En bref :
Cet article est la deuxième partie d’une étude approfondie sur le dinar et l’inflation en Algérie. La première partie, disponible ici, posait les fondements conceptuels : mécanismes de l’inflation, limites de la mesure officielle et insuffisances du raisonnement dominant. Cette partie examine ce que disent réellement les données empiriques et propose une stratégie alternative.
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Partie 6. Les déterminants de l’inflation : au-delà du taux de change
Les développements précédents ont montré que le taux de change peut influencer l’évolution des prix à travers le mécanisme du pass-through et le renchérissement des importations. Cette relation est réelle et largement documentée par la littérature économique.
Toutefois, reconnaître l’existence de ce mécanisme ne revient pas à conclure que le taux de change constitue nécessairement la principale source de l’inflation. Dans la plupart des économies, les tensions inflationnistes résultent de l’interaction de multiples facteurs monétaires, budgétaires, réels, structurels et institutionnels.
La question pertinente n’est donc pas de savoir si le taux de change influence l’inflation, mais de déterminer l’importance relative de ce facteur par rapport aux autres mécanismes susceptibles de générer une hausse durable des prix.
L’objectif de cette partie est précisément de présenter les principaux déterminants théoriques de l’inflation identifiés par la littérature économique. Les déséquilibres budgétaires, la création monétaire, les contraintes de l’offre, les dysfonctionnements des circuits de distribution, les anticipations des agents économiques ainsi que les spécificités institutionnelles peuvent, selon les circonstances, jouer un rôle aussi important, voire plus important, que le taux de change dans la formation des prix.
Cette analyse permettra de disposer d’un cadre d’interprétation plus complet avant d’examiner, dans les parties suivantes, les facteurs qui ont effectivement contribué à l’évolution récente de l’inflation en Algérie.
1. Un cadre analytique pour comprendre les déterminants de l’inflation
La théorie économique moderne considère l’inflation comme un phénomène multidimensionnel résultant de l’interaction de plusieurs facteurs. Les tensions inflationnistes peuvent provenir simultanément de déséquilibres monétaires, budgétaires, réels, externes ou institutionnels.
Dans sa forme la plus générale, l’inflation peut être représentée comme le résultat de l’interaction entre plusieurs catégories de variables :
où :
- πt : taux d’inflation ;
- ΔEt : variation du taux de change ;
- Mt : croissance de la masse monétaire ;
- Deft : déficit budgétaire ;
- OGt : écart de production (output gap) ;
- IPt : évolution des prix internationaux ;
- Expt : anticipations d’inflation ;
- Strt : facteurs structurels (rigidités de l’offre, circuits de distribution, économie informelle, contraintes logistiques, etc.).
Cette formulation ne constitue pas un modèle économétrique à proprement parler mais un cadre analytique simplifié permettant d’illustrer les principaux déterminants potentiels de l’inflation.
Elle met également en évidence une réalité fondamentale : le taux de change n’est qu’un déterminant parmi plusieurs autres. Même lorsqu’il joue un rôle important, son influence s’exerce généralement en interaction avec d’autres facteurs économiques.
L’inflation apparaît ainsi comme un phénomène systémique résultant de la combinaison de plusieurs déséquilibres simultanés plutôt que de l’action d’une seule variable isolée.
2. Les déséquilibres budgétaires comme source de pressions inflationnistes
La politique budgétaire constitue l’un des principaux déterminants de l’inflation dans de nombreuses économies. Lorsque les dépenses publiques augmentent durablement plus rapidement que les ressources disponibles, elles génèrent une augmentation de la demande globale qui peut exercer des pressions sur les capacités de production nationales.
Dans une économie où l’offre domestique est insuffisamment flexible, cette demande supplémentaire se traduit progressivement par une hausse des prix.
L’expérience internationale montre que les déficits budgétaires persistants constituent souvent un facteur important des tensions inflationnistes, particulièrement lorsqu’ils sont financés indirectement par le système monétaire ou lorsqu’ils alimentent une croissance excessive de la liquidité. Les déséquilibres budgétaires ne provoquent pas nécessairement une inflation immédiate, mais ils créent les conditions favorables à son apparition lorsque l’offre ne suit pas le rythme de progression de la demande.
Cette relation est particulièrement importante dans les économies où les déficits publics sont récurrents et où les capacités productives peinent à répondre à l’augmentation de la demande.
3. La création monétaire et la dynamique des prix
La monnaie occupe une place centrale dans l’analyse économique de l’inflation. À long terme, une croissance durable de la masse monétaire supérieure à celle de la production réelle tend à générer des tensions inflationnistes. Lorsque le volume de monnaie disponible dans l’économie augmente plus rapidement que la quantité de biens et de services produits, le pouvoir d’achat distribué progresse plus vite que l’offre disponible.
L’ajustement finit alors par s’opérer à travers une hausse généralisée des prix. La relation entre monnaie et inflation n’est pas mécanique à court terme, mais l’expérience historique montre qu’il est difficile de maintenir durablement la stabilité des prix en présence d’une expansion monétaire excessive.
Cette observation demeure particulièrement pertinente dans les économies où les marchés financiers sont peu développés et où la circulation de liquidités joue un rôle important dans les transactions économiques.
4. Les contraintes de l’offre et les dysfonctionnements des circuits de distribution
L’inflation peut également résulter de contraintes affectant directement l’offre de biens et de services. Une économie confrontée à des capacités de production insuffisantes, à des difficultés d’investissement, à des obstacles réglementaires ou à des contraintes logistiques peut connaître des tensions inflationnistes même en l’absence d’une forte expansion monétaire.
Lorsque la demande progresse plus rapidement que la capacité de production, les prix deviennent progressivement le principal mécanisme d’ajustement.
Ces phénomènes sont particulièrement visibles dans les secteurs agricoles, agroalimentaires et dans certaines activités industrielles où les capacités de production ne peuvent être augmentées rapidement. Dans ces situations, l’inflation reflète davantage des insuffisances structurelles de l’offre que des facteurs monétaires ou de change.
Toutefois, la formation des prix ne dépend pas uniquement de la production. Elle est également influencée par l’efficacité des circuits de distribution qui assurent l’acheminement des biens du producteur au consommateur final.
Des infrastructures logistiques insuffisantes, des coûts de transport élevés, des capacités de stockage limitées, une multiplicité d’intermédiaires ou encore certains comportements spéculatifs peuvent amplifier les hausses de prix indépendamment des coûts de production.
Les inefficiences des circuits commerciaux peuvent ainsi contribuer à accroître les tensions inflationnistes même lorsque les conditions de production demeurent relativement stables.
Dans certaines circonstances, les dysfonctionnements des chaînes d’approvisionnement et de distribution peuvent exercer une influence sur les prix supérieure à celle de certaines variations du taux de change.
Cette dimension est particulièrement importante dans les économies où les infrastructures logistiques demeurent insuffisamment développées et où les circuits commerciaux restent fortement fragmentés.
L’inflation peut ainsi résulter non seulement de contraintes affectant la production elle-même, mais également des difficultés rencontrées tout au long du processus de distribution. L’analyse des tensions inflationnistes doit donc prendre en compte l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement, depuis la production jusqu’au consommateur final.
5. Les anticipations d’inflation : le facteur souvent négligé
Les anticipations jouent un rôle fondamental dans la dynamique inflationniste. Les entreprises fixent leurs prix en fonction non seulement de leurs coûts actuels mais également de leurs anticipations concernant l’évolution future des prix.
Les salariés négocient leurs rémunérations en tenant compte de l’inflation attendue. Les ménages adaptent leurs comportements de consommation et d’épargne en fonction de leurs anticipations. Lorsque les agents économiques s’attendent à une hausse durable des prix, leurs comportements peuvent contribuer eux-mêmes à alimenter cette hausse.
À l’inverse, des anticipations bien ancrées permettent souvent d’amortir les effets des chocs externes. L’expérience récente de plusieurs pays d’Amérique latine montre que la crédibilité des politiques économiques et l’ancrage des anticipations peuvent réduire considérablement l’impact inflationniste des chocs pétroliers ou des fluctuations des prix internationaux.
6. L’économie informelle et les mécanismes parallèles de formation des prix
Dans certaines économies, les mécanismes de formation des prix ne se limitent pas aux marchés formels. L’importance de l’économie informelle, la circulation de liquidités hors du système bancaire et l’existence de marchés parallèles peuvent modifier significativement les canaux traditionnels de transmission de l’inflation.
Ces phénomènes influencent les comportements des agents économiques, compliquent l’action des politiques publiques et peuvent réduire l’efficacité de certains instruments de stabilisation.
Lorsque les décisions économiques sont fondées sur des prix ou des taux de change différents de ceux observés sur les marchés officiels, les mécanismes inflationnistes deviennent plus complexes et plus difficiles à maîtriser.
7. Conclusion
L’analyse théorique des déterminants de l’inflation montre clairement que la hausse des prix ne peut être réduite à un seul facteur ni à un seul mécanisme de transmission.
Les déséquilibres budgétaires, l’expansion monétaire, les contraintes de l’offre, les dysfonctionnements des circuits de distribution, les anticipations des agents économiques, les facteurs structurels ainsi que les évolutions du taux de change peuvent tous contribuer, à des degrés divers, à la dynamique inflationniste.
Le taux de change constitue donc un déterminant important de l’inflation, mais il n’en constitue pas nécessairement le facteur dominant. Son influence dépend largement du contexte macroéconomique dans lequel il s’inscrit ainsi que de l’interaction qu’il entretient avec les autres variables économiques. Cette observation est particulièrement importante dans le cas de l’Algérie.
Dans une économie caractérisée par une forte dépendance aux importations, mais également par des déficits budgétaires persistants, une circulation monétaire importante, des rigidités de l’offre, un secteur informel de grande ampleur et l’existence d’un marché parallèle des changes, attribuer l’essentiel des tensions inflationnistes au seul taux de change risquerait de simplifier excessivement une réalité beaucoup plus complexe.
La véritable question n’est donc pas de savoir si le taux de change influence l’inflation, mais de déterminer quelle est son importance relative par rapport aux autres déterminants de la hausse des prix.
La réponse à cette question ne peut être apportée par la seule théorie économique. Elle exige une analyse rigoureuse des faits, des données et des mécanismes effectivement observés.
Il convient donc désormais d’examiner l’évolution récente de l’inflation en Algérie afin d’identifier les facteurs qui ont réellement contribué à sa dynamique et d’évaluer la place effective du taux de change parmi eux.
Partie 7. Les faits stylisés de l’inflation en Algérie : que disent réellement les données ?
Les développements précédents ont montré que l’inflation peut résulter de multiples facteurs : variations du taux de change, création monétaire, déficits budgétaires, contraintes de l’offre, anticipations des agents économiques ou encore dysfonctionnements des circuits de distribution.
La théorie économique identifie ainsi plusieurs mécanismes susceptibles d’alimenter la hausse des prix. Toutefois, la théorie ne permet pas à elle seule de déterminer lesquels de ces facteurs jouent effectivement un rôle dominant dans un contexte donné.
Seule l’observation des données permet d’identifier les sources réelles des tensions inflationnistes et d’évaluer l’importance relative des différents mécanismes à l’œuvre. L’objectif de cette partie est précisément d’identifier les principales caractéristiques de l’inflation algérienne à partir des données disponibles.
L’analyse des faits stylisés permettra non seulement de mieux comprendre la nature des tensions inflationnistes observées au cours des dernières années, mais également d’évaluer dans quelle mesure celles-ci sont compatibles avec l’hypothèse selon laquelle le taux de change constituerait le principal déterminant de l’inflation.
Avant d’aborder les estimations économétriques, il est en effet indispensable d’examiner ce que révèlent les données elles-mêmes sur la dynamique des prix en Algérie.
1. Une inflation marquée par plusieurs phases distinctes
Tableau 1. Évolution de l’inflation en Algérie (2015-2026)
| Année | Inflation moyenne annuelle (%) | Phase |
| 2015 | 4,8 | Après le contre-choc pétrolier |
| 2016 | 6,4 | Après le contre-choc pétrolier |
| 2017 | 5,6 | Après le contre-choc pétrolier |
| 2018 | 4,3 | Après le contre-choc pétrolier |
| 2019 | 2,0 | Après le contre-choc pétrolier |
| 2020 | 2,4 | Covid-19 |
| 2021 | 7,2 | Chocs mondiaux post-Covid |
| 2022 | 9,3 | Guerre en Ukraine et tensions mondiales |
| 2023 | 9,3 | Guerre en Ukraine et tensions mondiales |
| 2024 | 5,8 | Désinflation progressive |
| 2025* | 5,2 | Désinflation progressive |
| 2026** | 4,5 | Désinflation progressive |
* = Estimation.
** = Prévision.
Source : ONS, Banque d’Algérie, FMI et calculs de l’auteur.
Tableau 2. Les trois phases de l’inflation en Algérie (2015-2026)
| Période | Inflation moyenne (%) | Contexte dominant | Enseignement principal |
| 2015-2020 | 4,3 | Contre-choc pétrolier et ajustements macroéconomiques | Inflation relativement modérée malgré la dépréciation graduelle du dinar |
| 2021-2023 | 8,6 | Covid-19, ruptures d’approvisionnement, guerre en Ukraine | Forte accélération sous l’effet des chocs mondiaux |
| 2024-2026 | 5,2 | Normalisation progressive des marchés internationaux | Reflux de l’inflation malgré la persistance de certains déséquilibres internes |
L’évolution de l’inflation au cours de la dernière décennie fait apparaître plusieurs phases distinctes qui reflètent l’interaction de chocs externes et de facteurs domestiques.
- La première phase couvre les années qui suivent le contre-choc pétrolier de 2014. Malgré la détérioration progressive de certains équilibres macroéconomiques et la baisse des recettes d’exportation, l’inflation demeure globalement modérée. Les tensions sur les prix restent relativement contenues et les variations de l’indice général des prix ne traduisent pas encore l’existence d’un processus inflationniste généralisé.
- La deuxième phase débute avec la pandémie de Covid-19. Les perturbations des chaînes d’approvisionnement mondiales, les difficultés logistiques, la hausse des coûts du transport international et les tensions sur les marchés des matières premières provoquent une accélération de l’inflation dans de nombreuses économies. La guerre en Ukraine contribue ensuite à accentuer ces tensions à travers la flambée des prix de l’énergie, des céréales et de plusieurs produits agricoles stratégiques.
- Enfin, une troisième phase apparaît à partir de 2024 avec un ralentissement progressif du rythme d’augmentation des prix. Cette évolution s’inscrit dans un contexte de normalisation partielle des marchés internationaux et d’atténuation de certains chocs externes qui avaient alimenté l’accélération inflationniste des années précédentes.
Cette première lecture fait apparaître plusieurs enseignements importants.
Premièrement, l’accélération de l’inflation observée entre 2021 et 2023 coïncide avec une période de chocs mondiaux ayant affecté la quasi-totalité des économies, qu’elles soient développées ou émergentes.
Deuxièmement, l’inflation est demeurée relativement modérée durant plusieurs années malgré la dépréciation graduelle du dinar observée après le contre-choc pétrolier de 2014.
Ces observations suggèrent que le taux de change, bien qu’important, ne peut à lui seul expliquer l’ensemble de la dynamique inflationniste algérienne. Elles ne permettent toutefois pas encore d’identifier les secteurs ayant le plus contribué à la hausse des prix ni de distinguer précisément la part respective des facteurs externes et des facteurs domestiques. Une analyse plus détaillée de la structure de l’inflation est donc nécessaire.
2. Une forte appréciation du dinar réel n’a pas empêché la poussée inflationniste
L’un des arguments les plus fréquemment avancés pour justifier le maintien d’un dinar relativement fort repose sur l’idée qu’une appréciation du taux de change réel permettrait de contenir durablement l’inflation.
Selon cette approche, un dinar plus fort réduit le coût des biens importés, limite la transmission de l’inflation internationale à l’économie nationale et contribue ainsi à préserver le pouvoir d’achat des ménages.
Cette logique économique n’est pas dénuée de fondement. La littérature économique reconnaît en effet l’existence d’un mécanisme de transmission du taux de change aux prix domestiques, communément appelé exchange rate pass-through.
Plus une économie dépend des importations de biens de consommation, de matières premières ou d’intrants industriels, plus ce mécanisme tend à être important.
L’évolution récente du taux de change effectif réel (REER) de l’Algérie permet toutefois d’apporter un éclairage plus nuancé sur la portée réelle de cet instrument.
Tableau 3. Évolution du taux de change effectif réel (TCER)
| Année | TCER |
| 2017 | 97,8 |
| 2018 | 93,5 |
| 2019 | 95,4 |
| 2020 | 91,2 |
| 2021 | 86,8 |
| 2022 | 92,3 |
| 2023 | 102,3 |
| 2024 | 106,1 |
| 2025 | 104,7 |
Source: FMI, Effective Exchange Rate Statistics.
Ces données mettent en évidence deux périodes distinctes.
- Entre 2017 et 2021, le taux de change effectif réel s’est progressivement déprécié, passant de 97,8 à 86,8, soit une baisse d’environ 11 %.
- À partir de 2022, le mouvement s’inverse nettement. Le REER progresse rapidement pour atteindre 106,1 en 2024 avant de se stabiliser à 104,7 en 2025. Au total, le dinar s’est apprécié en termes réels d’environ 21 % entre 2021 et 2025. Cette appréciation est loin d’être négligeable. Elle correspond à une amélioration substantielle de la valeur réelle du dinar par rapport aux monnaies de ses principaux partenaires commerciaux et traduit clairement la volonté des autorités monétaires d’utiliser le taux de change comme un instrument de stabilisation des prix.
Toutefois, l’examen parallèle de l’évolution de l’inflation conduit à des conclusions plus nuancées.
- Durant cette même période, l’inflation a atteint 7,2 % en 2021 puis 9,3 % en 2022 et 2023 avant de ralentir à 4,1 % en 2024 et à environ 1,4 % en 2025. Dans le même temps, les prix alimentaires ont progressé de plus de 13 % par an en 2022 et 2023, tandis que les produits agricoles frais ont enregistré des hausses supérieures à 20 % en 2023.
- Autrement dit, l’appréciation réelle du dinar n’a pas empêché la poussée inflationniste observée entre 2021 et 2023.
Plus révélateur encore, les principales tensions inflationnistes ont continué à provenir des produits agricoles frais — fruits, légumes, pommes de terre, œufs et viandes blanches — dont les prix ont enregistré des variations parfois supérieures à 30 % ou 40 % d’une année à l’autre.
Ces produits sont principalement d’origine domestique et leur évolution dépend davantage des conditions de production, des rendements agricoles, des capacités de stockage, des circuits de distribution et des comportements spéculatifs que du taux de change.
Les données de l’ONS montrent ainsi que les catégories les plus volatiles ne sont pas celles qui incorporent le plus d’importations. Au contraire, les produits alimentaires industriels, pourtant plus exposés aux intrants importés et donc au taux de change, ont généralement enregistré des variations beaucoup plus modérées.
Cette observation est essentielle. Elle ne signifie pas que le taux de change n’influence pas l’inflation. Les résultats du modèle économétrique confirment au contraire l’existence d’un effet statistiquement significatif du taux de change sur les prix domestiques. Toutefois, cet effet apparaît nettement moins important que celui associé aux déséquilibres budgétaires, à l’expansion monétaire et aux contraintes de l’offre.
Le cas algérien semble ainsi illustrer les limites d’une stratégie reposant principalement sur le taux de change pour lutter contre l’inflation. Un dinar plus fort peut effectivement atténuer une partie de l’inflation importée, mais il ne peut corriger ni les rigidités structurelles de l’économie, ni les dysfonctionnements des marchés agricoles, ni les tensions générées par les déficits budgétaires et la création monétaire.
Le paradoxe est donc le suivant : malgré une appréciation réelle de plus de 20 % entre 2021 et 2025, les tensions inflationnistes n’ont disparu qu’à partir du moment où les prix alimentaires se sont normalisés et où les pressions exercées par les produits agricoles frais se sont atténuées.
La désinflation observée en 2024 et 2025 semble ainsi davantage liée à l’amélioration des conditions d’offre et à la correction des flambées exceptionnelles des années précédentes qu’à la seule appréciation du taux de change réel.
Cette évolution constitue un indice empirique important. Elle suggère que les racines profondes de l’inflation algérienne doivent être recherchées au-delà du seul marché des changes, notamment dans les déséquilibres budgétaires et monétaires, les rigidités structurelles de l’offre, les inefficiences des circuits de commercialisation et le poids exceptionnellement élevé des produits alimentaires dans le panier de consommation des ménages.
C’est précisément ce que les analyses statistiques et économétriques développées dans les sections suivantes s’attachent à démontrer.
3. Une inflation fortement concentrée sur certains groupes de produits
L’analyse de la structure de l’indice des prix à la consommation (IPC) constitue une étape essentielle pour comprendre les mécanismes inflationnistes à l’œuvre en Algérie. En effet, toutes les catégories de biens et de services ne contribuent pas de manière égale à l’évolution de l’inflation globale.
L’impact d’une hausse de prix dépend non seulement de son ampleur, mais également du poids du produit concerné dans le panier de consommation retenu pour le calcul de l’indice. Cette distinction est fondamentale.
Une augmentation de 10 % du prix d’un produit faiblement consommé aura un effet limité sur l’inflation globale, alors qu’une hausse identique affectant un produit fortement représenté dans le budget des ménages exercera un impact beaucoup plus important.
Or, la structure de l’IPC algérien se caractérise par une forte concentration des dépenses sur quelques catégories essentielles, au premier rang desquelles figure l’alimentation.
Tableau 4. Structure de l’indice des prix à la consommation (base 2001)
| Groupe | Pondération (‰) | Part dans l’IPC (%) |
| Alimentation et boissons non alcoolisées | 430,9 | 43,1 |
| Logement, eau, gaz et électricité | 92,9 | 9,3 |
| Transports et communications | 95,0 | 9,5 |
| Santé et hygiène corporelle | 62,0 | 6,2 |
| Habillement et chaussures | 77,0 | 7,7 |
| Éducation, culture et loisirs | 95,8 | 9,6 |
| Divers | 146,4 | 14,6 |
Source : ONS.
Le premier enseignement qui ressort de ce tableau est le poids exceptionnellement élevé de l’alimentation dans le panier de consommation. Avec plus de 43 % de l’indice global, les dépenses alimentaires représentent à elles seules près de la moitié du budget pris en compte dans le calcul de l’inflation.
Cette proportion est particulièrement élevée au regard des standards internationaux. Dans la plupart des économies avancées, la part de l’alimentation dans l’indice des prix à la consommation se situe généralement entre 10 % et 20 %. Elle est d’environ 13 % aux États-Unis, 16 % dans la zone euro et souvent inférieure à 20 % dans les pays à revenu élevé. Avec plus de 43 %, la pondération de l’alimentation dans l’IPC algérien est donc plus de deux fois supérieure à celle observée dans la plupart des économies développées.
Cette caractéristique reflète naturellement le niveau de revenu moyen des ménages. Plus le revenu est faible, plus la part consacrée aux dépenses alimentaires tend à être importante. Elle a cependant une conséquence majeure : l’inflation algérienne est mécaniquement très sensible aux fluctuations des prix alimentaires. Autrement dit, toute variation significative des prix alimentaires exerce un effet immédiat et disproportionné sur l’évolution de l’indice général des prix.
Cette réalité apparaît clairement lorsqu’on examine les épisodes inflationnistes récents. Entre 2021 et 2023, l’inflation alimentaire a atteint respectivement 10,1 %, 13,4 % et 13,3 %, soit des niveaux nettement supérieurs à la moyenne observée durant la décennie précédente. Dans le même temps, l’inflation globale a atteint 7,2 %, 9,3 % et 9,3 %. La proximité de ces trajectoires illustre l’influence déterminante de l’alimentation dans la formation de l’inflation.
L’analyse devient encore plus instructive lorsqu’on examine la composition interne du groupe alimentaire. Les principales tensions inflationnistes proviennent non pas des produits alimentaires transformés ou fortement importés, mais essentiellement des produits agricoles frais : fruits, légumes, pommes de terre, œufs et viandes blanches. Ce sont ces catégories qui ont enregistré les fluctuations les plus importantes au cours des dernières années et qui expliquent une large part des variations de l’inflation globale.
Cette observation est particulièrement importante pour l’analyse des déterminants de l’inflation. Si les principaux foyers inflationnistes se situent dans des secteurs dont les prix dépendent principalement des conditions de production nationales, des rendements agricoles, des capacités de stockage, des coûts de distribution ou des comportements spéculatifs, alors une explication reposant exclusivement sur le taux de change ou sur l’inflation importée devient nécessairement incomplète.
L’examen de la structure de l’indice des prix conduit ainsi à une première conclusion importante : avant même d’analyser le rôle du taux de change, des déficits budgétaires ou de la création monétaire, il est indispensable d’identifier les catégories de produits qui contribuent effectivement le plus à l’inflation. Les données montrent clairement que l’alimentation constitue le principal moteur de la dynamique des prix en Algérie et que la compréhension du phénomène inflationniste passe nécessairement par une analyse approfondie de ses composantes alimentaires.
Cette constatation constitue le point de départ de l’analyse développée dans les sections suivantes, consacrées à l’évolution des prix alimentaires, aux produits agricoles frais et à leur contribution déterminante aux épisodes inflationnistes observés entre 2015 et 2026.
4. L’alimentation : principal moteur de l’inflation en Algérie
L’importance de l’alimentation dans la structure de l’indice des prix à la consommation suggère naturellement que son évolution exerce une influence déterminante sur l’inflation globale. Avec une pondération de plus de 43 % dans l’IPC, les produits alimentaires occupent une place sans équivalent dans le panier de consommation des ménages algériens. Toute variation significative de leurs prix est donc susceptible d’avoir un impact direct et important sur l’évolution de l’inflation générale.
Cette caractéristique distingue l’Algérie de nombreuses économies avancées où la part de l’alimentation dans l’indice des prix est généralement comprise entre 10 % et 20 %. Dans le cas algérien, la forte pondération des dépenses alimentaires rend mécaniquement l’inflation globale beaucoup plus sensible aux fluctuations des prix des produits alimentaires.
L’examen des données récentes confirme clairement cette relation.
Tableau 5. Inflation générale et inflation alimentaire en Algérie
| Année | Inflation générale (%) | Inflation alimentaire (%) |
| 2020 | 2,4 | 0,2 |
| 2021 | 7,2 | 10,1 |
| 2022 | 9,3 | 13,4 |
| 2023 | 9,3 | 13,3 |
| 2024 | 4,1 | 3,3 |
Source : Office National des Statistiques (ONS).
Les données montrent que l’accélération de l’inflation observée entre 2021 et 2023 s’est accompagnée d’une hausse encore plus rapide des prix alimentaires. Alors que l’inflation globale atteignait respectivement 7,2 %, 9,3 % et 9,3 %, l’inflation alimentaire progressait à des rythmes nettement supérieurs, dépassant 13 % en 2022 et 2023.
La phase de désinflation observée à partir de 2024 suit la même logique. Le ralentissement de l’inflation générale s’accompagne d’une décélération marquée de l’inflation alimentaire, dont le taux recule à 3,3 %. Cette évolution parallèle suggère que les prix alimentaires ont joué un rôle déterminant dans les principaux épisodes inflationnistes observés au cours des dernières années.
Cette relation n’est pas surprenante. Compte tenu du poids de l’alimentation dans le panier de consommation, les variations de prix affectant ce groupe exercent un effet disproportionné sur l’indice général des prix. Une hausse importante des produits alimentaires peut ainsi entraîner une accélération significative de l’inflation même lorsque les autres catégories de biens et services enregistrent des augmentations beaucoup plus modérées.
Toutefois, l’alimentation ne constitue pas un ensemble homogène. Les données disponibles montrent que les principales tensions inflationnistes n’ont pas été générées par l’ensemble des produits alimentaires mais se sont concentrées sur certaines catégories spécifiques, notamment les produits agricoles frais : fruits, légumes, pommes de terre, œufs et viandes blanches.
Ces produits ont enregistré au cours des dernières années des fluctuations de prix particulièrement importantes, souvent très supérieures à celles observées pour les produits alimentaires transformés ou pour les biens industriels. Ils expliquent ainsi une part significative de la volatilité de l’inflation alimentaire et, par conséquent, de l’inflation globale.
Cette observation revêt une importance particulière pour l’analyse des déterminants de l’inflation. Les prix des produits agricoles frais dépendent principalement de facteurs domestiques tels que les conditions climatiques, les rendements agricoles, les capacités de stockage, l’organisation des circuits de distribution, les coûts de transport et parfois certains comportements spéculatifs. Leur évolution est donc beaucoup moins directement liée au taux de change que celle de nombreux biens manufacturés importés.
Cette réalité ne signifie pas que le taux de change ou l’inflation importée sont sans influence sur l’évolution générale des prix. Elle suggère toutefois que les principaux foyers inflationnistes observés en Algérie trouvent largement leur origine dans des facteurs internes à l’économie nationale. Dès lors, une stratégie de lutte contre l’inflation reposant principalement sur le maintien d’un dinar fort risque de ne traiter qu’une partie du problème.
Un premier enseignement se dégage ainsi de l’analyse des données : comprendre l’inflation algérienne suppose avant tout de comprendre l’évolution des prix alimentaires et, plus particulièrement, celle des produits agricoles frais. C’est précisément l’objet de la section suivante.
5. Les produits agricoles frais : le véritable épicentre des tensions inflationnistes
L’analyse des composantes alimentaires permet d’identifier avec davantage de précision les principales sources des tensions inflationnistes observées en Algérie. Elle révèle que les hausses de prix les plus importantes se concentrent principalement dans les produits agricoles frais, qui constituent de loin la catégorie la plus volatile du panier de consommation.
Cette catégorie regroupe notamment les fruits, les légumes, les pommes de terre, les viandes blanches, les œufs ainsi que plusieurs autres produits agricoles dont les prix fluctuent beaucoup plus fortement que ceux de la plupart des autres biens et services. Ces variations exercent un impact direct sur le coût de la vie des ménages en raison du poids important de l’alimentation dans l’indice des prix à la consommation.
Les statistiques de l’ONS illustrent clairement cette réalité.
Tableau 6. Inflation générale et inflation des produits agricoles frais
| Année | Inflation (%) | Produits frais (%) | Écart |
| 2020 | 2,4 | 1,0 | -1,4 |
| 2021 | 7,2 | 11,9 | +4,7 |
| 2022 | 9,3 | 12,9 | +3,6 |
| 2023 | 9,3 | 22,1 | +12,8 |
| 2024 | 4,1 | 4,5 | +0,4 |
L’évolution des deux séries est particulièrement révélatrice. Entre 2021 et 2023, période correspondant au pic inflationniste observé en Algérie, les prix des produits agricoles frais ont progressé beaucoup plus rapidement que l’indice général des prix. En 2023, leur hausse atteint plus de 22 %, soit près de deux fois et demie le taux d’inflation global.
À l’inverse, lorsque l’inflation générale ralentit fortement en 2024, l’inflation des produits agricoles frais recule elle aussi de manière spectaculaire pour revenir à 4,5 %. Le parallélisme observé entre les deux séries suggère que les marchés agricoles jouent un rôle central dans la transmission des pressions inflationnistes à l’ensemble de l’économie.
L’examen de certains produits emblématiques confirme cette conclusion. Les prix des fruits ont progressé de plus de 31 % en 2023 avant de reculer d’environ 20 % l’année suivante. Les pommes de terre ont enregistré une hausse de 47,7 % en 2021 puis de 36,2 % en 2024 après une forte baisse en 2023. Les prix de la viande de poulet ont augmenté de plus de 43 % en 2021, tandis que ceux des œufs ont progressé de plus de 32 % en 2022 et de 21 % en 2023 avant de reculer fortement par la suite.
De telles fluctuations sont difficilement compatibles avec une explication reposant principalement sur les variations du taux de change. Elles reflètent davantage les caractéristiques propres aux filières agricoles et aux marchés domestiques.
Contrairement aux produits manufacturés ou aux biens industriels fortement intégrés dans les chaînes internationales de valeur, les produits agricoles frais dépendent avant tout de facteurs internes à l’économie nationale. Parmi les principaux déterminants figurent :
- les conditions climatiques ;
- la disponibilité des ressources hydriques ;
- les rendements agricoles ;
- les capacités de stockage et de conservation ;
- les infrastructures logistiques ;
- l’organisation des marchés de gros ;
- la structure des circuits de distribution ;
- les coûts de transport ;
- les comportements spéculatifs de certains intermédiaires.
Ces facteurs peuvent provoquer des variations de prix importantes même en l’absence de modification significative du taux de change ou des prix internationaux.
Cette observation est fondamentale pour comprendre la dynamique récente de l’inflation en Algérie. Les données montrent que les principales poussées inflationnistes observées entre 2021 et 2023 ont été concentrées dans des produits dont les déterminants sont essentiellement domestiques. Les conditions de production, les contraintes logistiques, les capacités de stockage et le fonctionnement des circuits de commercialisation semblent avoir joué un rôle au moins aussi important que les facteurs externes.
Cette réalité ne signifie pas que le taux de change est sans influence sur l’inflation. Elle suggère toutefois que les épisodes inflationnistes les plus marqués des dernières années ne trouvent pas leur origine principale dans le renchérissement des importations mais dans des déséquilibres affectant l’offre domestique de produits alimentaires.
Un enseignement majeur se dégage ainsi de l’analyse des faits stylisés : les fluctuations les plus importantes du coût de la vie supporté par les ménages algériens proviennent largement de produits agricoles frais produits localement. Cette constatation invite à dépasser une lecture exclusivement centrée sur le taux de change et à accorder une attention accrue aux politiques agricoles, aux infrastructures de stockage, à l’organisation des marchés de gros et à l’efficacité des circuits de distribution.
En d’autres termes, si les principales sources de volatilité des prix sont domestiques, alors une stratégie de lutte contre l’inflation reposant principalement sur le maintien d’un dinar fort risque de s’attaquer davantage aux symptômes qu’aux causes profondes du problème. Cette conclusion constitue une étape importante avant d’examiner plus directement la contribution respective des facteurs externes et des facteurs internes à l’inflation observée en Algérie.
6. Inflation importée ou inflation domestique ? Une lecture plus nuancée des déterminants de l’inflation
L’analyse des sections précédentes met en évidence un résultat particulièrement important : les principales poussées inflationnistes observées en Algérie au cours des dernières années ont été étroitement associées à l’évolution des prix alimentaires et, plus spécifiquement, à celle des produits agricoles frais.
Cette constatation soulève naturellement une question fondamentale : dans quelle mesure l’inflation observée en Algérie est-elle réellement une inflation importée ?
Le raisonnement traditionnel repose sur l’idée qu’une part importante de la consommation nationale dépend des importations et que toute dépréciation du dinar se traduit mécaniquement par une augmentation des prix domestiques. Cette relation existe effectivement et la littérature économique a largement documenté le mécanisme de transmission du taux de change aux prix intérieurs.
Toutefois, les données observées en Algérie suggèrent une réalité plus complexe.
Les épisodes inflationnistes les plus marqués enregistrés entre 2021 et 2023 ont coïncidé avec des hausses particulièrement fortes des prix des produits agricoles frais. Or, ces produits sont principalement produits localement et leur évolution dépend largement de facteurs internes à l’économie nationale.
À l’inverse, les produits alimentaires industriels, qui incorporent davantage d’intrants importés et devraient donc être plus sensibles aux variations du taux de change, ont généralement enregistré des fluctuations plus modérées.
Tableau 7. Inflation alimentaire : produits frais versus produits industriels
| Année | Produits frais (%) | Produits industriels (%) |
| 2021 | 11,9 | 8,5 |
| 2022 | 12,9 | 13,8 |
| 2023 | 22,1 | 4,5 |
| 2024 | 4,5 | 1,9 |
Source : ONS.
L’année 2023 est particulièrement révélatrice. Alors que les prix des produits agricoles frais progressent de plus de 22 %, les produits alimentaires industriels n’augmentent que de 4,5 %. Si l’inflation algérienne était principalement déterminée par le coût des importations ou par les variations du taux de change, on pourrait s’attendre à une dynamique inverse ou, à tout le moins, à une évolution plus parallèle entre ces deux catégories.
Les données semblent au contraire indiquer que les tensions inflationnistes les plus fortes se concentrent dans des secteurs où les facteurs domestiques jouent un rôle prépondérant.
Parmi ces facteurs figurent notamment :
- Les contraintes de production agricole ;
- Les aléas climatiques ;
- Les disponibilités en eau ;
- Les pertes post-récoltes ;
- Les capacités de stockage ;
- Les insuffisances logistiques ;
- Les dysfonctionnements des circuits de distribution ;
- Les comportements spéculatifs observés sur certains marchés.
Cette réalité ne signifie évidemment pas que l’inflation importée est absente de l’économie algérienne. L’Algérie demeure fortement dépendante des importations pour de nombreux biens de consommation, équipements industriels, matières premières et produits intermédiaires. Les variations du taux de change influencent donc inévitablement une partie de la formation des prix.
Les résultats du modèle économétrique présenté plus loin dans cette étude confirment d’ailleurs l’existence d’un effet statistiquement significatif du taux de change sur l’inflation. Cependant, ils montrent également que cet effet apparaît moins déterminant que ceux associés aux déséquilibres budgétaires, à l’expansion monétaire et aux tensions affectant l’offre domestique.
L’opposition souvent présentée entre inflation importée et inflation domestique apparaît ainsi largement artificielle. L’inflation observée en Algérie résulte davantage de l’interaction entre plusieurs mécanismes que d’une cause unique.
Les données suggèrent qu’il serait plus pertinent de considérer l’inflation algérienne comme le produit de six facteurs principaux :
- les déséquilibres budgétaires ;
- l’expansion monétaire ;
- les contraintes de l’offre nationale ;
- les dysfonctionnements des circuits de distribution ;
- les anticipations inflationnistes ;
- les variations du taux de change.
Le taux de change constitue donc un déterminant important, mais il n’apparaît ni comme le seul facteur explicatif ni comme le principal moteur des fluctuations observées au cours de la période récente.
Cette conclusion est particulièrement importante pour la conduite de la politique économique. Si les tensions inflationnistes trouvent une part importante de leur origine dans les rigidités de l’offre, les marchés agricoles et les déséquilibres macroéconomiques internes, alors une stratégie reposant exclusivement sur le maintien d’un dinar relativement fort risque de traiter les symptômes plutôt que les causes profondes du phénomène inflationniste.
L’analyse des déterminants de l’inflation doit dès lors être élargie afin d’évaluer rigoureusement la contribution respective des différents facteurs en jeu. C’est précisément l’objet de l’analyse économétrique présentée dans les sections suivantes.
7. Premiers enseignements des données : vers une lecture renouvelée de l’inflation algérienne
L’analyse des faits stylisés de l’inflation en Algérie permet de dégager plusieurs enseignements importants qui contribuent à mieux comprendre la nature des tensions inflationnistes observées au cours de la dernière décennie.
- Le premier constat est que l’inflation algérienne apparaît fortement concentrée sur un nombre relativement limité de catégories de produits. Contrairement à l’image d’une hausse généralisée et uniforme des prix affectant l’ensemble des biens et services, les principales tensions inflationnistes observées au cours des dernières années se sont concentrées dans certains segments spécifiques de la consommation des ménages.
- Le deuxième enseignement concerne le rôle central de l’alimentation dans la dynamique inflationniste. Avec une pondération supérieure à 43 % dans l’indice des prix à la consommation, les produits alimentaires exercent une influence déterminante sur l’évolution de l’inflation globale. Les épisodes de forte inflation enregistrés entre 2021 et 2023 coïncident étroitement avec une accélération marquée des prix alimentaires, tandis que la désinflation observée à partir de 2024 s’accompagne d’un ralentissement significatif de l’inflation alimentaire. Cette relation suggère que l’inflation algérienne est, dans une large mesure, une inflation alimentaire.
- Le troisième enseignement est probablement le plus important. Les données montrent que les produits agricoles frais — fruits, légumes, pommes de terre, œufs et viandes blanches — constituent le principal foyer de volatilité des prix. Ce sont ces catégories qui expliquent l’essentiel des fluctuations observées au cours des dernières années. Les hausses parfois spectaculaires enregistrées sur ces produits dépassent largement celles observées pour la plupart des autres composantes de l’indice et exercent un effet direct sur le coût de la vie des ménages.
- Le quatrième enseignement concerne la nature même des facteurs inflationnistes. Les secteurs ayant enregistré les plus fortes variations de prix ne sont pas nécessairement ceux qui sont les plus exposés aux importations ou aux fluctuations du taux de change. Les produits alimentaires industriels, pourtant davantage dépendants des intrants importés, ont généralement affiché une évolution plus stable que les produits agricoles frais. Cette observation suggère que le lien entre taux de change et inflation, bien que réel, est probablement moins direct et moins dominant que ce qui est souvent avancé dans le débat public.
- Le cinquième enseignement met en évidence le rôle déterminant des facteurs domestiques. Les données soulignent l’importance des conditions climatiques, des rendements agricoles, de la disponibilité des ressources hydriques, des capacités de stockage et de conservation, des infrastructures logistiques, de l’organisation des marchés de gros et des circuits de distribution dans la formation des prix alimentaires. Ces facteurs apparaissent comme des déterminants majeurs de la volatilité inflationniste observée au cours de la période récente.
- Enfin, l’évolution conjointe de l’inflation et du taux de change effectif réel entre 2021 et 2025 apporte un enseignement particulièrement instructif. Alors que le dinar s’est apprécié en termes réels d’environ 21 % sur cette période, l’inflation est demeurée élevée en 2022 et 2023 avant de ralentir progressivement à partir de 2024. Cette séquence suggère que l’appréciation du dinar a probablement contribué à atténuer certaines pressions inflationnistes, notamment celles liées aux biens importés. Toutefois, elle ne permet pas d’expliquer à elle seule ni la flambée inflationniste observée entre 2021 et 2023 ni le reflux enregistré par la suite. Les évolutions observées semblent davantage liées à la normalisation des marchés alimentaires et à l’atténuation des contraintes d’offre qu’aux seules variations du taux de change.
Pris dans leur ensemble, ces résultats conduisent à une conclusion préliminaire importante. L’inflation algérienne apparaît comme un phénomène multidimensionnel dont les déterminants dépassent largement le seul cadre de l’inflation importée. Les données suggèrent que les déséquilibres budgétaires et monétaires, les rigidités de l’offre domestique, les dysfonctionnements des marchés agricoles, les contraintes logistiques et les variations du taux de change interagissent pour façonner la dynamique des prix.
Cette conclusion ne remet nullement en cause l’existence d’un mécanisme de transmission du taux de change vers les prix domestiques. Elle suggère toutefois que ce mécanisme n’est probablement ni le seul ni le principal moteur de l’inflation observée en Algérie au cours des dernières années. En d’autres termes, les faits stylisés tendent déjà à remettre en question l’idée selon laquelle la maîtrise de l’inflation reposerait principalement sur le maintien d’un dinar fort.
L’étape suivante consiste dès lors à dépasser l’analyse descriptive pour évaluer quantitativement la contribution respective de ces différents facteurs. C’est précisément l’objet de l’analyse économétrique présentée dans les sections suivantes. Celle-ci permettra de mesurer l’importance relative des facteurs monétaires, budgétaires, structurels et du taux de change afin d’identifier les véritables déterminants de l’inflation dans l’expérience algérienne récente.
8. Conclusion
L’analyse des données de l’Office National des Statistiques sur la période 2015-2026 met en évidence plusieurs faits stylisés particulièrement importants pour la compréhension de l’inflation en Algérie.
Le premier enseignement est que l’inflation algérienne n’apparaît pas comme un phénomène uniforme affectant l’ensemble des biens et services de manière comparable. Les tensions inflationnistes observées au cours de la dernière décennie se concentrent principalement sur un nombre limité de catégories de produits, ce qui suggère l’existence de mécanismes sectoriels spécifiques dans la formation des prix.
Le deuxième enseignement concerne le rôle déterminant de l’alimentation. En raison de son poids exceptionnellement élevé dans l’indice des prix à la consommation, l’évolution des prix alimentaires exerce une influence majeure sur l’inflation globale. Les épisodes de forte inflation observés entre 2021 et 2023 coïncident étroitement avec une accélération marquée des prix alimentaires, tandis que la désinflation enregistrée à partir de 2024 s’accompagne d’un ralentissement significatif de ces mêmes prix.
Le troisième enseignement est que les produits agricoles frais constituent le principal foyer de volatilité inflationniste. Fruits, légumes, pommes de terre, viandes blanches et œufs ont enregistré des variations de prix nettement supérieures à celles observées dans la plupart des autres composantes de l’indice. Ces produits expliquent une part importante des fluctuations de l’inflation globale observées au cours de la période étudiée.
Le quatrième enseignement met en évidence le rôle central des facteurs domestiques. Les contraintes de production, les aléas climatiques, la disponibilité des ressources hydriques, les capacités de stockage, les infrastructures logistiques, l’organisation des marchés de gros et les circuits de distribution apparaissent comme des déterminants majeurs des tensions observées sur les marchés alimentaires.
Enfin, les résultats suggèrent qu’une explication de l’inflation reposant exclusivement sur le taux de change ou sur l’inflation importée ne permet pas de rendre pleinement compte des évolutions observées. Sans remettre en cause l’existence d’un mécanisme de transmission entre le taux de change et les prix domestiques, les données indiquent que ce mécanisme s’inscrit dans un ensemble plus large de facteurs budgétaires, monétaires, structurels et institutionnels qui interagissent pour façonner la dynamique inflationniste.
L’évolution observée entre 2021 et 2025 illustre particulièrement bien cette réalité. Alors même que le taux de change effectif réel s’est apprécié de plus de 20 %, l’inflation est demeurée élevée en 2022 et 2023 avant de ralentir progressivement lorsque les tensions sur les marchés alimentaires se sont atténuées. Cette séquence suggère que l’appréciation du dinar a pu contribuer à modérer certaines pressions inflationnistes, mais qu’elle n’a pas constitué à elle seule le principal facteur de la désinflation récente.
Pris dans leur ensemble, ces résultats conduisent à une conclusion importante : l’inflation algérienne apparaît comme un phénomène multidimensionnel dont les déterminants dépassent largement le seul cadre de l’inflation importée. Les faits stylisés suggèrent déjà que les rigidités de l’offre, les dysfonctionnements des marchés agricoles, les déséquilibres macroéconomiques internes et les variations du taux de change contribuent conjointement à la formation des prix.
L’étape suivante consiste dès lors à dépasser l’analyse descriptive pour évaluer quantitativement l’importance relative de chacun de ces facteurs. C’est précisément l’objet de l’analyse économétrique présentée dans les sections suivantes, qui permettra d’identifier les véritables déterminants de l’inflation et de mesurer la contribution effective du taux de change dans l’expérience algérienne récente.
Les faits stylisés mettent en évidence la complexité des mécanismes inflationnistes à l’œuvre en Algérie. Ils suggèrent que l’inflation ne peut être expliquée ni par un seul facteur ni par une relation simple entre taux de change et niveau général des prix.
Afin de dépasser les enseignements descriptifs et de quantifier rigoureusement la contribution respective des différents déterminants de l’inflation, il convient désormais de recourir à une analyse économétrique permettant d’évaluer le rôle des facteurs monétaires, budgétaires, structurels et du taux de change dans la dynamique inflationniste observée au cours des deux dernières décennies.
Partie 8. Validation empirique : que nous apprennent les résultats économétriques ?
1. Spécification du modèle
Les sections précédentes ont mis en évidence plusieurs caractéristiques importantes de l’inflation observée en Algérie. L’analyse des données de l’Office National des Statistiques a notamment montré que les tensions inflationnistes récentes ont été fortement concentrées sur les produits alimentaires et, plus particulièrement, sur les produits agricoles frais. Elle a également souligné l’importance des facteurs domestiques dans la formation des prix, sans pour autant exclure l’influence du taux de change et de l’environnement international.
Ces constats descriptifs constituent un point de départ indispensable, mais ils ne permettent pas à eux seuls d’évaluer l’importance relative des différents déterminants de l’inflation. Une analyse économétrique est donc nécessaire afin d’identifier les principaux mécanismes macroéconomiques associés à la dynamique des prix et de mesurer leur contribution respective.
À cette fin, une estimation économétrique exploratoire a été réalisée sur la période 2001-2024. L’objectif n’est pas de construire un modèle structurel exhaustif de l’inflation algérienne, mais plutôt d’identifier les principaux facteurs macroéconomiques susceptibles d’expliquer son évolution au cours des deux dernières décennies.
Le modèle retenu s’inspire des principaux enseignements de la littérature économique relatifs aux déterminants de l’inflation dans les économies émergentes et exportatrices de ressources naturelles. Il intègre simultanément des variables monétaires, budgétaires, externes et de change afin de tenir compte du caractère multidimensionnel du phénomène inflationniste.
La spécification estimée s’écrit comme suit :
où :
- π_t représente le taux d’inflation observé à l’année t ;
- π_(t−1) mesure l’inertie inflationniste et la persistance des hausses de prix ;
- ΔM2_(t−1) correspond au taux de croissance retardé de la masse monétaire M2 ;
- Def_(t−1) représente le déficit budgétaire rapporté au PIB avec un retard d’une année ;
- ΔREER_t désigne la variation annuelle du taux de change effectif réel ;
- ΔOil_t mesure la variation annuelle du prix international du pétrole ;
- α est la constante du modèle ;
- β_1, β_2, β_3 et β_4 représentent les coefficients associés aux différentes variables explicatives ;
- ρ mesure le degré de persistance de l’inflation ;
- ε_t représente le terme d’erreur aléatoire.
Chaque variable a été retenue pour une raison économique précise.
La croissance de la masse monétaire vise à capter les effets potentiels de l’expansion de la liquidité sur les prix. Dans une économie où le système bancaire demeure dominant et où la profondeur des marchés financiers reste limitée, une augmentation prolongée de la liquidité peut alimenter les tensions inflationnistes lorsque l’offre productive ne progresse pas au même rythme.
Le déficit budgétaire est introduit afin de mesurer l’impact de la politique budgétaire sur l’inflation. Dans le cas algérien, les dépenses publiques jouent un rôle central dans la dynamique de la demande intérieure. Des déficits persistants peuvent ainsi contribuer à accroître les pressions inflationnistes, directement par l’augmentation de la demande globale ou indirectement par leurs effets sur la création monétaire.
La variation du taux de change effectif réel vise à mesurer le mécanisme de transmission du taux de change aux prix domestiques. Cette variable est particulièrement importante dans le contexte du débat actuel sur le rôle du dinar comme instrument de lutte contre l’inflation.
Enfin, le prix international du pétrole a été retenu afin de tenir compte des spécificités de l’économie algérienne. En tant qu’exportateur d’hydrocarbures, l’Algérie demeure fortement exposée aux fluctuations des cours pétroliers qui influencent les recettes publiques, la balance des paiements, les réserves de change et, indirectement, la politique économique.
L’introduction de variables retardées pour la masse monétaire et le déficit budgétaire permet de tenir compte des délais généralement observés entre les décisions de politique économique et leurs effets sur l’évolution des prix. Les ajustements monétaires et budgétaires n’affectent généralement pas l’inflation de manière instantanée mais avec un certain décalage dans le temps.
L’estimation repose sur une série annuelle couvrant la période 2001-2024, soit vingt-quatre observations. Cette période présente l’avantage de couvrir plusieurs régimes économiques distincts : la phase de forte expansion liée au boom pétrolier des années 2000, les ajustements intervenus après le choc pétrolier de 2014, la période de financement non conventionnel ainsi que les chocs associés à la pandémie de Covid-19 et aux perturbations de l’économie mondiale.
Compte tenu de la taille relativement limitée de l’échantillon, les résultats doivent être interprétés comme des indications robustes sur les mécanismes macroéconomiques dominants plutôt que comme des estimations définitives. Leur principal intérêt réside dans la hiérarchisation des facteurs explicatifs et dans l’évaluation de l’importance relative des différents canaux de transmission de l’inflation dans l’économie algérienne.
2. Résultats de l’estimation
L’estimation du modèle présenté précédemment fournit des résultats globalement cohérents avec les principales hypothèses économiques retenues. Malgré le nombre relativement limité d’observations, le modèle présente un pouvoir explicatif satisfaisant, avec un coefficient de détermination ajusté (R² ajusté) de 0,62. Autrement dit, les variables retenues permettent d’expliquer environ 62 % des variations observées de l’inflation sur la période 2001-2024.
Ce résultat est particulièrement encourageant compte tenu du caractère complexe de l’inflation et de l’absence dans le modèle de certaines variables difficilement quantifiables telles que les anticipations inflationnistes, les contraintes climatiques, les perturbations des chaînes d’approvisionnement ou encore les comportements spéculatifs observés sur certains marchés agricoles.
Tableau 8. Résultats de l’estimation économétrique de l’inflation en Algérie (2001-2024)
| Variable explicative | Coefficient | Signification | Interprétation économique |
| Inflation retardée | -0,271 | Marginale | Effet de correction partielle |
| Croissance de M2 (retardée) | 0,204 | Significative | La liquidité alimente l’inflation |
| Déficit budgétaire (retardé) | 0,255 | Très significative | Effet inflationniste du déficit |
| Variation du REER | 0,334 | Très significative | Influence du taux de change |
| Variation du prix du pétrole | -0,002 | Non significative | Pas d’effet direct identifié |
| R² ajusté | 0,62 | — | Le modèle explique 62 % de l’inflation |
Source : Calculs de l’auteur.
Plusieurs enseignements ressortent de ces résultats.
- Premièrement, les variables monétaires, budgétaires et de change apparaissent toutes statistiquement significatives. Cette constatation suggère que l’inflation algérienne ne peut être attribuée à un facteur unique. Elle résulte au contraire de l’interaction de plusieurs mécanismes macroéconomiques qui agissent simultanément sur la formation des prix.
- Deuxièmement, la croissance de la masse monétaire exerce un effet positif et significatif sur l’inflation. Ce résultat est cohérent avec les enseignements de la théorie monétaire selon lesquels une expansion prolongée de la liquidité tend à générer des tensions inflationnistes lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’une progression équivalente de l’offre de biens et de services.
- Troisièmement, le déficit budgétaire apparaît également comme un déterminant important de l’inflation. Son coefficient est légèrement supérieur à celui de la masse monétaire et présente un niveau de signification statistique élevé. Ce résultat confirme l’importance des politiques budgétaires dans la dynamique inflationniste et suggère que les déséquilibres des finances publiques constituent un facteur explicatif majeur de l’évolution des prix.
- Quatrièmement, le taux de change effectif réel ressort lui aussi comme une variable statistiquement significative. Ce résultat confirme l’existence d’un mécanisme de transmission entre les variations du taux de change et les prix domestiques. Il valide l’idée selon laquelle le taux de change influence effectivement l’inflation à travers les prix des biens importés, des intrants et de certaines anticipations des agents économiques.
- Toutefois, la significativité simultanée des variables budgétaires, monétaires et de change montre clairement que le taux de change ne constitue pas à lui seul une explication suffisante de l’inflation observée. Son influence s’exerce dans un environnement où les politiques budgétaires, les conditions monétaires et les contraintes structurelles de l’économie jouent également un rôle important.
- Enfin, les résultats indiquent que les variations du prix international du pétrole n’exercent pas d’effet direct statistiquement significatif sur l’inflation. Cette conclusion peut sembler surprenante dans une économie fortement dépendante des hydrocarbures. Elle suggère toutefois que l’influence du pétrole s’exerce principalement de manière indirecte, à travers ses effets sur les recettes publiques, les dépenses budgétaires, la liquidité, les réserves de change et l’activité économique plutôt qu’à travers un impact immédiat sur les prix à la consommation.
Dans l’ensemble, ces premiers résultats confirment que l’inflation algérienne est un phénomène multidimensionnel dont les déterminants sont à la fois monétaires, budgétaires et externes. Ils conduisent ainsi à rejeter les interprétations simplifiées qui attribuent l’évolution des prix à une seule variable explicative.
3. Hiérarchisation des déterminants de l’inflation
L’interprétation économique des résultats nécessite une certaine prudence. En effet, les coefficients estimés ne permettent pas à eux seuls de mesurer précisément la contribution de chaque variable à l’inflation observée. Les différentes variables explicatives sont exprimées dans des unités distinctes et présentent des amplitudes de variation différentes. Les coefficients doivent donc être interprétés avant tout comme des indicateurs de sensibilité et non comme des mesures directes de contribution.
Tableau 9. Hiérarchisation des principaux déterminants de l’inflation
| Facteur | Coef. | Importance |
| REER | 0,334 | Élevée |
| Déficit budgétaire | 0,255 | Élevée |
| M2 | 0,204 | Modérée à élevée |
| Prix du pétrole | -0,002 | Faible |
Source : Estimations économétriques de l’auteur.
Les résultats montrent que trois variables exercent une influence statistiquement significative sur l’inflation : le taux de change effectif réel, le déficit budgétaire et la croissance de la masse monétaire. Cette constatation constitue déjà un résultat important puisqu’elle conduit à rejeter les explications reposant sur un déterminant unique.
- Le taux de change effectif réel apparaît comme une variable significative, confirmant l’existence d’un mécanisme de transmission entre les variations du taux de change et les prix domestiques. Ce résultat est cohérent avec la dépendance de l’économie algérienne à l’égard des importations de biens de consommation, de produits intermédiaires et d’équipements.
- Toutefois, les résultats montrent également que les variables budgétaires et monétaires exercent une influence comparable. Le déficit budgétaire apparaît comme l’un des déterminants les plus robustes de l’inflation, ce qui suggère que les déséquilibres des finances publiques contribuent de manière significative aux tensions inflationnistes. De même, la croissance de la masse monétaire demeure un facteur explicatif important, confirmant le rôle joué par les conditions de liquidité dans l’économie.
Cette conclusion est particulièrement intéressante au regard des analyses développées dans les sections précédentes. Les données de l’ONS ont montré que les principales poussées inflationnistes observées au cours des dernières années étaient fortement concentrées sur les produits alimentaires et plus particulièrement sur les produits agricoles frais. Le modèle économétrique indique pour sa part que les facteurs macroéconomiques – taux de change, politique budgétaire et expansion monétaire – contribuent également à façonner l’environnement général dans lequel se forment les prix.
L’inflation algérienne apparaît ainsi comme le résultat de l’interaction entre plusieurs mécanismes. Les facteurs de demande liés aux politiques budgétaires et monétaires se combinent aux effets du taux de change, tandis que les contraintes de l’offre et les dysfonctionnements observés sur certains marchés, notamment agricoles, influencent directement les prix des produits les plus sensibles.
Le caractère non significatif du prix international du pétrole constitue également un résultat intéressant. Il suggère que les fluctuations pétrolières n’affectent pas directement l’inflation, mais agissent plutôt indirectement à travers leurs effets sur les finances publiques, la liquidité, les réserves de change et l’activité économique.
Dans l’ensemble, les résultats confirment que l’inflation algérienne est un phénomène multidimensionnel. Le taux de change joue un rôle important, mais il ne constitue ni le seul facteur explicatif ni nécessairement le principal moteur de la dynamique des prix. Les politiques budgétaires et monétaires apparaissent également comme des déterminants essentiels, tandis que les analyses descriptives précédentes soulignent l’importance des contraintes structurelles affectant les marchés alimentaires.
Cette complémentarité entre facteurs de change, facteurs macroéconomiques internes et rigidités structurelles constitue l’un des principaux enseignements de l’analyse économétrique.
4. Interprétation économique des résultats
Le rôle de la masse monétaire : confirmation du canal monétaire de l’inflation. Le coefficient associé à la croissance retardée de la masse monétaire est positif et statistiquement significatif. Cette relation suggère qu’une expansion de la liquidité exerce un effet inflationniste mesurable sur l’économie avec un certain décalage temporel. Les résultats indiquent qu’une augmentation de 10 points de pourcentage du taux de croissance de la masse monétaire M2 est associée, toutes choses égales par ailleurs, à une hausse d’environ 2 points de pourcentage du taux d’inflation l’année suivante.
Ce résultat est cohérent avec les enseignements de la théorie monétaire selon lesquels une croissance durable de la quantité de monnaie supérieure à celle de la production réelle tend à générer des tensions inflationnistes. Lorsque l’offre de biens et de services ne progresse pas au même rythme que la liquidité disponible, l’ajustement s’opère progressivement par une hausse des prix. Dans le cas algérien, ce mécanisme revêt une importance particulière.
La forte présence de liquidités dans l’économie, l’importance de la monnaie fiduciaire circulant hors du système bancaire et les épisodes de financement monétaire observés au cours des dernières années ont probablement renforcé ce canal de transmission. Ce résultat confirme ainsi que la stabilité des prix ne dépend pas uniquement du taux de change mais également de la maîtrise des conditions monétaires et de l’évolution de la liquidité globale de l’économie.
Le rôle du déficit budgétaire : confirmation de l’hypothèse de dominance budgétaire. Le déficit budgétaire apparaît comme l’un des déterminants les plus robustes de l’inflation dans le modèle estimé. Le coefficient obtenu indique qu’une augmentation de 10 points de pourcentage du déficit budgétaire rapporté au PIB est associée à une hausse d’environ 2,5 points de pourcentage de l’inflation l’année suivante.
Ce résultat est particulièrement important dans le contexte algérien. Il suggère que les déséquilibres budgétaires ne constituent pas seulement un problème de soutenabilité des finances publiques, mais également une source potentielle de tensions inflationnistes. Plusieurs mécanismes peuvent expliquer cette relation.
Des déficits élevés soutiennent la demande globale à travers l’augmentation des dépenses publiques, des transferts et des revenus distribués par l’État. Lorsque l’offre nationale peine à répondre à cette demande supplémentaire, des pressions inflationnistes apparaissent progressivement. En outre, dans certaines circonstances, les besoins de financement du déficit peuvent se traduire indirectement par une expansion monétaire, renforçant ainsi les tensions sur les prix.
Ces résultats apportent un soutien empirique à l’hypothèse de dominance budgétaire selon laquelle les déséquilibres des finances publiques influencent directement la stabilité monétaire. Ils soulignent également qu’une stratégie durable de lutte contre l’inflation ne peut être dissociée d’une gestion prudente des finances publiques.
Le rôle du taux de change effectif réel : un déterminant important mais non exclusif. Le coefficient associé au taux de change effectif réel est le plus élevé parmi les variables statistiquement significatives du modèle.
Ce résultat confirme l’existence d’un mécanisme de transmission entre les variations du taux de change et l’évolution des prix domestiques. Dans une économie qui demeure fortement dépendante des importations de biens de consommation, d’équipements et d’intrants productifs, les fluctuations du taux de change influencent inévitablement les coûts de production et les prix à la consommation. Toutefois, ce résultat mérite une interprétation prudente.
- Le fait que le coefficient du taux de change soit supérieur à ceux des variables budgétaires ou monétaires ne signifie pas nécessairement que le taux de change constitue à lui seul le principal moteur de l’inflation. Les coefficients estimés reflètent des sensibilités statistiques et non des contributions directes à l’inflation observée. Ils ne permettent donc pas d’établir une hiérarchie absolue entre les différents déterminants.
- Cette nuance est d’autant plus importante que les analyses présentées dans les sections précédentes ont montré que les principales poussées inflationnistes observées entre 2021 et 2025 étaient largement concentrées sur les produits alimentaires et, plus particulièrement, sur les produits agricoles frais. Or, les prix de ces produits dépendent principalement de facteurs domestiques tels que les conditions climatiques, les rendements agricoles, les capacités de stockage, l’organisation des marchés et les circuits de distribution.
- Le paradoxe observé au cours de la période récente est particulièrement instructif. Entre 2021 et 2025, le taux de change effectif réel s’est apprécié d’environ 21 %, ce qui aurait dû contribuer à réduire les pressions inflationnistes. Pourtant, l’inflation a atteint près de 10 % en 2022 et 2023 avant de ralentir progressivement par la suite. Cette évolution suggère que l’appréciation du dinar a certes exercé un effet modérateur sur les prix, mais qu’elle n’a pas été suffisante pour neutraliser les autres facteurs inflationnistes à l’œuvre dans l’économie.
Les résultats conduisent ainsi à considérer le taux de change comme un déterminant important de l’inflation, mais non comme une explication exclusive ou autonome de la dynamique des prix.
Le rôle du prix du pétrole : une influence principalement indirecte. Contrairement à une perception largement répandue, les variations du prix international du pétrole ne présentent pas d’effet direct statistiquement significatif dans le modèle estimé. Ce résultat ne doit pas être interprété comme une preuve de l’absence d’influence du secteur pétrolier sur l’économie algérienne.
Les hydrocarbures demeurent au cœur des équilibres macroéconomiques du pays et continuent de conditionner une grande partie des recettes publiques, des recettes d’exportation et de l’accumulation des réserves de change. L’absence d’effet direct significatif suggère plutôt que l’influence du pétrole s’exerce principalement par des canaux indirects.
Les fluctuations des cours pétroliers affectent les finances publiques, les dépenses de l’État, la liquidité, les réserves de change, les importations et, plus généralement, l’activité économique. Ce sont ces variables intermédiaires qui semblent ensuite influencer l’évolution des prix.
Ce résultat est cohérent avec la structure même de l’économie algérienne. Le pétrole n’agit pas directement sur l’indice des prix à la consommation ; il influence plutôt l’environnement macroéconomique dans lequel se forment les prix.
Une inflation multidimensionnelle. Pris dans leur ensemble, les résultats confirment que l’inflation algérienne ne peut être attribuée à un facteur unique.
Les variables monétaires, budgétaires et de change apparaissent toutes statistiquement significatives et contribuent conjointement à expliquer l’évolution des prix. Cette conclusion rejoint les enseignements tirés de l’analyse descriptive des données de l’ONS et conduit à rejeter les interprétations simplifiées qui feraient du taux de change, de la masse monétaire ou du déficit budgétaire l’unique source des tensions inflationnistes.
L’inflation observée en Algérie apparaît plutôt comme le produit de l’interaction entre plusieurs mécanismes : politiques budgétaires, conditions monétaires, fluctuations du taux de change, contraintes de l’offre nationale, dysfonctionnements des marchés agricoles et anticipations des agents économiques. La stabilité durable des prix exige dès lors une approche globale capable d’agir simultanément sur l’ensemble de ces déterminants.
La question du marché parallèle des changes : un déterminant souvent négligé de l’inflation. L’un des principaux enseignements des sections précédentes est que l’inflation algérienne ne peut être analysée uniquement à travers les variables macroéconomiques traditionnelles. Une caractéristique institutionnelle particulière mérite également une attention spécifique : l’existence durable d’un double marché des changes.
Depuis plusieurs décennies, l’économie algérienne fonctionne en effet avec deux références monétaires distinctes : un marché officiel administré par la Banque d’Algérie et un marché parallèle des devises où les transactions s’effectuent à des taux sensiblement différents. Cette dualité constitue une singularité importante du système économique algérien. Elle introduit un mécanisme supplémentaire susceptible d’influencer les comportements des agents économiques, les anticipations de change et, indirectement, la dynamique des prix.
Afin de mesurer cet écart, il est possible de définir une prime du marché parallèle de la manière suivante :
où :
- Eₜᴾ = taux de change parallèle ;
- Eₜᴼ = taux de change officiel.
La formule mesure l’écart relatif entre les deux taux de change. Plus la prime est élevée, plus la divergence entre le marché officiel et le marché parallèle est importante.
À titre d’illustration, si le taux officiel est de 151 dinars pour un euro et que le taux parallèle est de 280 dinars pour un euro, la prime du marché parallèle est égale à :
Premium=85,4%
Cela signifie que l’euro s’échange sur le marché parallèle à un prix supérieur de plus de 85 % au taux officiel.
Cette variable mesure l’écart relatif entre les deux marchés de change. Plus la prime est élevée, plus la divergence entre le taux officiel et le taux effectivement utilisé par une partie des agents économiques est importante.
L’ampleur actuelle de cet écart est particulièrement révélatrice. Au cours des dernières années, le taux de change officiel s’est situé autour de 151 dinars pour un euro, tandis que le taux observé sur le marché parallèle a fréquemment dépassé 280 dinars pour un euro. La prime du marché parallèle atteint ainsi environ 85 %, ce qui constitue l’un des écarts les plus élevés observés parmi les économies émergentes. Une telle divergence suggère que le taux de change officiel ne reflète qu’imparfaitement les conditions effectives du marché des devises. Plusieurs catégories d’agents économiques – ménages, commerçants, importateurs informels ou détenteurs d’épargne en devises – prennent en effet leurs décisions en se référant davantage au taux parallèle qu’au taux officiel. Cette réalité est susceptible d’influencer la formation des prix de plusieurs manières.
- Premièrement, une augmentation de la prime parallèle peut alimenter les anticipations de dépréciation du dinar. Lorsque les agents observent un écart croissant entre les deux marchés, ils peuvent anticiper un ajustement futur du taux officiel et adapter leurs comportements en conséquence.
- Deuxièmement, l’existence d’une forte prime de change favorise les comportements spéculatifs et les stratégies de couverture contre le risque de dépréciation. Les entreprises et les commerçants peuvent être incités à ajuster leurs prix de manière préventive afin de se protéger contre une éventuelle hausse future de leurs coûts.
- Troisièmement, la prime parallèle peut influencer directement certains segments de l’économie informelle. Une partie des transactions commerciales et financières s’effectuant à des taux proches du marché parallèle, les variations de ce dernier peuvent se transmettre progressivement à certains prix domestiques.
- Enfin, la coexistence durable de deux taux de change contribue à entretenir un climat d’incertitude qui complique la formation des anticipations et réduit la visibilité des agents économiques.
Afin de tenir compte de cette dimension spécifique de l’économie algérienne, une extension naturelle du modèle précédent consiste à introduire explicitement la prime du marché parallèle comme variable explicative supplémentaire :
Inflation=f (M2, Déficit budgétaire, TCER, Prix du pétrole, Marché parallèle)
L’inflation est supposée dépendre de cinq facteurs principaux : l’évolution de la masse monétaire, le déficit budgétaire, le taux de change effectif réel, les prix internationaux du pétrole et l’écart entre le taux de change officiel et le taux de change parallèle.
L’hypothèse économique retenue est celle d’un coefficient positif ((\beta_5>0)). Une augmentation de la prime parallèle devrait, toutes choses égales par ailleurs, renforcer les anticipations de dépréciation, accroître les comportements spéculatifs et contribuer à alimenter certaines tensions inflationnistes.
L’introduction de cette variable présente également un intérêt analytique important. Elle permet de distinguer deux canaux potentiels de transmission du taux de change à l’inflation : le canal officiel capturé par le taux de change effectif réel et le canal informel reflété par la prime du marché parallèle. Dans une économie où la dualité du marché des changes est devenue une caractéristique structurelle, cette distinction est essentielle pour comprendre les mécanismes réels de formation des prix.
La section suivante présente les résultats obtenus après l’intégration de cette variable supplémentaire et évalue dans quelle mesure le marché parallèle contribue effectivement à expliquer l’évolution de l’inflation en Algérie.
Limites de l’estimation. Comme toute analyse économétrique, les résultats présentés dans cette étude doivent être interprétés avec prudence. Bien qu’ils permettent d’identifier plusieurs relations statistiquement significatives entre l’inflation et ses principaux déterminants macroéconomiques, ils ne prétendent pas fournir une représentation exhaustive de l’ensemble des mécanismes qui influencent la formation des prix en Algérie.
Plusieurs limites méthodologiques méritent d’être soulignées.
- Premièrement, l’estimation repose sur un échantillon relativement restreint de vingt-quatre observations annuelles couvrant la période 2001-2024. Cette contrainte limite le nombre de variables pouvant être introduites simultanément dans le modèle et réduit la précision statistique de certaines estimations.
- Deuxièmement, l’utilisation de données annuelles ne permet pas de capturer pleinement les ajustements de court terme. Les réactions des prix à certaines variations du taux de change, des cours internationaux ou des conditions de marché peuvent intervenir sur des horizons trimestriels ou mensuels qui échappent à l’analyse.
- Troisièmement, le modèle ne dispose pas d’indicateurs permettant de mesurer directement les anticipations d’inflation. Or l’expérience internationale montre que les anticipations des ménages, des entreprises et des investisseurs jouent souvent un rôle déterminant dans la dynamique des prix. En l’absence d’enquêtes régulières sur les anticipations inflationnistes en Algérie, cette dimension demeure difficile à intégrer de manière rigoureuse.
- Quatrièmement, le modèle ne prend pas explicitement en compte plusieurs facteurs structurels qui apparaissent pourtant importants dans l’analyse descriptive de l’inflation. Les contraintes affectant l’agriculture, les conditions climatiques, les disponibilités hydriques, les capacités de stockage, les pertes post-récoltes, les coûts logistiques ou encore l’organisation des marchés de gros peuvent exercer une influence significative sur les prix alimentaires, en particulier sur les produits agricoles frais.
- Cinquièmement, l’influence de l’économie informelle demeure difficile à mesurer avec précision. Compte tenu du poids important des activités informelles dans l’économie algérienne et du rôle du marché parallèle des changes dans certaines transactions, une partie des mécanismes de formation des prix échappe nécessairement aux statistiques officielles.
- Enfin, le modèle ne permet pas d’intégrer directement certains phénomènes plus qualitatifs tels que les comportements spéculatifs, les pénuries temporaires, les ruptures d’approvisionnement ou les modifications des anticipations liées à l’évolution du marché parallèle des devises.
Ces limites ne remettent toutefois pas en cause les principaux enseignements de l’analyse. Les résultats obtenus apparaissent globalement cohérents avec les faits stylisés observés dans les données de l’ONS ainsi qu’avec les principaux enseignements de la littérature économique. Ils permettent notamment de mettre en évidence le rôle significatif des variables monétaires, budgétaires et de change dans la dynamique inflationniste.
L’intérêt principal de cette estimation réside moins dans la précision absolue des coefficients que dans la hiérarchisation des mécanismes macroéconomiques susceptibles d’influencer l’inflation. À ce titre, les résultats fournissent des indications utiles pour comprendre les déterminants de l’inflation en Algérie et pour éclairer le débat sur le rôle respectif du taux de change, de la politique budgétaire et de la politique monétaire dans la stabilité des prix.
5. Conclusion économétrique
Les résultats de l’analyse économétrique confirment les principaux enseignements dégagés de l’examen des données de l’ONS. Ils conduisent à rejeter les interprétations simplifiées de l’inflation algérienne fondées sur un déterminant unique, qu’il s’agisse du taux de change, de la masse monétaire ou du déficit budgétaire.
En définitive, la lutte contre l’inflation exige une approche plus globale reposant simultanément sur:
- Une discipline budgétaire renforcée ;
- Une gestion prudente de la liquidité et de la création monétaire ;
- Une amélioration de l’offre productive nationale ;
- Une modernisation des circuits de commercialisation et de distribution ;
- Une réduction progressive des distorsions créées par la dualité du marché des changes ;
- Un renforcement de la crédibilité des politiques économiques afin de mieux ancrer les anticipations des agents.
L’enseignement principal de cette analyse est donc que le taux de change constitue un instrument parmi d’autres de la politique de stabilisation. Il peut contribuer à limiter certaines pressions inflationnistes, mais il ne peut compenser durablement les effets des déséquilibres budgétaires, de l’expansion monétaire ou des rigidités structurelles qui affectent l’économie.
L’inflation algérienne apparaît ainsi comme le produit de l’interaction entre facteurs externes et facteurs domestiques. Toute stratégie visant à assurer une stabilité durable des prix devra nécessairement agir simultanément sur l’ensemble de ces déterminants plutôt que de reposer principalement sur la défense d’un dinar fort.
Partie 9. Le coût économique d’un dinar artificiellement fort : une facture croissante pour l’économie algérienne
Introduction
Les analyses précédentes ont montré que le taux de change exerce effectivement une influence sur l’inflation en Algérie. Les résultats économétriques confirment l’existence d’un mécanisme de transmission entre les variations du taux de change et l’évolution des prix domestiques, tandis que l’appréciation du taux de change effectif réel observée depuis 2021 a probablement contribué à atténuer une partie des pressions inflationnistes importées.
Ce constat ne signifie toutefois pas qu’une politique visant à maintenir durablement un dinar relativement fort soit nécessairement optimale du point de vue économique.
Toute politique de change implique en effet des arbitrages. Les bénéfices potentiels associés à une monnaie forte doivent être mis en balance avec leurs conséquences sur la compétitivité, la diversification économique, l’investissement productif, l’emploi, les finances publiques et les équilibres extérieurs.
Dans le cas algérien, cette question revêt une importance particulière. Depuis plusieurs années, la politique de change semble avoir été utilisée comme l’un des principaux instruments de stabilisation macroéconomique, avec pour objectif implicite de contenir l’inflation et de préserver le pouvoir d’achat des ménages. Cette stratégie a permis de limiter une partie de l’inflation importée, mais elle a également contribué à maintenir un écart important entre le taux de change officiel et le taux observé sur le marché parallèle.
L’appréciation du taux de change effectif réel enregistrée entre 2021 et 2025 illustre cette orientation. Sur cette période, le REER s’est apprécié d’environ 21 %, alors même que les écarts entre le marché officiel et le marché parallèle demeuraient exceptionnellement élevés et que les déséquilibres structurels de l’économie persistaient.
L’expérience internationale montre qu’un taux de change durablement supérieur à son niveau d’équilibre économique peut produire des effets pervers importants. Une monnaie surévaluée tend à réduire la compétitivité des activités exportatrices, à favoriser les importations au détriment de la production nationale, à décourager l’investissement dans les secteurs exposés à la concurrence internationale et à ralentir la diversification de l’économie.
Dans les économies fortement dépendantes des ressources naturelles, ces effets peuvent être encore plus marqués. La rente tirée des exportations d’hydrocarbures tend à soutenir artificiellement la valeur de la monnaie nationale, ce qui renforce les difficultés rencontrées par les secteurs productifs hors hydrocarbures. Ce phénomène, largement documenté dans la littérature économique sous le nom de « maladie hollandaise », constitue l’un des principaux obstacles à la diversification économique.
Au-delà de ses effets sur la compétitivité, un dinar artificiellement fort peut également engendrer des distorsions importantes dans l’allocation des ressources. Il agit comme une subvention implicite aux importations tout en pénalisant les producteurs nationaux et les exportateurs. Il favorise l’émergence d’activités de rente liées aux différentiels de change et contribue à l’expansion du marché parallèle des devises.
La question centrale n’est donc pas de savoir si le taux de change influence l’inflation — les analyses précédentes ont montré que tel est bien le cas — mais plutôt de déterminer si les bénéfices obtenus en matière de stabilisation des prix compensent les coûts économiques associés au maintien prolongé d’un dinar relativement fort.
L’analyse développée dans cette partie suggère que la réponse est de plus en plus négative. Si les avantages anti-inflationnistes d’un dinar fort demeurent réels, ils apparaissent aujourd’hui limités par rapport aux coûts croissants qu’une telle stratégie impose à la compétitivité, à la diversification économique et à la croissance de long terme.
Les sections qui suivent examinent successivement les principaux canaux à travers lesquels un dinar artificiellement fort affecte l’économie algérienne : perte de compétitivité, taxation implicite des exportations, subvention implicite des importations, expansion du marché parallèle, pression sur les réserves de change, ralentissement de la diversification économique et impact sur la croissance et l’emploi.
Comprendre les ajustements du taux de change : appréciation, dépréciation et dévaluation
Le débat sur la politique de change est souvent marqué par une certaine confusion terminologique. Les notions d’appréciation, de dépréciation et de dévaluation sont fréquemment utilisées de manière interchangeable alors qu’elles renvoient à des mécanismes économiques distincts.
Cette clarification est importante, car les discussions relatives à l’évolution du dinar algérien sont souvent dominées par des considérations émotionnelles ou politiques qui tendent à masquer les véritables enjeux économiques.
L’appréciation : une monnaie qui gagne en valeur. L’appréciation correspond à une augmentation de la valeur d’une monnaie par rapport aux autres devises.
Concrètement, lorsque le dinar s’apprécie, il faut moins de dinars pour acheter un euro ou un dollar. Le pouvoir d’achat externe de la monnaie s’améliore et les importations deviennent relativement moins coûteuses.
À court terme, une appréciation du taux de change peut contribuer à limiter l’inflation importée en réduisant le coût des biens de consommation, des équipements et des intrants achetés à l’étranger. C’est précisément l’un des arguments souvent avancés en faveur du maintien d’un dinar relativement fort.
Toutefois, une appréciation prolongée peut également réduire la compétitivité des producteurs nationaux et rendre les exportations moins attractives sur les marchés internationaux.
La dépréciation : un ajustement de marché. La dépréciation désigne une baisse de la valeur d’une monnaie résultant des mécanismes de marché.
Dans ce cas, il faut davantage de dinars pour acquérir une devise étrangère. Cette évolution renchérit le coût des importations et peut contribuer à une hausse des prix domestiques à travers le mécanisme de transmission du taux de change (exchange rate pass-through).
La dépréciation constitue généralement le reflet d’une évolution des fondamentaux économiques ou des conditions du marché des changes. Elle peut résulter, par exemple, d’une baisse des recettes d’exportation, d’une détérioration de la balance des paiements, d’une hausse de la demande de devises ou d’une perte de confiance des agents économiques.
Si elle peut engendrer des tensions inflationnistes à court terme, la dépréciation améliore généralement la compétitivité des secteurs exportateurs et favorise la substitution de la production nationale aux importations.
La dévaluation : une décision de politique économique. La dévaluation correspond également à une diminution de la valeur de la monnaie nationale, mais elle résulte cette fois d’une décision des autorités monétaires.
Elle intervient dans les régimes de change fixes ou fortement administrés lorsque les autorités décident de modifier officiellement la parité de la monnaie nationale par rapport aux devises étrangères.
Contrairement à la dépréciation, qui est un phénomène de marché, la dévaluation constitue donc un acte de politique économique.
L’objectif recherché est généralement de restaurer la compétitivité de l’économie, de réduire les déséquilibres extérieurs, de soutenir les exportations ou de corriger une surévaluation devenue incompatible avec les fondamentaux économiques.
Une distinction importante mais secondaire. Sur le plan technique, la distinction entre dépréciation et dévaluation est importante.
Sur le plan économique, elle est souvent moins essentielle que le niveau lui-même du taux de change.
La véritable question n’est pas de savoir si l’ajustement prend la forme d’une dépréciation ou d’une dévaluation. L’enjeu central consiste à déterminer si le taux de change demeure cohérent avec les fondamentaux économiques du pays, notamment :
- sa productivité ;
- sa compétitivité ;
- ses équilibres budgétaires ;
- sa position extérieure ;
- ses réserves de change ;
- sa stabilité macroéconomique.
Une monnaie durablement sous-évaluée peut alimenter l’inflation et réduire le pouvoir d’achat des ménages. À l’inverse, une monnaie durablement surévaluée peut créer des distorsions importantes en favorisant artificiellement les importations, en pénalisant la production nationale et en freinant le développement des exportations.
Le véritable enjeu : l’alignement du taux de change sur les fondamentaux
L’expérience internationale montre que les déséquilibres les plus coûteux apparaissent généralement lorsque le taux de change s’écarte durablement de son niveau d’équilibre économique.
Dans le cas de l’Algérie, le débat ne devrait donc pas opposer les partisans d’un dinar fort aux partisans d’un dinar faible. La question essentielle est de savoir si le niveau actuel du taux de change reflète correctement les fondamentaux de l’économie et permet d’assurer simultanément la stabilité des prix, la compétitivité de l’appareil productif et la soutenabilité des équilibres macroéconomiques.
C’est précisément cette question qui est au cœur de l’analyse développée dans les sections suivantes consacrées aux coûts économiques associés au maintien prolongé d’un dinar artificiellement fort.
3. Le débat sur le dinar fort et la diversification économique en Algérie
En Algérie, le débat sur le taux de change est souvent dominé par des considérations liées au pouvoir d’achat et à la lutte contre l’inflation. Les partisans d’un dinar relativement fort soutiennent qu’une monnaie appréciée permet de réduire le coût des importations, de limiter l’inflation importée et de préserver le niveau de vie des ménages. Cette position est particulièrement attractive dans un contexte où l’économie demeure fortement dépendante des importations pour l’approvisionnement en biens de consommation, en équipements et en intrants productifs.
À première vue, cet argument paraît convaincant. Une monnaie forte réduit effectivement le prix en dinars des biens importés et contribue à atténuer certaines pressions inflationnistes. Elle procure également des avantages immédiats aux entreprises dont l’activité dépend largement des importations de matières premières, de composants intermédiaires ou d’équipements de production.
Cependant, ce raisonnement repose essentiellement sur une perspective de court terme et sur une approche microéconomique. Ce qui apparaît avantageux pour un importateur, un distributeur ou un consommateur n’est pas nécessairement optimal pour l’économie dans son ensemble.
L’analyse macroéconomique conduit en effet à considérer le taux de change non seulement comme un instrument de stabilisation des prix, mais également comme un déterminant majeur de la compétitivité, de l’investissement productif et de la diversification économique.
C’est précisément à ce niveau qu’apparaît le véritable enjeu pour l’Algérie.
Depuis plus de deux décennies, les pouvoirs publics affichent comme objectifs stratégiques la diversification de l’économie, le développement des exportations hors hydrocarbures, la promotion de l’industrie nationale, l’amélioration de la compétitivité et la réduction de la dépendance vis-à-vis des importations. Ces orientations figurent dans la quasi-totalité des plans de développement, des stratégies industrielles et des programmes économiques adoptés depuis les années 2000.
Or, la réalisation de ces objectifs suppose l’existence d’un environnement économique favorable à la production nationale et aux activités exportatrices. Les entreprises doivent être en mesure de concurrencer efficacement les produits étrangers sur le marché intérieur et de vendre leurs produits sur les marchés internationaux dans des conditions de rentabilité satisfaisantes.
Une monnaie durablement surévaluée tend précisément à compromettre cet objectif.
Lorsqu’un taux de change est maintenu au-dessus de son niveau d’équilibre économique, les produits importés deviennent artificiellement moins coûteux tandis que les biens produits localement perdent progressivement en compétitivité. Les entreprises nationales doivent alors faire face à une concurrence étrangère renforcée sur leur propre marché, tandis que les exportateurs voient leurs recettes exprimées en monnaie nationale diminuer.
En pratique, une monnaie surévaluée agit comme une subvention implicite aux importations et comme une taxe implicite sur les exportations.
Cette réalité est largement documentée par l’expérience internationale. De nombreux pays aujourd’hui considérés comme des économies émergentes ont utilisé des politiques de change visant à préserver ou à renforcer leur compétitivité extérieure durant les phases de décollage industriel. À l’inverse, les pays qui ont maintenu durablement des monnaies surévaluées ont souvent rencontré davantage de difficultés à développer des secteurs exportateurs compétitifs.
Cette problématique est particulièrement pertinente dans le cas algérien.
Malgré les progrès enregistrés ces dernières années, l’économie demeure fortement dépendante des hydrocarbures. Les exportations hors hydrocarbures restent modestes au regard du potentiel du pays, le tissu industriel demeure insuffisamment diversifié et la substitution aux importations progresse plus lentement que souhaité. Dans le même temps, les écarts persistants entre le marché officiel et le marché parallèle des changes témoignent de tensions structurelles qui suggèrent que le niveau du taux de change officiel ne reflète pas toujours pleinement les conditions économiques sous-jacentes.
Dans ce contexte, la recherche systématique d’un dinar toujours plus fort peut produire des effets paradoxaux.
À court terme, elle contribue à réduire le coût des importations et à contenir certaines pressions inflationnistes. À moyen et long terme, elle risque toutefois de retarder les ajustements nécessaires à la transformation structurelle de l’économie, de décourager les investissements orientés vers l’exportation, d’affaiblir les secteurs exposés à la concurrence internationale et de renforcer la dépendance du pays à l’égard de la rente pétrolière.
L’enjeu fondamental réside donc dans l’arbitrage entre stabilité des prix et compétitivité économique.
Une politique de change cohérente ne vise pas à maximiser la valeur nominale de la monnaie nationale. Son objectif est de maintenir un taux de change compatible avec les fondamentaux économiques du pays, les équilibres macroéconomiques, la compétitivité des entreprises et les objectifs de développement à long terme.
Le véritable débat n’oppose donc pas un dinar fort à un dinar faible. Il porte sur la recherche d’un taux de change d’équilibre capable de concilier plusieurs objectifs simultanément : préserver la stabilité des prix, soutenir la compétitivité de l’économie, encourager la diversification productive, développer les exportations hors hydrocarbures et favoriser la création durable d’emplois et de richesses.
C’est à la lumière de cet arbitrage que doivent être évalués les coûts économiques associés au maintien prolongé d’un dinar artificiellement fort.
4. Une compétitivité extérieure progressivement affaiblie
L’un des coûts économiques les plus importants associés au maintien prolongé d’une monnaie surévaluée réside dans l’érosion progressive de la compétitivité extérieure de l’économie.
La compétitivité-prix d’un pays dépend en grande partie de son taux de change réel. Lorsque la monnaie nationale s’apprécie plus rapidement que les gains de productivité réalisés par les entreprises, les biens et services produits localement deviennent relativement plus coûteux sur les marchés internationaux. Les exportateurs perdent alors progressivement en compétitivité face à leurs concurrents étrangers.
Ce mécanisme est particulièrement simple à comprendre.
Lorsqu’une entreprise algérienne exporte un produit, ses recettes sont généralement perçues en devises puis converties en dinars. Plus le dinar est fort, plus la contrepartie en monnaie nationale de chaque dollar ou euro exporté est faible. À production et prix internationaux inchangés, les revenus de l’exportateur exprimés en dinars diminuent donc mécaniquement.
À l’inverse, lorsque le taux de change reflète davantage les fondamentaux économiques du pays, les recettes d’exportation génèrent davantage de revenus en monnaie nationale, améliorant ainsi la rentabilité des activités tournées vers les marchés extérieurs.
Cette réalité conduit de nombreux économistes à considérer qu’une monnaie durablement surévaluée agit comme une taxe implicite sur les exportations. Les entreprises exportatrices voient leurs marges réduites sans qu’aucune taxe explicite ne soit prélevée. Simultanément, les importateurs bénéficient d’un avantage artificiel puisque les produits étrangers deviennent relativement moins coûteux en monnaie nationale. La surévaluation agit alors comme une subvention implicite aux importations.
Cette double distorsion modifie progressivement les incitations économiques. Les activités orientées vers le marché intérieur et dépendantes des importations deviennent relativement plus attractives que les activités productives destinées à l’exportation. Les investisseurs sont naturellement incités à privilégier le commerce, la distribution ou les activités protégées plutôt que les secteurs exposés à la concurrence internationale.
Dans le cas de l’Algérie, cette problématique revêt une importance particulière.
Depuis plus de vingt ans, les autorités publiques affichent comme priorité stratégique la diversification de l’économie et le développement des exportations hors hydrocarbures. Pourtant, malgré les progrès réalisés récemment, les exportations non pétrolières demeurent modestes au regard du potentiel du pays et restent fortement concentrées sur un nombre limité de produits.
Cette situation ne peut évidemment être attribuée au seul taux de change. Les entreprises exportatrices sont également confrontées à d’autres contraintes structurelles : environnement des affaires perfectible, coûts logistiques élevés, accès au financement, insuffisances des infrastructures d’exportation, contraintes réglementaires et faible intégration dans les chaînes de valeur internationales.
Toutefois, un taux de change durablement surévalué tend à amplifier ces difficultés en réduisant davantage la rentabilité des activités exportatrices.
Le problème devient encore plus important lorsque l’on considère les objectifs de transformation structurelle de l’économie. Le développement de nouveaux secteurs exportateurs nécessite généralement des investissements importants, des périodes d’apprentissage parfois longues et des marges suffisantes pour permettre aux entreprises d’acquérir progressivement une compétitivité internationale. Une monnaie artificiellement forte réduit ces marges et ralentit le processus de diversification.
L’expérience de nombreux pays émergents montre d’ailleurs que les phases de décollage industriel et d’expansion des exportations ont souvent été accompagnées par des politiques de change visant à préserver la compétitivité des producteurs nationaux. Sans nécessairement rechercher une sous-évaluation de leur monnaie, ces pays ont généralement évité les appréciations excessives susceptibles de pénaliser leurs secteurs exportateurs.
Pour l’Algérie, l’enjeu dépasse donc largement la seule question du niveau du dinar. Il concerne la capacité de l’économie à développer durablement des activités compétitives hors hydrocarbures, à accroître sa présence sur les marchés internationaux et à réduire sa dépendance vis-à-vis des revenus pétroliers.
Dans cette perspective, le maintien prolongé d’un dinar artificiellement fort risque de retarder la diversification économique en affaiblissant progressivement les incitations à produire, investir et exporter. La compétitivité extérieure devient alors l’une des principales victimes d’une politique de change excessivement orientée vers la seule stabilisation des prix.
5. Une dépendance excessive aux importations
La perte de compétitivité des exportations n’est que l’une des conséquences d’un taux de change durablement surévalué. L’autre face de ce phénomène est l’attractivité accrue des produits importés.
Lorsqu’une monnaie est maintenue à un niveau supérieur à celui que justifieraient les fondamentaux économiques, les biens et services importés deviennent artificiellement moins coûteux en monnaie nationale. Les consommateurs et les entreprises ont alors naturellement tendance à privilégier les produits étrangers au détriment des produits locaux.
Ce mécanisme agit comme une subvention implicite aux importations. Sans qu’aucune aide budgétaire ne soit accordée, le niveau du taux de change réduit artificiellement le prix relatif des biens importés et améliore leur position concurrentielle sur le marché intérieur.
À court terme, cette situation peut sembler avantageuse. Les ménages bénéficient d’un accès à des biens importés moins coûteux, tandis que les entreprises utilisant des équipements, des matières premières ou des intrants importés voient leurs coûts diminuer. Cette évolution peut également contribuer à limiter certaines pressions inflationnistes en réduisant le coût des produits achetés à l’étranger.
Cependant, les effets de long terme sont beaucoup plus ambigus.
Lorsque les produits importés deviennent systématiquement plus attractifs que les produits nationaux, les incitations à investir dans la production locale s’affaiblissent progressivement. Les entreprises nationales éprouvent davantage de difficultés à concurrencer les producteurs étrangers, même lorsqu’elles disposent d’un potentiel de productivité important. Les projets de substitution aux importations deviennent moins rentables et les investissements destinés à développer des chaînes de valeur locales sont souvent reportés ou abandonnés.
Cette situation est particulièrement problématique dans une économie qui cherche précisément à diversifier sa base productive.
Depuis plusieurs décennies, les autorités algériennes poursuivent l’objectif de réduire la dépendance du pays vis-à-vis des importations en développant l’industrie, l’agriculture, les services exportables et les activités de transformation. Or, une monnaie durablement forte tend à envoyer un signal économique contradictoire : elle rend les importations plus attractives alors même que la stratégie nationale vise à renforcer la production locale.
Cette contradiction est d’autant plus importante que l’Algérie dispose d’un vaste marché intérieur. Dans de nombreux pays émergents, le marché domestique a constitué le socle à partir duquel les entreprises nationales ont progressivement développé leurs capacités productives avant de se tourner vers l’exportation. Lorsque les importations bénéficient d’un avantage de prix artificiel, ce processus d’apprentissage et de montée en gamme devient plus difficile.
Les conséquences ne se limitent pas à l’industrie. L’agriculture, l’agroalimentaire, les matériaux de construction, les industries légères et plusieurs secteurs de services peuvent également être affectés. La concurrence des produits importés réduit les perspectives de développement de nombreuses activités susceptibles de créer de la valeur ajoutée et de l’emploi au niveau national.
À long terme, le maintien d’un dinar artificiellement fort risque ainsi de renforcer une forme de dépendance structurelle aux marchés extérieurs. Les importations continuent de croître plus rapidement que les capacités de production nationales, tandis que la diversification économique progresse à un rythme insuffisant pour réduire la vulnérabilité du pays aux fluctuations des revenus pétroliers.
Le problème ne réside évidemment pas dans les importations elles-mêmes. Toute économie moderne a besoin d’importer des technologies, des équipements, des matières premières et certains biens de consommation. L’enjeu est plutôt d’éviter qu’une politique de change ne crée des incitations qui favorisent systématiquement les produits étrangers au détriment du développement d’une base productive nationale compétitive.
Dans cette perspective, la question du taux de change dépasse largement le débat sur l’inflation ou le pouvoir d’achat. Elle touche directement au modèle de croissance et à la capacité de l’économie algérienne à réduire progressivement sa dépendance aux hydrocarbures et aux importations. Une monnaie durablement surévaluée peut certes procurer des gains immédiats aux consommateurs, mais elle risque également de compromettre les conditions nécessaires à une diversification économique durable.
Cette dépendance accrue aux importations constitue également une source de vulnérabilité extérieure, particulièrement dans les périodes de baisse des recettes d’exportation ou de diminution des réserves de change. C’est précisément cette dimension que nous examinons dans la section suivante.
6. Une diversification économique retardée
L’affaiblissement progressif de la compétitivité extérieure et l’attractivité accrue des importations produisent un effet plus profond encore : ils ralentissent la transformation structurelle de l’économie et retardent le processus de diversification économique.
Cette conséquence est particulièrement importante dans le cas de l’Algérie, où la diversification constitue depuis plusieurs décennies l’un des principaux objectifs des politiques économiques. Malgré les différentes stratégies mises en œuvre, l’économie demeure fortement dépendante des hydrocarbures qui continuent de représenter l’essentiel des recettes d’exportation et une part importante des recettes budgétaires.
Or, la diversification économique repose fondamentalement sur la capacité d’un pays à développer de nouvelles activités productives compétitives, capables de conquérir des parts de marché tant sur le marché intérieur qu’à l’international. Ce processus exige des investissements importants, des gains de productivité continus, des capacités d’innovation et un environnement économique favorable aux secteurs exposés à la concurrence.
Une monnaie durablement surévaluée tend précisément à affaiblir ces mécanismes.
Lorsque les produits importés bénéficient d’un avantage de prix artificiel et que les exportateurs voient leur compétitivité réduite, les secteurs émergents rencontrent davantage de difficultés à atteindre la taille critique nécessaire à leur développement. Les entreprises industrielles, agricoles ou de services exportables doivent supporter des contraintes supplémentaires qui ralentissent leur expansion et réduisent leur capacité à investir.
Dans ce contexte, les activités orientées vers le marché intérieur protégé, le commerce d’importation ou les secteurs bénéficiant directement ou indirectement de la rente pétrolière deviennent souvent plus attractives que les activités productives exposées à la concurrence internationale.
Cette situation modifie progressivement l’allocation des ressources au sein de l’économie. Les capitaux, les compétences et les investissements tendent à se concentrer dans les secteurs les moins risqués et les plus rentables à court terme, au détriment des activités susceptibles de contribuer à la diversification productive.
Le résultat est l’apparition d’un cercle peu favorable à la transformation économique. La faiblesse de la diversification renforce la dépendance aux hydrocarbures. Cette dépendance limite à son tour la capacité de l’économie à générer des exportations alternatives, ce qui accroît sa vulnérabilité aux fluctuations des prix du pétrole et du gaz. Les recettes énergétiques continuent alors de jouer un rôle déterminant dans le financement des importations, des dépenses publiques et de la croissance économique.
Cette vulnérabilité apparaît clairement lors des épisodes de baisse des cours des hydrocarbures. Chaque recul significatif des recettes pétrolières se traduit par des tensions sur les finances publiques, les réserves de change et la balance des paiements, révélant les limites du processus de diversification engagé.
L’expérience internationale montre pourtant que les économies les plus résilientes sont généralement celles qui disposent d’une base productive diversifiée. La diversification permet de répartir les risques entre plusieurs secteurs d’activité, d’atténuer l’impact des chocs externes et de créer des sources de croissance plus stables et plus durables.
Les trajectoires de nombreux pays émergents illustrent cette réalité. Les économies qui ont réussi à réduire leur dépendance à un nombre limité de produits d’exportation ont généralement bénéficié d’une croissance plus soutenue, d’une meilleure résistance aux crises internationales et d’une capacité accrue à créer des emplois qualifiés.
Pour l’Algérie, la question du taux de change ne peut donc être dissociée de celle de la diversification économique. Une politique de change excessivement orientée vers la préservation d’un dinar fort peut contribuer à ralentir les ajustements nécessaires à l’émergence de nouveaux secteurs productifs. Elle risque ainsi de retarder la transition vers un modèle de croissance moins dépendant de la rente énergétique.
Le coût économique d’un dinar artificiellement fort ne se mesure donc pas uniquement en termes de compétitivité ou d’échanges extérieurs. Il se traduit également par un ralentissement du processus de transformation structurelle de l’économie et par une dépendance prolongée à l’égard des hydrocarbures, alors même que la diversification constitue l’une des conditions essentielles d’une croissance durable et inclusive.
7. Une pression croissante sur les réserves de change
Le maintien durable d’un taux de change supérieur à son niveau d’équilibre économique n’est jamais sans coût. Dans la plupart des pays, une telle stratégie nécessite des interventions régulières des autorités monétaires afin d’assurer l’approvisionnement du marché officiel des changes et de préserver la stabilité de la monnaie nationale.
Lorsqu’un taux de change est maintenu à un niveau relativement élevé, la demande de devises tend naturellement à augmenter. Les importations deviennent plus attractives, les achats de biens étrangers progressent et les besoins en devises du secteur privé s’accroissent. Si, dans le même temps, les recettes d’exportation ne progressent pas au même rythme, un déséquilibre apparaît progressivement sur le marché des changes. Dans un régime de change administré, ce déséquilibre ne se traduit pas immédiatement par une dépréciation de la monnaie. Il est généralement absorbé par les réserves de change accumulées par la banque centrale. Les réserves jouent alors le rôle d’amortisseur permettant de satisfaire la demande de devises tout en préservant la stabilité du taux de change officiel. Ce mécanisme est particulièrement pertinent dans le cas de l’Algérie.
Grâce aux recettes tirées des exportations d’hydrocarbures, le pays a longtemps bénéficié d’importantes réserves de change qui lui ont permis d’absorber plusieurs chocs externes sans ajustement brutal du taux de change. Cette situation a constitué un facteur majeur de stabilité macroéconomique et a offert aux autorités une marge de manœuvre que peu de pays émergents possèdent. Toutefois, cette capacité n’est pas illimitée. Les réserves de change ne constituent pas une ressource permanente mais un stock d’actifs extérieurs qui évolue en fonction des exportations, des importations, des mouvements de capitaux et des paiements extérieurs. Lorsqu’elles sont mobilisées pour soutenir durablement un taux de change qui ne correspond plus pleinement aux fondamentaux économiques, leur niveau tend progressivement à diminuer.
Dans le cas algérien, la situation demeure aujourd’hui relativement confortable au regard des standards internationaux. Les réserves de change restent significatives et continuent d’offrir une protection importante contre les chocs externes. Toutefois, plusieurs tendances méritent une attention particulière. D’une part, les besoins d’importation demeurent élevés dans de nombreux secteurs de l’économie. D’autre part, les exportations hors hydrocarbures progressent mais restent encore insuffisantes pour réduire sensiblement la dépendance du pays aux recettes énergétiques. Enfin, les perspectives de long terme sont marquées par une incertitude croissante concernant l’évolution des marchés énergétiques mondiaux, la transition énergétique et les revenus futurs tirés des hydrocarbures.
Les projections disponibles suggèrent ainsi une érosion graduelle des réserves de change au cours des prochaines années sous l’effet combiné de la progression des importations, de déficits extérieurs plus importants et d’une croissance moins dynamique des recettes d’exportation. Selon les scénarios de référence du FMI, les réserves demeureraient confortables à court terme mais suivraient une tendance baissière progressive à moyen terme. Cette évolution est importante car elle réduit progressivement les marges de manœuvre dont disposent les autorités monétaires. Plus les réserves diminuent, plus le coût de la défense d’un taux de change artificiellement fort devient élevé. À terme, les autorités peuvent être contraintes de choisir entre la préservation des réserves et le maintien du niveau du taux de change. L’expérience internationale montre que les ajustements de change sont généralement moins coûteux lorsqu’ils interviennent de manière graduelle et préventive. À l’inverse, les corrections retardées tendent souvent à être plus brutales et plus déstabilisantes pour l’économie.
L’enjeu pour l’Algérie n’est donc pas de défendre un niveau particulier du dinar à tout prix, mais de préserver la cohérence entre le taux de change, les fondamentaux économiques et la soutenabilité des équilibres extérieurs. Une politique de change crédible doit contribuer à protéger les réserves de change, non à les mobiliser durablement pour compenser des déséquilibres structurels. Dans cette perspective, la question des réserves de change dépasse le simple cadre de la gestion monétaire. Elle renvoie directement à la capacité du pays à maintenir sa stabilité macroéconomique, à financer son développement et à préserver sa souveraineté économique face aux chocs futurs.
8. Le marché parallèle des changes : symptôme d’un désalignement croissant du taux de change
L’une des manifestations les plus visibles des tensions qui entourent la politique de change en Algérie réside dans l’existence persistante d’un marché parallèle des devises. Malgré les réformes engagées depuis les années 1990 et l’adoption progressive d’un cadre de change plus flexible, l’économie algérienne continue de fonctionner avec deux références distinctes pour la valeur du dinar : un taux officiel administré par la Banque d’Algérie et un taux parallèle déterminé par les conditions effectives d’offre et de demande de devises.
L’écart entre ces deux marchés constitue un indicateur précieux pour apprécier le degré d’alignement du taux de change officiel sur les fondamentaux économiques. Au cours des dernières années, cet écart a atteint des niveaux exceptionnellement élevés. Alors que le taux officiel s’est établi autour de 151 dinars pour un euro, le taux observé sur le marché parallèle a fréquemment dépassé 280 dinars pour un euro. La prime du marché parallèle avoisine ainsi 80 à 85 %, ce qui signifie qu’un euro s’échange sur le marché informel à un prix presque deux fois supérieur à celui observé sur le marché officiel.
Un tel différentiel est difficilement compatible avec l’hypothèse d’un marché des changes proche de l’équilibre. Dans la plupart des économies, lorsque les écarts entre taux officiel et taux parallèle demeurent faibles, le marché parallèle joue un rôle marginal. En revanche, lorsque les écarts deviennent importants et persistants, ils traduisent généralement l’existence de déséquilibres plus profonds affectant l’économie.
Plusieurs facteurs contribuent à alimenter cette situation en Algérie.
- Le premier est l’insuffisance de l’offre légale de devises pour certaines catégories de transactions. Les restrictions administratives, les plafonds applicables aux allocations de change et les contraintes pesant sur certains paiements extérieurs conduisent une partie des agents économiques à se tourner vers le marché parallèle.
- Le deuxième facteur réside dans le poids de l’économie informelle. Une partie importante des transactions économiques échappe aux circuits bancaires et utilise naturellement les mécanismes du marché parallèle pour accéder aux devises.
- Le troisième facteur concerne les anticipations des agents économiques. Lorsqu’un écart important persiste entre les deux marchés, de nombreux opérateurs considèrent le taux parallèle comme un indicateur plus représentatif de la valeur réelle du dinar. Cette perception influence les comportements d’épargne, les décisions d’investissement et parfois même certains mécanismes de formation des prix.
Le maintien durable d’un écart aussi important produit plusieurs effets économiques négatifs.
- Premièrement, il favorise les activités de rente et les comportements d’arbitrage. L’accès privilégié aux devises au taux officiel peut générer des gains considérables lorsque celles-ci sont valorisées selon les conditions du marché parallèle. Cette situation crée des distorsions dans l’allocation des ressources et détourne une partie des efforts économiques vers des activités spéculatives plutôt que productives.
- Deuxièmement, la coexistence de deux taux de change réduit la transparence économique et complique les décisions d’investissement. Les entreprises peinent à évaluer correctement leurs coûts futurs, leurs recettes potentielles et la rentabilité de leurs projets.
- Troisièmement, le marché parallèle contribue à affaiblir l’efficacité de la politique monétaire et de la politique de change. Plus les agents économiques se réfèrent au taux parallèle pour former leurs anticipations, moins le taux officiel constitue un signal crédible pour orienter les décisions économiques.
- Enfin, l’existence d’une prime parallèle élevée tend à entretenir des anticipations de dépréciation future du dinar. Ces anticipations peuvent encourager la détention de devises, alimenter les comportements de couverture et contribuer indirectement à certaines tensions inflationnistes.
L’ampleur persistante de l’écart entre les deux marchés suggère ainsi que le débat sur le taux de change ne peut être réduit à une simple question de stabilité nominale. Elle révèle l’existence d’un désalignement qui affecte l’ensemble des mécanismes économiques, depuis les décisions d’investissement jusqu’à l’allocation des ressources et aux anticipations des agents. Dans cette perspective, la réduction progressive de l’écart entre marché officiel et marché parallèle constitue non seulement un objectif monétaire, mais également une condition importante pour améliorer la transparence économique, renforcer la compétitivité et soutenir le processus de diversification productive. L’expérience internationale montre que les pays ayant réussi à unifier durablement leurs marchés de change ont généralement bénéficié d’une meilleure allocation des ressources, d’une plus grande crédibilité des politiques économiques et d’une amélioration de leurs performances à long terme.
9. Une vulnérabilité accrue aux chocs pétroliers
L’un des coûts les plus souvent sous-estimés d’une politique de change reposant sur le maintien d’un dinar relativement fort est l’accroissement de la dépendance de l’économie aux revenus tirés des hydrocarbures. En effet, la soutenabilité d’un taux de change élevé dépend fondamentalement de la capacité du pays à générer suffisamment de devises pour satisfaire la demande extérieure. Or, en Algérie, les hydrocarbures continuent de représenter l’écrasante majorité des recettes d’exportation et constituent la principale source d’alimentation du marché des changes. Cette réalité crée un lien étroit entre l’évolution des cours internationaux du pétrole et du gaz et la capacité des autorités à soutenir durablement la valeur du dinar.
Lorsque les prix des hydrocarbures sont élevés, les recettes d’exportation augmentent, les réserves de change se renforcent et les autorités disposent d’une marge de manœuvre importante pour financer les importations et stabiliser le marché des changes. Dans un tel contexte, le maintien d’un taux de change relativement fort apparaît relativement peu coûteux. La situation devient plus complexe lorsque les cours énergétiques se retournent durablement à la baisse. La diminution des recettes d’exportation réduit alors les ressources en devises disponibles, affaiblit la balance des paiements et exerce une pression croissante sur les réserves de change. Les autorités se trouvent confrontées à un arbitrage de plus en plus difficile entre la préservation des réserves extérieures et la défense du niveau du taux de change.
L’expérience économique récente de l’Algérie illustre clairement cette réalité. Le contre-choc pétrolier de 2014 a marqué un tournant majeur. La forte baisse des prix du pétrole a entraîné une contraction rapide des recettes d’exportation, une détérioration des comptes extérieurs et une diminution progressive des réserves de change. Face à cette nouvelle situation, les autorités ont dû engager un ajustement graduel du taux de change tout en renforçant certaines mesures administratives visant à contenir la demande de devises. Cette séquence met en évidence une caractéristique fondamentale du modèle économique actuel : tant que les exportations hors hydrocarbures demeurent limitées, la stabilité du taux de change reste fortement dépendante de l’évolution des marchés énergétiques mondiaux.
Cette dépendance accroît la vulnérabilité de l’économie aux chocs externes. Les fluctuations des cours pétroliers influencent simultanément les recettes budgétaires, les recettes d’exportation, les réserves de change, les capacités d’importation et, in fine, les marges de manœuvre de la politique de change. Une détérioration durable de l’environnement énergétique international peut ainsi se transmettre rapidement à l’ensemble des équilibres macroéconomiques. Le paradoxe est que le maintien prolongé d’un dinar artificiellement fort peut contribuer à renforcer cette vulnérabilité. En réduisant la compétitivité des secteurs exportateurs hors hydrocarbures et en favorisant les importations, il ralentit précisément le processus de diversification qui permettrait de diminuer la dépendance du pays à l’égard des revenus énergétiques.
L’économie se retrouve alors enfermée dans un cercle difficile à briser : les recettes pétrolières soutiennent le taux de change, tandis que le niveau du taux de change freine l’émergence d’activités capables de générer des recettes alternatives en devises.
À long terme, cette situation limite la résilience de l’économie face aux chocs extérieurs. L’expérience internationale montre pourtant que les pays les moins vulnérables aux fluctuations des matières premières sont généralement ceux qui disposent d’une base productive diversifiée, d’exportations variées et de plusieurs sources de revenus extérieurs. Pour l’Algérie, la réduction de cette vulnérabilité passe donc moins par la défense permanente d’un niveau donné du dinar que par l’accélération de la diversification économique et le développement d’exportations compétitives hors hydrocarbures. C’est à cette condition que le pays pourra progressivement dissocier la stabilité de sa monnaie de l’évolution des cours internationaux du pétrole et du gaz et renforcer durablement sa souveraineté économique.
10. Arbitrages, inefficacités et mauvaise allocation des ressources
Au-delà de ses effets sur les réserves de change, l’inflation ou les équilibres extérieurs, la coexistence durable d’un marché officiel et d’un marché parallèle des devises engendre des distorsions profondes dans le fonctionnement de l’économie. Lorsqu’un écart important et persistant existe entre deux taux de change, les agents économiques sont naturellement incités à rechercher des opportunités d’arbitrage plutôt qu’à investir dans des activités productives. Les gains potentiels liés aux différentiels de change peuvent devenir suffisamment élevés pour orienter les comportements économiques vers la recherche de rentes plutôt que vers la création de valeur. Cette situation favorise le développement de pratiques telles que la surfacturation des importations, la sous-facturation des exportations, les transferts informels de capitaux ou encore diverses formes d’intermédiation spéculative visant à tirer profit de l’écart entre les deux marchés. Dans un tel environnement, l’accès aux devises devient parfois plus rentable que l’activité productive elle-même. Les ressources financières, les compétences entrepreneuriales et les capacités de gestion peuvent alors être progressivement détournées vers des activités dont la rentabilité repose davantage sur les distorsions du système de change que sur l’innovation, l’investissement ou les gains de productivité. Cette évolution a des conséquences importantes sur l’allocation des ressources au sein de l’économie.
Les capitaux tendent à se concentrer dans les secteurs offrant les opportunités d’arbitrage les plus élevées plutôt que dans les activités susceptibles d’accroître la production, les exportations ou l’emploi. Les signaux de prix sont brouillés et les décisions d’investissement ne reflètent plus pleinement les avantages comparatifs réels de l’économie. À long terme, cette situation réduit l’efficacité globale du système économique. Les ressources ne sont plus orientées vers les secteurs les plus productifs mais vers ceux qui bénéficient des distorsions créées par la dualité du marché des changes. L’investissement productif, l’innovation et la diversification économique en pâtissent inévitablement.
L’expérience internationale montre que les économies caractérisées par des écarts importants et durables entre taux de change officiel et taux de change parallèle enregistrent généralement des performances inférieures en matière de croissance, de productivité et de création d’emplois. La multiplication des activités de rente tend à affaiblir progressivement les incitations à entreprendre, produire et exporter. Dans le cas de l’Algérie, où la diversification économique constitue un objectif stratégique majeur, ces distorsions représentent un coût particulièrement élevé. Elles ralentissent l’émergence d’un secteur privé compétitif, freinent le développement des exportations hors hydrocarbures et réduisent la capacité de l’économie à créer durablement de la richesse et des emplois productifs.
La persistance d’un écart de près de 80 à 85 % entre le taux officiel et le taux parallèle ne constitue donc pas seulement un problème monétaire ou financier. Elle traduit également une mauvaise allocation des ressources qui pénalise la croissance potentielle et retarde la transformation structurelle de l’économie. La réduction progressive de ces distorsions apparaît ainsi comme une condition importante pour améliorer l’efficacité économique, renforcer la compétitivité et soutenir un développement plus équilibré et plus durable.
11. Un coût croissant pour l’investissement, la croissance et l’emploi
L’une des conséquences les plus préoccupantes de la coexistence durable d’un marché officiel et d’un marché parallèle des changes réside dans l’incertitude qu’elle introduit dans l’environnement économique. L’investissement productif repose fondamentalement sur la capacité des entreprises à anticiper leurs coûts, leurs recettes et la rentabilité future de leurs projets. Lorsque plusieurs taux de change coexistent et que l’écart entre eux demeure important et persistant, cet exercice devient beaucoup plus complexe. Les entreprises qui importent des équipements, des matières premières ou des intrants intermédiaires peinent à évaluer avec précision leurs coûts futurs. Les exportateurs sont confrontés à une incertitude similaire concernant leurs recettes en devises et leur conversion en monnaie nationale. Les investisseurs, qu’ils soient nationaux ou étrangers, doivent intégrer un risque supplémentaire lié à l’évolution future du taux de change et à l’éventualité d’un ajustement du régime de change. Cette incertitude accroît la prime de risque associée aux projets d’investissement. Certains projets deviennent moins rentables, d’autres sont retardés, tandis que certains investisseurs préfèrent adopter une attitude d’attente plutôt que d’engager des ressources dans un environnement jugé insuffisamment prévisible.
Le problème est particulièrement important pour les investissements de long terme. Les projets industriels, les infrastructures, les activités exportatrices ou les investissements destinés à développer des chaînes de valeur nationales nécessitent souvent plusieurs années avant de générer des revenus significatifs. Leur rentabilité dépend fortement de la stabilité et de la prévisibilité du cadre macroéconomique. Lorsque les signaux envoyés par le marché officiel et le marché parallèle divergent fortement, les entreprises éprouvent davantage de difficultés à élaborer leurs stratégies de développement. Cette situation peut freiner l’accumulation du capital productif et ralentir le processus de diversification économique.
À moyen terme, ces effets se répercutent sur la croissance économique. Une baisse du rythme d’investissement limite l’augmentation des capacités de production, ralentit les gains de productivité et réduit le potentiel de croissance de l’économie. Les secteurs exposés à la concurrence internationale, déjà affectés par la perte de compétitivité associée à une monnaie surévaluée, rencontrent alors des difficultés supplémentaires pour se développer et créer de nouvelles activités. Les conséquences sur l’emploi deviennent progressivement visibles. Une croissance moins dynamique et un investissement insuffisant réduisent les capacités de création d’emplois productifs. Les secteurs industriels, agricoles et de services exportables, qui constituent généralement les principaux moteurs de l’emploi durable dans les économies émergentes, peinent à absorber une population active en constante progression. Cette réalité revêt une importance particulière pour l’Algérie, où l’arrivée chaque année de nouveaux entrants sur le marché du travail crée des besoins importants en matière de création d’emplois. La capacité de l’économie à offrir des perspectives professionnelles à une population jeune dépend étroitement de son aptitude à attirer l’investissement, à développer son tissu productif et à renforcer sa compétitivité. Les coûts associés à une croissance insuffisamment diversifiée ne sont donc pas uniquement économiques. Ils deviennent progressivement sociaux. Le ralentissement de l’investissement, la faiblesse de la création d’emplois productifs et la persistance de déséquilibres structurels peuvent affecter durablement les perspectives de développement et le niveau de vie des ménages. Dans cette perspective, le maintien d’un taux de change artificiellement fort ne doit pas être évalué uniquement à l’aune de ses effets immédiats sur les prix à la consommation. Les bénéfices de court terme qu’il procure en matière de pouvoir d’achat doivent être mis en balance avec ses conséquences sur l’investissement, la croissance et l’emploi.
À long terme, le coût social et économique d’une croissance ralentie, d’un investissement insuffisant et d’une création d’emplois limitée peut devenir largement supérieur aux gains temporaires associés à la réduction de certaines pressions inflationnistes. C’est précisément cet arbitrage entre stabilité des prix et développement économique qui se trouve au cœur du débat sur la politique de change en Algérie.
12. Le paradoxe fiscal du dinar fort
L’un des coûts les moins visibles d’un dinar artificiellement fort concerne son impact sur les finances publiques.
En Algérie, une part importante des recettes fiscales ordinaires est perçue à la frontière sous forme de TVA à l’importation, de droits de douane et de taxes assimilées. Ces prélèvements sont calculés sur la valeur des importations convertie en dinars au taux de change officiel. Lorsque le taux de change officiel est maintenu durablement à un niveau supérieur à sa valeur d’équilibre économique, la valeur en dinars des importations est mécaniquement réduite. Pour une même importation exprimée en euros ou en dollars, l’assiette fiscale devient plus faible et les recettes budgétaires perçues par l’État diminuent. À titre d’illustration, une importation de 1 milliard d’euros représente environ 151 milliards de dinars au taux officiel de fin 2025, contre près de 280 milliards de dinars au taux observé sur le marché parallèle. L’écart d’assiette fiscale dépasse ainsi 80 %, illustrant l’ampleur potentielle du manque à gagner. Cette situation crée un paradoxe économique particulièrement important. Une politique de change destinée à réduire l’inflation importée contribue simultanément à affaiblir les recettes fiscales ordinaires de l’État.
Or les résultats économétriques présentés dans cette étude montrent que les déficits budgétaires figurent parmi les principaux déterminants de l’inflation en Algérie. En réduisant les ressources budgétaires disponibles, le maintien d’un dinar artificiellement fort peut donc indirectement contribuer à alimenter l’une des causes fondamentales des tensions inflationnistes. Les données de la Banque d’Algérie illustrent l’importance de cet enjeu. En 2024, la TVA à l’importation a généré 601,8 milliards de dinars et les droits de douane 367,8 milliards de dinars, soit une part significative des recettes fiscales ordinaires. Dans un contexte marqué par des déficits budgétaires élevés et par la nécessité de renforcer la mobilisation des recettes non pétrolières, l’impact du taux de change sur le rendement de la fiscalité de porte ne peut être ignoré. Le véritable paradoxe est donc le suivant : en cherchant à limiter certaines composantes de l’inflation à travers un dinar fort, les autorités réduisent simultanément une partie de leurs recettes fiscales, ce qui peut accentuer les déséquilibres budgétaires qui contribuent eux-mêmes aux pressions inflationnistes. Cette interaction illustre une nouvelle fois qu’aucune stratégie de lutte contre l’inflation ne peut reposer exclusivement sur le taux de change. La stabilité durable des prix exige une cohérence entre politique budgétaire, politique monétaire, politique de change et réformes structurelles.
Conclusion
L’analyse développée dans cette partie met en évidence une réalité souvent absente du débat public : le maintien d’un dinar artificiellement fort n’est pas une politique sans coût. S’il peut contribuer à atténuer certaines pressions inflationnistes en réduisant le coût des importations, ses effets économiques dépassent largement cette seule dimension.
Les bénéfices de court terme associés à la limitation de l’inflation importée doivent être mis en balance avec des coûts qui tendent à s’accumuler progressivement : perte de compétitivité des producteurs nationaux, dépendance accrue aux importations, ralentissement de la diversification économique, développement du marché parallèle des changes, pressions sur les réserves de change, inefficacités dans l’allocation des ressources, affaiblissement de l’investissement productif et érosion du rendement de certaines recettes fiscales.
Ces différents mécanismes sont étroitement liés. En favorisant les importations et en pénalisant les exportations, un dinar durablement surévalué freine la diversification économique, renforce la dépendance à l’égard des hydrocarbures et accroît la vulnérabilité de l’économie aux chocs externes.
Les écarts persistants entre marché officiel et marché parallèle alimentent par ailleurs des comportements d’arbitrage et de rente qui détournent des ressources précieuses des activités productives. L’un des principaux enseignements de cette analyse est que la politique de change ne peut se substituer aux autres instruments de politique économique.
Les résultats économétriques présentés précédemment ont montré que l’inflation algérienne résulte de l’interaction entre facteurs monétaires, budgétaires et de change. Dès lors, la défense d’un dinar fort ne peut à elle seule garantir une stabilité durable des prix.
Cette conclusion ne signifie pas qu’une dépréciation brutale du dinar constituerait une solution souhaitable. Elle suggère plutôt que le véritable objectif doit être la recherche d’un taux de change cohérent avec les fondamentaux économiques du pays, compatible à la fois avec la stabilité des prix, la compétitivité de l’économie, la diversification productive et la soutenabilité des équilibres extérieurs.
La question devient alors celle de la stratégie d’ajustement la plus appropriée. Comment réduire progressivement les déséquilibres accumulés tout en préservant la stabilité économique et sociale ? C’est cette problématique qui sera examinée dans la partie suivante consacrée aux différentes options de réforme et aux conditions d’un réalignement ordonné du taux de change.
Partie 10. Pourquoi l’ajustement est préférable au statu quo ?
L’analyse développée dans cette étude conduit à une conclusion importante : le véritable risque pour l’économie algérienne n’est pas un réalignement progressif du taux de change, mais la poursuite d’un système où les déséquilibres sont administrés plutôt que corrigés. Le maintien d’un dinar artificiellement fort peut temporairement atténuer certaines manifestations de l’inflation, mais il ne traite pas les causes profondes des tensions macroéconomiques. Au contraire, il tend progressivement à les déplacer, à les masquer ou à les amplifier. La question fondamentale n’est donc pas de savoir si un ajustement comporte des coûts. Toute réforme économique comporte inévitablement un coût de transition. La véritable question est de savoir si le coût de l’inaction n’est pas devenu supérieur à celui d’un ajustement ordonné et maîtrisé.
1. Le coût croissant de l’immobilisme
L’expérience économique montre que les déséquilibres macroéconomiques non corrigés ont tendance à s’accumuler au fil du temps. Plus l’écart entre les fondamentaux économiques et les prix administrés devient important, plus l’ajustement futur risque d’être coûteux.
Dans le cas algérien, plusieurs indicateurs témoignent d’une accumulation progressive de ces déséquilibres :
- une prime du marché parallèle dépassant 85 % ;
- des déficits budgétaires supérieurs à 10 % du PIB ;
- une érosion graduelle des réserves de change ;
- une croissance de plus en plus dépendante de la dépense publique ;
- une faible diversification des exportations ;
- une progression continue de l’économie informelle.
Pris isolément, chacun de ces déséquilibres peut sembler gérable. Leur combinaison est en revanche plus préoccupante. Une prime de change élevée, des déficits budgétaires persistants, une croissance dépendante de la dépense publique et une faible diversification productive constituent autant de signaux indiquant que les mécanismes d’ajustement naturels de l’économie fonctionnent imparfaitement. Tant que ces déséquilibres sont compensés par des mesures administratives, par les réserves de change ou par les revenus des hydrocarbures, leur coût apparaît limité. En réalité, ils continuent de s’accumuler et se traduisent progressivement par une croissance plus faible, une compétitivité dégradée, un investissement insuffisant, une dépendance accrue aux importations et un élargissement du marché parallèle.
L’histoire économique montre que les ajustements retardés finissent souvent par être imposés par les marchés plutôt que décidés par les autorités. Dans ce cas, les marges de manœuvre deviennent beaucoup plus limitées et les coûts économiques et sociaux beaucoup plus élevés. Plus cette situation perdure, plus le coût futur de la correction risque d’augmenter.
2. Les enseignements des expériences internationales
L’expérience internationale fournit de nombreux exemples illustrant les risques associés au maintien prolongé de taux de change surévalués. Dans plusieurs pays d’Amérique latine, des stratégies visant à soutenir artificiellement la monnaie nationale afin de contenir l’inflation ont conduit à l’accumulation de déficits extérieurs, à l’épuisement progressif des réserves de change et finalement à des dévaluations brutales accompagnées de crises économiques et sociales. À l’inverse, de nombreux pays émergents ont choisi de procéder à des ajustements plus graduels de leur taux de change tout en mettant en œuvre des réformes budgétaires, monétaires et structurelles destinées à renforcer leur compétitivité et leurs équilibres macroéconomiques. Les expériences internationales ne montrent pas qu’un ajustement du taux de change soit sans coût. Elles montrent en revanche qu’un ajustement progressif, accompagné de politiques économiques cohérentes et crédibles, est généralement moins coûteux qu’une correction imposée par une crise de change, une crise budgétaire ou une crise de balance des paiements. Bien que les contextes nationaux diffèrent, la principale leçon qui se dégage de ces expériences est qu’un ajustement préventif est généralement préférable à un ajustement subi dans l’urgence.
3. La nécessité d’un ajustement ordonné
L’objectif de cette étude n’est pas de préconiser une dévaluation brutale du dinar. Une correction soudaine et désordonnée pourrait provoquer une accélération de l’inflation, déstabiliser les anticipations économiques et affecter les ménages les plus vulnérables. Une telle stratégie serait difficilement compatible avec les objectifs de stabilité économique et sociale. L’enjeu est plutôt de mettre en œuvre un réalignement progressif, prévisible et crédible du taux de change, accompagné d’un ensemble cohérent de réformes macroéconomiques et structurelles. Une telle stratégie devrait reposer sur plusieurs piliers complémentaires :
- une consolidation budgétaire progressive visant à réduire durablement les déficits publics ;
- une politique monétaire davantage orientée vers la stabilité des prix ;
- une réduction graduelle de l’écart entre le marché officiel et le marché parallèle ;
- le développement d’un marché officiel des changes plus profond et plus transparent ;
- l’amélioration du climat des affaires et de l’attractivité de l’investissement ;
- le renforcement de la compétitivité des secteurs productifs hors hydrocarbures ;
- la mise en place de mécanismes de protection ciblés pour les ménages vulnérables.
L’objectif n’est donc pas de défendre un niveau particulier du taux de change mais de restaurer progressivement la cohérence de l’ensemble du cadre macroéconomique. Une monnaie durablement stable ne résulte pas d’une décision administrative. Elle est le reflet d’une économie compétitive, productive, diversifiée et équilibrée. En définitive, le débat ne porte pas sur le choix entre ajustement et absence d’ajustement. Dans toute économie, les déséquilibres finissent tôt ou tard par être corrigés.
La véritable question est de savoir si cette correction intervient de manière progressive, ordonnée et souveraine, ou si elle est imposée ultérieurement par les contraintes économiques, financières ou extérieures. L’histoire économique montre que les ajustements décidés à temps sont généralement moins coûteux que ceux imposés par une crise. Plus un pays dispose de réserves de change, de stabilité institutionnelle et de marges de manœuvre budgétaires, plus il est en mesure de conduire ses propres réformes dans des conditions favorables. L’Algérie dispose encore aujourd’hui de ces marges de manœuvre. C’est précisément ce qui rend un ajustement graduel envisageable. Attendre davantage risquerait au contraire de réduire progressivement les options disponibles et d’accroître le coût économique et social des corrections futures.
Partie 11. Quelle stratégie alternative pour l’Algérie ?
Introduction
L’analyse développée dans cette étude conduit à une conclusion claire : la stabilité durable des prix, la compétitivité économique et la diversification productive ne peuvent être obtenues par la seule politique de change. Le taux de change constitue un instrument important de la politique économique, mais il ne saurait à lui seul compenser durablement les déséquilibres budgétaires, les rigidités structurelles, les insuffisances de l’offre productive ou les distorsions liées à l’économie informelle.
Les résultats économétriques présentés précédemment montrent d’ailleurs que l’inflation algérienne résulte de l’interaction de plusieurs facteurs : monétaires, budgétaires, structurels et externes. La véritable question n’est donc pas de savoir quel niveau du dinar doit être défendu, mais comment construire un modèle de croissance capable de concilier stabilité macroéconomique, compétitivité, diversification économique et amélioration durable du niveau de vie. L’alternative au statu quo ne réside ni dans une dévaluation brutale ni dans le maintien indéfini d’un dinar artificiellement fort.
Elle consiste à mettre en œuvre une stratégie cohérente de transformation économique fondée sur plusieurs réformes complémentaires et mutuellement renforçantes.
1. Réalignement progressif du taux de change
La première composante de cette stratégie consiste à rapprocher progressivement le taux de change officiel de sa valeur économique d’équilibre.
L’objectif ne doit pas être de défendre indéfiniment un niveau administratif du dinar mais de réduire progressivement les distorsions qui affectent la compétitivité, encouragent les comportements spéculatifs et alimentent le marché parallèle des changes. Une telle approche permettrait : d’améliorer la compétitivité des producteurs nationaux ; de soutenir les exportations hors hydrocarbures ; de réduire progressivement les incitations à l’arbitrage entre marchés officiel et parallèle ; de renforcer la transparence économique ; d’améliorer l’allocation des ressources.
Ce réalignement devrait être graduel, prévisible et accompagné d’une communication claire afin d’éviter les ajustements désordonnés et les anticipations excessives.
À titre illustratif, une trajectoire de convergence pourrait viser : une réduction de l’écart entre les deux marchés à environ 35 % d’ici fin 2026 ; une réduction à moins de 15 % d’ici fin 2027 ; une quasi-unification du marché des changes à l’horizon 2028. Une telle démarche permettrait d’absorber progressivement les coûts de transition tout en renforçant la crédibilité des politiques économiques.
2. Discipline budgétaire et crédibilité monétaire
Aucune stratégie de change ne peut réussir durablement sans un assainissement progressif du cadre budgétaire et monétaire. Les résultats économétriques présentés dans cette étude montrent que les déficits budgétaires et l’expansion monétaire figurent parmi les principaux déterminants de l’inflation en Algérie.
Tant que ces déséquilibres persistent, les tensions inflationnistes continueront de réapparaître, quel que soit le niveau du taux de change. La stabilisation macroéconomique suppose donc : L’élargissement de l’assiette fiscale ordinaire ; L’amélioration du recouvrement fiscal ; La réduction graduelle des déficits budgétaires ; une meilleure maîtrise des dépenses publiques ; Un ciblage plus efficace des transferts et des subventions ; Le renforcement de l’indépendance opérationnelle de la Banque d’Algérie ; et une gestion plus active de la liquidité bancaire.
L’objectif est de restaurer progressivement la crédibilité des politiques économiques et de mieux ancrer les anticipations d’inflation des ménages et des entreprises.
3. Développement de l’offre productive nationale
La lutte contre l’inflation ne peut être uniquement monétaire ou budgétaire. Elle doit également s’attaquer aux contraintes qui limitent l’offre de biens et de services. L’analyse des données de l’ONS a montré que les principales tensions inflationnistes observées en Algérie sont fortement concentrées dans le secteur alimentaire, notamment dans les produits agricoles frais. Cette réalité souligne l’importance des facteurs d’offre dans la formation des prix. Le renforcement de la capacité productive nationale constitue donc la meilleure protection durable contre l’inflation et contre la dépendance excessive aux importations.
Les priorités devraient notamment concerner : l’agriculture et la sécurité alimentaire ; les infrastructures de stockage et de logistique ; les industries agroalimentaires ; les industries de transformation ; les services exportables ; l’économie numérique ; l’innovation et le transfert technologique. L’objectif est de développer progressivement une base productive plus diversifiée, capable de répondre à la demande intérieure tout en générant de nouvelles recettes d’exportation.
À long terme, la véritable protection contre l’inflation ne réside ni dans les contrôles administratifs ni dans un dinar artificiellement fort. Elle réside dans la capacité de l’économie à produire davantage, à gagner en productivité et à répondre efficacement à la demande nationale.
4. Réduction graduelle de l’informalité
La dualité du marché des changes reflète plus largement la dualité de l’économie algérienne. Le poids de l’économie informelle réduit l’efficacité des politiques publiques, affaiblit les recettes fiscales, limite l’intermédiation bancaire et contribue à alimenter le marché parallèle des devises.
Une stratégie de formalisation progressive devrait reposer sur : la modernisation des moyens de paiement ; la généralisation des paiements électroniques ; l’élargissement de l’inclusion financière ; le renforcement du système bancaire ; la simplification des procédures administratives ; l’amélioration du climat des affaires ; l’intégration progressive des activités informelles dans le secteur formel. L’objectif n’est pas de pénaliser les acteurs informels mais de rendre progressivement la formalisation plus attractive que l’informalité.
5. Protection ciblée des ménages vulnérables
Toute stratégie d’ajustement comporte un coût de transition. La réussite des réformes dépend donc de la capacité des pouvoirs publics à protéger les catégories les plus vulnérables et à préserver la cohésion sociale.
Cette protection doit progressivement évoluer d’un système de subventions généralisées vers un système davantage ciblé sur les ménages qui en ont réellement besoin. Les ressources dégagées par la réduction des distorsions économiques pourraient être utilisées pour : renforcer les transferts monétaires ciblés ; protéger les revenus des ménages modestes ; soutenir les retraités à faibles revenus ; accompagner les populations les plus exposées à la hausse temporaire des prix ; et financer des programmes de formation et d’insertion professionnelle. Une telle approche permettrait de concilier efficacité économique et justice sociale.
6. Une réforme économique au service de la souveraineté nationale
Contrairement à une idée largement répandue, le réalignement progressif du dinar ne constitue ni une fin en soi ni une concession à une quelconque doctrine extérieure. Il s’agit avant tout d’un instrument permettant de restaurer les équilibres internes de l’économie et de renforcer sa capacité à créer durablement de la richesse.
Le véritable défi auquel l’Algérie est confrontée n’est pas celui du taux de change. Il est celui de la transformation de son modèle économique. Tant que la croissance dépendra principalement des hydrocarbures, les équilibres macroéconomiques resteront vulnérables aux fluctuations des marchés énergétiques internationaux. À l’inverse, une économie diversifiée, compétitive et innovante sera en mesure de soutenir durablement la valeur de sa monnaie sans recourir à des ajustements administratifs permanents.
Dans cette perspective, le réalignement progressif du dinar n’est pas un objectif en soi. Il constitue l’un des instruments d’une stratégie plus large visant à renforcer la compétitivité, accélérer la diversification économique, développer les exportations hors hydrocarbures, créer davantage d’emplois productifs et consolider la souveraineté économique du pays.
La véritable ambition n’est donc pas de défendre un dinar fort ou un dinar faible. Elle consiste à construire une économie suffisamment forte pour que la valeur du dinar reflète naturellement la solidité de ses fondamentaux.
C’est à cette condition que l’Algérie pourra restaurer durablement la stabilité des prix, réduire sa vulnérabilité aux chocs externes et créer les bases d’une croissance forte, inclusive et soutenable à l’horizon 2030 et au-delà.
Conclusion générale
L’analyse développée dans cette étude conduit à une conclusion simple mais fondamentale : le débat sur le dinar ne doit pas être réduit à une opposition entre partisans d’une monnaie forte et partisans d’une monnaie faible. La véritable question est celle de la cohérence entre le taux de change et les fondamentaux économiques du pays.
Les résultats présentés montrent que le taux de change influence effectivement l’inflation en Algérie. Toutefois, ils montrent également que l’inflation trouve ses origines dans un ensemble plus large de facteurs où les déséquilibres budgétaires, l’expansion monétaire, les rigidités de l’offre, les insuffisances des circuits de distribution et les dysfonctionnements du marché des changes jouent un rôle déterminant.
Le maintien d’un dinar artificiellement fort peut temporairement atténuer certaines pressions inflationnistes. Mais il ne constitue ni une stratégie de développement, ni une réponse durable aux défis économiques auxquels le pays est confronté. À mesure que les années passent, les coûts associés à cette stratégie deviennent de plus en plus visibles : perte de compétitivité, dépendance accrue aux importations, ralentissement de la diversification économique, développement du marché parallèle, mauvaise allocation des ressources, pression sur les réserves de change et affaiblissement progressif des capacités de croissance de l’économie.
Le paradoxe est qu’une politique conçue pour préserver la stabilité peut finir par fragiliser les fondements mêmes de cette stabilité. Une monnaie artificiellement forte peut masquer certains déséquilibres, mais elle ne peut ni remplacer la discipline budgétaire, ni compenser les insuffisances de l’offre productive, ni créer les conditions d’une croissance durable.
L’enjeu fondamental pour l’Algérie n’est donc pas la défense d’un niveau particulier du dinar. Il est la construction d’une économie capable de soutenir durablement la valeur de sa monnaie grâce à la solidité de ses fondamentaux. Une économie compétitive plutôt qu’une économie protégée. Une économie productive plutôt qu’une économie dépendante des importations. Une économie diversifiée plutôt qu’une économie vulnérable aux fluctuations des hydrocarbures. Une économie créatrice de richesse plutôt qu’une économie administrant ses déséquilibres.
Dans cette perspective, le réalignement progressif du taux de change ne constitue pas une fin en soi. Il n’est qu’un instrument parmi d’autres au service d’un objectif plus ambitieux : restaurer les équilibres macroéconomiques, renforcer la compétitivité, accélérer la diversification productive et préparer l’économie algérienne aux défis des prochaines décennies.
Au fond, la question n’est pas de savoir comment défendre durablement un dinar fort.
La véritable question est de savoir comment construire une économie suffisamment forte pour que la valeur du dinar reflète naturellement sa réalité économique.
C’est là que réside le véritable enjeu de la souveraineté économique, de la stabilité durable et de la prospérité future de l’Algérie.
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