Les écarts de performance : pourquoi les résultats restent partiels

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En bref :

L’inflation algérienne est multidimensionnelle : facteurs monétaires, budgétaires, externes et structurels agissent conjointement
La Banque d’Algérie peut agir sur certains déterminants de l’inflation, mais ne peut en assurer seule la maîtrise durable
L’efficacité des politiques est limitée par leur environnement : économie du cash, informalité, faible bancarisation, marchés peu profonds
La dominance budgétaire et la dépendance aux hydrocarbures pèsent sur l’efficacité de la politique monétaire
La dualité du marché des changes est un symptôme durable, entretenu par une offre officielle de devises insuffisante
Certaines contraintes échappent à la Banque d’Algérie, mais d’autres relèvent de son pouvoir d’action, ce qui justifie une nouvelle étape de réforme

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Réformes de la Banque d’Algérie

Partie 1 sur 4 : Le référentiel conceptuel des politiques monétaire et de change

Partie 2 sur 4 : Évaluation des politiques monétaire et de change en Algérie

Partie 3 sur 4 : Les écarts de performance : pourquoi les résultats restent partiels

Partie 4 sur 4 : Comment renforcer durablement la Banque d’Algérie (cinq chantiers)

Introduction de la partie

Les deux premières parties de cet ouvrage ont permis d’établir un premier diagnostic des politiques monétaire et de change conduites en Algérie.

La première partie a défini le référentiel conceptuel d’une banque centrale moderne et les critères permettant d’évaluer l’action publique dans ce domaine. La deuxième partie a appliqué cette méthodologie afin d’apprécier les objectifs poursuivis, les instruments mobilisés et les résultats obtenus par les politiques monétaire et de change.

Cette évaluation met en évidence un constat nuancé. Les deux politiques reposent aujourd’hui sur un cadre juridique modernisé, des objectifs clairement définis et des instruments globalement conformes aux pratiques des banques centrales contemporaines. Elles ont contribué à préserver la stabilité macroéconomique, à améliorer progressivement la maîtrise de l’inflation et à maintenir les principaux équilibres extérieurs.

Toutefois, plusieurs objectifs demeurent seulement partiellement atteints. La transmission de la politique monétaire reste imparfaite, la compétitivité de l’économie progresse lentement, le marché parallèle des changes persiste et la confiance dans le dinar demeure incomplète. Il existe ainsi des écarts entre les objectifs poursuivis par les politiques monétaire et de change et les résultats effectivement observés.

La question centrale de l’ouvrage évolue donc naturellement. Il ne s’agit plus de déterminer ce que font les politiques monétaires et de change, ni dans quelle mesure elles atteignent leurs objectifs, mais de comprendre pourquoi certains résultats demeurent en deçà des attentes.

C’est précisément l’objet de cette troisième partie. Son ambition n’est plus d’évaluer les politiques monétaire et de change, mais d’expliquer les facteurs qui conditionnent leur efficacité. L’analyse portera successivement sur les mécanismes de transmission, le rôle du système bancaire et des marchés financiers, les déterminants de l’inflation, les interactions avec la politique budgétaire, les spécificités du marché des changes ainsi que l’influence des facteurs institutionnels, structurels et de la confiance sur les performances observées.

L’objectif est d’identifier les principaux déterminants des écarts mis en évidence dans la partie précédente afin de distinguer ce qui relève des politiques elles-mêmes de ce qui résulte de leur environnement économique, financier et institutionnel. C

ette analyse constituera le fondement des propositions formulées dans la quatrième partie pour renforcer durablement l’efficacité des politiques monétaire et de change en Algérie.

Chapitre 10. Les mécanismes de transmission : pourquoi les politiques monétaires et de change produisent-elles des effets limités ?

Pourquoi des politiques disposant d’objectifs clairs et d’instruments adaptés ne produisent-elles pas toujours les résultats attendus ?

Introduction

La deuxième partie de cet ouvrage a montré que les politiques monétaires et de change conduites en Algérie reposent sur un cadre juridique modernisé et sur des instruments globalement conformes aux standards internationaux. Pourtant, plusieurs objectifs demeurent seulement partiellement atteints. Ce constat conduit naturellement à s’interroger sur les mécanismes qui relient les décisions des autorités monétaires aux résultats effectivement observés.

L’efficacité d’une politique économique ne dépend pas uniquement de la qualité de ses objectifs ou de ses instruments. Elle dépend également de la capacité de ces instruments à influencer le comportement des banques, des entreprises, des ménages et, plus largement, l’ensemble des agents économiques. Cet ensemble de relations constitue ce que la théorie économique désigne sous le nom de mécanismes de transmission.

Une politique monétaire ou une politique de change peut être correctement conçue sans produire les effets attendus si les canaux par lesquels elle agit sont incomplets, déformés ou interrompus. Les écarts de performance identifiés dans la deuxième partie peuvent ainsi résulter non d’une faiblesse des politiques elles-mêmes, mais d’une transmission insuffisante de leurs impulsions à l’économie réelle.

Cette question revêt une importance particulière en Algérie. Le faible niveau d’intermédiation financière, l’importance de la circulation fiduciaire, la taille du secteur informel, la faible profondeur des marchés financiers, la segmentation du marché des changes et les interactions étroites entre politiques monétaire, budgétaire et de change influencent directement la manière dont les décisions des autorités monétaires se transmettent à l’économie.

L’objectif de ce chapitre est donc d’examiner les mécanismes de transmission des politiques monétaire et de change afin d’identifier les premiers facteurs susceptibles d’expliquer les écarts observés entre les objectifs poursuivis et les résultats obtenus. Cette analyse constitue la première étape de l’explication développée dans cette troisième partie.

10.1. Pourquoi les mécanismes de transmission sont-ils déterminants ?

Les politiques monétaire et de change n’agissent pas directement sur l’inflation, la croissance ou la compétitivité. Elles influencent d’abord un ensemble de variables intermédiaires qui modifient progressivement les décisions des agents économiques.

Une variation des taux directeurs agit d’abord sur les conditions de refinancement des banques, puis sur le coût du crédit, avant d’affecter les décisions de consommation, d’investissement et d’épargne. De même, une modification du taux de change influence d’abord le prix relatif des biens importés, la compétitivité des entreprises et les anticipations des agents économiques avant de produire des effets sur l’inflation, les exportations ou la croissance.

L’efficacité des politiques monétaire et de change dépend donc moins de la décision initiale que de la qualité de la chaîne de transmission qui relie cette décision aux variables macroéconomiques finales.

Cette observation conduit à une première conclusion : une faiblesse des résultats peut provenir non d’une erreur de politique économique, mais d’une transmission incomplète de ses effets.

10.2. Les principaux canaux de transmission

Les politiques monétaire et de change influencent l’économie par plusieurs canaux complémentaires :

  • Le canal des taux d’intérêt agit sur le coût du financement de l’économie.
  • Le canal du crédit influence la quantité de financement distribuée par les établissements bancaires.
  • Le canal du taux de change modifie les prix relatifs des biens nationaux et importés, influençant simultanément l’inflation, la compétitivité et les échanges extérieurs.
  • Le canal des anticipations agit sur les décisions des entreprises, des ménages et des investisseurs en fonction de leurs attentes concernant l’inflation, les taux d’intérêt ou l’évolution future du dinar.
  • Enfin, dans les économies où les marchés financiers sont développés, le canal des prix des actifs complète les mécanismes précédents.

Ces différents canaux n’agissent pas indépendamment. Leur efficacité dépend de la profondeur du système financier, du degré de confiance dans les politiques économiques et du comportement des différents acteurs économiques.

Dé la décision de la politique monétaire aux résultats macroéconomiques
Dé la décision de la politique monétaire aux résultats macroéconomiques

10.3. Pourquoi la transmission est-elle limitée en Algérie ?

L’analyse des caractéristiques de l’économie algérienne permet d’identifier plusieurs facteurs susceptibles de réduire l’efficacité des mécanismes de transmission.

  • La prédominance de la monnaie fiduciaire limite la portée des décisions monétaires.
  • Le faible développement des marchés financiers réduit le rôle des mécanismes de marché.
  • L’importance du secteur informel soustrait une part significative de l’activité économique aux circuits financiers officiels.
  • La concentration du crédit bancaire et l’accès encore limité des petites et moyennes entreprises au financement restreignent la diffusion des impulsions monétaires.
  • Enfin, les interactions étroites entre politiques monétaire, budgétaire et de change modifient souvent la portée des décisions prises dans chacun de ces domaines.

Ces caractéristiques ne remettent pas en cause la pertinence des politiques mises en œuvre. Elles expliquent en revanche pourquoi leurs effets apparaissent souvent plus progressifs, plus limités ou plus hétérogènes que dans les économies disposant de marchés financiers plus profonds.

Facteurs limitant la transmission des politiques monétaires et de change
Facteurs limitant la transmission des politiques monétaires et de change

10.4. Enseignements

L’analyse des mécanismes de transmission fait apparaître quatre enseignements majeurs.

  • Premièrement, l’efficacité des politiques monétaire et de change dépend autant de la qualité de leurs mécanismes de transmission que de celle de leurs instruments.
  • Deuxièmement, plusieurs caractéristiques structurelles de l’économie algérienne réduisent la capacité des impulsions monétaires et de change à se diffuser rapidement vers l’économie réelle.
  • Troisièmement, ces limites résultent principalement de l’environnement économique, financier et institutionnel dans lequel les politiques sont mises en œuvre, davantage que des instruments eux-mêmes.
  • Enfin, les mécanismes de transmission constituent un premier facteur explicatif des écarts de performance identifiés dans la deuxième partie de cet ouvrage.
Première évaluation des mécanismes de transmission
Première évaluation des mécanismes de transmission

Conclusion

L’analyse développée dans ce chapitre montre que les écarts observés entre les objectifs poursuivis et les résultats obtenus ne peuvent être compris sans examiner les mécanismes qui assurent la transmission des politiques monétaire et de change.

Les politiques peuvent être cohérentes, leurs instruments adaptés et leurs objectifs clairement définis ; si les canaux de transmission sont incomplets ou insuffisamment développés, leurs effets sur l’économie réelle demeureront nécessairement limités.

Les mécanismes de transmission constituent ainsi un premier élément d’explication des performances observées. Ils ne suffisent toutefois pas à rendre compte de l’ensemble des écarts identifiés.

Leur efficacité dépend elle-même de la qualité du système bancaire et des marchés financiers, dont le rôle sera analysé dans le chapitre suivant.

Chapitre 11. Le système bancaire et les marchés financiers : pourquoi limitent-ils l’efficacité des politiques monétaire et de change ?

Dans quelle mesure la structure du système financier algérien explique-t-elle les écarts observés entre les objectifs des politiques monétaire et de change et leurs résultats ?

Introduction

Le chapitre précédent a montré que l’efficacité des politiques monétaire et de change dépend largement de leurs mécanismes de transmission. Encore faut-il que ces mécanismes disposent de relais capables de diffuser les décisions des autorités monétaires vers l’ensemble de l’économie. Ces relais sont assurés principalement par le système bancaire et les marchés financiers.

Dans une économie moderne, les banques, les marchés monétaires, les marchés obligataires et les marchés financiers jouent un rôle essentiel dans la circulation de la liquidité, le financement de l’investissement, la formation des taux d’intérêt et la transmission des signaux monétaires. Plus ces marchés sont profonds, concurrentiels et diversifiés, plus les décisions de politique économique se transmettent rapidement à l’économie réelle.

L’économie algérienne présente toutefois des caractéristiques particulières. Le système bancaire demeure largement dominé par les banques publiques, le crédit bancaire constitue la principale source de financement de l’économie, tandis que les marchés financiers restent peu développés. Cette structure concentre l’essentiel de l’intermédiation financière sur le secteur bancaire et limite les mécanismes alternatifs de financement.

L’objectif de ce chapitre est d’examiner dans quelle mesure ces caractéristiques influencent l’efficacité des politiques monétaire et de change. Il cherche à déterminer si la structure actuelle du système financier constitue l’un des facteurs expliquant les écarts de performance mis en évidence dans la deuxième partie de cet ouvrage.

11.1. Pourquoi le système bancaire est-il un maillon essentiel ?

Les politiques monétaire et de change n’agissent pas directement sur les entreprises ni sur les ménages. Elles passent d’abord par le système bancaire, qui transforme les décisions des autorités monétaires en conditions effectives de financement.

Les banques déterminent la distribution du crédit, les conditions de financement, la rémunération de l’épargne et la gestion de la liquidité. Elles constituent ainsi le principal canal de transmission entre les politiques économiques et l’économie réelle.

Lorsque ce relais fonctionne efficacement, les impulsions monétaires se diffusent rapidement. À l’inverse, lorsque le système bancaire présente des rigidités ou une faible capacité d’intermédiation, l’efficacité des politiques s’en trouve réduite.

11.2. Les principales caractéristiques du système financier algérien

  • Le système financier algérien présente plusieurs caractéristiques qui influencent directement la transmission des politiques monétaire et de change.
  • Il demeure largement dominé par les banques publiques, tandis que le crédit bancaire représente la principale source de financement de l’économie.
  • Les marchés monétaires, obligataires et financiers restent relativement peu développés, ce qui limite la diversification des sources de financement.

Cette configuration renforce le rôle du secteur bancaire mais accroît également la dépendance de la transmission monétaire à son efficacité.

Principales caractéristiques du système financier algérien (fin 2025)
Principales caractéristiques du système financier algérien (fin 2025)

11.3. Pourquoi les marchés financiers jouent-ils un rôle limité ?

Dans les économies disposant de marchés financiers développés, les entreprises peuvent diversifier leurs sources de financement grâce aux marchés obligataires et aux marchés d’actions. Les décisions de politique monétaire influencent alors simultanément les banques et les marchés financiers.

En Algérie, cette diversification demeure limitée. Les marchés financiers occupent encore une place réduite dans le financement de l’économie, ce qui concentre la transmission des politiques sur un nombre restreint d’intermédiaires.

Cette situation réduit la rapidité, la profondeur et la diversité des mécanismes de transmission.

11.4. Enseignements

L’analyse précédente met en évidence plusieurs enseignements.

  • Premièrement, le système bancaire constitue aujourd’hui le principal relais des politiques monétaire et de change.
  • Deuxièmement, la concentration de l’intermédiation financière sur les banques publiques accroît l’importance de leur efficacité dans la transmission des décisions des autorités monétaires.
  • Troisièmement, le développement encore limité des marchés financiers réduit la diversité des mécanismes de financement et freine la diffusion des impulsions monétaires.
  • Enfin, ces caractéristiques apparaissent comme un facteur explicatif important des écarts observés entre les objectifs poursuivis par les politiques monétaire et de change et leurs résultats.

Conclusion

Relai financier
Relai financier

Le système bancaire et les marchés financiers constituent des maillons essentiels de la transmission des politiques monétaire et de change. Leur capacité à diffuser les décisions des autorités monétaires conditionne directement l’efficacité de ces politiques.

L’analyse développée dans ce chapitre montre que la structure actuelle du système financier algérien contribue à expliquer une partie des écarts observés entre les objectifs poursuivis et les résultats obtenus.

Ces écarts ne résultent pas uniquement des politiques elles-mêmes, mais également des caractéristiques des institutions chargées de transmettre leurs effets à l’économie réelle.

Le chapitre suivant approfondit cette analyse en examinant un autre facteur essentiel : les déterminants de l’inflation et les limites de l’action des politiques monétaire et de change face à des pressions inflationnistes dont l’origine dépasse souvent le seul domaine monétaire.

Chapitre 12. Les déterminants de l’inflation : quelles sont les limites des politiques monétaires et de change ?

Dans quelle mesure les politiques monétaires et de change peuvent-elles réellement maîtriser l’inflation en Algérie ?

Introduction

L’analyse des chapitres précédents a montré que les mécanismes de transmission et la structure du système financier influencent fortement l’efficacité des politiques monétaire et de change.

Toutefois, ces politiques ne peuvent être pleinement comprises sans examiner la nature même du phénomène qu’elles cherchent à maîtriser : l’inflation. La stabilité des prix constitue l’objectif principal de la politique monétaire.

Pourtant, l’inflation n’est pas un phénomène exclusivement monétaire. Elle résulte de l’interaction de facteurs monétaires, budgétaires, externes et structurels dont plusieurs échappent largement à l’action des autorités monétaires.

Système d'inflation
Système d’inflation

Cette distinction est fondamentale. Si une partie de l’inflation peut être influencée par les politiques monétaire et de change, une autre dépend de la politique budgétaire, des marchés internationaux, des contraintes d’offre ou encore des caractéristiques structurelles de l’économie.

L’efficacité des politiques monétaire et de change dépend donc autant de leur qualité que de la nature des facteurs qui alimentent l’inflation.

L’objectif de ce chapitre est d’identifier ces déterminants en s’appuyant sur les enseignements de la littérature économique, les spécificités de l’économie algérienne et les résultats du modèle économétrique développé dans cette étude. Il cherche ainsi à préciser le champ d’action réel des politiques monétaire et de change et à mieux comprendre les limites de leur efficacité.

12.1. Les enseignements du modèle économétrique

L’identification des déterminants de l’inflation ne peut reposer uniquement sur des considérations théoriques. Si la littérature économique met en évidence de nombreux facteurs susceptibles d’influencer l’évolution des prix, leur importance relative varie selon les caractéristiques propres à chaque économie. Il est donc indispensable de compléter l’analyse théorique par une évaluation empirique adaptée au cas de l’Algérie.

Dans cette perspective, cette étude développe un modèle économétrique visant à mesurer l’influence des principaux déterminants de l’inflation sur la période étudiée.

Le modèle intègre les variables monétaires, budgétaires, externes et structurelles qui, au regard de la théorie économique et des spécificités de l’économie algérienne, sont susceptibles d’expliquer la dynamique des prix.

Les résultats obtenus montrent que l’inflation en Algérie résulte de l’interaction de plusieurs facteurs dont l’importance est inégale. Les variables monétaires conservent un rôle significatif, mais elles n’expliquent qu’une partie des variations observées. Les variables budgétaires, le taux de change réel, l’inertie inflationniste ainsi que plusieurs facteurs structurels apparaissent également déterminants.

Le modèle confirme ainsi que la stabilité des prix ne dépend pas exclusivement des politiques monétaires et de change. Elle résulte d’une combinaison de facteurs relevant de plusieurs politiques publiques et de contraintes économiques qui dépassent le champ d’action des autorités monétaires.

Résultats du modèle économétrique des déterminants de l'inflation
Résultats du modèle économétrique des déterminants de l’inflation

12.2. Quels sont les principaux déterminants de l’inflation en Algérie ?

Les résultats du modèle économétrique permettent de distinguer quatre grandes catégories de déterminants.

12.3.1. Les facteurs monétaires

Les conditions monétaires demeurent un déterminant important de l’inflation. L’évolution de la masse monétaire, de la liquidité bancaire et du crédit influence la demande globale et, à moyen terme, la dynamique des prix.Les politiques monétaire et de change disposent donc d’une capacité réelle d’action sur cette composante de l’inflation. Toutefois, leurs effets se manifestent généralement avec un décalage dans le temps et dépendent de la qualité des mécanismes de transmission étudiés dans les chapitres précédents.

12.3.2 .Les facteurs budgétaires

Les résultats mettent également en évidence le rôle majeur de la politique budgétaire. L’ampleur des dépenses publiques, les déficits budgétaires et leur mode de financement exercent une influence significative sur la demande globale et, par conséquent, sur les tensions inflationnistes.Dans une économie où les finances publiques jouent un rôle central, les politiques monétaire et de change ne peuvent assurer durablement la stabilité des prix sans une politique budgétaire cohérente.

12.3.3. Les facteurs externes

L’économie algérienne demeure fortement exposée aux évolutions de l’environnement international. Les fluctuations des prix mondiaux, les coûts de transport, les perturbations des chaînes d’approvisionnement ainsi que l’évolution du taux de change influencent directement les prix des biens importés. Ces facteurs échappent largement au contrôle des autorités nationales et expliquent une partie importante des variations de l’inflation observées au cours des dernières années.

12.3.4. Les facteurs structurels

Enfin, plusieurs déterminants relèvent des caractéristiques structurelles de l’économie. Les rigidités de l’offre, le fonctionnement des marchés, les contraintes logistiques, les insuffisances de la concurrence, le poids de l’économie informelle et les anticipations des agents économiques influencent durablement la formation des prix. Ces facteurs constituent des sources d’inflation sur lesquelles les politiques monétaire et de change n’exercent qu’une influence indirecte.

12.4 Quel est le véritable champ d’action des politiques monétaire et de change ?

L’analyse précédente montre que les politiques monétaires et de change n’exercent pas une influence uniforme sur l’ensemble des déterminants de l’inflation.

Facteurs contributifs de l'inflation en Algérie
Facteurs contributifs de l’inflation en Algérie

Leur action est directe sur les conditions monétaires, la liquidité bancaire, les anticipations et, dans une certaine mesure, sur le taux de change. En revanche, leur influence devient beaucoup plus limitée lorsqu’il s’agit des dépenses publiques, des prix internationaux, des contraintes logistiques ou des rigidités structurelles de l’économie.

Il apparaît ainsi que les politiques monétaires et de change disposent d’une capacité réelle à limiter certaines pressions inflationnistes, mais qu’elles ne peuvent, à elles seules, assurer durablement la stabilité des prix.

Cette distinction est essentielle pour apprécier objectivement les performances des politiques économiques. Attribuer l’ensemble de l’inflation aux seules décisions des autorités monétaires reviendrait à ignorer le rôle déterminant des politiques budgétaires, des chocs externes et des contraintes structurelles.

12.5 Quels enseignements pour l’explication des écarts de performance ?

Les résultats du modèle économétrique permettent de mieux comprendre les écarts mis en évidence dans la deuxième partie de cet ouvrage.

Ils montrent que les politiques monétaires et de change influencent effectivement plusieurs déterminants de l’inflation, mais qu’elles n’en contrôlent qu’une partie. Les facteurs budgétaires, les chocs externes et les contraintes structurelles jouent également un rôle majeur dans la dynamique des prix.

Cette observation conduit à une conclusion importante. Les écarts observés entre les objectifs poursuivis et les résultats obtenus ne peuvent être attribués exclusivement aux politiques monétaire et de change. Ils résultent de l’interaction de plusieurs politiques publiques et de caractéristiques propres au fonctionnement de l’économie algérienne.

Les résultats mettent également en évidence l’importance de la coordination des politiques économiques. Lorsque les politiques monétaire, budgétaire et de change poursuivent des objectifs cohérents, leurs effets se renforcent mutuellement. À l’inverse, des orientations insuffisamment coordonnées réduisent leur efficacité et limitent leur capacité à assurer durablement la stabilité des prix.

Cette analyse confirme ainsi que les écarts de performance identifiés dans la deuxième partie trouvent leur origine moins dans les instruments eux-mêmes que dans l’environnement économique, institutionnel et structurel dans lequel ils sont mis en œuvre.

Conclusion

L’analyse développée dans ce chapitre montre que l’inflation en Algérie est un phénomène multidimensionnel qui résulte de l’interaction de facteurs monétaires, budgétaires, externes et structurels. Les résultats du modèle économétrique confirment que les politiques monétaires et de change exercent une influence significative sur la dynamique des prix, mais qu’elles n’en constituent ni le seul ni le principal déterminant dans toutes les circonstances.

Cette conclusion permet de mieux comprendre les écarts de performance identifiés dans la deuxième partie de cet ouvrage. Les politiques monétaires et de change peuvent contribuer à limiter les pressions inflationnistes, à ancrer les anticipations et à préserver la stabilité macroéconomique. Leur efficacité demeure toutefois conditionnée par la cohérence de la politique budgétaire, l’évolution de l’environnement international et les caractéristiques structurelles de l’économie.

L’un des principaux enseignements du modèle économétrique est que la stabilité durable des prix ne peut résulter de la seule action des autorités monétaires. Elle suppose une coordination étroite entre les politiques monétaire, budgétaire et de change, ainsi que des réformes structurelles capables d’accroître la capacité productive de l’économie, d’améliorer le fonctionnement des marchés et de renforcer la confiance des agents économiques.

Ainsi, les écarts observés entre les objectifs poursuivis et les résultats obtenus ne traduisent pas uniquement les limites des politiques monétaires et de change. Ils reflètent également les interactions entre plusieurs politiques publiques et les contraintes propres au fonctionnement de l’économie algérienne.

Cette conclusion conduit naturellement au chapitre suivant, consacré à l’une des interactions les plus déterminantes pour l’efficacité des politiques économiques : les relations entre la politique budgétaire et les politiques monétaire et de change. L’analyse montrera comment la dominance budgétaire peut limiter la portée des décisions monétaires et réduire la capacité des autorités à assurer durablement la stabilité des prix.

Infographie Inflation
Infographie Inflation

Chapitre 13. La dominance budgétaire : comment les finances publiques influencent-elles l’efficacité de la politique monétaire ?

Introduction

La stabilité des prix ne dépend pas uniquement des instruments dont dispose une banque centrale.

Son efficacité est également conditionnée par l’environnement macroéconomique dans lequel elle exerce son mandat. Parmi les facteurs susceptibles d’influencer la conduite de la politique monétaire, les relations entre les politiques budgétaire et monétaire occupent une place particulière. Dans une économie où les finances publiques sont soutenables, la banque centrale peut orienter ses décisions en fonction de son objectif principal de stabilité des prix. En revanche, lorsque les besoins de financement de l’État deviennent prépondérants, les contraintes budgétaires peuvent progressivement influencer les conditions d’exercice de la politique monétaire. La littérature économique désigne cette situation sous le terme de dominance budgétaire.

La dominance budgétaire ne signifie pas nécessairement que la banque centrale perde son indépendance juridique ou qu’elle renonce à son mandat.

Elle traduit plutôt une situation dans laquelle les déséquilibres des finances publiques réduisent sa marge de manœuvre et limitent l’efficacité de ses instruments. Même lorsque les décisions de politique monétaire demeurent techniquement appropriées, leurs effets peuvent être atténués par un environnement budgétaire incompatible avec l’objectif de stabilité des prix.

Cette problématique revêt une importance particulière en Algérie.

La forte dépendance des finances publiques aux recettes d’hydrocarbures, le poids des dépenses publiques dans l’activité économique, la récurrence des déficits budgétaires et la place dominante de l’État dans le système financier créent une interdépendance étroite entre politique budgétaire et politique monétaire. Dans ce contexte, l’évaluation de la Banque d’Algérie ne peut être dissociée des conditions macroéconomiques dans lesquelles elle met en œuvre son mandat.

L’objectif de ce chapitre est d’analyser comment les contraintes budgétaires influencent l’efficacité de la politique monétaire en Algérie.

Il s’agit de montrer que les performances de la Banque d’Algérie dépendent non seulement de la qualité de ses décisions, mais également de la cohérence entre les politiques monétaire et budgétaire. Cette analyse constitue une étape essentielle pour comprendre les écarts observés entre les objectifs fixés par la loi et les résultats effectivement obtenus.

13.1. La dominance budgétaire : comprendre le mécanisme

La politique monétaire et la politique budgétaire poursuivent des objectifs différents mais complémentaires.

  • La première a pour mission principale d’assurer la stabilité des prix et de préserver la valeur de la monnaie. La seconde vise à financer les dépenses publiques, à soutenir l’activité économique, à favoriser l’emploi et à assurer la redistribution des revenus. Lorsque ces deux politiques sont cohérentes, elles contribuent ensemble à la stabilité macroéconomique.
  • Cet équilibre peut toutefois être fragilisé lorsque les finances publiques sont confrontées à des déficits persistants ou à des besoins de financement importants. Dans une telle situation, les décisions de politique monétaire risquent d’être influencées, directement ou indirectement, par les contraintes budgétaires de l’État. La banque centrale peut alors être amenée à adapter son action afin d’éviter une dégradation des conditions de financement de l’économie ou de préserver la stabilité financière.
  • La littérature économique qualifie cette situation de dominance budgétaire. Celle-ci ne signifie pas nécessairement que la banque centrale perde son indépendance juridique. Elle décrit plutôt un contexte dans lequel les déséquilibres budgétaires réduisent la marge de manœuvre de la politique monétaire et limitent son efficacité dans la poursuite de son objectif de stabilité des prix.
  • Les travaux de recherche montrent que plusieurs mécanismes peuvent conduire à une telle situation. Des déficits publics élevés peuvent accroître la liquidité de l’économie, alimenter les tensions inflationnistes, influencer les anticipations des agents économiques ou limiter la capacité de la banque centrale à utiliser certains de ses instruments. Lorsque ces phénomènes persistent, la crédibilité de la politique monétaire peut également être affectée.
  • Il convient toutefois de souligner que la dominance budgétaire n’est pas une situation binaire. Elle peut être plus ou moins prononcée selon les périodes et selon les caractéristiques institutionnelles de chaque pays. Son intensité dépend notamment de la qualité des finances publiques, de la profondeur des marchés financiers, du mode de financement du déficit budgétaire, du degré d’indépendance opérationnelle de la banque centrale et de la crédibilité des politiques économiques.
  • Dans le cas de l’Algérie, cette question mérite une attention particulière en raison du poids de l’État dans l’économie, de la dépendance des finances publiques aux recettes des hydrocarbures et de la place prépondérante du secteur bancaire public dans le financement de l’économie. Ces spécificités créent un environnement dans lequel les interactions entre politique budgétaire et politique monétaire sont particulièrement étroites.
Mécanisme de la dominance budgétaire
Mécanisme de la dominance budgétaire

13.2. Pourquoi l’économie algérienne est-elle particulièrement exposée à la dominance budgétaire ?

Les mécanismes de la dominance budgétaire peuvent être observés dans des économies très diverses.

Leur intensité dépend toutefois des caractéristiques institutionnelles, financières et macroéconomiques propres à chaque pays.

En Algérie, plusieurs facteurs contribuent à renforcer les interactions entre politique budgétaire et politique monétaire et à limiter, dans certaines circonstances, la marge de manœuvre de la Banque d’Algérie.

  • La première caractéristique réside dans la forte dépendance des finances publiques aux recettes des hydrocarbures. Les revenus tirés des exportations de pétrole et de gaz constituent la principale source de financement du budget de l’État. Cette dépendance expose les finances publiques aux fluctuations des prix internationaux de l’énergie. Lors des périodes de baisse des cours, les recettes budgétaires diminuent rapidement, tandis que les dépenses publiques ne s’ajustent généralement que de manière progressive. Il en résulte des déficits budgétaires susceptibles d’accroître les tensions sur l’environnement monétaire.
  • La deuxième caractéristique est le poids important de la dépense publique dans l’économie. L’État joue un rôle central dans l’investissement, les transferts sociaux, les subventions et la rémunération des agents publics. Les décisions budgétaires influencent ainsi directement la demande intérieure, la liquidité de l’économie et, par conséquent, les conditions dans lesquelles la Banque d’Algérie conduit sa politique monétaire.
  • Une troisième spécificité tient à la structure du système financier. Le secteur bancaire demeure largement dominé par les banques publiques, qui occupent une place prépondérante dans le financement de l’économie. Cette configuration renforce les interactions entre les décisions budgétaires, les conditions de financement et la politique monétaire, en réduisant parfois la capacité des mécanismes de marché à transmettre pleinement les signaux de la banque centrale.
  • Enfin, le niveau encore limité de diversification de l’économie accroît la sensibilité des équilibres macroéconomiques aux fluctuations du secteur des hydrocarbures. Les variations des recettes d’exportation affectent simultanément les finances publiques, la balance des paiements, les réserves de change, les conditions de liquidité et les anticipations des agents économiques. La Banque d’Algérie doit alors conduire sa politique monétaire dans un environnement où plusieurs variables évoluent sous l’effet d’un même choc externe.

Ces caractéristiques ne signifient pas que la Banque d’Algérie ne dispose pas des instruments nécessaires à l’exercice de son mandat. Elles montrent, en revanche, que son action s’inscrit dans un cadre macroéconomique où les décisions budgétaires et l’évolution des recettes publiques influencent directement les conditions d’efficacité de la politique monétaire. L’appréciation de ses performances doit donc tenir compte de cet environnement institutionnel et économique.

Principales caractéristiques de l'économie algérienne
Principales caractéristiques de l’économie algérienne

13.3. Comment la dominance budgétaire réduit-elle l’efficacité de la politique monétaire ?

Les spécificités de l’économie algérienne montrent que la politique monétaire évolue dans un environnement où les décisions budgétaires exercent une influence significative sur les conditions macroéconomiques. La question n’est donc pas de savoir si la Banque d’Algérie conserve ses instruments d’intervention, mais dans quelle mesure cet environnement en affecte l’efficacité.

  • Un premier mécanisme concerne la gestion de la liquidité. Des dépenses publiques élevées ou des déficits budgétaires persistants injectent des ressources financières importantes dans l’économie. La Banque d’Algérie peut naturellement intervenir pour absorber une partie de cette liquidité, mais ces interventions deviennent plus complexes lorsque les déséquilibres budgétaires se prolongent. La politique monétaire est alors amenée à consacrer une part importante de ses instruments à la neutralisation des effets de la politique budgétaire, réduisant sa capacité à poursuivre d’autres objectifs.
  • Un deuxième mécanisme concerne les anticipations des agents économiques. Lorsque les déficits publics sont perçus comme durablement élevés ou difficilement soutenables, les ménages, les entreprises et les investisseurs peuvent anticiper une inflation plus importante à l’avenir. Ces anticipations influencent les comportements de consommation, d’investissement, de fixation des salaires et des prix, ce qui réduit l’efficacité des décisions prises par la Banque d’Algérie. La crédibilité de la politique monétaire dépend ainsi non seulement de l’action de la banque centrale, mais également de la confiance accordée à la trajectoire des finances publiques.
  • La dominance budgétaire agit également sur les arbitrages de politique économique. Dans certaines circonstances, un resserrement monétaire destiné à contenir les tensions inflationnistes peut accroître le coût du financement de l’économie ou compliquer la gestion budgétaire. À l’inverse, une politique monétaire plus accommodante peut soutenir l’activité à court terme, mais au prix d’un risque accru pour la stabilité des prix. Sans coordination entre les autorités budgétaires et monétaires, ces arbitrages deviennent plus difficiles et peuvent conduire à des objectifs contradictoires.
  • Enfin, la dominance budgétaire peut affaiblir les mécanismes de transmission de la politique monétaire. Lorsque les décisions budgétaires dominent l’évolution de la demande intérieure ou des conditions de financement, les modifications des taux directeurs, de la liquidité ou des autres instruments monétaires produisent des effets plus limités sur l’économie réelle. La Banque d’Algérie conserve ses prérogatives, mais la portée de ses décisions s’en trouve réduite.

Ces différents mécanismes montrent que la dominance budgétaire ne remet pas en cause la compétence ou les instruments de la Banque d’Algérie. Elle modifie les conditions dans lesquelles ces instruments produisent leurs effets. L’efficacité de la politique monétaire dépend alors autant de la qualité de sa mise en œuvre que de la cohérence du cadre macroéconomique dans lequel elle s’inscrit.

13.4. L’Algérie est-elle confrontée à une situation de dominance budgétaire ?

La question de savoir si l’Algérie se trouve en situation de dominance budgétaire appelle une réponse nuancée. La dominance budgétaire ne constitue pas un état permanent, mais un phénomène dont l’intensité varie selon les périodes, en fonction de l’évolution des finances publiques, des modalités de financement du déficit budgétaire, de la conjoncture économique et du cadre institutionnel.

L’analyse de l’économie algérienne met en évidence plusieurs caractéristiques susceptibles de renforcer l’influence de la politique budgétaire sur les conditions d’exercice de la politique monétaire.

  • La première tient au poids prépondérant de l’État dans l’économie. Les dépenses publiques représentent une part importante de la demande intérieure, tandis que les recettes budgétaires demeurent largement dépendantes des exportations d’hydrocarbures. Les fluctuations des cours internationaux du pétrole influencent ainsi simultanément les équilibres budgétaires, la liquidité bancaire, les réserves de change et les conditions monétaires.
  • La deuxième caractéristique concerne le financement des déficits publics. Lorsque les déséquilibres budgétaires s’accentuent, les modalités de leur financement peuvent avoir des conséquences directes sur la liquidité du système bancaire, sur les anticipations des agents économiques et, plus largement, sur l’environnement dans lequel la Banque d’Algérie conduit sa politique monétaire. L’expérience du financement monétaire exceptionnel mis en œuvre entre 2017 et 2019 illustre la manière dont des contraintes budgétaires peuvent modifier durablement les conditions d’exercice de la politique monétaire.
  • Une troisième caractéristique réside dans la structure du système financier. La prédominance des banques publiques, le développement encore limité des marchés de capitaux et le rôle central de l’État dans le financement de l’économie renforcent les interactions entre décisions budgétaires et conditions monétaires. Dans un tel contexte, les effets de la politique budgétaire se transmettent rapidement au système bancaire et influencent les conditions dans lesquelles la Banque d’Algérie met en œuvre ses instruments.
Elements d'appréciation de la dominance budgétaire en Algérie
Elements d’appréciation de la dominance budgétaire en Algérie

Ces éléments ne permettent pas de conclure que la Banque d’Algérie serait privée de son autonomie opérationnelle ou qu’elle ne disposerait plus des moyens nécessaires pour conduire la politique monétaire. Ils montrent en revanche que l’efficacité de cette politique dépend étroitement de l’évolution des finances publiques et de la cohérence du cadre macroéconomique. Plus les déséquilibres budgétaires sont importants et persistants, plus les contraintes pesant sur la politique monétaire sont susceptibles de s’intensifier.

L’analyse conduit ainsi à considérer que l’économie algérienne présente plusieurs caractéristiques compatibles avec une influence significative de la politique budgétaire sur l’environnement monétaire. Cette influence n’est ni permanente ni uniforme. Elle varie selon les circonstances économiques, mais elle constitue un élément essentiel pour comprendre les conditions dans lesquelles la Banque d’Algérie exerce son mandat de stabilité des prix.

13.5. Pourquoi la coordination des politiques économiques est-elle indispensable ?

L’analyse précédente montre que la politique monétaire ne peut être évaluée indépendamment de son environnement budgétaire.

  • Lorsque les finances publiques exercent une influence importante sur les conditions monétaires, la stabilité des prix devient un objectif qui dépasse le seul champ d’action de la Banque d’Algérie. Elle suppose une cohérence entre les différentes politiques économiques.
  • Cette cohérence ne signifie pas que la politique budgétaire doive être subordonnée à la politique monétaire, ni que la Banque d’Algérie renonce à son indépendance. Les deux politiques poursuivent des objectifs distincts et répondent à des responsabilités différentes. La politique budgétaire soutient la croissance, l’investissement, l’emploi et la redistribution des revenus, tandis que la politique monétaire veille à préserver la stabilité des prix, la confiance dans la monnaie et la stabilité financière.
  • L’enjeu réside dans la compatibilité de ces objectifs. Une politique budgétaire expansionniste peut être justifiée pour répondre à un ralentissement économique ou pour financer des investissements stratégiques. Toutefois, si cette orientation est durablement incompatible avec l’objectif de stabilité des prix, la Banque d’Algérie devra mobiliser davantage ses instruments pour contenir les tensions inflationnistes, au risque de réduire l’efficacité globale des politiques économiques.
  • À l’inverse, lorsque les politiques budgétaire et monétaire sont conçues de manière cohérente, leurs effets se renforcent mutuellement. Une trajectoire budgétaire soutenable améliore la crédibilité de la politique monétaire, facilite l’ancrage des anticipations d’inflation et permet à la Banque d’Algérie d’utiliser ses instruments dans de meilleures conditions. La stabilité des prix devient alors le résultat d’une action publique coordonnée plutôt que de la seule intervention de la banque centrale.
  • Cette complémentarité est particulièrement importante dans une économie comme celle de l’Algérie, où les finances publiques, les recettes d’hydrocarbures, la liquidité bancaire et le marché des changes sont étroitement liés. Dans un tel contexte, la qualité de la coordination entre les autorités budgétaires et monétaires constitue un déterminant majeur de l’efficacité de la politique économique.
  • Il en résulte que la stabilité des prix ne peut être considérée comme la responsabilité exclusive de la Banque d’Algérie. Elle est l’aboutissement d’un ensemble de décisions publiques qui doivent poursuivre des objectifs compatibles et s’inscrire dans une stratégie macroéconomique cohérente.
Coordination entre politique budgétaire et politique monétaire
Coordination entre politique budgétaire et politique monétaire

13.6. Quelles implications pour le mandat de la Banque d’Algérie ?

L’analyse développée dans ce chapitre conduit à une conclusion importante : l’efficacité de la politique monétaire dépend non seulement de la qualité des décisions prises par la Banque d’Algérie, mais également du cadre budgétaire dans lequel ces décisions sont mises en œuvre.

  • Une banque centrale peut disposer d’un mandat clair, d’instruments modernes et d’une expertise reconnue sans pour autant atteindre pleinement son objectif de stabilité des prix si les déséquilibres budgétaires exercent une influence durable sur les conditions monétaires.
  • Cette observation conduit à nuancer l’évaluation du mandat confié à la Banque d’Algérie. Les résultats obtenus en matière de stabilité des prix ne peuvent être attribués exclusivement à la politique monétaire. Ils reflètent également les interactions entre les politiques budgétaire et monétaire, ainsi que la capacité des autorités économiques à poursuivre des objectifs compatibles.
  • Il en résulte que la performance de la Banque d’Algérie ne doit pas être appréciée uniquement au regard du niveau de l’inflation observé. Elle doit également être évaluée à travers sa capacité à préserver la crédibilité de la politique monétaire, à utiliser efficacement ses instruments, à maintenir la stabilité financière et à s’adapter à un environnement budgétaire parfois contraignant.
  • Cette analyse met également en évidence l’importance de la discipline budgétaire comme condition de l’efficacité de la politique monétaire. Une trajectoire soutenable des finances publiques renforce la crédibilité de la banque centrale, facilite l’ancrage des anticipations d’inflation et améliore la transmission des décisions monétaires à l’économie réelle. À l’inverse, des déséquilibres budgétaires persistants tendent à réduire progressivement la portée des instruments de politique monétaire.
  • Ainsi, les difficultés rencontrées par la Banque d’Algérie dans la poursuite de son mandat ne sauraient être interprétées comme la conséquence de ses seules décisions. Elles résultent également des caractéristiques du cadre macroéconomique dans lequel elle exerce ses responsabilités. Cette distinction est essentielle pour apprécier objectivement ses performances et identifier les réformes susceptibles de renforcer durablement son efficacité.

Conclusion

L’analyse de la dominance budgétaire confirme que l’efficacité de la politique monétaire dépend étroitement de la cohérence du cadre macroéconomique. Lorsque les finances publiques sont soutenables et que les politiques économiques poursuivent des objectifs compatibles, la Banque d’Algérie peut mobiliser ses instruments dans des conditions favorables à la stabilité des prix. En revanche, lorsque les déséquilibres budgétaires deviennent importants et persistants, ils tendent à réduire progressivement la portée de la politique monétaire, sans remettre en cause ni son mandat ni son indépendance juridique.

Le cas de l’Algérie illustre cette interaction. La dépendance des finances publiques aux recettes des hydrocarbures, le poids de l’État dans l’économie, la structure du système bancaire et le développement encore limité des marchés financiers renforcent les liens entre politique budgétaire et politique monétaire. Dans un tel environnement, la stabilité des prix devient le résultat d’une action publique coordonnée plutôt que de la seule intervention de la Banque d’Algérie.

Le principal enseignement de ce chapitre est donc que la politique monétaire ne peut être pleinement efficace que si elle s’inscrit dans une stratégie macroéconomique cohérente, fondée sur des finances publiques soutenables, une coordination étroite entre les autorités économiques et un cadre institutionnel favorable à la crédibilité de l’action publique. La stabilité des prix apparaît ainsi comme une responsabilité partagée, dans laquelle la Banque d’Algérie joue un rôle central, mais non exclusif.

Au-delà des interactions entre politiques budgétaire et monétaire, d’autres facteurs continuent toutefois d’influencer l’efficacité de la Banque d’Algérie. Parmi eux, le fonctionnement du marché des changes occupe une place déterminante.

La coexistence d’un marché officiel et d’un marché parallèle modifie les conditions de formation du taux de change, influence les anticipations des agents économiques et peut limiter l’efficacité de certaines décisions de politique monétaire.

C’est cette dimension essentielle de l’environnement monétaire algérien qui est examinée dans le chapitre suivant.

Chapitre 14. Le marché des changes : pourquoi le principe du taux de change unique n’est-il pas pleinement réalisé ?

Introduction

Le taux de change constitue l’un des principaux instruments de la politique monétaire et de la politique de change. Au-delà de son rôle dans les échanges extérieurs, il influence la compétitivité de l’économie, le coût des importations, les anticipations des agents économiques et, plus largement, la stabilité macroéconomique. Son bon fonctionnement est donc une condition essentielle de l’efficacité de la politique conduite par la Banque d’Algérie.

La loi monétaire et bancaire de 2023 consacre à cet égard un principe fondamental : l’organisation du marché des changes autour d’un taux de change unique. Ce principe vise à assurer la transparence des transactions, à garantir une allocation efficiente des devises et à renforcer la crédibilité de la politique de change. Il s’inscrit dans les pratiques généralement observées au sein des économies disposant d’un marché des changes organisé et fonctionnel.

L’observation de l’économie algérienne montre toutefois un écart significatif entre ce cadre juridique et la réalité. À côté du marché officiel fonctionne durablement un marché parallèle sur lequel s’effectue une part importante des transactions en devises. Cette coexistence de deux marchés signifie que le taux officiel ne constitue plus l’unique référence pour la formation du prix de la devise dans l’économie.

Cette dualité soulève une question essentielle pour l’évaluation du mandat de la Banque d’Algérie : pourquoi le principe du taux de change unique consacré par la loi n’est-il pas pleinement réalisé dans la pratique ? Plus encore, quelles sont les conséquences de cette situation sur l’efficacité de la politique de change et, plus largement, sur la capacité de la Banque d’Algérie à assurer la stabilité monétaire ?

L’objectif de ce chapitre est d’établir ce diagnostic. Il met en évidence l’écart entre le cadre légal et le fonctionnement effectif du marché des changes, analyse les principales conséquences de cette dualité sur l’exercice du mandat de la Banque d’Algérie et prépare l’examen, dans les chapitres suivants, des facteurs économiques, institutionnels et réglementaires qui expliquent la persistance du marché parallèle.

14.1. Le taux de change unique : un principe fondamental de la politique de change

Le bon fonctionnement d’un marché des changes repose sur un principe simple : pour une même monnaie, un même prix doit s’appliquer à l’ensemble des transactions réalisées dans des conditions comparables. Ce principe, communément désigné sous le nom de taux de change unique, constitue l’un des fondements d’un marché des changes transparent, efficient et crédible.

La loi monétaire et bancaire de 2023 consacre explicitement ce principe. Son article 145 prévoit que les opérations de change s’effectuent selon un taux de change unique, déterminé dans le cadre d’un marché organisé. Cette disposition traduit la volonté du législateur d’assurer une allocation efficace des devises, de renforcer la transparence des transactions et de limiter les distorsions susceptibles d’affecter le fonctionnement de l’économie.

Ce choix est conforme aux pratiques observées dans la grande majorité des économies modernes. Un marché des changes fondé sur un taux unique facilite les échanges commerciaux et financiers, améliore la lisibilité des prix relatifs et réduit les possibilités d’arbitrage entre différents segments du marché. Il renforce également l’efficacité de la politique monétaire en faisant du taux de change officiel la référence unique pour les décisions économiques.

Au-delà de ses aspects techniques, le taux de change unique constitue également un facteur de confiance. Lorsque les entreprises, les investisseurs et les ménages utilisent la même référence pour évaluer la valeur de la monnaie nationale, les anticipations deviennent plus stables et les décisions économiques gagnent en prévisibilité. À l’inverse, l’existence de plusieurs prix pour une même devise brouille les signaux économiques, favorise les comportements spéculatifs et affaiblit la crédibilité de la politique de change.

Ainsi, le principe du taux de change unique ne constitue pas seulement une règle d’organisation du marché des changes. Il représente une condition essentielle de l’efficacité de la politique de change et, plus largement, de la capacité de la Banque d’Algérie à remplir son mandat de stabilité monétaire.

14.2. Le constat : une dualité persistante du marché des changes

Malgré le principe du taux de change unique consacré par la loi, le fonctionnement effectif du marché des changes en Algérie demeure caractérisé par la coexistence de deux circuits distincts. D’un côté, le marché officiel, organisé et réglementé par la Banque d’Algérie, répond aux opérations autorisées dans le cadre de la réglementation des changes. De l’autre, un marché parallèle assure une part importante des échanges de devises en dehors des circuits officiels.

Cette dualité n’est ni récente ni transitoire. Elle s’est progressivement installée comme une composante durable de l’environnement économique algérien. Au fil du temps, le marché parallèle est devenu une source importante d’approvisionnement en devises pour de nombreux agents économiques, qu’il s’agisse des ménages, des voyageurs, de certains opérateurs économiques ou des activités relevant du secteur informel.

L’existence de ces deux marchés se traduit par la coexistence de deux prix pour une même devise. Alors que le taux officiel est déterminé dans le cadre du marché réglementé, le taux parallèle résulte de la confrontation entre une offre et une demande qui s’expriment en dehors des circuits autorisés. L’écart parfois important entre ces deux taux constitue la prime du marché parallèle, indicateur révélateur des déséquilibres affectant le fonctionnement du marché des changes.

Au-delà de la différence de prix, cette dualité signifie que le taux de change officiel ne constitue plus l’unique référence utilisée par les agents économiques. Dans de nombreuses décisions — qu’il s’agisse d’évaluer le coût d’un voyage, d’apprécier la valeur d’un actif, de fixer certains prix ou d’anticiper l’évolution du dinar — le taux pratiqué sur le marché parallèle influence également les comportements. Deux signaux de prix coexistent ainsi au sein d’une même économie.

Ce constat met en évidence un écart significatif entre le cadre juridique défini par la loi et la réalité du fonctionnement du marché des changes. Sans préjuger des causes de cette situation, il montre que le principe du taux de change unique n’est pas pleinement réalisé dans la pratique. Cette dualité constitue dès lors une contrainte importante pour la conduite de la politique de change et, plus largement, pour l’exercice du mandat confié à la Banque d’Algérie.

14.3. Comment la dualité du marché des changes affecte-t-elle l’efficacité de la politique de change ?

La coexistence durable d’un marché officiel et d’un marché parallèle ne constitue pas uniquement une anomalie institutionnelle. Elle modifie profondément les conditions dans lesquelles la Banque d’Algérie conduit la politique de change et, plus largement, la politique monétaire. Lorsque deux taux de change coexistent durablement, le signal transmis par le taux officiel perd une partie de sa portée économique.

Un premier effet concerne la formation des anticipations. Dans une économie où le marché parallèle occupe une place importante, les agents économiques ne fondent plus exclusivement leurs décisions sur le taux officiel. Les ménages, les entreprises et certains investisseurs observent également l’évolution du taux parallèle, qu’ils considèrent souvent comme un indicateur de la rareté des devises ou des perspectives d’évolution du dinar. Cette pluralité de références réduit la capacité du taux officiel à orienter les comportements économiques.

Un deuxième effet concerne la transmission de la politique de change. Les ajustements du taux officiel produisent des effets plus limités lorsque les transactions en devises s’effectuent en partie en dehors du marché réglementé. Les décisions prises par la Banque d’Algérie ne se répercutent alors qu’imparfaitement sur l’ensemble des opérations de change, ce qui réduit l’efficacité de cet instrument de politique économique.

La dualité du marché des changes affecte également l’allocation des ressources. L’existence d’un écart parfois important entre le taux officiel et le taux parallèle crée des possibilités d’arbitrage qui peuvent détourner une partie des devises des circuits officiels.

Elle favorise également le développement d’activités informelles et réduit la transparence du marché des changes, compliquant ainsi le suivi des flux de devises et l’évaluation des besoins réels de l’économie.

Enfin, cette situation peut affaiblir la crédibilité de la politique de change. Lorsque le taux officiel ne correspond plus au principal prix de référence utilisé par une partie des agents économiques, la capacité de la Banque d’Algérie à influencer les anticipations et à orienter les comportements s’en trouve réduite.

La politique de change conserve naturellement ses instruments, mais leur efficacité dépend de plus en plus de l’importance relative des transactions réalisées sur le marché officiel.

Ces différents mécanismes montrent que la dualité du marché des changes ne constitue pas seulement une conséquence du fonctionnement de l’économie. Elle devient elle-même un facteur qui limite l’efficacité de la politique de change et complique l’exercice du mandat confié à la Banque d’Algérie.

Les principales conséquences économiques de deux marchés des changes
Les principales conséquences économiques de deux marchés des changes

14.4. Quelles implications pour le mandat de la Banque d’Algérie ?

L’analyse développée dans ce chapitre met en évidence un écart important entre le cadre juridique défini par la loi monétaire et bancaire et le fonctionnement effectif du marché des changes.

Alors que la loi consacre le principe d’un marché organisé reposant sur un taux de change unique, l’économie algérienne demeure caractérisée par la coexistence durable d’un marché officiel et d’un marché parallèle.

Cette situation ne signifie pas que la Banque d’Algérie ne dispose pas des instruments nécessaires pour conduire la politique de change. Elle montre, en revanche, que l’efficacité de ces instruments dépend également du degré d’intégration des transactions en devises dans le marché officiel.

Lorsqu’une part significative de ces transactions s’effectue en dehors des circuits réglementés, la capacité de la Banque d’Algérie à faire du taux officiel la référence unique pour l’ensemble de l’économie s’en trouve nécessairement limitée.

L’existence de deux marchés des changes réduit également la portée du taux de change comme instrument de politique économique.

Le signal transmis par le taux officiel est partiellement concurrencé par celui du marché parallèle, ce qui peut affaiblir la transmission de la politique de change, influencer les anticipations des agents économiques et compliquer l’évaluation des conditions réelles du marché des devises.

Il en résulte que la performance de la Banque d’Algérie ne peut être appréciée uniquement à partir de l’évolution du taux de change officiel.

Elle doit également être évaluée à travers sa capacité à assurer un fonctionnement transparent du marché des changes, à renforcer progressivement le rôle du marché officiel et à réduire les écarts qui subsistent entre le cadre légal et la réalité économique.

Ainsi, la dualité du marché des changes apparaît comme l’une des principales contraintes qui limitent aujourd’hui l’efficacité de la politique de change en Algérie. Comprendre les mécanismes qui entretiennent cette situation constitue dès lors une étape indispensable pour identifier les réformes susceptibles de renforcer durablement la capacité de la Banque d’Algérie à remplir son mandat.

Conclusion

L’analyse du marché des changes met en évidence l’un des écarts les plus significatifs entre les objectifs fixés par la loi et leur mise en œuvre effective. Alors que le cadre juridique repose sur le principe d’un taux de change unique, le fonctionnement de l’économie algérienne demeure marqué par la coexistence d’un marché officiel et d’un marché parallèle.

Cette dualité réduit l’efficacité de la politique de change, brouille les signaux transmis aux agents économiques et limite la capacité de la Banque d’Algérie à faire du taux officiel la référence unique pour l’ensemble des transactions en devises.

Le principal enseignement de ce chapitre est que l’efficacité de la politique de change ne dépend pas uniquement des décisions de la Banque d’Algérie. Elle suppose également un marché des changes suffisamment profond, transparent et attractif pour canaliser l’essentiel des opérations en devises vers les circuits officiels.

Tant que cette condition ne sera pas pleinement réunie, le marché parallèle continuera de concurrencer le marché réglementé et de réduire la portée des instruments de politique de change.

Ce constat conduit naturellement à une nouvelle interrogation : pour quelles raisons le marché parallèle continue-t-il de jouer un rôle aussi important dans l’économie algérienne ? La réponse ne réside pas dans un facteur unique, mais dans la combinaison de contraintes économiques, réglementaires, institutionnelles et comportementales. C’est l’analyse de ces déterminants qui fera l’objet du chapitre suivant.

Chapitre 15. Les déterminants d’une dualité durable du marché parallèle des changes

Introduction

Le chapitre précédent a montré que le marché des changes algérien demeure caractérisé par la coexistence d’un marché officiel et d’un marché parallèle.

  • Ce constat met en évidence un écart entre le principe du taux de change unique consacré par la loi monétaire et bancaire et le fonctionnement effectif du marché des devises. Il reste toutefois à expliquer pourquoi cette dualité persiste.
  • L’expérience internationale montre que les marchés parallèles des changes ne constituent pas une spécificité de l’Algérie. Ils apparaissent dans de nombreux pays lorsque le marché officiel ne parvient pas à satisfaire l’ensemble des besoins en devises ou lorsque les conditions d’accès aux devises sont perçues comme trop restrictives. Dans ces situations, les agents économiques recherchent des circuits alternatifs afin de réaliser les opérations que le marché officiel ne permet pas d’effectuer, ou ne permet qu’à un coût jugé excessif.
  • Le marché parallèle ne doit donc pas être analysé comme un phénomène isolé. Il constitue avant tout le symptôme d’un déséquilibre entre l’offre et la demande de devises. Sa persistance traduit l’existence de contraintes économiques, réglementaires, institutionnelles et comportementales qui limitent le fonctionnement du marché officiel.
  • L’objectif de ce chapitre est d’identifier ces différents déterminants. Il s’agit de comprendre pourquoi le marché parallèle continue d’occuper une place importante dans l’économie algérienne et en quoi cette situation limite l’efficacité de la politique de change et, plus largement, la capacité de la Banque d’Algérie à exercer pleinement son mandat.

15.1. Le marché parallèle : un symptôme plutôt qu’une cause

Le marché parallèle des changes est souvent présenté comme l’origine des déséquilibres du marché des devises.

  • En réalité, il constitue davantage une conséquence qu’une cause. Dans la plupart des économies, un marché parallèle n’apparaît pas spontanément. Il se développe lorsque le marché officiel ne parvient pas à satisfaire l’ensemble de la demande de devises ou lorsque les conditions d’accès aux devises conduisent une partie des agents économiques à rechercher des circuits alternatifs.
  • D’un point de vue économique, le mécanisme est relativement simple. Lorsque l’offre officielle de devises est suffisante et que les agents économiques peuvent accéder au marché dans des conditions transparentes et prévisibles, les transactions s’effectuent naturellement par les circuits réglementés.
  • À l’inverse, lorsque certains besoins ne peuvent être satisfaits, totalement ou partiellement, une demande résiduelle apparaît. Cette demande trouve progressivement sa réponse dans un marché parallèle où les devises sont échangées à un prix déterminé par la confrontation entre l’offre et la demande.
  • Le marché parallèle joue ainsi un rôle de marché de substitution. Il permet la réalisation de transactions qui ne trouvent pas de réponse dans le système officiel, qu’il s’agisse de besoins liés aux voyages, aux études, aux soins médicaux, à certaines activités commerciales ou à l’épargne en devises. Son développement ne résulte donc pas uniquement de comportements spéculatifs ou frauduleux ; il traduit également l’existence d’une demande économique qui ne peut être entièrement satisfaite par les circuits réglementés.
  • Cette distinction est essentielle pour l’analyse du marché des changes en Algérie. Tant que les causes qui alimentent cette demande résiduelle persistent, le marché parallèle tend à se maintenir, indépendamment des mesures administratives destinées à le contenir. La compréhension de ces causes constitue dès lors un préalable indispensable à toute réforme durable du marché des changes.
Pourquoi un marché parallèle apparaît-il ?
Pourquoi un marché parallèle apparaît-il ?

15.2. Pourquoi l’offre officielle de devises ne répond-elle pas à toute la demande ?

Contrôle des changes et formation d'une demande résiduelle de devises
Contrôle des changes et formation d’une demande résiduelle de devises

Le développement d’un marché parallèle suppose l’existence d’une demande de devises qui ne trouve pas pleinement satisfaction sur le marché officiel.

  • La question essentielle n’est donc pas de savoir pourquoi certains agents économiques se tournent vers des circuits parallèles, mais pourquoi le marché réglementé ne parvient pas à répondre à l’ensemble des besoins exprimés.
  • Dans toute économie, les réserves de change constituent une ressource limitée qui doit être gérée avec prudence. C’est la raison pour laquelle de nombreux pays ont recours, de manière temporaire ou permanente, à des dispositifs de contrôle des changes destinés à encadrer l’utilisation des devises disponibles. Ces dispositifs poursuivent plusieurs objectifs : préserver les réserves de change, assurer le financement des importations prioritaires, honorer le service de la dette extérieure, limiter les sorties de capitaux et préserver les équilibres extérieurs.
  • En Algérie, le contrôle des changes conduit à une allocation administrative des devises. Les opérations considérées comme prioritaires, notamment les importations de biens essentiels, les remboursements de la dette extérieure ou certaines opérations économiques, bénéficient d’un accès organisé au marché officiel. En revanche, d’autres besoins, notamment ceux des particuliers ou certaines opérations de services, sont soumis à des plafonds, à des conditions d’accès spécifiques ou à des procédures administratives qui peuvent limiter la disponibilité effective des devises.
  • Cette situation crée un déséquilibre entre l’offre officielle et la demande globale. Lorsque les besoins en devises dépassent les montants pouvant être obtenus dans le cadre réglementaire, une demande résiduelle apparaît. Cette demande ne disparaît pas ; elle se reporte progressivement vers des circuits alternatifs où les devises sont disponibles, mais à un prix déterminé par les conditions du marché.
  • Il convient de souligner que ce phénomène ne traduit pas nécessairement une insuffisance des réserves de change. Il résulte davantage des modalités d’organisation du marché officiel et des règles d’allocation des devises. Même dans un contexte de réserves confortables, un marché parallèle peut subsister si une partie de la demande demeure insuffisamment satisfaite par les circuits réglementés.
  • Ainsi, le contrôle des changes n’explique pas, à lui seul, l’existence du marché parallèle. Celui-ci apparaît lorsque les contraintes d’accès au marché officiel conduisent durablement certains agents économiques à rechercher des solutions alternatives. Le marché parallèle devient alors le mécanisme par lequel s’ajuste l’écart entre l’offre officielle de devises et la demande effectivement exprimée.

15.3. Quels facteurs entretiennent durablement le marché parallèle ?

Si l’insuffisance de l’offre officielle de devises explique l’apparition d’un marché parallèle, elle ne suffit pas à expliquer sa persistance. Celle-ci résulte de l’interaction de plusieurs facteurs économiques, institutionnels et comportementaux qui se renforcent mutuellement et entretiennent une demande durable de devises en dehors des circuits officiels.

  • Le premier facteur concerne les besoins courants des particuliers. Les dépenses liées aux voyages, aux études à l’étranger, aux soins médicaux, au soutien familial ou à certaines prestations de services génèrent une demande régulière de devises. Lorsque cette demande ne peut être satisfaite, ou seulement de manière partielle, par le marché officiel, les ménages se tournent naturellement vers des circuits alternatifs.
  • Le deuxième facteur est lié au poids de l’économie informelle. Une part importante des transactions économiques s’effectue encore en dehors des circuits bancaires. Les opérateurs de ce secteur utilisent fréquemment les espèces, y compris les devises, comme moyen de paiement ou de réserve de valeur. Cette situation alimente simultanément l’offre et la demande sur le marché parallèle.
  • Un troisième facteur réside dans la préférence pour les paiements en espèces. La circulation importante de monnaie fiduciaire, la bancarisation encore incomplète et le développement limité des paiements électroniques favorisent les échanges en numéraire. Les devises circulent ainsi plus facilement en dehors du système bancaire, ce qui contribue à la profondeur du marché parallèle.
  • Les anticipations relatives à l’évolution du taux de change jouent également un rôle important. Lorsque les agents économiques s’attendent à une dépréciation future du dinar, ils peuvent être incités à détenir davantage de devises afin de préserver leur pouvoir d’achat. Cette demande de précaution accroît la pression sur le marché parallèle, indépendamment des besoins immédiats liés aux échanges internationaux.
  • Enfin, les coûts de transaction influencent le choix du canal utilisé pour acquérir des devises. Les délais, les formalités administratives ou les restrictions applicables à certaines opérations peuvent conduire certains agents économiques à privilégier le marché parallèle, malgré le coût plus élevé des devises.
  • Pris isolément, chacun de ces facteurs ne suffirait probablement pas à maintenir un marché parallèle d’une telle ampleur. C’est leur combinaison qui explique sa résilience. Le marché parallèle répond à une diversité de besoins économiques qui ne trouvent pas tous une réponse satisfaisante dans le marché officiel. Cette réalité explique pourquoi il peut subsister même lorsque la situation macroéconomique s’améliore ou que les réserves de change demeurent confortables.

15.4. Pourquoi le marché parallèle ne disparaît-il pas lorsque la conjoncture s’améliore ?

L’amélioration de la conjoncture macroéconomique ou le renforcement des réserves de change ne conduisent pas nécessairement à la disparition du marché parallèle. L’expérience internationale montre qu’une fois installé, celui-ci tend à développer ses propres mécanismes de fonctionnement et peut continuer à jouer un rôle important, même lorsque les conditions économiques deviennent plus favorables.

  • Une première explication tient aux habitudes acquises par les agents économiques. Les circuits parallèles offrent souvent une grande rapidité d’exécution, une forte flexibilité et des procédures simples. Lorsqu’ils répondent efficacement aux besoins des utilisateurs, ceux-ci continuent de les privilégier, même si les conditions du marché officiel s’améliorent progressivement.
  • Le développement du marché parallèle s’appuie également sur des réseaux d’intermédiation qui facilitent les transactions et réduisent les coûts de recherche. Avec le temps, ces réseaux acquièrent une certaine stabilité et deviennent une composante durable du fonctionnement du marché des devises.
  • L’importance persistante de l’économie informelle contribue également à cette résilience. Tant qu’une partie significative des activités économiques échappe aux circuits bancaires, la demande de devises en espèces demeure élevée et alimente le marché parallèle.
  • Enfin, la persistance de la prime entre le taux officiel et le taux parallèle entretient les possibilités d’arbitrage. Tant que cet écart subsiste, certains agents économiques trouvent un intérêt à intervenir sur les deux marchés, ce qui contribue à maintenir la liquidité du marché parallèle.
  • Ces éléments montrent que la disparition durable du marché parallèle ne peut résulter uniquement d’une amélioration de la conjoncture ou d’un renforcement des contrôles administratifs. Elle suppose une transformation progressive du fonctionnement du marché officiel afin que celui-ci devienne suffisamment accessible, transparent et attractif pour répondre à l’essentiel de la demande de devises.

15.5. Les effets économiques d’un marché parallèle de changes

Le marché parallèle des changes ne constitue pas seulement une conséquence d’un régime de change administré ; il influence également le fonctionnement de l’ensemble de l’économie.

En modifiant les signaux de prix, en alimentant les anticipations inflationnistes et en favorisant des comportements d’arbitrage, il réduit progressivement l’efficacité des politiques monétaire et de change.

Le diagramme ci-dessous résume les principaux mécanismes par lesquels la coexistence d’un marché officiel et d’un marché parallèle affecte la stabilité macroéconomique, l’investissement et la croissance.

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15.6. Quelles implications pour le mandat de la Banque d’Algérie ?

L’analyse développée dans ce chapitre montre que la persistance du marché parallèle ne peut être interprétée comme la conséquence d’un seul facteur.

Elle résulte d’un ensemble de mécanismes économiques, institutionnels et comportementaux qui limitent la capacité du marché officiel à répondre à l’ensemble des besoins en devises.

Cette observation conduit à nuancer l’évaluation du mandat de la Banque d’Algérie. La politique de change ne peut être appréciée uniquement au regard de l’évolution du taux de change officiel ou du niveau des réserves de change. Elle doit également être évaluée à travers sa capacité à assurer un fonctionnement efficace, transparent et suffisamment inclusif du marché des changes.

Le maintien d’un marché parallèle signifie que le marché officiel ne constitue pas encore l’unique canal de rencontre entre l’offre et la demande de devises. Cette situation réduit la portée des instruments de politique de change, affaiblit la qualité des signaux transmis aux agents économiques et limite la capacité de la Banque d’Algérie à faire du taux officiel la référence unique pour l’ensemble de l’économie.

Il ne s’agit pas pour autant de conclure que le contrôle des changes est, par nature, incompatible avec un marché des changes efficace. De nombreux pays ont utilisé, à différentes périodes, des dispositifs de contrôle afin de préserver leurs équilibres extérieurs. En revanche, l’expérience internationale montre que ces dispositifs ne peuvent être pleinement efficaces que si le marché officiel répond de manière satisfaisante aux besoins légitimes des agents économiques.

Ainsi, la réduction durable du marché parallèle ne dépend pas uniquement du renforcement des contrôles. Elle suppose également une modernisation du marché officiel, une amélioration de son fonctionnement et une adaptation progressive des règles d’allocation des devises. C’est à cette condition que la Banque d’Algérie pourra exercer plus efficacement son mandat en matière de politique de change.

Conclusion

L’analyse des déterminants du marché parallèle met en évidence que celui-ci constitue avant tout le symptôme d’un déséquilibre durable entre l’offre officielle de devises et la demande exprimée par les agents économiques.

Sa persistance ne résulte ni d’un comportement spéculatif généralisé, ni d’un seul facteur réglementaire. Elle s’explique par la combinaison de contraintes administratives, de besoins économiques insuffisamment couverts, du poids de l’économie informelle, de la préférence pour les paiements en espèces et des anticipations relatives à l’évolution du taux de change.

Le principal enseignement de ce chapitre est que l’efficacité de la politique de change dépend autant de la qualité des règles qui organisent le marché des changes que de la capacité du marché officiel à répondre aux besoins de l’économie. Tant qu’une part significative de la demande continuera de s’orienter vers des circuits parallèles, la Banque d’Algérie ne pourra exercer pleinement son influence sur la formation du prix de la devise.

Cette analyse conduit naturellement à élargir la réflexion. Le fonctionnement du marché des changes est étroitement lié au degré de bancarisation de l’économie, à l’utilisation des moyens de paiement, à la circulation fiduciaire et à la profondeur du système financier.

Ces dimensions influencent directement la capacité de la Banque d’Algérie à conduire efficacement la politique monétaire et la politique de change. Elles constituent donc la prochaine étape de cette évaluation.

Chapitre 16. Pourquoi la politique monétaire se transmet-elle imparfaitement ? Les limites de la profondeur financière

16.1. La profondeur financière : une condition essentielle de l’efficacité de la politique monétaire

L’efficacité de la politique monétaire ne dépend pas uniquement des instruments dont dispose une banque centrale.

Elle repose également sur la capacité du système financier à transmettre rapidement et efficacement les décisions monétaires à l’ensemble de l’économie. Cette capacité est étroitement liée à ce que les économistes appellent la profondeur financière.

  • La profondeur financière désigne le degré de développement du système financier d’un pays. Elle se traduit notamment par l’importance de l’intermédiation bancaire, le niveau de bancarisation de la population, le développement des marchés financiers, la diversification des instruments de financement, la diffusion des moyens de paiement modernes et l’inclusion financière des ménages et des entreprises. Plus ces différentes composantes sont développées, plus les flux d’épargne et de financement circulent efficacement dans l’économie.
  • Une économie caractérisée par une forte profondeur financière permet à la politique monétaire de se transmettre rapidement. Les modifications des taux directeurs influencent les taux pratiqués par les banques, les conditions d’accès au crédit, les décisions d’investissement, les comportements d’épargne et, à terme, l’activité économique et l’inflation. Les différents canaux de transmission de la politique monétaire fonctionnent alors de manière fluide, ce qui renforce la capacité de la banque centrale à atteindre ses objectifs.
  • À l’inverse, lorsque le système financier demeure peu développé, les décisions de politique monétaire perdent une partie de leur efficacité. Une faible bancarisation, une circulation importante de monnaie fiduciaire, un recours limité aux paiements électroniques ou un marché financier peu profond réduisent la capacité des banques à jouer pleinement leur rôle d’intermédiation. Les impulsions monétaires mettent davantage de temps à se diffuser et leurs effets sur l’économie réelle deviennent plus incertains.
  • Cette relation entre profondeur financière et efficacité de la politique monétaire est aujourd’hui largement reconnue par la littérature économique. Les travaux de la Banque des règlements internationaux (BRI), du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale montrent que les banques centrales obtiennent généralement de meilleurs résultats dans les économies où le système financier est développé, inclusif et largement utilisé par les agents économiques.
  • Pour la Banque d’Algérie, cette question revêt une importance particulière. La qualité de la transmission de la politique monétaire dépend non seulement des décisions qu’elle prend, mais également du degré de développement du système financier national. L’évaluation de son mandat ne peut donc être dissociée de l’analyse de la profondeur financière de l’économie algérienne.
Profondeur financière et transmission de la politique monétaire
Profondeur financière et transmission de la politique monétaire

16.2. Pourquoi la profondeur financière demeure-t-elle limitée en Algérie ?

La profondeur financière reflète la capacité d’une économie à mobiliser l’épargne, à financer l’investissement et à assurer une circulation efficace des ressources monétaires à travers les institutions financières. Plus le système financier est développé, plus les décisions de politique monétaire se diffusent rapidement dans l’ensemble de l’économie.

En Algérie, plusieurs caractéristiques limitent encore cette profondeur financière.

  • La première concerne le niveau relativement élevé de la monnaie fiduciaire en circulation. Une part importante des liquidités est conservée en dehors du système bancaire, réduisant les ressources disponibles pour le financement de l’économie et limitant la capacité des banques à exercer pleinement leur rôle d’intermédiation.
  • La deuxième caractéristique est le poids de l’économie informelle. Une partie significative des échanges s’effectue en dehors des circuits financiers officiels, ce qui réduit la traçabilité des flux monétaires et diminue l’efficacité des mécanismes de transmission de la politique monétaire.
  • Le développement encore limité des marchés financiers constitue un troisième facteur. Les entreprises disposent de peu d’alternatives au financement bancaire, tandis que les marchés de capitaux jouent un rôle encore modeste dans l’allocation de l’épargne. Cette faible diversification réduit les canaux par lesquels les décisions de la Banque d’Algérie peuvent influencer les conditions financières.
  • Enfin, malgré les progrès accomplis au cours des dernières années, l’utilisation des moyens de paiement électroniques demeure encore insuffisante par rapport aux standards internationaux. Les paiements en espèces conservent une place importante dans les transactions quotidiennes, ce qui limite la numérisation des flux financiers et réduit l’efficacité des systèmes modernes de paiement.
  • Ces différents éléments ne remettent pas en cause les progrès réalisés dans la modernisation du secteur bancaire. Ils montrent cependant que l’environnement financier dans lequel évolue la Banque d’Algérie demeure insuffisamment profond pour assurer une transmission optimale de la politique monétaire.

16.3. Comment l’économie du cash réduit-elle l’efficacité de la politique monétaire ?

La prédominance des paiements en espèces constitue l’une des principales limites à l’efficacité de la politique monétaire. Lorsque les agents économiques conservent une part importante de leurs liquidités en dehors du système bancaire, les décisions prises par la Banque d’Algérie se transmettent plus difficilement à l’ensemble de l’économie.

  • Un premier effet concerne le canal du crédit. Les dépôts bancaires représentent la principale source de financement des établissements de crédit. Lorsque les liquidités circulent principalement sous forme de monnaie fiduciaire, les banques disposent de moins de ressources pour financer les entreprises et les ménages. Les variations des taux directeurs produisent alors des effets plus limités sur l’offre de crédit.
  • Un deuxième effet concerne la gestion de la liquidité. La Banque d’Algérie pilote les conditions monétaires principalement à travers le système bancaire. Une circulation importante de monnaie en dehors de ce système réduit la précision de ce pilotage et complique l’appréciation des conditions réelles de liquidité.
  • La prépondérance du cash réduit également la visibilité sur les flux monétaires. Une partie des transactions échappe aux circuits financiers formels, ce qui rend plus difficile l’évaluation de la demande de monnaie, de la vitesse de circulation de la monnaie et des comportements financiers des agents économiques.
  • Enfin, cette situation affaiblit la transmission des innovations financières. Les progrès réalisés dans les paiements électroniques, la banque numérique ou l’inclusion financière produisent des effets limités tant que les paiements en espèces demeurent le mode de règlement privilégié pour une part importante des transactions.
  • Ainsi, la circulation fiduciaire ne constitue pas uniquement une caractéristique du système de paiement. Elle représente également un facteur qui réduit l’efficacité des principaux instruments de politique monétaire utilisés par la Banque d’Algérie.
Comment l'économie du cash limite la transmission de la politique monétaire
Comment l’économie du cash limite la transmission de la politique monétaire

16.4. Quelles implications pour le mandat de la Banque d’Algérie ?

L’analyse développée dans ce chapitre montre que l’efficacité de la politique monétaire dépend non seulement des décisions prises par la Banque d’Algérie, mais également de la structure du système financier dans lequel ces décisions sont mises en œuvre.

  • Une économie caractérisée par une faible profondeur financière, une circulation importante de monnaie fiduciaire et un recours limité aux instruments financiers modernes réduit naturellement la portée des instruments de politique monétaire. Les variations des taux directeurs, les opérations de refinancement ou les mesures de gestion de la liquidité produisent des effets plus lents et parfois plus limités que dans des économies où l’intermédiation financière est plus développée.
  • Cette observation conduit à nuancer l’évaluation du mandat de la Banque d’Algérie. Les résultats obtenus en matière de stabilité monétaire ne peuvent être appréciés uniquement au regard des décisions de politique monétaire. Ils dépendent également du degré de bancarisation de l’économie, du développement des marchés financiers, de la diffusion des moyens de paiement électroniques et de l’inclusion financière.
  • Il en résulte que le renforcement durable de l’efficacité de la Banque d’Algérie suppose une approche qui dépasse le seul champ de la politique monétaire. L’amélioration de la profondeur financière, la réduction progressive de l’économie du cash, la modernisation des systèmes de paiement et le développement de l’intermédiation bancaire constituent autant de conditions nécessaires pour améliorer la transmission des décisions monétaires.
  • Ainsi, les limites observées aujourd’hui ne traduisent pas une insuffisance des instruments dont dispose la Banque d’Algérie. Elles reflètent principalement les caractéristiques du système financier dans lequel ces instruments sont appelés à produire leurs effets.

Conclusion

L’analyse de la profondeur financière met en évidence une dernière contrainte importante pesant sur l’efficacité de la politique monétaire en Algérie. La circulation importante de monnaie fiduciaire, le poids de l’économie informelle, le développement encore limité des marchés financiers et le recours insuffisant aux moyens de paiement modernes réduisent la capacité de la Banque d’Algérie à transmettre efficacement ses décisions à l’ensemble de l’économie.

Le principal enseignement de ce chapitre est que l’efficacité d’une banque centrale ne dépend pas uniquement de la qualité de ses instruments ou de son cadre juridique. Elle repose également sur un système financier suffisamment profond, inclusif et moderne pour assurer une diffusion rapide et efficace des impulsions de politique monétaire.

Ce dernier diagnostic complète l’analyse des principales contraintes qui limitent aujourd’hui la réalisation du mandat de la Banque d’Algérie. Les écarts entre les objectifs fixés par la loi et les résultats observés trouvent leur origine dans un ensemble de facteurs interdépendants : la nature multifactorielle de l’inflation, les interactions entre politique budgétaire et politique monétaire, les imperfections du marché des changes et les limites du développement financier.

Leur identification ouvre désormais la voie à la question centrale de la dernière partie de cet ouvrage :

Quelles réformes permettraient de renforcer durablement la capacité de la Banque d’Algérie à remplir pleinement son mandat ?

Principaux facteurs limitant l'efficacité de la Banque d'Algérie
Principaux facteurs limitant l’efficacité de la Banque d’Algérie

Chapitre 17. Du diagnostic à l’action : pourquoi une nouvelle étape de réforme est devenue nécessaire

Introduction

Les trois premières parties de cet ouvrage avaient pour objectif d’évaluer dans quelle mesure la Banque d’Algérie remplit le mandat que lui confie la loi monétaire et bancaire de 2023.

Cette démarche a conduit à examiner successivement le contenu de ce mandat, les politiques effectivement mises en œuvre, les résultats obtenus ainsi que les principaux facteurs expliquant les écarts observés entre les objectifs poursuivis et les performances réalisées.

Déterminants de l'efficacité d'une banque moderne
Déterminants de l’efficacité d’une banque moderne

Cette analyse conduit à une conclusion essentielle : les difficultés rencontrées par la Banque d’Algérie ne trouvent pas principalement leur origine dans son mandat légal ni dans l’absence d’instruments de politique économique. Elles résultent davantage des caractéristiques de l’environnement macroéconomique, financier et institutionnel dans lequel la politique monétaire est conduite.

Ce constat modifie profondément la nature des réformes à envisager. Il ne s’agit plus de redéfinir les missions de la Banque d’Algérie, mais de renforcer les conditions qui lui permettront d’exercer plus efficacement les responsabilités que la loi lui confie. Avant de présenter ces réformes, il convient de dégager les principaux enseignements de l’analyse menée jusqu’à présent.

17.1. Un mandat désormais conforme aux standards internationaux

La première conclusion de cette étude est que la loi monétaire et bancaire de 2023 a profondément modernisé le cadre juridique de la Banque d’Algérie. Le mandat de stabilité des prix est clairement affirmé, tandis que les responsabilités relatives à la politique monétaire, à la politique de change, à la stabilité financière, à la supervision bancaire et au bon fonctionnement des systèmes de paiement sont définies de manière cohérente.

Cette évolution rapproche le cadre institutionnel algérien des pratiques observées dans les principales banques centrales. Le mandat confié à la Banque d’Algérie apparaît aujourd’hui suffisamment large pour répondre aux nouveaux défis monétaires et financiers.

L’analyse réalisée dans la première partie de cet ouvrage ne met ainsi en évidence aucune insuffisance majeure du cadre légal susceptible d’expliquer, à elle seule, les performances observées.

17.2. Des instruments globalement adaptés

Le deuxième enseignement est que la Banque d’Algérie dispose aujourd’hui de l’essentiel des instruments nécessaires à l’exercice de son mandat. Les outils de politique monétaire, les instruments de refinancement, les réserves obligatoires, les facilités permanentes, les instruments de politique de change ainsi que le cadre prudentiel sont comparables, dans leur conception, à ceux utilisés par de nombreuses banques centrales.

Parallèlement, des progrès significatifs ont été réalisés dans la modernisation des systèmes de paiement, le renforcement de la supervision bancaire et l’amélioration des infrastructures financières.

La question centrale n’est donc plus celle de la disponibilité des instruments. Elle est désormais celle des conditions dans lesquelles ces instruments produisent effectivement leurs effets sur l’économie.

17.3. Des performances réelles mais encore incomplètes

Le troisième enseignement concerne les résultats obtenus.

Au cours des dernières années, plusieurs évolutions positives peuvent être soulignées. La désinflation engagée récemment, le renforcement du cadre prudentiel, la modernisation progressive des systèmes de paiement et l’amélioration de la crédibilité internationale de la Banque d’Algérie témoignent d’avancées importantes.

Cependant, plusieurs objectifs demeurent partiellement atteints. La stabilité des prix reste exposée à des chocs multiples, les mécanismes de transmission de la politique monétaire demeurent imparfaits, le marché des changes reste marqué par une dualité persistante et la profondeur financière demeure insuffisante pour assurer une diffusion optimale des décisions monétaires.

Le bilan apparaît ainsi contrasté : les progrès institutionnels sont réels, mais leur traduction dans le fonctionnement de l’économie reste encore incomplète.

17.4. Les véritables causes des écarts de performance

Les chapitres précédents montrent que les limites observées ne résultent pas d’une faiblesse intrinsèque de la Banque d’Algérie. Elles s’expliquent principalement par plusieurs contraintes structurelles qui réduisent l’efficacité de la politique monétaire.

La première réside dans le caractère multifactoriel de l’inflation. Une part importante de ses déterminants échappe au contrôle direct de la banque centrale et dépend d’autres politiques publiques.

La deuxième concerne les interactions entre politique budgétaire et politique monétaire. Lorsque les déséquilibres budgétaires deviennent importants, ils limitent la capacité de la Banque d’Algérie à poursuivre son objectif principal de stabilité des prix.

La troisième tient au fonctionnement du marché des changes. La coexistence d’un marché officiel et d’un marché parallèle réduit l’efficacité de la politique de change et affaiblit le rôle du taux de change officiel comme référence pour l’ensemble de l’économie.

Enfin, la faible profondeur financière, la circulation importante de monnaie fiduciaire, le poids de l’économie informelle et le recours encore limité aux moyens de paiement modernes limitent la transmission des décisions de politique monétaire.

Ces différents facteurs ne doivent pas être considérés isolément. Ils interagissent et forment un environnement qui réduit progressivement l’efficacité des instruments de la Banque d’Algérie.

17.5. Pourquoi une nouvelle étape de réforme est-elle devenue indispensable ?

L’ensemble des analyses présentées dans cet ouvrage conduit à une évolution importante de la manière d’appréhender le rôle d’une banque centrale moderne.

Pendant longtemps, les performances d’une banque centrale étaient principalement évaluées à travers l’évolution de l’inflation. Cette approche apparaît aujourd’hui insuffisante. La stabilité des prix dépend également de la qualité des finances publiques, du fonctionnement du marché des changes, de la profondeur du système financier, de l’efficacité des systèmes de paiement, de la coordination des politiques économiques et, plus largement, de la confiance accordée aux institutions.

Dans ce contexte, renforcer durablement l’efficacité de la Banque d’Algérie ne consiste pas uniquement à perfectionner ses instruments de politique monétaire. Cela suppose également de moderniser l’environnement dans lequel ces instruments sont mis en œuvre.

Cette conclusion ouvre naturellement la dernière partie de cet ouvrage. L’enjeu n’est plus de comprendre pourquoi des écarts de performance existent, mais d’identifier les réformes susceptibles de permettre à la Banque d’Algérie d’exercer pleinement le mandat que lui confie la loi monétaire et bancaire de 2023.

Conclusion générale de la partie

L’analyse développée dans cette troisième partie apporte une réponse à la question centrale posée à l’issue de l’évaluation des politiques monétaire et de change. Les écarts observés entre les objectifs poursuivis et les résultats obtenus ne trouvent pas principalement leur origine dans le mandat confié aux autorités monétaires ni dans les instruments dont elles disposent. Ils résultent avant tout des conditions économiques, financières, institutionnelles et structurelles dans lesquelles ces politiques sont mises en œuvre.

Plusieurs enseignements majeurs se dégagent.

  • Le premier est que l’inflation en Algérie constitue un phénomène multidimensionnel. Les résultats du modèle économétrique montrent qu’elle résulte de l’interaction de facteurs monétaires, budgétaires, externes et structurels. Les politiques monétaires et de change influencent une partie de ces déterminants, mais ne peuvent, à elles seules, garantir durablement la stabilité des prix.
  • Le deuxième enseignement concerne les interactions entre les politiques économiques. L’analyse met en évidence le rôle déterminant de la politique budgétaire dans les conditions d’exercice de la politique monétaire. Lorsque les contraintes budgétaires deviennent importantes, elles réduisent progressivement la marge de manœuvre des autorités monétaires et limitent l’efficacité de leurs instruments.
  • Le troisième enseignement porte sur le fonctionnement du marché des changes. La coexistence durable d’un marché officiel et d’un marché parallèle réduit la portée de la politique de change, affaiblit le rôle du taux officiel comme principal signal économique et complique la transmission des décisions des autorités monétaires à l’ensemble de l’économie.
  • Enfin, le quatrième enseignement concerne le développement du système financier. La faible profondeur financière, l’importance de la circulation fiduciaire, le poids de l’économie informelle et le recours encore limité aux moyens de paiement modernes réduisent la capacité des politiques monétaire et de change à produire pleinement leurs effets sur l’économie réelle.
  • Pris isolément, chacun de ces facteurs contribue à expliquer une partie des écarts observés. Ensemble, ils dessinent un constat plus général : l’efficacité des politiques monétaire et de change dépend moins de leurs instruments que de la qualité de l’environnement dans lequel elles sont mises en œuvre. Une politique monétaire moderne ne peut produire tous ses effets sans finances publiques soutenables, un marché des changes fonctionnel, un système financier profond et une coordination efficace des politiques économiques.

Cette conclusion marque une évolution importante de la réflexion conduite dans cet ouvrage.

Après avoir défini le référentiel d’une banque centrale moderne, puis évalué les politiques effectivement conduites et identifié les principaux facteurs limitant leur efficacité, la question devient désormais résolument prospective :

Quelles réformes permettraient de renforcer durablement la capacité des politiques monétaire et de change à atteindre leurs objectifs ?

C’est à cette question qu’est consacrée la quatrième et dernière partie.

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Reforme Banque Algérie partie 3 - Ecart de performance

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