de marché et d’une publication régulière des volumes et des cours. Le taux officiel évoluerait à l’intérieur d’un cadre plus flexible, permettant un rapprochement progressif avec les conditions de marché sans provoquer d’ajustement brutal.
  • Dans une troisième phase, l’objectif serait l’unification ordonnée du marché des changes pour les transactions courantes, accompagnée d’une meilleure bancarisation, d’instruments d’épargne attractifs, d’une discipline budgétaire et monétaire crédible et d’une supervision renforcée. Les contrôles quantitatifs seraient graduellement remplacés par des instruments fondés sur les prix, la transparence et le risque.

Le rapprochement des taux ne peut être isolé du reste de la politique économique. Il peut entraîner, pendant la transition, un renchérissement de certaines importations, des tensions inflationnistes, des effets sur les finances publiques et une réévaluation des bilans des banques et des entreprises.

Il doit donc être accompagné d’une discipline budgétaire et monétaire crédible, d’une gestion prudente de la liquidité, d’un suivi du système financier, d’une protection ciblée des ménages vulnérables et d’une communication publique claire. À défaut, une réforme techniquement justifiée pourrait nourrir les anticipations de dépréciation et la défiance qu’elle cherche précisément à réduire.

  • La réforme du change doit être progressive, mais elle doit aussi être continue. Tout retour au stop and go recréerait les anticipations et les comportements que la réforme cherche à corriger.
  • Le dispositif déclaratif devrait enfin faire l’objet d’une évaluation publique après douze ou dix-huit mois d’application. Celle-ci devrait mesurer le nombre de déclarations reçues, les montants concernés, les anomalies détectées, les saisies justifiées, les délais de traitement et les recours introduits.
  • Elle permettrait de déterminer si le seuil retenu améliore réellement la détection des flux illicites ou s’il génère principalement une charge administrative supplémentaire. Une réglementation économique doit être évaluée sur ses résultats, non uniquement sur l’intensité des contrôles qu’elle instaure.
12

Contrôler mieux, réformer davantage

La nouvelle réglementation peut améliorer la traçabilité des flux et renforcer la lutte contre le blanchiment, à condition que l’administration dispose des capacités techniques, humaines et institutionnelles nécessaires. Mais elle ne constitue pas, à elle seule, une stratégie de change.

  • Mal calibrée, elle peut déboucher sur trois résultats également insatisfaisants : un contrôle exhaustif qui engorge les aéroports, un ciblage opaque qui fragilise la gouvernance, ou un dispositif formel qui collecte des données sans atteindre les flux organisés.
  • La réussite se mesurera donc à la qualité du renseignement produit et à la fluidité du traitement des voyageurs ordinaires, non au seul nombre de contrôles.
  • Elle surveille les manifestations du déséquilibre sans corriger ses causes : insuffisance de l’offre officielle, accès restreint aux devises, faible attractivité des circuits bancaires et écart considérable entre les deux taux de change.

On ne résorbe pas durablement un marché parallèle par le seul contrôle. On le réduit en rendant le marché légal plus simple, plus profond, plus transparent et économiquement préférable.

Le contrôle doit accompagner la réforme, non s’y substituer. À défaut, l’Algérie continuera de surveiller les devises qui franchissent ses frontières tout en laissant échapper celles qui pourraient entrer volontairement et durablement dans son système bancaire.

Références principales

•  Loi de finances pour 2026, article 129, modifiant l’article 198 bis du code des douanes : obligation de déclaration de tout montant dépassant le seuil de 1 000 euros à l’entrée comme à la sortie du territoire national.

•  Journal officiel de la République algérienne démocratique et populaire, n° 51 du 19 juillet 2026, arrêté du ministre des Finances du 12 mai 2026, p. 17–20. https://www.joradp.dz/FTP/jo-francais/2026/F2026051.pdf

•  Algérie Presse Service, « Déclaration de la monnaie aux frontières : de nouvelles mesures publiées au Journal officiel », 23 juillet 2026. https://www.aps.dz/fr/economie/banque-et-finances/mrxm6ke0-de-nouvelles-mesures-publiees-au-journal-officiel

•  Commission européenne, « EU Cash Controls », seuil de déclaration de 10 000 euros à l’entrée ou à la sortie de l’Union européenne. https://taxation-customs.ec.europa.eu/customs/prohibitions-restrictions/eu-cash-controls_en

•  Groupe d’action financière, Recommandations du GAFI, approche fondée sur les risques et transport transfrontalier d’espèces. https://www.fatf-gafi.org/en/publications/Fatfrecommendations/Fatf-recommendations.html

•  Fonds monétaire international, « Algeria Accepts Article VIII Obligations », communiqué de presse n° 97/47, 16 septembre 1997. https://www.imf.org/en/news/articles/2015/09/14/01/49/pr9747

•  Fonds monétaire international, Algeria: Stabilization and Transition to the Market, chapitre sur les réformes monétaires et l’autorisation des bureaux de change en décembre 1996. https://www.elibrary.imf.org/display/book/9781557756916/ch05.xml

Vous avez apprécié cet article ?

Inscrivez vous à notre newsletter pour être averti(e) par e-mail dès la publication des nouvelles analyses

Newsletter Article
Partagez cet article:
Article précédent
  • Illustration détroit

    Choc pétrolier 2026 : pourquoi les prix n’ont pas explosé

    Abdelrahmi Bessaha/
    dim 23 août 2026
Article suivant
  • Illustration représentant une banque et des graphiques symbolisant l'inflation

    Choc pétrolier 2026 : comment le baril contamine tous les prix

    Abdelrahmi Bessaha/
    dim 30 août 2026
Autres articles dans cette catégorie
  • Le dollar dans un monde fragmenté : domination persistante, instabilité structurelle et implications pour l’Algérie

    Abdelrahmi Bessaha/
    dim 22 février 2026
  • Marché parallèle des changes : risque systémique pour l’Algérie

    Abdelrahmi Bessaha/
    dim 7 décembre 2025
  • Différents billets de banque

    Unification du change en Algérie : vers un dinar fort

    Abdelrahmi Bessaha/
    ven 22 août 2025

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *