En bref :
Résumé exécutif
Une question centrale :
Pourquoi tant d’investissements pour si peu de transformation économique ?
Depuis le début des années 2000, l’Algérie a bénéficié d’une conjoncture exceptionnelle marquée par des revenus pétroliers et gaziers sans précédent. Cette rente a permis à l’État de financer l’un des plus vastes programmes d’investissement public du monde émergent. Des centaines de milliards de dollars ont été consacrés à la construction d’autoroutes, de barrages, de logements, d’universités, d’hôpitaux, de réseaux énergétiques, d’infrastructures de transport et d’équipements collectifs. Peu de pays ont mobilisé autant de ressources publiques sur une période aussi longue.
Les résultats visibles sont incontestables. Le stock d’infrastructures s’est considérablement accru. Les conditions de vie se sont améliorées. Les déficits accumulés dans de nombreux secteurs ont été partiellement résorbés. La stabilité sociale a été préservée malgré plusieurs chocs économiques et géopolitiques. Pourtant, derrière ces réalisations se dessine une réalité plus préoccupante : l’économie algérienne demeure fortement dépendante des hydrocarbures, la diversification productive progresse lentement, les exportations hors hydrocarbures restent marginales, la productivité évolue faiblement et le secteur privé n’est toujours pas devenu le principal moteur de la croissance. Cette étude cherche à répondre à une interrogation simple mais fondamentale :
Pourquoi un effort d’investissement aussi considérable n’a-t-il pas permis une transformation économique comparable à celle observée dans les économies émergentes les plus performantes ?
L’analyse conduit à une conclusion centrale : L’Algérie ne souffre pas d’un déficit d’investissement. Elle souffre d’un déficit de rendement de l’investissement.
Un effort d’investissement parmi les plus élevés du monde émergent
Entre 2000 et 2025, le taux d’investissement moyen de l’Algérie est estimé à environ 37 % du PIB. Ce niveau est comparable à celui observé dans plusieurs économies asiatiques durant leurs phases de décollage économique.
Dans la littérature économique, un tel taux d’investissement est généralement associé à des taux de croissance compris entre 6 % et 8 % par an.
Or la croissance moyenne observée sur la période n’a été que de 3,2 %. Autrement dit, l’économie algérienne a investi comme une économie émergente à forte croissance mais a obtenu des résultats proches de ceux d’économies beaucoup moins investisseuses.
Afin de mesurer ce décalage, l’étude mobilise le coefficient marginal de capital (ICOR), indicateur largement utilisé pour évaluer l’efficacité de l’investissement. En retenant un ICOR prudent de 5 — correspondant à une efficacité moyenne du capital dans les pays émergents — le taux d’investissement observé aurait dû permettre une croissance moyenne proche de 7,4 %.
L’écart avec la croissance effectivement réalisée atteint ainsi près de 4,2 points par an.
Cet écart constitue probablement l’un des meilleurs indicateurs de l’épuisement progressif du modèle de croissance algérien.
Le coût économique d’un rendement insuffisant du capital. La croissance manquante n’est pas une notion abstraite. Elle représente de la richesse qui n’a jamais été créée. Les estimations réalisées dans cette étude suggèrent que l’Algérie a probablement renoncé à entre :
- 180 et 210 milliards de dollars de PIB potentiel ;
- 4 et 6 millions d’emplois-années ;
- 20 et 23 milliards de dollars de recettes fiscales ordinaires ;
- 45 et 60 milliards de dollars de recettes publiques totales.
Tableau de synthèse
| Indicateur | Estimation |
| Taux d’investissement moyen | 37 % du PIB |
| Croissance observée | 3,2 % |
| Croissance théorique | 7,4 % |
| Écart de croissance | 4,2 points |
| PIB non créé | 180 à 210 milliards USD |
| Emplois non créés | 4 à 6 millions |
| Recettes fiscales perdues | 20 à 23 milliards USD |
| Recettes publiques perdues | 45 à 60 milliards USD |
Ces chiffres ne constituent pas seulement des pertes comptables. Ils correspondent à des entreprises qui n’ont jamais été créées, des emplois qui n’ont jamais vu le jour, des exportations qui n’ont jamais été réalisées et des revenus qui n’ont jamais été distribués.
Le paradoxe algérien : beaucoup de capital, peu de productivité. L’une des principales conclusions de cette étude est que les difficultés de l’économie algérienne ne résultent pas d’un manque de capital. Elles résultent essentiellement d’un manque de productivité.
Le modèle économique suivi depuis plusieurs décennies repose principalement sur : l’accumulation de capital ; la dépense publique ; la redistribution ; et l’expansion des facteurs de production.
Il s’agit d’un modèle de croissance extensif. Or l’expérience internationale montre que les économies qui réussissent leur émergence durable reposent essentiellement sur :
- les gains de productivité ;
- l’innovation ;
- le capital humain ;
- la qualité des institutions ;
- l’efficacité de l’allocation du capital ;
- la compétitivité internationale.
L’Algérie a accumulé du capital. Elle n’a pas suffisamment transformé ce capital en gains de productivité.
Une économie dominée par l’État. L’étude montre également que la croissance algérienne demeure largement administrée. L’État y joue simultanément quatre fonctions majeures : investisseur ; consommateur ; redistributeur ; et financeur.
En 2025 :
- Les dépenses publiques représentent près de 37,7 % du PIB ;
- Les transferts et subventions avoisinent 15,5 % du PIB ;
- La masse salariale publique représente près de 11,5 % du PIB ;
- Les banques publiques contrôlent plus de 80 % des actifs bancaires ;
- Les hydrocarbures génèrent 92 % des recettes d’exportations.
Cette présence massive de l’État a permis de soutenir la croissance et la cohésion sociale. Mais elle a également créé une dépendance croissante de l’économie à la dépense publique. La croissance est devenue largement déterminée par le budget de l’État et donc, indirectement, par les prix internationaux du pétrole.
Le piège des politiques procycliques. L’une des principales fragilités du modèle économique algérien réside dans son caractère procyclique. Lorsque les prix du pétrole augmentent : les recettes publiques augmentent ; les dépenses progressent rapidement ; et les investissements publics se multiplient.
Lorsque les prix du pétrole reculent : les déficits apparaissent ; les investissements ralentissent ; et la croissance s’affaiblit. Au lieu d’amortir les fluctuations pétrolières, la politique budgétaire tend souvent à les amplifier. Cette dynamique explique en grande partie la succession de cycles de forte expansion puis de ralentissement observés depuis plusieurs décennies.
L’effet d’éviction du secteur privé. Une autre conséquence majeure du modèle actuel est l’affaiblissement du rôle du secteur privé. Lorsque l’État est simultanément : le principal investisseur ; le principal employeur ; le principal client ; et le principal financeur . les entreprises privées tendent naturellement à orienter leurs stratégies vers la captation de la dépense publique plutôt que vers :
- l’innovation ;
- la productivité ;
- l’exportation ;
- la conquête de nouveaux marchés.
Cette situation contribue à expliquer :
- La faiblesse des exportations hors hydrocarbures ;
- Le niveau limité des IDE ;
- La lente progression de la productivité ;
- La faible intégration dans les chaînes de valeur mondiales.
Les limites d’un modèle fondé sur la redistribution. Le modèle économique algérien a longtemps reposé sur la redistribution de la rente pétrolière. Ce modèle a joué un rôle essentiel dans : la réduction de la pauvreté ; la cohésion sociale ; la stabilité politique ; et le financement des infrastructures. Mais il atteint progressivement ses limites. Les marges de manœuvre budgétaires se réduisent. Les besoins sociaux augmentent. Les exigences de compétitivité deviennent plus fortes.
La transition énergétique mondiale pourrait progressivement réduire la rente disponible. La question n’est donc plus seulement de redistribuer la richesse existante. Elle est désormais de créer davantage de richesse.
Le défi des prochaines décennies. L’étude conclut que le défi de l’Algérie n’est plus quantitatif mais qualitatif.
L’enjeu n’est plus d’investir davantage.
L’enjeu est de produire davantage de croissance avec chaque dinar investi.
Cela suppose:
- Une véritable règle budgétaire ;
- Un fonds de stabilisation crédible ;
- Une réduction graduelle du déficit hors hydrocarbures ;
- Une réorientation de l’investissement vers la productivité ;
- Une réforme profonde du système financier ;
- Un développement du secteur privé productif ;
- Une amélioration du climat des affaires ; et
- Un effort massif en faveur du capital humain, de l’innovation et de la recherche.
Conclusion
L’enseignement fondamental de cette étude peut être résumé simplement. Pendant vingt-cinq ans, l’Algérie a cherché la croissance principalement à travers l’accumulation du capital et l’expansion de la dépense publique.
Cette stratégie a permis de construire des infrastructures, d’améliorer les conditions de vie et de préserver la stabilité sociale. Mais elle n’a pas produit la transformation structurelle nécessaire à l’émergence.
Le principal frein à la croissance algérienne n’est plus aujourd’hui le manque de ressources ou le manque d’investissement. Il est devenu la faiblesse du rendement de ces ressources.
L’Algérie doit désormais passer d’une économie qui accumule du capital à une économie qui crée de la productivité.
C’est de cette transition que dépendront la diversification de l’économie, la création d’emplois de qualité, la réduction de la dépendance aux hydrocarbures et la réussite de la Vision Algérie 2050.
Introduction : l’épuisement d’un modèle de croissance
Depuis le début des années 2000, l’Algérie a bénéficié d’une situation financière exceptionnelle grâce à l’envolée marquante des prix des hydrocarbures liée au super cycle des matières premières déclenché par l’entrée de la Chine à l’Organisation Mondiale du Commerce.
Cette manne a permis à l’État de déployer l’un des plus importants programmes de dépenses publiques du monde émergent. Des centaines de milliards de dollars ont été consacrés aux infrastructures, au logement, aux transferts sociaux, aux subventions, au soutien des entreprises publiques et au financement de nombreux projets économiques.
Cette stratégie a incontestablement contribué à améliorer les infrastructures du pays, à réduire certaines pénuries héritées des décennies précédentes et à préserver la stabilité sociale.
Pourtant, malgré l’ampleur des ressources mobilisées, les résultats obtenus apparaissent aujourd’hui en deçà des attentes. La croissance demeure relativement modeste, la diversification économique progresse lentement, les exportations hors hydrocarbures restent marginales et le secteur privé peine à devenir le moteur principal du développement économique.
Cette situation soulève une interrogation fondamentale : pourquoi un effort budgétaire aussi considérable n’a-t-il pas permis de transformer durablement l’économie algérienne ?
La réponse réside moins dans le volume des dépenses engagées que dans la nature du modèle de croissance lui-même. Au fil du temps, la dépense publique est devenue à la fois le principal moteur de l’activité économique, le principal instrument de gestion des cycles économiques et le principal mécanisme de redistribution de la rente pétrolière.
Ce modèle a produit des résultats indéniables mais il semble aujourd’hui atteindre progressivement ses limites.
- La dépense publique a soutenu la croissance, mais n’a pas transformé l’économie. L’investissement public a longtemps joué un rôle essentiel dans le maintien de la croissance économique. Les infrastructures routières, portuaires, énergétiques, éducatives ou sanitaires ont connu des améliorations importantes. La dépense publique a également soutenu la consommation des ménages et limité les effets sociaux des différents chocs économiques. Toutefois, la croissance obtenue est restée largement extensive plutôt qu’intensive. Elle s’est traduite par une augmentation de l’activité économique sans véritable transformation structurelle. La part des hydrocarbures dans les exportations demeure dominante, le tissu industriel reste relativement faible et la création de valeur ajoutée hors hydrocarbures demeure insuffisante. Autrement dit, la dépense publique a permis de soutenir la croissance mais elle n’a pas réussi à modifier en profondeur la structur de l’économie.
- Le problème n’est pas la quantité de dépense publique mais son efficacité. L’Algérie ne souffre pas d’un déficit de dépenses publiques. Bien au contraire, les dépenses budgétaires figurent parmi les plus élevées du monde émergent rapportées à la taille de l’économie. La véritable question est celle de leur efficacité économique. Les investissements réalisés n’ont pas toujours généré les gains de productivité attendus. De nombreux projets ont produit un rendement économique limité ou insuffisant. Le multiplicateur budgétaire semble relativement faible comparativement aux ressources mobilisées. Dès lors, le débat ne porte plus sur la nécessité de dépenser davantage mais sur la capacité à dépenser mieux.
- Les politiques procycliques ont amplifié la dépendance aux hydrocarbures. La politique budgétaire algérienne a été fortement influencée par l’évolution des prix du pétrole. Lorsque les recettes pétrolières augmentaient, les dépenses publiques progressaient rapidement. Lorsque les revenus diminuaient, les autorités étaient contraintes de ralentir les investissements ou de recourir à différentes formes de financement du déficit. Cette gestion procyclique a contribué à renforcer la dépendance de l’économie aux hydrocarbures. Au lieu d’atténuer les effets des fluctuations pétrolières, elle les a souvent amplifiés. La croissance économique est ainsi devenue largement tributaire de facteurs externes sur lesquels le pays exerce peu de contrôle.
- La croissance reste largement administrée et dépendante de l’État. L’économie algérienne demeure caractérisée par un rôle central de l’État. Celui-ci est simultanément investisseur, employeur, régulateur, financeur et principal moteur de la demande intérieure. Cette situation a contribué à créer une forme de dépendance structurelle à l’égard de la dépense publique. Une part importante de l’activité économique dépend directement ou indirectement du budget de l’État. Le secteur privé reste souvent davantage orienté vers la captation de la dépense publique que vers la conquête de marchés compétitifs nationaux ou internationaux.
- L’investissement public ne peut pas se substituer durablement à l’investissement privé. L’expérience internationale montre que les économies qui réussissent leur transformation reposent principalement sur l’investissement privé, l’innovation, la concurrence, l’exportation et l’accumulation de gains de productivité. L’État peut créer les infrastructures, fournir les services publics essentiels et orienter le développement économique. En revanche, il ne peut durablement se substituer aux entrepreneurs, aux investisseurs et aux entreprises dans la création de richesse. Aucune économie émergente n’a atteint le statut de pays développé en s’appuyant principalement sur la dépense publique.
- Le modèle actuel atteint progressivement ses limites financières. Les marges de manœuvre budgétaires qui ont caractérisé les années de forte rente pétrolière se réduisent progressivement. La croissance démographique accroît les besoins sociaux. Les déficits budgétaires deviennent plus fréquents. La dette publique augmente. Les réserves financières accumulées durant les périodes d’abondance sont moins importantes qu’auparavant. Dans ce contexte, la capacité de l’État à soutenir indéfiniment la croissance par la seule dépense publique devient de plus en plus limitée. Le modèle actuel repose sur des ressources financières dont la pérennité ne peut être garantie.
- La croissance future devra être tirée par la productivité et non par la seule dépense publique. La prochaine étape du développement économique algérien ne pourra reposer sur les mêmes mécanismes que ceux qui ont prévalu durant les deux dernières décennies. Les principaux moteurs de croissance devront désormais provenir de l’amélioration de la productivité, de l’innovation, de la qualité du capital humain, de la modernisation du système financier, de l’amélioration du climat des affaires et du développement d’entreprises compétitives capables de conquérir des marchés extérieurs.
L’Algérie doit passer d’une logique de redistribution à une logique de création de richesse face aux défis des prochaines années qui exigent un nouveau paradigme. Au fond, le débat dépasse la simple question budgétaire. Il concerne la nature même du contrat économique qui a structuré l’économie algérienne depuis plusieurs décennies. Pendant longtemps, la rente pétrolière a permis de financer un système fondé principalement sur la redistribution des revenus.
Ce modèle a joué un rôle important dans la cohésion sociale et le développement du pays. Toutefois, les défis des prochaines décennies exigent un changement de paradigme. La priorité ne consiste plus seulement à redistribuer la richesse existante mais à créer davantage de richesse. Le véritable enjeu est donc de construire une économie capable de générer durablement de la valeur ajoutée, des emplois productifs, des exportations diversifiées et des revenus indépendants des hydrocarbures.
L’idée centrale défendue dans cette étude est simple :
La dépense publique a longtemps compensé les faiblesses structurelles de l’économie algérienne.
Elle ne peut plus, à elle seule, assurer une croissance forte, durable et diversifiée.
Le défi des prochaines décennies consiste à réussir la transition d’un modèle de croissance tiré par la rente et la dépense publique vers un modèle fondé sur la productivité, l’investissement privé, l’innovation et la diversification économique.
Partie 1. Investissement public, croissance et transformation économique : cadre conceptuel
Avant d’examiner l’expérience algérienne et d’évaluer les résultats des importants programmes d’investissement engagés depuis le début des années 2000, il est nécessaire de clarifier certains concepts fondamentaux.
Les débats sur la croissance économique, l’investissement public ou encore la diversification productive sont souvent marqués par des confusions qui peuvent conduire à des diagnostics incomplets ou à des conclusions erronées.
Cette première partie présente donc le cadre conceptuel qui servira de référence à l’ensemble de l’analyse. Elle précise notamment les notions de croissance économique, d’investissement public, de productivité, de transformation structurelle et d’effet multiplicateur.
Elle examine également les mécanismes par lesquels l’investissement public peut stimuler l’activité économique, améliorer la compétitivité et favoriser le développement à long terme. Cette clarification est essentielle pour comprendre qu’un niveau élevé d’investissement ne garantit pas automatiquement une croissance forte et durable.
La qualité des investissements, leur efficacité économique, leur articulation avec le secteur privé et leur capacité à accroître la productivité constituent souvent des facteurs plus déterminants que leur montant absolu.
1. L’investissement comme moteur de la croissance, de l’emploi et de la transformation économique
L’investissement constitue l’un des principaux moteurs de la croissance économique à long terme. Il correspond à l’accumulation de capital physique, humain ou technologique destinée à accroître les capacités de production d’une économie.
À travers la construction d’infrastructures, l’acquisition d’équipements, le développement des compétences ou le financement de l’innovation, l’investissement permet d’augmenter le potentiel productif et d’améliorer le niveau de vie des populations. La littérature économique distingue généralement l’investissement public de l’investissement privé.
L’investissement public est réalisé ou financé par l’État et vise principalement la production de biens collectifs, le développement des infrastructures et la correction des défaillances de marché. L’investissement privé est réalisé par les entreprises et les ménages dans une logique de rentabilité économique.
La croissance économique peut résulter de deux mécanismes distincts.
- La croissance extensive repose sur l’accumulation des facteurs de production – capital et travail – tandis que la croissance intensive repose sur l’amélioration de leur efficacité, c’est-à-dire sur les gains de productivité. Les économies en phase de rattrapage s’appuient souvent sur la première, alors que les économies avancées tirent principalement leur croissance de la seconde.
- L’investissement agit simultanément sur plusieurs dimensions de l’économie. À court terme, il stimule la demande globale et favorise la création d’emplois dans les secteurs concernés. À moyen terme, il accroît la production potentielle. À long terme, il contribue à l’amélioration de la productivité, de la compétitivité et des capacités d’exportation.
- Toutefois, l’investissement n’est pas une fin en soi. Son efficacité dépend de sa qualité, de son allocation sectorielle, de son mode de financement et de son articulation avec le secteur privé.
2. Investissement et formation brute de capital fixe (FBCF) : concepts et mesures
L’investissement constitue l’un des principaux déterminants de la croissance économique. Toutefois, les statistiques économiques utilisent plusieurs notions qui ne se recouvrent pas totalement. Parmi elles, la formation brute de capital fixe (FBCF) occupe une place centrale dans les comptes nationaux.
La FBCF mesure les acquisitions d’actifs fixes destinés à être utilisés durablement dans le processus de production.
Elle comprend notamment les infrastructures, les bâtiments, les équipements industriels, les machines, les moyens de transport, les installations énergétiques ainsi que certains actifs incorporels tels que les logiciels ou les dépenses de recherche-développement lorsqu’ils sont comptabilisés comme investissements.
La FBCF constitue ainsi la principale mesure statistique de l’accumulation du capital productif au sein d’une économie. Dans la plupart des analyses macroéconomiques, le taux d’investissement est calculé en rapportant la FBCF au produit intérieur brut (PIB).
Toutefois, les notions d’investissement et de FBCF ne sont pas parfaitement synonymes.
- L’investissement est un concept économique plus large qui peut inclure, selon les approches retenues, la variation des stocks, certaines dépenses immatérielles, le capital humain ou encore les investissements financiers.
- La FBCF constitue au contraire un agrégat comptable précisément défini par les normes internationales des comptes nationaux.
- Dans cette étude, les analyses quantitatives reposent principalement sur les données de FBCF publiées par l’Office National des Statistiques (ONS), car elles fournissent l’indicateur le plus homogène et le plus fiable pour mesurer l’effort d’accumulation du capital sur longue période. Les expressions « taux d’investissement » et « taux de FBCF » seront donc utilisées de manière interchangeable lorsque les données proviennent des comptes nationaux.
Cette distinction est importante. Une hausse du taux de FBCF traduit un accroissement des investissements réalisés, mais elle ne préjuge ni de leur qualité, ni de leur efficacité économique, ni de leur contribution effective à la croissance, à la productivité ou à la transformation structurelle de l’économie. C’est précisément cette question qui constitue le cœur de la présente étude.
3. Dépenses courantes et dépenses d’investissement : deux logiques économiques différentes
L’analyse de la politique budgétaire nécessite de distinguer clairement les dépenses courantes des dépenses d’investissement.
- Les dépenses courantes regroupent principalement : (1) la masse salariale (rémunérations des agents publics) ; (2) toutes les subventions et transferts ( y compris les subventions indirectes) ; (3) les biens et services ; et (4) les intérêts de la dette publique. Leur fonction essentielle est de financer les services publics, de soutenir la consommation publique et de préserver la cohésion sociale.
- Les dépenses d’investissement correspondent quant à elles à la création ou à l’amélioration du patrimoine économique national. Elles financent notamment les infrastructures de transport, les équipements collectifs, les installations énergétiques, les établissements scolaires et universitaires, les structures sanitaires ainsi que les investissements dans le capital humain, la recherche et l’innovation.
Cette distinction est fondamentale. Les dépenses courantes agissent principalement sur la demande globale tandis que les dépenses d’investissement agissent principalement sur l’offre productive. Les premières produisent généralement des effets rapides mais souvent temporaires. Les secondes produisent des effets plus lents mais potentiellement plus durables.
- Toutes les dépenses publiques contribuent à soutenir l’activité économique. En revanche, seules les dépenses capables d’accroître durablement les capacités de production, la productivité et la compétitivité peuvent véritablement transformer l’économie.
4. Les multiplicateurs budgétaires : pourquoi toutes les dépenses publiques n’ont pas le même impact ?
L’efficacité de la politique budgétaire repose largement sur le concept de multiplicateur budgétaire. Celui-ci mesure l’effet d’une augmentation des dépenses publiques sur le niveau de la production nationale. Un multiplicateur de 1 signifie qu’une augmentation d’un dinar de dépense publique génère un dinar supplémentaire de PIB. Un multiplicateur supérieur à 1 indique que les effets économiques de la dépense dépassent son coût initial, tandis qu’un multiplicateur inférieur à 1 traduit un impact plus limité sur l’activité économique. Toutefois, toutes les dépenses publiques ne produisent pas les mêmes effets.
• Les dépenses courantes présentent généralement un multiplicateur élevé à court terme. Les salaires publics, les transferts sociaux et les subventions alimentent rapidement la consommation des ménages et soutiennent l’activité dans le commerce et les services. Leur impact sur la croissance est souvent immédiat mais tend à s’estomper progressivement lorsque les dépenses cessent d’augmenter.
• Les dépenses d’investissement suivent une logique différente. Leur effet initial peut être plus lent en raison des délais de préparation et de réalisation des projets. En revanche, lorsqu’elles sont bien conçues, elles augmentent durablement la capacité productive de l’économie, améliorent les infrastructures et génèrent des gains permanents de productivité.
Les estimations réalisées pour l’Algérie illustrent clairement cette différence.
Tableau 1. Algérie : multiplicateurs budgétaires estimés (2025)
| Type de dépense | Impact à 12 mois | Impact à 36 mois | Impact à 60 mois |
| Dépenses totales | 0,3 | 0,5 | 0,6 |
| Dépenses courantes | 0,6 | 0,8 | 0,8 |
| Dépenses en capital | 0,3 | 0,7 | 1,2 |
Ce tableau fait ressortir le fait qu’une augmentation de 1 dinar des dépenses en capital accroît le PIB d’environ 0,3 dinar après un an, 0,7 dinar après trois ans et 1,2 dinar après cinq ans.
Ces résultats illustrent une distinction fondamentale entre stabilisation économique et transformation structurelle. Les dépenses courantes soutiennent principalement l’activité à court terme, tandis que les dépenses d’investissement sont les seules susceptibles d’accroître durablement le potentiel de production de l’économie.
Les résultats suggèrent également que le rendement économique de l’investissement public demeure fortement dépendant de la qualité des projets réalisés. Les retards de réalisation, les dépassements de coûts, l’insuffisante coordination sectorielle et la faiblesse des effets d’entraînement sur le secteur privé peuvent réduire sensiblement l’impact de l’investissement public sur la croissance de long terme.
Les multiplicateurs varient également selon la nature des dépenses engagées.
Tableau 2. Algérie : Multiplicateurs économiques selon le type de dépense publique
| Type de dépense | Court terme (1-2 ans) | Long terme (5-10 ans) |
| Salaires publics | 0,6 – 1,0 | 0,1 – 0,4 |
| Subventions à la consommation | 0,5 – 0,9 | 0,0 – 0,3 |
| Transferts sociaux | 0,6 – 1,0 | 0,1 – 0,4 |
| Infrastructures économiques | 0,3 – 0,8 | 1,0 – 2,0 |
| Éducation et formation | 0,1 – 0,4 | 2,0 – 5,0 |
| Recherche, innovation et technologie | 0,1 – 0,3 | 2,5 – 8,0 |
De ce tableau 2, il ressort plusieurs enseignements importants :
• Un dinar supplémentaire consacré aux salaires ou aux transferts produit généralement un effet rapide sur l’activité économique, mais son impact durable demeure limité.
• Les investissements dans les infrastructures produisent des effets plus lents mais plus durables en améliorant la productivité de l’ensemble de l’économie.
• Les dépenses d’éducation, de formation, de recherche et d’innovation présentent souvent les multiplicateurs les plus élevés à long terme, car elles renforcent le capital humain, la capacité d’innovation et la compétitivité de l’économie.
De plus, il met en évidence une réalité fondamentale :
- Les dépenses publiques qui produisent les effets les plus visibles à court terme ne sont pas nécessairement celles qui génèrent les gains économiques les plus importants à long terme.
- Les dépenses de consommation publique, les subventions et les transferts sociaux jouent un rôle essentiel de stabilisation économique et de cohésion sociale.
- En revanche, les investissements dans les infrastructures, l’éducation, la formation, la recherche, l’innovation et le capital humain produisent généralement des effets plus lents mais beaucoup plus durables sur la productivité, la compétitivité et la croissance potentielle.
- Cette distinction est particulièrement importante pour les pays exportateurs de ressources naturelles. Une politique budgétaire privilégiant excessivement les dépenses courantes peut soutenir la croissance et le pouvoir d’achat à court terme tout en limitant les capacités de transformation structurelle de l’économie.
- À l’inverse, une allocation équilibrée des ressources en faveur des investissements productifs, du capital humain et de l’innovation accroît les chances de diversification économique, de création de valeur ajoutée et de croissance durable.
5. Les modes de financement de l’investissement public et leurs implications économiques
L’investissement public peut être financé selon plusieurs modalités.
- La première repose sur les recettes fiscales ordinaires. Elle constitue généralement le mode de financement le plus durable car elle s’appuie sur la capacité productive de l’économie.
- La deuxième repose sur les revenus tirés des ressources naturelles. Ce mode de financement offre des moyens importants mais expose l’investissement public à la volatilité des marchés internationaux.
- La troisième correspond à l’endettement intérieur ou extérieur. L’emprunt peut permettre d’accélérer le développement lorsque les projets financés génèrent des rendements économiques supérieurs au coût de la dette.
- Une quatrième source réside dans le financement monétaire des déficits publics. Cette solution peut être utilisée de manière exceptionnelle mais comporte des risques inflationnistes importants et met une forte pression sur la valeur de la monnaie nationale lorsqu’elle devient permanente.
- Enfin, les partenariats public-privé (PPP) permettent de mobiliser les ressources financières, les compétences techniques et l’expertise de gestion du secteur privé pour financer et réaliser certaines infrastructures. Ils peuvent contribuer à accélérer la mise en œuvre des projets et à améliorer leur efficacité opérationnelle. Toutefois, les PPP présentent également des risques et des limites : coûts parfois plus élevés à long terme, engagements budgétaires implicites pour l’État, complexité contractuelle, partage inadéquat des risques et nécessité d’un cadre institutionnel et réglementaire solide afin de protéger l’intérêt public et d’assurer une répartition équilibrée des bénéfices et des responsabilités.
- Le choix du mode de financement influence directement la soutenabilité budgétaire et la qualité de la croissance.
Tableau 3. Algerie : Les modes de financement de l’investissement
| Source de financement | Avantages | Risques |
| Fiscalité | Durable | Rendement limité |
| Rente pétrolière | Ressources importantes | Volatilité |
| Dette intérieure | Mobilisation rapide | Effet d’éviction |
| Dette extérieure | Ressources abondantes | Vulnérabilité |
| Financement monétaire | Souplesse | Inflation |
| PPP | Expertise privée | Complexité |
6. Les politiques budgétaires procycliques et contracycliques : principes et implications économiques
La gestion de l’investissement public ne dépend pas uniquement de son volume. Elle dépend également de son profil dans le temps.
- Une politique budgétaire est dite contracyclique lorsqu’elle cherche à atténuer les fluctuations économiques. Les dépenses publiques augmentent durant les périodes de ralentissement afin de soutenir l’activité et diminuent durant les périodes d’expansion afin d’éviter les surchauffes.
- À l’inverse, une politique budgétaire est qualifiée de procyclique lorsqu’elle amplifie les fluctuations de l’économie. Les dépenses augmentent fortement pendant les périodes d’abondance et sont réduites lorsque les revenus diminuent.
- Dans les économies dépendantes des matières premières, les politiques procycliques constituent une source majeure d’instabilité. Elles renforcent les cycles économiques, compliquent la planification des investissements et réduisent l’efficacité de la dépense publique.
- L’expérience internationale montre que les pays ayant réussi à stabiliser leur croissance ont généralement mis en place des règles budgétaires, des fonds de stabilisation ou des fonds souverains destinés à découpler les dépenses publiques des fluctuations des revenus tirés des ressources naturelles.
Cette question revêt une importance particulière dans le cas algérien où les recettes des hydrocarbures jouent un rôle déterminant dans le financement du budget de l’État.
7. Le cycle de l’investissement public : de la conception à l’évaluation
L’investissement public ne se limite pas à la mobilisation de ressources financières. Son efficacité dépend d’un processus institutionnel complexe qui débute avec l’identification d’un besoin économique et s’achève avec l’évaluation de son impact sur la croissance, l’emploi et le développement.

- La première étape consiste à identifier les besoins économiques, sociaux ou territoriaux auxquels l’investissement doit répondre. Cette phase est déterminante car elle conditionne la pertinence du projet et son alignement avec les priorités nationales.
- La deuxième étape concerne les études techniques, économiques et financières. Les projets doivent faire l’objet d’analyses de faisabilité, d’évaluations coûts-bénéfices et d’estimations réalistes des coûts et des délais de réalisation. Une préparation insuffisante conduit souvent à des retards, des surcoûts ou à des infrastructures sous-utilisées.
- La troisième étape correspond à la priorisation des projets. Les ressources budgétaires étant limitées, les autorités doivent arbitrer entre différentes options d’investissement et veiller à leur cohérence avec les objectifs de développement.
- La quatrième étape est l’inscription budgétaire et l’identification des sources de financement. Les projets doivent être compatibles avec les capacités financières de l’État et avec les contraintes de soutenabilité budgétaire.
- La cinquième étape concerne l’exécution proprement dite : passation des marchés publics, réalisation des travaux, suivi des coûts et respect des délais.
- Enfin, la dernière étape est l’évaluation ex post. Celle-ci vise à mesurer les résultats obtenus et à déterminer dans quelle mesure les objectifs initiaux ont été atteints.
L’expérience internationale montre que les faiblesses observées à chacune de ces étapes réduisent fortement le rendement final de l’investissement. Un projet mal conçu, mal exécuté ou insuffisamment coordonné peut absorber des ressources importantes sans générer les bénéfices économiques attendus. Cette question revêt une importance particulière dans le cas algérien où les retards de réalisation, les dépassements de coûts et les insuffisances dans l’évaluation des projets ont souvent réduit l’efficacité économique des investissements publics.
8. Les principaux modèles de croissance économique : enseignements pour les pays en développement
Depuis plus d’un siècle, les économistes ont développé plusieurs théories visant à expliquer les mécanismes de la croissance économique. Ces approches ne sont pas nécessairement contradictoires ; elles mettent l’accent sur des facteurs différents et permettent ensemble de mieux comprendre pourquoi certains pays parviennent à se développer durablement alors que d’autres connaissent une croissance limitée malgré des efforts d’investissement importants.
- Le modèle de Harrod-Domar : l’investissement comme moteur de la croissance. Développé dans les années 1930 et 1940, le modèle de Harrod-Domar considère que l’investissement constitue le principal moteur de la croissance économique. Dans cette approche, l’augmentation du stock de capital permet d’accroître les capacités de production et donc le niveau de richesse créé par l’économie. Cette théorie a fortement influencé les stratégies de développement mises en œuvre dans de nombreux pays après les indépendances. Elle repose sur l’idée qu’un taux d’investissement élevé conduit mécaniquement à une croissance élevée. Toutefois, l’expérience internationale a montré que la relation entre investissement et croissance est plus complexe. Deux pays peuvent investir des montants similaires tout en obtenant des résultats très différents en matière de croissance et de création d’emplois.
- Le modèle néoclassique de croissance développé par Robert Solow en 1956 constitue l’une des contributions les plus influentes de l’économie du développement et a largement dominé l’analyse de la croissance économique durant les années 1960 à 1980. Contrairement aux approches antérieures qui mettaient principalement l’accent sur l’accumulation du capital, Solow introduit une idée fondamentale : les rendements décroissants du capital. Selon ce principe, chaque unité supplémentaire de capital produit progressivement moins de richesse que la précédente. Les premiers investissements dans les infrastructures, l’énergie, les transports ou les télécommunications génèrent généralement des gains considérables. En revanche, lorsque les besoins essentiels sont déjà couverts, les investissements additionnels produisent des effets de plus en plus faibles. Cette théorie montre qu’une stratégie fondée exclusivement sur l’accumulation du capital finit par atteindre ses limites. À long terme, la croissance dépend davantage de l’amélioration de la productivité, du progrès technique et de l’innovation que de la simple augmentation des investissements. Le modèle de Solow explique ainsi pourquoi certains pays ayant investi massivement ont connu un ralentissement de leur croissance après plusieurs décennies d’efforts d’accumulation et pourquoi la transformation structurelle exige progressivement un passage d’une croissance fondée sur le capital à une croissance fondée sur la productivité.
- Le modèle de Lewis : la transformation structurelle de l’économie. Développé par Arthur Lewis dans les années 1950 et récompensé par le Prix Nobel d’économie en 1979, ce modèle constitue l’une des références majeures de l’économie du développement. Lewis montre que le développement économique repose avant tout sur la transformation progressive de la structure productive. Dans les économies peu développées, une partie importante de la main-d’œuvre est concentrée dans des activités à faible productivité, notamment l’agriculture traditionnelle ou les activités informelles. La croissance durable apparaît lorsque cette main-d’œuvre se déplace progressivement vers des secteurs plus productifs tels que l’industrie manufacturière, les services modernes ou les activités technologiques. Ce transfert de ressources permet d’accroître la productivité globale de l’économie sans nécessiter nécessairement une augmentation proportionnelle du capital. Historiquement, les trajectoires de développement observées en Europe, au Japon, en Corée du Sud, à Taïwan ou en Chine illustrent ce processus de transformation structurelle. La part de l’agriculture dans l’emploi et la valeur ajoutée diminue progressivement au profit de secteurs à plus forte productivité et à plus forte valeur ajoutée. L’enseignement principal du modèle de Lewis est qu’il ne suffit pas d’investir massivement pour assurer le développement. Les investissements doivent contribuer à transformer durablement la structure productive du pays, à favoriser l’industrialisation, à développer les services modernes et à accroître la capacité de l’économie à créer de la valeur ajoutée. La croissance durable résulte ainsi moins de l’accumulation du capital que de sa capacité à déplacer les ressources vers les activités les plus productives.
- Les théories de la croissance endogène : l’importance de l’innovation. À partir des années 1980, les théories de la croissance endogène ont profondément renouvelé l’analyse économique de la croissance. Développées notamment par Paul Romer, Robert Lucas, Philippe Aghion et Peter Howitt, elles remettent en cause l’hypothèse du modèle de Solow selon laquelle le progrès technique serait extérieur au système économique. Selon ces approches, la croissance de long terme résulte directement des décisions d’investissement prises pa r les agents économiques dans les domaines du savoir, de l’innovation et du capital humain. Ces théories mettent en évidence plusieurs moteurs essentiels de la croissance : l’éducation et la formation, l’accumulation du capital humain, la recherche-développement, l’innovation technologique, l’apprentissage collectif, la diffusion des connaissances et les effets de réseau. Contrairement au capital physique, la connaissance ne connaît pas nécessairement de rendements décroissants. Une innovation peut être utilisée simultanément par un grand nombre d’entreprises et générer des gains de productivité croissants à l’échelle de l’ensemble de l’économie. Cette approche permet de comprendre pourquoi certains pays ont réussi à maintenir une croissance élevée malgré leur niveau déjà important d’accumulation du capital. Les expériences des États-Unis, du Japon, de la Corée du Sud, de Singapour ou plus récemment de la Chine montrent que les investissements dans la recherche, l’innovation, les technologies de pointe et le capital humain constituent aujourd’hui les principales sources de croissance durable. Dans les économies modernes, la richesse repose de plus en plus sur la capacité à produire, diffuser et valoriser la connaissance.
- Les modèles de croissance tirée par les exportations. L’expérience des économies d’Asie de l’Est a conduit au développement d’une autre approche mettant l’accent sur le rôle central des exportations dans le processus de développement. Cette stratégie, souvent qualifiée de croissance tirée par les exportations, repose sur l’idée que l’ouverture aux marchés internationaux permet aux entreprises nationales de dépasser les limites du marché intérieur et d’accélérer leur montée en gamme. Les exportations offrent plusieurs avantages majeurs. Elles permettent d’élargir les débouchés des entreprises, de réaliser des économies d’échelle, d’attirer les investissements directs étrangers, de faciliter les transferts de technologies et d’exposer les producteurs nationaux à une concurrence internationale stimulante. Cette concurrence favorise l’innovation, l’amélioration de la qualité des produits et les gains de productivité. Les trajectoires de la Corée du Sud, de Singapour, de Taïwan, de la Chine et plus récemment du Vietnam illustrent l’efficacité de cette stratégie. Dans chacun de ces pays, les exportations ont joué un rôle central dans l’industrialisation, l’accumulation de compétences, l’apprentissage technologique et l’intégration aux chaînes de valeur mondiales. Cette approche montre qu’une croissance durable repose non seulement sur la capacité à produire mais également sur la capacité à vendre des biens et services compétitifs sur les marchés internationaux. L’exportation constitue ainsi l’un des meilleurs indicateurs de la compétitivité réelle d’une économie.
- Les approches institutionnelles : la qualité de la gouvernance comme facteur de croissance. Depuis les années 1990, un nombre croissant de travaux ont mis en évidence le rôle fondamental des institutions dans les performances économiques de long terme. Des économistes tels que Douglass North, Daron Acemoglu et James Robinson ont montré que les différences de développement entre pays s’expliquent souvent davantage par la qualité des institutions que par la disponibilité des ressources naturelles ou l’abondance du capital. Selon cette approche, les institutions regroupent l’ensemble des règles, organisations et mécanismes qui encadrent l’activité économique. Elles comprennent notamment la stabilité des règles du jeu économique, la qualité de la gouvernance publique, l’efficacité de l’administration, la sécurité juridique, la protection des droits de propriété, l’indépendance de la justice, la qualité du système éducatif et le climat des affaires. Les institutions influencent directement les décisions d’investissement, l’innovation, l’entrepreneuriat et l’allocation des ressources. Des institutions efficaces favorisent la confiance, réduisent les coûts de transaction et encouragent les investissements de long terme. À l’inverse, l’instabilité réglementaire, la bureaucratie excessive, l’insécurité juridique ou la faiblesse de la gouvernance peuvent freiner considérablement le développement économique. Les comparaisons internationales montrent que plusieurs pays pauvres en ressources naturelles ont obtenu de meilleures performances économiques que certains pays riches en ressources grâce à la qualité de leurs institutions. Cette approche souligne ainsi qu’un développement durable ne dépend pas uniquement du volume des investissements réalisés mais également de l’environnement institutionnel dans lequel ces investissements s’inscrivent.
Enseignements pour l’analyse du développement. L’ensemble de ces modèles conduit à une conclusion commune : aucune économie ne peut assurer durablement sa prospérité par la seule accumulation de capital.
- L’investissement constitue une condition nécessaire du développement, mais il ne devient véritablement efficace que lorsqu’il s’accompagne d’une amélioration de la productivité, d’une transformation structurelle de l’économie, d’une montée en gamme technologique, d’une insertion réussie dans les échanges internationaux et d’institutions favorables à l’initiative et à l’innovation.
- L’histoire économique montre que les pays qui ont réussi leur décollage économique ont progressivement évolué d’une croissance extensive, fondée principalement sur l’accumulation des facteurs de production, vers une croissance intensive reposant sur la productivité, la connaissance, l’innovation et la compétitivité.
- Cette distinction est fondamentale pour analyser l’expérience algérienne des vingt-cinq dernières années et évaluer dans quelle mesure l’effort d’investissement exceptionnel réalisé depuis le début des années 2000 s’est traduit par une véritable transformation économique. Cette distinction est fondamentale pour analyser l’expérience algérienne. L’Algérie a, depuis l’indépendance, maintenu un effort d’investissement parmi les plus élevés du monde en développement. Toutefois, la présente étude accorde une attention particulière aux vingt-cinq dernières années en raison du changement de paradigme intervenu à la suite des réformes économiques engagées entre 1994 et 1998. Depuis le début des années 2000, la croissance repose principalement sur la mobilisation de la rente pétrolière à travers la dépense publique et des programmes d’investissement d’une ampleur exceptionnelle. La question centrale est donc d’évaluer dans quelle mesure cet effort d’investissement massif s’est traduit par une véritable transformation économique, par des gains de productivité durables et par l’émergence de nouveaux moteurs de croissance.
9. La question des rendements décroissants
La notion de rendements décroissants constitue l’un des concepts les plus importants de l’économie du développement. Elle permet de comprendre pourquoi un niveau élevé d’investissement ne se traduit pas nécessairement par une croissance économique proportionnellement élevée et pourquoi certaines stratégies fondées sur l’accumulation massive de capital finissent par perdre de leur efficacité.
- Le principe est relativement simple. Lorsqu’une économie dispose d’un stock limité d’infrastructures, les premiers investissements produisent généralement des gains très importants. La construction d’une route reliant des régions isolées, d’un port moderne, d’une centrale électrique ou d’un réseau de télécommunications peut transformer profondément l’activité économique en réduisant les coûts de transport, en améliorant la productivité et en facilitant les échanges locaux, régionaux et internationaux.
- Cependant, à mesure que le stock de capital augmente, chaque unité supplémentaire d’investissement tend à générer des gains de plus en plus faibles. Une nouvelle autoroute dans une région déjà bien desservie produira souvent un impact économique inférieur à celui de la première. De même, la construction d’infrastructures supplémentaires dans des secteurs déjà largement équipés peut avoir un effet limité sur la croissance et la productivité.
- Ce phénomène est connu sous le nom de rendement marginal décroissant du capital. Il constitue l’un des enseignements centraux du modèle de Solow et de l’ensemble de la théorie néoclassique de la croissance.
- Les rendements décroissants ne signifient pas que l’investissement devient inutile. Ils indiquent plutôt que son efficacité économique dépend de plus en plus de sa qualité, de son ciblage et de son articulation avec les autres facteurs de croissance. Lorsque les infrastructures de base sont déjà en place, la croissance dépend davantage de l’amélioration de la productivité, de l’innovation, du capital humain, de la qualité des institutions et de l’efficacité de l’allocation des ressources.
- L’expérience internationale fournit de nombreux exemples de ce phénomène. Au cours de leur phase de décollage économique, les pays d’Asie de l’Est ont enregistré des rendements très élevés sur leurs investissements dans les infrastructures, l’industrie et l’éducation. Mais à mesure que leur niveau de développement s’est élevé, la poursuite de la croissance a reposé davantage sur les gains de productivité, la recherche-développement, l’innovation technologique et la montée en gamme de leur appareil productif.
- Cette question est particulièrement importante pour les pays riches en ressources naturelles. L’abondance de revenus issus des matières premières peut permettre de financer de vastes programmes d’investissement public pendant de longues périodes. Toutefois, lorsque ces investissements ne s’accompagnent pas d’une transformation structurelle de l’économie, d’une amélioration de la productivité et d’un développement du secteur privé, leur impact sur la croissance tend progressivement à diminuer.
- Les rendements décroissants peuvent également résulter de facteurs institutionnels. Une gouvernance insuffisante, des procédures administratives complexes, des retards dans l’exécution des projets, des choix d’investissement peu rentables ou une faible coordination entre les politiques publiques peuvent réduire considérablement l’efficacité économique des dépenses d’investissement.
- En pratique, la question essentielle n’est donc pas seulement de savoir combien un pays investit, mais également comment il investit. Deux pays consacrant une part identique de leur PIB à l’investissement peuvent obtenir des résultats très différents selon la qualité de leurs projets, leur capacité d’exécution, la compétence de leurs institutions et leur aptitude à créer des synergies avec le secteur privé.
Les rendements décroissants ne signifient pas que l’investissement devient inutile. Ils signifient que l’investissement, à lui seul, ne peut assurer durablement la croissance économique. À mesure que les économies se développent, la qualité des investissements, l’innovation, le capital humain, la productivité et la compétitivité deviennent des déterminants de plus en plus importants de la performance économique. Les expériences internationales montrent que les pays qui réussissent leur transformation structurelle sont ceux qui parviennent progressivement à passer d’une croissance fondée principalement sur l’accumulation du capital à une croissance reposant davantage sur les gains de productivité et l’amélioration de l’efficacité économique.
Cette distinction est particulièrement importante pour l’analyse des pays en développement. Un effort d’investissement élevé constitue une condition nécessaire au développement, mais il ne garantit pas à lui seul la diversification de l’économie, l’émergence d’un secteur privé dynamique, l’amélioration de la compétitivité ou la création durable de richesse. La question centrale devient alors celle du rendement économique de l’investissement et de sa capacité à transformer durablement le système productif.
Les concepts présentés dans cette première partie constituent ainsi le cadre analytique de cette étude. Ils permettront d’évaluer non seulement l’ampleur des investissements réalisés, mais également leur contribution effective à la croissance, à la productivité, à la compétitivité et à la transformation structurelle de l’économie. C’est à la lumière de ce cadre conceptuel que sera examinée l’expérience algérienne dans les chapitres suivants.
10. L’investissement public comme levier de transformation économique
L’investissement public n’est réellement efficace que lorsqu’il s’inscrit dans une stratégie cohérente de transformation économique. L’histoire du développement montre que la croissance durable ne résulte pas d’une simple accumulation de projets ou d’infrastructures, mais de la capacité des investissements à modifier la structure productive de l’économie, à accroître sa productivité et à stimuler l’initiative privée.
- Les travaux de François Perroux (1903-1987), développés principalement durant les années 1950 et 1960, ont montré que la croissance ne se diffuse pas uniformément dans l’économie. Elle se développe généralement autour de pôles de croissance capables de générer des effets d’entraînement sur les autres secteurs. Certains investissements jouent ainsi un rôle moteur en créant un environnement favorable à l’expansion de nombreuses activités économiques. Cette approche a fortement influencé les stratégies d’industrialisation mises en œuvre dans de nombreux pays en développement durant les années 1960 et 1970.
- Albert Hirschman (1915-2012), dans son ouvrage fondateur publié en 1958 (The Strategy of Economic Development), a souligné l’importance des effets de liaison entre les activités économiques. Selon lui, certains investissements produisent des effets multiplicateurs particulièrement élevés parce qu’ils stimulent simultanément plusieurs secteurs en amont et en aval. Une infrastructure logistique, un port, un réseau énergétique ou une zone industrielle peuvent ainsi générer des bénéfices dépassant largement leur contribution directe à la production. Hirschman considérait que le développement résulte moins d’une croissance équilibrée de tous les secteurs que de la création volontaire de déséquilibres productifs capables de déclencher une dynamique cumulative d’investissement.
- Gunnar Myrdal (1898-1987), Prix Nobel d’économie en 1974, a développé dans les années 1950 et 1960 le concept de causalité cumulative. Selon cette approche, les régions ou les secteurs les plus dynamiques tendent à attirer davantage d’investissements, de compétences et d’activités économiques, renforçant progressivement leur avantage comparatif. À l’inverse, les régions moins développées peuvent connaître des mécanismes cumulatifs de retard économique. Cette théorie a profondément influencé les analyses régionales et les politiques d’aménagement du territoire.
- Ces approches, qui ont dominé une large partie de l’économie du développement entre les années 1950 et 1980, ont également conduit à la notion de projet structurant. Un projet structurant ne se définit pas uniquement par son coût financier ou sa taille physique. Il se caractérise surtout par sa capacité à transformer durablement l’économie, à créer de nouvelles activités, à renforcer la compétitivité nationale et à générer des effets d’entraînement sur un large ensemble de secteurs. Un port moderne relié à des zones industrielles, un corridor logistique, un grand complexe énergétique, un réseau numérique national ou un pôle technologique peuvent constituer des projets structurants lorsqu’ils modifient profondément les conditions de production et d’investissement.
- À l’inverse, l’expérience internationale montre que certains investissements, même très coûteux, peuvent produire des résultats décevants lorsqu’ils ne s’intègrent pas dans une stratégie globale de développement ou lorsqu’ils ne génèrent pas suffisamment de complémentarités avec le reste de l’économie. De nombreux projets réalisés dans les pays en développement au cours des décennies 1970 à 1990 illustrent les limites d’une approche privilégiant la quantité d’investissements au détriment de leur cohérence économique et de leur capacité à créer des synergies productives.
Ces différentes approches convergent vers une même conclusion : la réussite d’une stratégie de développement dépend moins du volume global des investissements que de leur capacité à créer des synergies économiques, à renforcer la productivité et à soutenir la transformation structurelle du pays.
L’investissement public ne doit donc pas être conçu comme une simple addition de projets indépendants mais comme un instrument au service d’une vision stratégique de long terme. Son objectif ultime n’est pas seulement de construire des infrastructures, mais de créer les conditions d’une croissance durable fondée sur la compétitivité, l’innovation, l’investissement privé et la diversification économique.
Les expériences internationales montrent que les pays qui ont réussi leur transformation économique ont généralement concentré leurs ressources sur un nombre limité de secteurs et de projets structurants capables d’entraîner l’ensemble de l’économie vers une trajectoire de croissance durable et créatrice de valeur ajoutée.
En définitive, la véritable mesure du succès d’une politique d’investissement public ne réside pas dans le montant des dépenses engagées mais dans sa capacité à générer des gains durables de productivité, à renforcer la compétitivité de l’économie et à faire émerger de nouveaux moteurs de croissance.
11. Cohérence sectorielle, complémentarités et efficacité de l’investissement
L’efficacité de l’investissement public dépend également de la cohérence des politiques économiques.
- La cohérence intra sectorielle renvoie à la coordination des différents maillons d’une même filière. Par exemple, les investissements agricoles ne produiront pas les résultats attendus si les infrastructures d’irrigation ne sont pas accompagnées de systèmes de financement adaptés, de capacités de stockage suffisantes, de réseaux logistiques performants et de circuits de commercialisation efficaces. L’absence d’un seul de ces maillons peut réduire considérablement le rendement de l’ensemble des investissements réalisés.
- La cohérence intersectorielle est tout aussi importante. Le développement industriel nécessite simultanément des infrastructures énergétiques fiables, un système bancaire efficace, des moyens de transport performants, une main-d’œuvre qualifiée, des télécommunications modernes et un environnement réglementaire favorable.
- Lorsque ces différents éléments évoluent de manière désynchronisée, les rendements des investissements diminuent rapidement. L’expérience internationale montre que les stratégies de développement les plus performantes reposent sur une forte coordination entre les politiques sectorielles.
Les expériences internationales montrent que la réussite d’une stratégie de développement dépend moins du volume des investissements réalisés que de leur capacité à s’inscrire dans un ensemble cohérent de politiques publiques. Lorsque les complémentarités entre secteurs sont insuffisantes, les rendements économiques des investissements diminuent et les effets de transformation structurelle demeurent limités.
Le rendement d’un investissement dépend non seulement de sa qualité intrinsèque, mais aussi de son articulation avec les autres investissements et les autres politiques publiques.
12. Stabilisation économique versus transformation structurelle
L’une des confusions les plus fréquentes dans le débat économique consiste à assimiler stabilisation économique et développement économique. Or il s’agit de deux objectifs distincts.
- La stabilisation économique vise à soutenir l’activité, préserver l’emploi, maintenir le pouvoir d’achat et limiter les fluctuations conjoncturelles. Les dépenses publiques, les transferts sociaux et les politiques de soutien à la demande jouent un rôle central dans cette fonction.
- La transformation structurelle poursuit un objectif différent. Elle consiste à modifier durablement la structure productive de l’économie afin d’améliorer la productivité, renforcer la compétitivité, développer les exportations et diversifier les sources de croissance.
Une politique budgétaire peut parfaitement réussir à stabiliser l’économie sans parvenir à la transformer. L’histoire économique récente fournit de nombreux exemples de pays ayant maintenu une croissance acceptable grâce à l’expansion des dépenses publiques tout en échouant à développer un tissu productif diversifié et compétitif. Cette distinction est particulièrement importante pour les pays en développement. Dans un premier temps, l’intervention publique peut soutenir la croissance, financer les infrastructures, améliorer les conditions de vie et préserver la cohésion sociale. Toutefois, le développement durable exige davantage qu’une simple stabilisation macroéconomique. À long terme, la performance économique dépend de la capacité d’un pays à accroître sa productivité, à renforcer sa compétitivité, à développer son secteur privé, à diversifier ses exportations et à faire émerger de nouveaux moteurs de croissance. La véritable mesure du succès d’une stratégie de développement ne réside donc pas uniquement dans sa capacité à soutenir l’activité économique à court terme, mais également dans sa capacité à transformer durablement la structure productive du pays. Cette distinction entre stabilisation économique et transformation structurelle constitue l’un des principaux cadres d’analyse utilisés dans cette étude. Elle permettra d’évaluer dans quelle mesure un effort d’investissement soutenu peut contribuer non seulement à la croissance, mais également à l’amélioration durable de la productivité, de la compétitivité et de la création de richesse.
Conclusion
Les concepts présentés dans cette première partie constituent le cadre analytique de cette étude. Ils permettent d’évaluer non seulement l’ampleur des investissements réalisés mais également leur contribution effective à la croissance, à la productivité, à la compétitivité et à la transformation structurelle de l’économie.
La question centrale n’est pas uniquement de savoir combien un pays investit, mais dans quelle mesure ces investissements se traduisent par des gains durables d’efficacité économique et par l’émergence de nouveaux moteurs de croissance. C’est à la lumière de ce cadre conceptuel que sera examinée l’expérience algérienne au cours des chapitres suivants.
Partie 2. Le paradoxe statistique : vingt-cinq ans d’investissements massifs et un bilan contrasté
L’Algérie n’a pas seulement beaucoup investi depuis 2000. Elle investit massivement depuis plus d’un demi-siècle. La période 2000-2025 n’est qu’une nouvelle phase d’une longue trajectoire d’accumulation du capital.
1. Un effort d’investissement exceptionnel
L’investissement a toujours occupé une place centrale dans la stratégie de développement de l’Algérie. Depuis l’indépendance, les pouvoirs publics ont régulièrement mobilisé une part importante des ressources nationales afin de financer la construction d’infrastructures, le développement industriel, l’équipement du territoire et l’amélioration des conditions de vie de la population. L’examen rétrospectif des comptes nationaux fait apparaître plusieurs phases distinctes dans l’évolution de cet effort d’investissement.
Tableau 4. Algérie : Taux d’investissement en Algerie, 1963-2025
| Période | Taux moyen d’investissement (% du PIB) | Lecture économique |
| 1963-1969 | ≈ 19,4 % | Reconstruction post-indépendance |
| 1970-1979 | ≈ 37,9 % | Industrialisation et grands projets publics |
| 1980-1989 | ≈ 31,8 % | Poursuite de l’accumulation du capital |
| 1990-1999 | ≈ 25,6 % | Ajustement économique et contraintes financières |
| 2000-2009 | ≈ 25,6 % | Reprise progressive puis accélération grâce au pétrole |
| 2010-2021 | ≈ 37,4 % | Programmes massifs d’infrastructures et de logement |
| 2022-2025 | ≈ 33-35 % | Maintien d’un effort d’investissement élevé malgré les contraintes budgétaires et la baisse relative des ressources pétrolières |
Durant les premières années de l’indépendance, l’investissement est principalement orienté vers la reconstruction des capacités économiques et administratives du pays. Le taux d’investissement demeure relativement modeste mais atteint déjà près de 20 % du PIB en moyenne entre 1963 et 1969.
Les années 1970 marquent une rupture majeure. Dans le cadre de la stratégie d’industrialisation conduite par l’État, le taux d’investissement atteint près de 38 % du PIB. De vastes complexes industriels, des infrastructures énergétiques, des équipements de transport et de nombreux projets structurants sont alors réalisés. Peu de pays en développement ont connu, à cette époque, un effort d’accumulation du capital d’une telle ampleur.
L’investissement demeure élevé durant les années 1980 mais les difficultés économiques liées à la baisse des recettes pétrolières et à l’épuisement progressif du modèle d’industrialisation administrée commencent à apparaître. Les années 1990 sont ensuite marquées par une forte contrainte financière, les déséquilibres macroéconomiques et le programme d’ajustement économique engagé entre 1994 et 1998. Le taux d’investissement recule alors sensiblement.
À partir du début des années 2000, l’amélioration de la situation financière du pays, portée par la hausse des prix des hydrocarbures, permet l’ouverture d’un nouveau cycle d’investissements publics d’une ampleur exceptionnelle. De vastes programmes d’équipement sont lancés dans les domaines du logement, des transports, de l’énergie, de l’hydraulique, de l’enseignement supérieur, de la santé et des infrastructures économiques.
Le taux d’investissement retrouve progressivement les niveaux observés durant les années 1970 et atteint en moyenne près de 37 % du PIB durant la décennie 2010. Même après la baisse des prix du pétrole de 2014 et les chocs économiques des années 2020, il demeure supérieur à 30 % du PIB, un niveau particulièrement élevé à l’échelle internationale.
Cet effort considérable a permis la réalisation de nombreux projets structurants : autoroute Est-Ouest, barrages, logements, universités, hôpitaux, réseaux de transport, infrastructures énergétiques et équipements publics. En l’espace de deux décennies, le stock de capital physique du pays s’est fortement accru et les conditions matérielles de fonctionnement de l’économie se sont sensiblement améliorées.
Au total, l’Algérie figure parmi les pays ayant consacré la plus grande part de leurs ressources à l’investissement sur une période aussi longue. La question n’est donc pas de savoir si le pays a investi suffisamment. Les données montrent au contraire un effort d’investissement exceptionnel par sa durée et son ampleur. La véritable interrogation est de déterminer dans quelle mesure cet effort s’est traduit par des performances économiques, des gains de productivité et une transformation structurelle à la hauteur des ressources mobilisées.
2. Une croissance économique inférieure aux attentes
L’ampleur de l’effort d’investissement réalisé depuis le début des années 2000 conduit naturellement à s’interroger sur les performances économiques obtenues. Dans la plupart des expériences de développement réussies, des taux d’investissement durablement supérieurs à 30 % du PIB ont généralement été associés à des phases d’accélération rapide de la croissance, de hausse de la productivité et de transformation structurelle de l’économie.
L’expérience algérienne apparaît plus contrastée.
Tableau 5 : Algérie : performances économiques et sociales par période (1962-2025)
| Période | Croissance moyenne (%) | Taux d’investissement (FBCF, % PIB) | Croissance de la population (%) | Chômage moyen (%) | Revenu par habitant (USD) |
| 1962-1969 | 6,3 | 19,4 | 2,7 | 32,0 | 303 |
| 1970-1979 | 7,2 | 37,9 | 2,9 | 21,0 | 1 783 |
| 1980-1989 | 2,5 | 31,8 | 3,0 | 17,2 | 2 215 |
| 1990-1999 | 1,6 | 25,6 | 1,4 | 26,0 | 1 588 |
| 2000-2009 | 3,9 | 25,6 | 1,4 | 18,7 | 3 883 |
| 2010-2019 | 2,9 | 37,4 | 2,0 | 10,8 | 4 114 |
| 2020-2025 | 2,2 | 34,0 | 1,6 | 12,5 | 5 000 |
Les données montrent que l’économie algérienne a continué à enregistrer une croissance positive sur l’ensemble de la période étudiée. Toutefois, cette croissance demeure relativement modeste au regard des ressources mobilisées et de l’effort d’investissement réalisé.
Durant les années 1970, alors que le taux d’investissement atteignait près de 38 % du PIB, la croissance économique moyenne s’établissait à 7,2 % par an. Ce rythme élevé correspond à la phase d’expansion associée à l’industrialisation et à l’accumulation rapide du capital.
Par la suite, malgré le maintien d’un effort d’investissement important, les performances économiques se sont progressivement dégradées. La croissance moyenne est tombée à 2,5 % durant les années 1980 puis à 1,6 % durant les années 1990, sous l’effet des déséquilibres macroéconomiques, de la baisse des recettes pétrolières et des difficultés structurelles de l’économie.
Le retour à une situation financière plus favorable au début des années 2000 a permis de relancer fortement l’investissement. Pourtant, contrairement aux attentes, la croissance n’a pas retrouvé les niveaux observés durant les années 1970. Elle s’est établie en moyenne à 3,9 % entre 2000 et 2009, puis à 2,9 % durant la décennie 2010, alors même que le taux d’investissement retrouvait des niveaux proches de 37 % du PIB.
La période récente confirme cette tendance. Malgré un taux d’investissement encore supérieur à 30 % du PIB, la croissance moyenne n’a atteint qu’environ 2,2 % entre 2020 et 2025. Les chocs successifs liés à la pandémie, aux fluctuations des marchés pétroliers et aux tensions géopolitiques internationales expliquent une partie de cette évolution, mais ils ne suffisent pas à eux seuls à rendre compte de la faiblesse relative des performances observées.
Cette évolution fait apparaître un premier paradoxe. Alors que l’investissement est demeuré parmi les plus élevés du monde en développement, la croissance économique a suivi une trajectoire globalement décroissante depuis plusieurs décennies. En d’autres termes, chaque point supplémentaire d’investissement semble générer progressivement moins de croissance qu’auparavant.
L’analyse suggère ainsi que la contrainte principale ne réside plus dans le volume des ressources mobilisées mais dans leur efficacité économique. Le problème n’est pas tant d’investir davantage que de transformer plus efficacement l’investissement en gains de productivité, en compétitivité et en création de valeur ajoutée.
Cette observation constitue un premier indice de l’épuisement progressif du modèle de croissance fondé principalement sur l’accumulation du capital et la dépense publique. Elle conduit naturellement à s’interroger sur la qualité de cette croissance et sur sa capacité à générer une véritable transformation structurelle de l’économie.
3. Une transformation structurelle incomplète
L’un des principaux objectifs de l’investissement est de transformer durablement la structure productive de l’économie. Dans les expériences de développement les plus réussies, l’accumulation du capital s’est accompagnée d’une montée en puissance de l’industrie manufacturière, d’une diversification progressive des activités économiques et d’une réduction de la dépendance à un nombre limité de secteurs. L’analyse de la structure de la valeur ajoutée apporte à cet égard un éclairage particulièrement instructif sur l’évolution de l’économie algérienne.
Tableau 6. Algérie. Structure de la valeur ajoutée, 1963-2025
| Période | Agriculture (%) | Hydrocarbures (%) | Industrie hors hydrocarbures et BTP (%) | Services (%) |
| 1963-1969 | 18-20 | 15-18 | 12-15 | 48-52 |
| 1970-1979 | 10-15 | 25-35 | 20-25 | 35-40 |
| 1980-1989 | 8-12 | 30-40 | 20-25 | 35-40 |
| 1990-1999 | 10-12 | 35-40 | 15-20 | 35-40 |
| 2000-2009 | 8-12 | 35-45 | 15-18 | 35-40 |
| 2010-2019 | 10-15 | 30-40 | 15-20 | 35-45 |
| 2020-2025 | 12-15 | 20-30 | 18-22 | 40-50 |
L’évolution de cette structure fait apparaître plusieurs phases distinctes qui éclairent les transformations profondes de l’économie algérienne depuis l’indépendance.
- Durant les premières années de l’indépendance, l’économie demeure relativement diversifiée. L’agriculture occupe encore une place importante dans la production nationale tandis que les hydrocarbures, bien qu’en expansion, ne dominent pas encore totalement l’activité économique. Les services représentent déjà une composante significative de la valeur ajoutée. L’économie conserve alors une base productive relativement équilibrée et les premières politiques de développement visent à construire un appareil productif national capable de soutenir l’industrialisation du pays.
- Les années 1970 et le début des années 1980 correspondent à la phase d’industrialisation accélérée. Les nationalisations, l’essor des hydrocarbures et les grands programmes industriels permettent une progression sensible de l’industrie hors hydrocarbures. Cette période constitue sans doute celle où la transformation structurelle de l’économie algérienne a été la plus ambitieuse. L’objectif est alors de bâtir une économie de production capable de réduire progressivement la dépendance aux hydrocarbures grâce à la création d’un tissu industriel diversifié.
- À partir du milieu des années 1980, la chute des prix du pétrole, les déséquilibres macroéconomiques croissants et les difficultés rencontrées par de nombreuses entreprises publiques ralentissent fortement la dynamique d’industrialisation. Les hydrocarbures conservent leur position dominante tandis que l’industrie manufacturière peine à poursuivre son développement et voit progressivement son poids relatif diminuer. La mauvaise gestion du contre-choc pétrolier de 1986 et le retard dans l’adaptation du modèle économique conduisent l’Algérie à une profonde crise financière qui l’oblige à recourir au soutien du FMI et de la Banque mondiale. Cette période marque le début des premières réformes en faveur d’une économie plus ouverte, plus flexible et davantage orientée vers les mécanismes de marché, mettant progressivement fin au modèle d’économie administrée hérité des décennies précédentes.
- Le boom pétrolier des années 2000 ouvre une nouvelle phase marquée par une accumulation exceptionnelle de ressources financières. Les infrastructures se développent rapidement, les équipements collectifs se multiplient et le stock de capital national augmente fortement. L’autoroute Est-Ouest, les barrages, les réseaux de transport, les logements, les universités, les hôpitaux et les infrastructures énergétiques transforment profondément le paysage économique et social du pays. Toutefois, cette période marque également une évolution importante du modèle de croissance. Alors que les décennies précédentes visaient principalement la construction d’une économie de production, les années 2000 voient progressivement émerger une économie davantage tirée par la redistribution de la rente pétrolière et la dépense publique. Les services, le commerce, les télécommunications, les activités financières, l’immobilier ainsi que les activités directement ou indirectement liées à la commande publique enregistrent les progressions les plus importantes. Dans le même temps, l’industrie manufacturière hors hydrocarbures ne parvient pas à devenir un moteur majeur de croissance, d’innovation ou d’exportation.
- Le contre-choc pétrolier de 2014 ouvre une nouvelle phase de fragilisation du modèle économique. La baisse des recettes pétrolières réduit fortement les marges de manœuvre budgétaires mais ne s’accompagne pas d’une transformation structurelle majeure. Les autorités privilégient le maintien de la dépense publique, le recours au financement non conventionnel et différents mécanismes administratifs afin de soutenir l’activité économique. Cette période met en évidence la forte dépendance de nombreux secteurs à la dépense publique et à la rente pétrolière.
- Les années 2019 et 2020 marquent l’apparition de déséquilibres macroéconomiques particulièrement importants. La baisse des réserves de change, les déficits budgétaires élevés, le ralentissement de la croissance puis la pandémie de COVID-19 et le nouveau contre-choc pétrolier de 2020 aggravent les fragilités accumulées au cours des années précédentes. Les limites du modèle de croissance fondé principalement sur la dépense publique apparaissent alors avec une netteté particulière.
- Le rebond des prix des hydrocarbures en 2021 et 2022 offre un répit temporaire. L’amélioration des recettes d’exportation, des comptes extérieurs et des finances publiques permet de desserrer certaines contraintes macroéconomiques. Toutefois, cette amélioration demeure essentiellement conjoncturelle et ne modifie pas fondamentalement la structure productive ni les déterminants de la croissance de long terme.
- En 2025, les services représentent près de la moitié de la valeur ajoutée nationale. Les hydrocarbures continuent d’occuper une place centrale dans l’économie malgré le recul relatif de leur poids dans le PIB. L’agriculture a renforcé sa contribution à l’activité économique au cours des dernières années tandis que le secteur de la construction demeure fortement dépendant de la commande publique. En revanche, l’industrie manufacturière hors hydrocarbures conserve une part relativement faible de la valeur ajoutée totale, estimée à moins de 5 % du PIB, un niveau sensiblement inférieur à celui observé dans les économies émergentes ayant réussi leur industrialisation.
- Cette évolution met en évidence l’une des principales limites du modèle de croissance algérien. Malgré plus d’un demi-siècle d’efforts d’investissement et plus de vingt-cinq années de programmes d’équipement particulièrement ambitieux, l’économie est progressivement passée d’un modèle de production à un modèle largement fondé sur la redistribution de la rente pétrolière, les services et les activités soutenues par la dépense publique. La montée en puissance d’un secteur manufacturier diversifié, innovant, exportateur et fortement intégré aux chaînes de valeur internationales demeure inachevée.

- En définitive, l’investissement a incontestablement permis d’améliorer les infrastructures, les équipements collectifs et les conditions matérielles de fonctionnement de l’économie. Toutefois, il n’a pas généré une transformation structurelle comparable à celle observée dans les économies émergentes les plus performantes. Le problème n’est donc pas l’insuffisance de l’investissement mais la capacité limitée de l’économie à transformer cet investissement en gains durables de productivité, de compétitivité et de diversification productive. C’est précisément ce décalage entre l’effort d’accumulation du capital et les résultats obtenus qui constitue le cœur du paradoxe algérien et explique en grande partie l’essoufflement du modèle de croissance algérien.
4. Des exportations toujours dominées par les hydrocarbures
L’évolution des exportations constitue probablement le meilleur indicateur de la réussite ou de l’échec d’une stratégie de transformation économique. Dans les pays émergents qui ont réussi leur industrialisation, l’accumulation de capital s’est progressivement traduite par l’émergence de nouveaux secteurs exportateurs, capables de concurrencer les producteurs étrangers sur les marchés internationaux. La diversification des exportations est ainsi devenue le principal vecteur de croissance, de création d’emplois qualifiés et d’amélioration durable de la balance des paiements. L’expérience algérienne présente une trajectoire sensiblement différente.
- Malgré plus de deux décennies d’investissements publics massifs, représentant plusieurs centaines de milliards de dollars, les hydrocarbures demeurent de très loin la principale source de devises du pays. Les infrastructures se sont modernisées, les capacités de production se sont accrues dans plusieurs secteurs et les exportations hors hydrocarbures ont enregistré certains progrès. Toutefois, ces avancées restent modestes au regard de l’effort financier consenti et des ambitions affichées depuis plus de vingt ans. Les statistiques récentes du commerce extérieur confirment cette réalité. Sur les dix premiers mois de l’année 2025, les hydrocarbures représentaient encore 89,8 % de l’ensemble des exportations algériennes, contre seulement 10,2 % pour les exportations hors hydrocarbures.
- Les données du premier trimestre 2026 montrent même un léger renforcement de cette dépendance. Les hydrocarbures ont représenté 91,8 % des exportations totales, tandis que les exportations hors hydrocarbures n’ont contribué qu’à hauteur de 8,2 %.
- Plus révélateur encore, la structure même des exportations hors hydrocarbures demeure fortement concentrée sur des produits faiblement transformés. Les demi-produits (engrais, produits sidérurgiques, ciment, produits minéraux) représentent à eux seuls plus de 80 % des exportations hors hydrocarbures aussi bien en 2025 qu’au premier trimestre 2026.
- Autrement dit, l’économie algérienne exporte davantage des produits intermédiaires que des produits manufacturés à forte valeur ajoutée. Les exportations industrielles sophistiquées, les équipements, les produits technologiques ou les services exportables demeurent marginales dans la structure des ventes extérieures.Cette situation révèle une faiblesse structurelle importante : l’accumulation du capital n’a pas été accompagnée d’une transformation suffisante du tissu productif. Les investissements ont permis d’accroître les capacités physiques de l’économie, mais ils n’ont pas généré l’émergence d’un secteur exportateur diversifié capable de prendre progressivement le relais des hydrocarbures.
Tableau 7. Algérie. Structure des exportations algériennes
| Année | Hydrocarbures (%) | Hors hydrocarbures (%) |
| 2000 | ≈ 97 | ≈ 3 |
| 2010 | ≈ 98 | ≈ 2 |
| 2020 | ≈ 92 | ≈ 8 |
| 2025* | 89,8 | 10,2 |
| 2026** | 91,8 | 8,2 |
- Dix premiers mois de 2025.
** Premier trimestre 2026.
- En réalité, les hydrocarbures continuent davantage à financer la croissance qu’à être remplacés par de nouveaux moteurs de croissance. Cette dépendance persistante expose l’économie aux fluctuations des marchés énergétiques internationaux et limite fortement sa capacité à générer une croissance durable fondée sur la compétitivité.
L’exportation demeure en effet le test ultime de la compétitivité. Une entreprise ou un secteur n’est véritablement compétitif que lorsqu’il parvient à vendre durablement ses produits sur les marchés internationaux sans protection ni soutien permanent de l’État. Sous cet angle, les résultats obtenus jusqu’à présent restent modestes au regard de l’ampleur des ressources mobilisées depuis le début des années 2000.
Malgré l’un des plus importants programmes d’investissement public du monde en développement durant les années 2000-2025, la structure des exportations algériennes demeure très largement dominée par les hydrocarbures. Cette situation illustre les limites de la transformation productive de l’économie et constitue l’un des indicateurs les plus visibles de l’épuisement progressif du modèle de croissance fondé principalement sur la dépense publique.
5. Le paradoxe algérien : beaucoup de capital, peu de transformation
Pris isolément, chacun des constats précédents pourrait sembler relativement banal. Considérés dans leur ensemble, ils révèlent pourtant l’un des paradoxes les plus frappants de l’économie algérienne contemporaine. Au cours des vingt-cinq dernières années, l’Algérie a bénéficié de ressources financières exceptionnelles grâce à la rente pétrolière et gazière. Ces ressources ont permis de financer l’un des programmes d’investissement public les plus ambitieux du monde émergent. Des milliers de kilomètres de routes et d’autoroutes ont été construits, des millions de logements réalisés, de nouvelles universités, hôpitaux, barrages, infrastructures énergétiques, ferroviaires et portuaires ont vu le jour. Le stock de capital national a augmenté à un rythme rarement observé dans des pays de niveau de revenu comparable. Dans la plupart des expériences internationales réussies, un tel effort d’accumulation du capital s’est accompagné d’une profonde transformation de la structure productive : montée en puissance de l’industrie manufacturière, gains rapides de productivité, diversification des exportations, développement du secteur privé et intégration progressive dans les chaînes de valeur mondiales. Or, tel n’a pas été le cas en Algérie.
Tableau 8. Algérie. Le paradoxe algérien en quelques indicateurs
| Indicateur | Situation |
| Investissement public | Très élevé |
| Stock de capital | Forte progression |
| Dépenses publiques | Très élevées |
| Croissance économique | Modérée |
| Productivité | Faible progression |
| Industrie manufacturière | Faible poids |
| Exportations hors hydrocarbures | Limitées |
| Dépendance à la rente pétrolière | Élevée |
| Dépendance à la dépense publique | Élevée |
Malgré des taux d’investissement souvent supérieurs à 40 % du PIB, le paradoxe algérien peut ainsi être résumé simplement : l’accumulation du capital a été spectaculaire, mais la transformation productive est restée limitée. Ainsi, il est a noter ce qui suit :
- La croissance économique est demeurée relativement modérée.
- Les gains de productivité sont restés faibles.
- L’industrie manufacturière hors hydrocarbures représente encore moins de 5 % du PIB.
- Les exportations demeurent massivement dominées par les hydrocarbures.
- Le secteur privé reste insuffisamment intégré aux marchés internationaux et continue de dépendre largement de la commande publique et de la dépense de l’État.
L’analyse des finances publiques confirme cette réalité.
- En 2025, les dépenses courantes représentent plus de 78 % des dépenses totales de l’État et absorbent l’équivalent de 124 % des recettes budgétaires.
- En 2026, ce ratio atteindrait près de 143 %. La masse salariale publique et les transferts sociaux mobilisent à eux seuls l’essentiel des ressources budgétaires.
- L’investissement demeure important, mais il évolue dans un environnement où une part croissante des ressources publiques est consacrée au fonctionnement et à la redistribution.
- Cette évolution traduit progressivement le passage d’une économie de production vers une économie de redistribution de la rente. La croissance demeure largement soutenue par la dépense publique, tandis que les moteurs autonomes de croissance — productivité, innovation, exportations manufacturières et investissement privé compétitif — peinent à émerger.
Le problème n’est donc pas l’insuffisance de l’investissement. Le véritable problème réside dans la faible capacité de l’économie à transformer cet investissement en gains durables de productivité, de compétitivité et de diversification. Autrement dit, l’Algérie a réussi l’accumulation du capital mais n’a pas pleinement réussi sa transformation productive.
C’est précisément ce décalage entre les moyens mobilisés et les résultats obtenus qui constitue le cœur du paradoxe algérien. Il explique également pourquoi le modèle de croissance fondé sur la rente pétrolière et la dépense publique semble aujourd’hui atteindre ses limites structurelles et pourquoi la question de l’efficacité de l’investissement est devenue plus importante que celle de son volume.
Partie 3. Pourquoi l’investissement ne se transforme-t-il pas en croissance durable ?
Le constat établi dans la partie précédente peut paraître surprenant. Depuis plus de deux décennies, l’Algérie consacre une part exceptionnelle de ses ressources à l’investissement. Le pays a construit des infrastructures modernes, développé son réseau de transport, multiplié les équipements collectifs et accru considérablement son stock de capital. Pourtant, la croissance économique demeure relativement modeste, la diversification progresse lentement et la transformation structurelle de l’économie reste inachevée. Cette situation conduit à une interrogation fondamentale : pourquoi un effort d’investissement aussi important a-t-il produit des résultats relativement limités en matière de croissance, de productivité et de diversification économique ? Une partie importante de la réponse réside dans le phénomène des rendements décroissants du capital, l’un des enseignements fondamentaux de la théorie économique moderne.
1. Les rendements décroissants du capital : le cadre théorique
L’un des résultats centraux du modèle de croissance de Solow est que l’accumulation du capital ne peut pas, à elle seule, soutenir indéfiniment la croissance économique. Dans les premières phases du développement, les investissements produisent généralement des effets très importants. La construction de routes, de ports, de barrages, de réseaux électriques, d’écoles ou d’hôpitaux permet de lever des contraintes majeures qui limitaient auparavant l’activité économique. Chaque nouvelle infrastructure améliore sensiblement la productivité de l’économie et favorise l’expansion de la production. Toutefois, à mesure que le stock de capital augmente, les besoins les plus urgents sont progressivement satisfaits. Les investissements continuent certes de générer des effets positifs, mais ceux-ci deviennent progressivement moins importants. Une nouvelle route apporte généralement davantage de bénéfices lorsqu’elle relie une région isolée que lorsqu’elle vient compléter un réseau déjà dense. De même, la construction d’un premier port ou d’une première centrale électrique produit souvent des effets économiques beaucoup plus importants que l’ajout d’équipements similaires dans une économie déjà largement équipée.
Ce phénomène est connu sous le nom de rendement marginal décroissant du capital. Il signifie que chaque unité supplémentaire de capital tend à produire un supplément de production de plus en plus faible lorsque le stock de capital devient important. L’expérience internationale montre que cette évolution est normale et observable dans la plupart des économies. Lorsque l’accumulation du capital n’est pas accompagnée de gains de productivité, d’innovations technologiques, d’une amélioration du capital humain, d’institutions performantes et d’un secteur privé dynamique, la croissance finit progressivement par ralentir. À long terme, ce ne sont plus les quantités de capital investies qui déterminent principalement la croissance, mais la capacité de l’économie à utiliser ce capital de manière efficace et productive. Cette distinction entre accumulation du capital et amélioration de la productivité constitue l’une des clés essentielles pour comprendre l’évolution récente de l’économie algérienne. Elle permet également d’éclairer le paradoxe mis en évidence dans la partie précédente : celui d’un pays ayant investi massivement sans obtenir une transformation économique comparable à celle observée dans les économies émergentes les plus performantes.
2. L’accumulation du capital en Algérie : l’apparition d’un déficit de rendement
L’économie algérienne constitue une illustration particulièrement éclairante du phénomène des rendements décroissants du capital. Depuis le début des années 2000, le pays a engagé un effort d’investissement exceptionnel. Les ressources générées par le boom pétrolier ont permis de financer d’importants programmes de développement dans les infrastructures de transport, les logements, les équipements énergétiques, les universités, les hôpitaux, les barrages et de nombreux autres équipements collectifs. Le stock de capital national s’est considérablement accru et les capacités physiques de l’économie se sont fortement améliorées. Les infrastructures dont dispose aujourd’hui l’Algérie sont sans commune mesure avec celles existant au début des années 2000.
Toutefois, cette accumulation massive de capital ne s’est pas traduite par une progression équivalente de la croissance économique. Malgré des taux d’investissement parmi les plus élevés du monde émergent, la croissance est demeurée relativement modeste, les gains de productivité sont restés limités et la diversification des exportations a progressé lentement. L’industrie manufacturière hors hydrocarbures continue notamment d’occuper une place marginale dans la création de richesse et dans les exportations. Autrement dit, le volume des investissements a augmenté plus rapidement que les résultats économiques générés par ces investissements. Chaque dinar supplémentaire investi semble produire aujourd’hui moins de croissance, moins de productivité et moins de diversification qu’auparavant.
Cette situation apparaît clairement lorsque l’on compare l’ampleur des ressources mobilisées aux performances obtenues en matière de croissance, de productivité, d’industrialisation et d’exportations hors hydrocarbures. Elle suggère que l’économie algérienne est progressivement entrée dans une phase où l’accumulation du capital, bien que toujours nécessaire, ne suffit plus à elle seule à accélérer durablement la croissance. Le paradoxe algérien n’est donc pas un déficit d’investissement. Il s’agit avant tout d’un déficit de rendement de l’investissement, c’est-à-dire d’une capacité insuffisante à transformer l’accumulation du capital en gains durables de productivité, de compétitivité et de diversification économique.
3. Une complémentarité insuffisante entre investissement public et investissement privé
L’investissement public produit ses effets les plus importants lorsqu’il agit comme un catalyseur de l’investissement privé. Les infrastructures créent un environnement favorable à l’activité économique, mais elles ne génèrent pas automatiquement de la croissance. Leur impact dépend largement de la capacité des entreprises à les utiliser pour produire, innover, investir et exporter. Une autoroute ne crée de valeur économique durable que si elle facilite le développement d’activités productives le long de son tracé. Un port moderne ne stimule les exportations que si des entreprises compétitives disposent de biens et de services à vendre sur les marchés internationaux. Une zone industrielle ne devient un moteur de croissance que lorsqu’elle attire des investisseurs capables de produire, d’innover et de créer des emplois. Autrement dit, l’investissement public et l’investissement privé sont fondamentalement complémentaires.
L’expérience des économies émergentes les plus performantes montre que les infrastructures publiques produisent leurs effets les plus puissants lorsqu’elles s’accompagnent d’un tissu entrepreneurial dynamique, d’un environnement des affaires favorable et d’un secteur privé capable de saisir les nouvelles opportunités offertes par l’amélioration des infrastructures. Or, l’une des caractéristiques du modèle algérien réside précisément dans la faiblesse relative de cette complémentarité. Malgré les investissements publics massifs réalisés depuis le début des années 2000, l’investissement privé national est demeuré insuffisant pour prendre le relais de la dépense publique comme moteur principal de la croissance. Les investissements directs étrangers sont restés modestes au regard du potentiel du pays et des performances observées dans de nombreuses économies émergentes comparables. En conséquence, une partie des infrastructures réalisées n’a pas généré les effets multiplicateurs attendus sur la production, l’emploi, la productivité et les exportations. Le stock de capital public s’est développé plus rapidement que le tissu productif chargé de le valoriser. Dans de nombreux cas, l’offre d’infrastructures a progressé plus vite que la capacité de l’économie à les transformer en activités économiques compétitives.
Cette situation constitue l’une des explications majeures du paradoxe algérien. L’investissement public a permis d’accroître considérablement les capacités physiques de l’économie, mais il n’a pas été suffisamment relayé par un investissement privé capable de transformer ces infrastructures en gains durables de productivité, de croissance et de diversification. Cette faiblesse de la complémentarité entre capital public et capital privé explique en partie pourquoi l’accumulation du capital a produit des rendements de plus en plus faibles au fil du temps.
4. Les limites de l’efficacité de l’investissement public
L’importance des ressources mobilisées ne garantit pas à elle seule la réussite d’une stratégie de développement. L’expérience internationale montre que la qualité de l’investissement est souvent plus déterminante que son volume. Deux pays peuvent consacrer des montants comparables à l’investissement public tout en obtenant des résultats très différents en matière de croissance, de productivité et de diversification économique. L’impact économique d’un investissement dépend en effet de nombreux facteurs : la qualité de sa conception, la pertinence de sa sélection, la rigueur de son exécution, le respect des délais et des coûts, la qualité de la maintenance ainsi que son intégration dans une stratégie cohérente de développement. Lorsque ces conditions ne sont pas pleinement réunies, une partie des ressources engagées se traduit certes par une accumulation de capital physique, mais sans générer les gains de productivité et de compétitivité attendus. Dans le cas de l’Algérie, les rendements décroissants observés au cours des dernières années ne résultent pas uniquement de l’augmentation du stock de capital. Ils reflètent également des limites persistantes dans la préparation, la gestion et la gouvernance des projets d’investissement public.
Plusieurs indicateurs illustrent cette situation.
- Le premier est l’ICOR (Incremental Capital Output Ratio), qui mesure la quantité de capital nécessaire pour générer une unité supplémentaire de production. Cet indicateur est estimé à environ 8 en Algérie, contre 3 à 4 dans de nombreuses économies émergentes performantes. Autrement dit, l’économie algérienne doit mobiliser près de deux fois plus de capital pour obtenir un supplément de croissance équivalent.
- Le second indicateur concerne le multiplicateur budgétaire effectif. Alors que les dépenses publiques devraient théoriquement produire un effet significatif sur l’activité économique, les estimations disponibles suggèrent que leur impact réel ne représenterait qu’environ 40 % de leur potentiel théorique. Un multiplicateur budgétaire estimé à 0,15 ne produirait ainsi dans les faits qu’un effet proche de 0,075 sur la croissance.
Tableau 9. Algérie. Efficacité de l’investissement public en Algérie
| Indicateur | Algérie |
| ICOR | ≈ 8 |
| Pays émergents performants | ≈ 3-4 |
| Multiplicateur effectif | ≈ 40 % du potentiel |
| Qualité des infrastructures | ≈ 76 % |
| Taux d’exécution | ≈ 45 % |
| Surcoûts | jusqu’à 30 % |
| Retards moyens | ≈ 24 mois |
- D’autres facteurs contribuent également à réduire l’efficacité de l’investissement public. Les retards de réalisation demeurent fréquents et peuvent atteindre en moyenne près de vingt-quatre mois. Les surcoûts observés sur certains projets atteignent parfois 30 % du coût initial. Les insuffisances dans les études préalables, les difficultés de coordination entre projets complémentaires ainsi que les déficiences de maintenance réduisent également les bénéfices économiques attendus des infrastructures réalisées.
Ces résultats mettent en évidence une réalité essentielle : le problème de l’investissement en Algérie est devenu davantage qualitatif que quantitatif. Le pays ne souffre pas d’un manque de ressources consacrées à l’investissement mais d’une efficacité insuffisante dans leur transformation en croissance, en productivité et en diversification économique. Ces contre-performances reflètent des faiblesses persistantes de gouvernance économique, une préparation parfois insuffisante des projets, la fragmentation des mécanismes de financement, la complexité des procédures administratives ainsi qu’un taux d’exécution relativement faible. Elles sont également aggravées par les rigidités structurelles de l’économie et par la faible articulation entre investissement public, investissement privé et stratégie industrielle. Au final, l’accumulation du capital demeure une condition nécessaire du développement, mais elle n’en constitue plus une condition suffisante. Lorsque l’efficacité de l’investissement diminue, chaque dinar investi génère moins de croissance qu’auparavant. C’est précisément ce mécanisme qui contribue à expliquer l’apparition progressive de rendements décroissants dans l’économie algérienne.
6. Le poids croissant des dépenses courantes : une contrainte croissante sur l’investissement productif
Les rendements décroissants de l’investissement ne constituent pas la seule limite du modèle de croissance algérien. Une autre évolution importante concerne la transformation progressive de la structure des finances publiques au cours des deux dernières décennies. Le développement économique repose nécessairement sur un équilibre entre les dépenses de fonctionnement et les dépenses d’investissement. Les premières assurent le fonctionnement quotidien de l’État, financent les services publics, les transferts sociaux et la masse salariale. Les secondes permettent d’accroître les capacités productives du pays en finançant les infrastructures, les équipements collectifs et les projets susceptibles de soutenir la croissance future.
Or, l’évolution récente des finances publiques montre une progression continue du poids des dépenses courantes dans le budget de l’État.
Tableau 10. Algérie. Structure des dépenses publiques par période (2000-2025)
| Période | Dépenses en capital (% PIB) | Dépenses courantes (% PIB) |
| 2000-2008 | 10,3 | 20,1 |
| 2009-2014 | 10,1 | 25,3 |
| 2015-2019 | 6,7 | 25,9 |
| 2020-2025 | 8,2 | 22,3 |
Ces données mettent en évidence une tendance de fond. Alors que les dépenses d’investissement représentaient plus de 10 % du PIB durant les années 2000, leur poids s’est progressivement contracté après le contre-choc pétrolier de 2014. Dans le même temps, les dépenses courantes ont fortement augmenté pour atteindre des niveaux supérieurs à 25 % du PIB pendant plusieurs années.
Cette évolution traduit un déplacement progressif des ressources publiques vers le financement du fonctionnement de l’État et des mécanismes de redistribution. La masse salariale publique, les transferts sociaux, les subventions et les dépenses de fonctionnement absorbent désormais une part croissante des ressources budgétaires.
Cette réalité apparaît clairement dans les projections budgétaires récentes.
Tableau 11. Algérie. Poids des dépenses courantes (2025-2026)
| Rubrique | 2025 | 2026 |
| Recettes totales | 9 205 | 8 009 |
| Masse salariale | 4 445 | 4 466 |
| Transferts et subventions | 6 005 | 5 960 |
| Biens et services | 433 | 446 |
| Intérêts de la dette publique | 540 | 566 |
| Sous-total dépenses courantes | 11 423 | 11 438 |
| Dépenses courantes hors intérêts | 10 883 | 10 872 |
| Dépenses d’investissement | 3 194 | 4 074 |
| Dépenses totales | 14 617 | 15 512 |
| PIB nominal | 38 795 | 41 878 |
| Dépenses courantes / Recettes totales (%) | 124,1 | 142,8 |
| Dépenses courantes / Dépenses totales (%) | 78,1 | 73,7 |
| Dépenses courantes / PIB (%) | 29,4 | 27,3 |
Source : Rapport de présentation de la Loi de finances 2026.
Les dépenses courantes devraient représenter près de 78 % des dépenses totales en 2025 et encore près de 74 % en 2026. Plus significatif encore, elles absorbent l’équivalent de 124 % des recettes budgétaires en 2025 et près de 143 % en 2026. Autrement dit, les recettes ordinaires de l’État ne suffisent plus à couvrir les dépenses de fonctionnement.
Cette situation réduit mécaniquement les marges de manœuvre disponibles pour financer les investissements productifs. Une part croissante des revenus tirés des hydrocarbures est mobilisée pour soutenir la consommation publique plutôt que pour accroître les capacités productives de l’économie.
D’un point de vue économique, cette évolution est loin d’être neutre. Les dépenses courantes jouent un rôle important de stabilisation sociale et de soutien à la demande intérieure. Cependant, elles génèrent généralement des effets durables sur la croissance plus limités que les investissements productifs lorsqu’elles atteignent des niveaux très élevés.
Progressivement, le modèle de croissance algérien s’est ainsi déplacé d’une logique d’accumulation du capital vers une logique de financement du fonctionnement et de redistribution. Une part croissante de la rente pétrolière est utilisée pour soutenir les revenus, les transferts et les dépenses courantes plutôt que pour financer les investissements capables d’accroître durablement la productivité et la compétitivité de l’économie.
Cette évolution contribue directement à l’essoufflement du modèle de croissance. Lorsque la majeure partie des ressources publiques est absorbée par les dépenses courantes, la capacité de l’État à financer de nouveaux investissements structurants se réduit progressivement. Le problème ne réside donc pas uniquement dans l’efficacité de l’investissement mais également dans la place de plus en plus limitée qu’il occupe au sein de la stratégie budgétaire globale.
En définitive, l’économie algérienne se trouve confrontée à une double contrainte : des rendements de l’investissement en baisse et une réduction progressive des marges budgétaires disponibles pour financer de nouveaux projets productifs. Cette combinaison explique en grande partie pourquoi la dépense publique, qui a longtemps constitué le principal moteur de la croissance, peine aujourd’hui à produire les mêmes résultats qu’au cours des décennies précédentes.
7. Conclusion : du volume à l’efficacité
L’analyse développée dans cette partie conduit à une conclusion fondamentale. L’Algérie n’est pas confrontée à un déficit d’investissement. Au contraire, peu de pays émergents ont mobilisé sur une période aussi longue des volumes de ressources publiques aussi importants pour financer le développement économique, les infrastructures et les équipements collectifs.
Les progrès réalisés sont réels et ne doivent pas être sous-estimés. Les infrastructures de transport, les réseaux énergétiques, les logements, les universités, les hôpitaux et les équipements publics ont profondément transformé les conditions matérielles de fonctionnement de l’économie et amélioré le niveau de vie de la population.
Toutefois, cette accumulation exceptionnelle de capital n’a pas produit une transformation productive comparable à celle observée dans les économies émergentes les plus performantes. La croissance est demeurée relativement modérée, les gains de productivité sont restés limités, l’industrie manufacturière conserve un poids modeste dans la création de richesse et les exportations continuent d’être largement dominées par les hydrocarbures. Les rendements décroissants du capital, la faiblesse de la complémentarité entre investissement public et investissement privé, les insuffisances d’efficacité dans l’exécution des projets ainsi que le poids croissant des dépenses courantes expliquent en grande partie ce décalage entre les moyens mobilisés et les résultats obtenus. Le véritable défi auquel l’économie algérienne est désormais confrontée n’est donc plus d’investir davantage. Il consiste à investir mieux.
Autrement dit, il s’agit de transformer plus efficacement chaque dinar investi en gains de productivité, en innovation, en compétitivité, en exportations et en croissance durable.
L’enjeu central n’est plus l’accumulation du capital mais sa valorisation économique. Après plusieurs décennies de croissance largement soutenue par la dépense publique et la rente pétrolière, l’Algérie semble avoir atteint les limites d’un modèle fondé principalement sur l’expansion des dépenses et des investissements publics.
La poursuite du développement exige désormais une nouvelle étape reposant davantage sur la productivité, l’innovation, l’entrepreneuriat, l’investissement privé et l’amélioration de l’efficacité économique. Cette conclusion conduit naturellement à une interrogation essentielle.
Si l’investissement public a atteint progressivement ses limites comme moteur principal de la croissance, pourquoi le secteur privé n’a-t-il pas pris le relais ? Pourquoi l’investissement privé, l’innovation et l’initiative entrepreneuriale n’ont-ils pas émergé avec davantage de vigueur malgré l’ampleur des ressources mobilisées ?
C’est précisément cette question qui sera examinée dans la partie suivante.
Tableau 12. Algérie. Indicateurs d’efficacité de l’investissement public
| Indicateur | Valeur |
| ICOR | ≈ 8 |
| Pays émergents performants | ≈ 3-4 |
| Multiplicateur effectif | ≈ 40 % du potentiel |
| Taux d’exécution | ≈ 45 % |
| Qualité des infrastructures | ≈ 76 % |
| Surcoûts possibles | Jusqu’à 30 % |
| Retards moyens | ≈ 24 mois |
Partie 4. L’omniprésence de l’État : pourquoi le secteur privé n’a pas pris le relais ?
Après avoir montré que l’investissement public produit des rendements de plus en plus faibles, une question essentielle demeure : pourquoi le secteur privé n’a-t-il pas progressivement pris le relais de la dépense publique comme moteur principal de la croissance ?
Dans la plupart des économies émergentes ayant réussi leur transformation productive, l’investissement public joue un rôle d’impulsion. Il permet de créer les infrastructures, les institutions et les conditions nécessaires à l’essor du secteur privé, qui devient ensuite le principal moteur de la création de richesse, de l’emploi, de l’innovation et des exportations. L’expérience algérienne a suivi une trajectoire différente. Depuis l’indépendance, et plus encore depuis le boom pétrolier des années 2000, l’État occupe une position centrale dans le fonctionnement de l’économie. Il intervient simultanément comme investisseur, comme consommateur et comme redistributeur. Il finance une part importante de l’investissement national, soutient directement la demande intérieure à travers ses dépenses de fonctionnement et assure une vaste redistribution des revenus grâce aux transferts sociaux, aux subventions et à l’emploi public.
Cette configuration a permis de soutenir durablement l’activité économique, de financer le développement des infrastructures et de préserver la stabilité sociale. Toutefois, elle a également contribué à renforcer la dépendance de l’économie à la dépense publique et aux revenus des hydrocarbures. Progressivement, l’État est devenu non seulement un acteur économique majeur, mais également le principal moteur de la croissance. Comprendre cette triple fonction de l’État est essentiel pour analyser les forces mais aussi les limites du modèle économique algérien. Car si ce modèle a permis d’importants progrès économiques et sociaux, il soulève aujourd’hui une question centrale : comment construire une croissance davantage portée par la productivité, l’investissement privé et la création de valeur, dans une économie où l’État demeure le principal investisseur, le principal consommateur et le principal redistributeur ? C’est à cette question que cette partie tente d’apporter des éléments de réponse.
1. L’État redistributeur : la rente comme mécanisme de soutien économique et social
La redistribution constitue l’un des principaux canaux de transmission de la rente pétrolière à l’économie. Depuis plusieurs décennies, une part importante des revenus tirés des hydrocarbures est réinjectée dans le circuit économique sous forme de transferts sociaux, de subventions, d’aides directes et indirectes aux ménages ainsi que de différents dispositifs de soutien aux revenus. L’ampleur de cette redistribution a fortement augmenté au cours des vingt-cinq dernières années. Les transferts budgétaires sont passés de 292 milliards de dinars en 2000 à plus de 5 450 milliards de dinars en 2025. Leur poids dans l’économie a doublé sur la période, passant de 7,1 % du PIB à près de 14,4 % du PIB, avec un pic supérieur à 15 % du PIB en 2023. À ces montants s’ajoutent les pensions de retraite, les dispositifs de soutien aux prix, les aides au logement ainsi que diverses formes de transferts implicites résultant du système de subventions. Au total, l’ensemble des mécanismes de redistribution mobilise aujourd’hui près de 15 % du PIB, un niveau exceptionnel au regard des standards observés dans la plupart des économies émergentes.
Cette politique a incontestablement contribué à améliorer les conditions de vie de la population, à soutenir le pouvoir d’achat, à réduire la pauvreté et à préserver la stabilité sociale durant les différentes phases de choc économique, notamment lors des contre-chocs pétroliers de 1986, 2014 et 2020. Elle a également permis d’amortir les effets de l’inflation et de limiter les tensions sociales dans un environnement économique souvent volatil. Toutefois, cette stratégie a également produit des effets moins favorables à long terme. En finançant durablement la consommation à travers la redistribution, elle a contribué à renforcer la dépendance d’une partie de l’activité économique à la dépense publique et à la rente pétrolière. Une fraction importante de la demande intérieure repose ainsi davantage sur les transferts de revenus que sur la création de richesse productive. Progressivement, la redistribution est devenue non seulement un instrument de cohésion sociale mais également l’un des principaux moteurs de l’activité économique.
2. L’État consommateur : le principal soutien à la demande intérieure
L’État constitue également l’un des principaux consommateurs de l’économie algérienne. À travers sa masse salariale, ses dépenses de fonctionnement et ses achats de biens et services, il soutient directement une part importante de la demande intérieure et de l’activité économique.
La masse salariale publique est passée de 290 milliards de dinars en 2000 à plus de 3 700 milliards de dinars en 2025. Malgré une diminution relative de son poids dans le PIB, elle représente encore près de 10 % de la richesse nationale, un niveau particulièrement élevé en comparaison internationale. Si l’on y ajoute les dépenses de fonctionnement et les achats publics de biens et services, la consommation publique absorbe une part considérable des ressources budgétaires du pays.
Cette situation reflète le rôle central joué par l’administration publique dans le modèle économique algérien. L’État agit simultanément comme employeur de premier plan, soutien permanent à la demande intérieure et mécanisme de stabilisation économique et sociale. Les revenus distribués à travers la fonction publique alimentent directement la consommation des ménages et soutiennent l’activité de nombreux secteurs économiques.
Ce rôle stabilisateur a permis de limiter l’impact des chocs économiques sur l’emploi et les revenus. Il a toutefois également renforcé la dépendance de la croissance à la dépense publique. Une part importante de la consommation intérieure demeure ainsi directement ou indirectement liée aux ressources budgétaires et, par conséquent, à l’évolution des revenus tirés des hydrocarbures. Cette forte corrélation entre dépenses publiques et activité économique constitue l’une des caractéristiques les plus marquantes du modèle de croissance algérien.
3. L’État investisseur : le moteur principal de l’accumulation du capital
Depuis l’indépendance, et plus particulièrement depuis le boom pétrolier des années 2000, l’État est demeuré le principal investisseur de l’économie algérienne. Grâce aux revenus tirés des hydrocarbures, il a financé la réalisation de vastes programmes d’équipement qui ont profondément transformé le paysage économique et social du pays. Autoroutes, barrages, logements, universités, hôpitaux, réseaux énergétiques, infrastructures portuaires, ferroviaires et aéroportuaires ont bénéficié d’investissements publics d’une ampleur rarement observée dans les économies émergentes.
Entre 2000 et 2025, les dépenses d’investissement ont représenté en moyenne entre 8 % et 10 % du PIB, un niveau élevé à l’échelle internationale. Cet effort a permis une modernisation considérable du stock de capital physique national et une amélioration sensible des conditions matérielles de fonctionnement de l’économie.
Toutefois, comme l’a montré la partie précédente, cette accumulation exceptionnelle de capital ne s’est pas traduite par une transformation productive comparable à celle observée dans les économies émergentes les plus performantes. Les gains de productivité sont demeurés limités, la diversification économique est restée incomplète et l’industrie manufacturière hors hydrocarbures continue d’occuper une place relativement marginale dans la création de richesse.
L’analyse de la structure des dépenses publiques révèle également une évolution importante. Si les dépenses d’investissement demeurent élevées, elles restent inférieures aux dépenses courantes qui absorbent une part beaucoup plus importante des ressources publiques.
Tableau 13. Algérie. Structure des dépenses publiques en Algérie (% du PIB)
| Période | Dépenses en capital | Dépenses courantes |
| 2000-2009 | 10,2 | 21,5 |
| 2010-2019 | 8,8 | 25,0 |
| 2020-2025 | 8,2 | 22,3 |
Le constat est particulièrement révélateur. Les dépenses d’investissement représentent entre 8 % et 10 % du PIB, tandis que les dépenses courantes absorbent entre 22 % et 25 % du PIB. Autrement dit, l’État algérien consacre aujourd’hui beaucoup plus de ressources à la consommation publique et à la redistribution qu’à l’accumulation du capital productif. Cette évolution traduit une transformation progressive du rôle économique de l’État, devenu davantage consommateur et redistributeur qu’investisseur.
4. L’État financeur : l’allocation des ressources sous influence publique
L’influence de l’État dans l’économie ne se limite ni à la redistribution, ni à la consommation, ni même à l’investissement. Elle s’étend également au financement de l’activité économique.
Depuis l’indépendance, le système financier algérien s’est développé autour d’un secteur bancaire dominé par les banques publiques, qui concentrent l’essentiel de l’épargne nationale et de la distribution du crédit. Cette structure confère aux pouvoirs publics un rôle déterminant dans l’allocation des ressources financières et dans l’orientation des flux de financement au sein de l’économie. Une part importante des investissements publics est directement financée par le budget de l’État, tandis que les entreprises publiques bénéficient historiquement d’un accès privilégié au crédit bancaire. Les recapitalisations récurrentes d’entreprises publiques, les restructurations financières et les différents dispositifs de soutien sectoriel illustrent également cette fonction de financeur exercée par les pouvoirs publics.
Lorsque les recettes pétrolières diminuent, l’État intervient également pour préserver le niveau de la dépense publique et soutenir l’activité économique. Le recours au financement non conventionnel entre 2017 et 2019 constitue à cet égard une illustration particulièrement révélatrice. Face à la baisse des ressources budgétaires, les autorités ont choisi de mobiliser la création monétaire afin de maintenir le financement de l’économie et de préserver la continuité de l’action publique. Cette omniprésence du secteur public dans les circuits financiers contribue à renforcer la centralité de l’État dans le processus de croissance. Le développement de nombreux secteurs dépend ainsi moins des mécanismes de marché et de l’allocation concurrentielle du capital que des décisions budgétaires, monétaires et financières prises par les pouvoirs publics.
5. Le paradoxe d’un État omniprésent
L’analyse des finances publiques et des mécanismes de financement met en évidence une caractéristique fondamentale du modèle économique algérien : l’État ne se contente pas d’encadrer ou de réguler l’activité économique ; il en constitue le principal moteur.
Il redistribue une part importante du revenu national, finance une large fraction de la consommation intérieure, demeure le principal investisseur du pays et exerce une influence déterminante sur l’allocation des ressources financières. Peu d’économies émergentes présentent un degré aussi élevé d’intervention publique dans l’ensemble des mécanismes de création et de distribution de la richesse.
Ce modèle a permis d’obtenir des résultats importants. Il a soutenu la croissance, amélioré les infrastructures, renforcé la cohésion sociale et amorti les effets de nombreux chocs économiques. Mais il présente également une limite fondamentale : lorsque l’essentiel de la croissance dépend directement ou indirectement de la dépense publique, la performance économique devient étroitement liée à l’évolution des recettes pétrolières et à la capacité financière de l’État.
L’économie se trouve alors confrontée à ce que l’on pourrait qualifier de « piège de la dépense publique ». Plus l’État soutient durablement l’activité économique, plus les ménages, les entreprises et les institutions deviennent dépendants de son intervention. La transition vers un modèle davantage fondé sur l’investissement privé, l’innovation, la productivité et les exportations devient alors plus difficile.
6. La dépendance structurelle à la dépense publique
Pris isolément, chacun des mécanismes précédemment décrits répond à une logique économique et sociale légitime. L’investissement public permet de développer les infrastructures. Les transferts sociaux contribuent à la cohésion nationale. Les dépenses de fonctionnement soutiennent les services publics. L’intervention financière de l’État compense certaines insuffisances du système financier.
Le problème apparaît lorsque ces mécanismes deviennent simultanément les principaux moteurs de la croissance.
Au fil des décennies, l’économie algérienne a progressivement développé une dépendance structurelle à l’égard de la dépense publique. La croissance, l’emploi, la consommation et l’investissement sont devenus fortement corrélés à l’évolution du budget de l’État et, par conséquent, aux fluctuations des revenus tirés des hydrocarbures.
Lorsque les recettes pétrolières augmentent, les dépenses publiques progressent, la consommation s’accélère, l’investissement se développe et la croissance s’améliore. À l’inverse, lorsque les prix du pétrole diminuent, les marges budgétaires se contractent, les investissements ralentissent et l’activité économique tend à s’essouffler.
L’histoire économique récente de l’Algérie illustre clairement cette relation. Les phases d’expansion économique ont généralement coïncidé avec les périodes d’abondance pétrolière, tandis que les contre-chocs pétroliers se sont souvent traduits par un ralentissement de la croissance et une détérioration des équilibres macroéconomiques.
Dans un tel système, la croissance repose moins sur les gains de productivité, l’innovation, la compétitivité ou les exportations que sur l’évolution des dépenses publiques. L’économie fonctionne alors selon une logique largement administrée dans laquelle la demande publique demeure le principal moteur de l’activité.
Cette dépendance réduit la capacité de l’économie à absorber les chocs extérieurs. Chaque variation importante des revenus pétroliers se transmet rapidement aux finances publiques, puis à l’ensemble du système économique. C’est précisément cette vulnérabilité structurelle qui constitue aujourd’hui l’une des principales limites du modèle algérien de croissance.
7. Le piège de la dépense publique : quand l’État devient le principal moteur de la croissance
L’intervention de l’État a incontestablement joué un rôle déterminant dans le développement économique et social de l’Algérie. Les infrastructures, les équipements collectifs, les progrès réalisés dans l’éducation, la santé, le logement et l’amélioration générale des conditions de vie n’auraient probablement pas été possibles sans la mobilisation des ressources publiques et des revenus tirés des hydrocarbures.
Pendant plusieurs décennies, ce modèle a permis de soutenir la croissance, de financer l’investissement, de préserver la stabilité sociale et d’amortir les effets des différents chocs économiques. L’État a progressivement assumé simultanément les fonctions d’investisseur, de consommateur, de redistributeur et de financeur, devenant ainsi l’acteur central du processus de croissance.
Toutefois, cette réussite a progressivement engendré une dépendance structurelle. À mesure que l’intervention publique s’est étendue, l’activité économique est devenue de plus en plus dépendante de la dépense publique et, par conséquent, de l’évolution des recettes tirées des hydrocarbures. Une part croissante de la croissance, de l’emploi, de la consommation et de l’investissement dépend désormais directement ou indirectement des arbitrages budgétaires de l’État.
Le paradoxe est que l’État a longtemps compensé les insuffisances du secteur privé, les faiblesses du système financier et les rigidités de l’environnement économique. Mais cette compensation permanente a également réduit les incitations à l’émergence de moteurs de croissance autonomes fondés sur l’investissement privé, l’innovation, les gains de productivité et les exportations compétitives.
L’économie algérienne se trouve ainsi confrontée à un véritable dilemme. Une réduction rapide de l’intervention publique risquerait de provoquer un ralentissement de l’activité économique, une baisse de la demande intérieure et des tensions sociales. À l’inverse, la poursuite indéfinie du modèle actuel entretient les mêmes dépendances et retarde l’émergence d’une croissance davantage fondée sur la création de richesse productive.
C’est précisément cette situation que l’on peut qualifier de « piège de la dépense publique ». Plus l’économie dépend de l’intervention de l’État, plus il devient difficile de réduire cette dépendance. La croissance tend alors à être déterminée moins par la productivité, l’innovation ou la compétitivité que par la capacité budgétaire de l’État et l’évolution des revenus pétroliers.
L’analyse des mécanismes de redistribution et de consommation publique illustre clairement cette réalité.
Tableau 14. Algérie. Redistribution et consommation publique (% du PIB)
| Année | Redistribution + consommation publique (% PIB) |
| 2000 | 15,5 |
| 2010 | 20,6 |
| 2015 | 26,2 |
| 2020 | 22,6 |
| 2025 | 24,9 |
L’ampleur de l’intervention publique apparaît clairement lorsque l’on agrège la masse salariale publique, les pensions de retraite et les transferts sociaux. Cette redistribution-consommation publique représentait déjà 15,5 % du PIB en 2000. Elle dépasse 26 % du PIB au milieu des années 2010 et demeure proche du quart de la richesse nationale en 2025.
Peu d’économies émergentes consacrent une part aussi importante de leurs ressources à la redistribution et à la consommation publiques. Cette réalité confirme que la croissance algérienne repose largement sur un mécanisme dans lequel l’État injecte directement une fraction significative du revenu national dans le circuit économique.
Au final, le principal enseignement de cette analyse est que la question centrale n’est plus celle de la taille de l’État mais celle de la soutenabilité du modèle de croissance qui en découle.
Tant que la croissance demeure fortement dépendante de la dépense publique et des revenus des hydrocarbures, l’économie reste vulnérable aux chocs pétroliers et peine à développer des moteurs de croissance autonomes.
Cette conclusion conduit naturellement à la question suivante : dans quelle mesure les fluctuations des revenus pétroliers et des dépenses publiques ont-elles influencé les cycles économiques algériens au cours des dernières décennies ? C’est précisément l’objet de l’analyse des politiques budgétaires procycliques développée dans la partie suivante.
L’État algérien a longtemps été la solution aux faiblesses de l’économie ; il est progressivement devenu l’une des principales sources de sa dépendance à la rente et à la dépense publique.
Tableau 15. Algérie. Synthèse de la redistribution, 2000- 2025
| Année | Masse salariale + pensions (% PIB) | Transferts (% PIB) | Total redistribution-consommation (% PIB) |
| 2000 | 8,4 | 7,1 | 15,5 |
| 2010 | 11,7 | 8,9 | 20,6 |
| 2015 | 14,0 | 12,2 | 26,2 |
| 2020 | 12,2 | 10,4 | 22,6 |
| 2025 | 10,5 | 14,4 | 24,9 |
Ce tableau montre immédiatement que près du quart du PIB est redistribué ou consommé directement par l’État, ce qui renforce considérablement votre démonstration sur la nature du modèle de croissance algérien.
L’ampleur de l’intervention publique apparaît clairement lorsqu’on agrège la masse salariale publique, les pensions et les transferts sociaux. Cette redistribution-consommation publique représentait déjà 15,5 % du PIB en 2000. Elle atteint plus de 25 % du PIB au milieu des années 2010 et demeure proche du quart de la richesse nationale en 2025. Peu d’économies émergentes présentent un degré d’intervention directe aussi élevé dans la distribution du revenu national.
Partie 5. Le piège des politiques procycliques : quand la dépense publique amplifie les cycles pétroliers
L’une des principales fragilités du modèle de croissance algérien réside dans sa forte dépendance aux fluctuations des marchés pétroliers internationaux. Cette vulnérabilité ne découle pas uniquement du poids dominant des hydrocarbures dans les exportations et les recettes budgétaires. Elle résulte également de la manière dont les finances publiques réagissent aux variations des revenus pétroliers. Au lieu de jouer un rôle de stabilisateur économique, la politique budgétaire a souvent eu tendance à amplifier les cycles économiques. Les périodes d’abondance pétrolière se traduisent généralement par une forte expansion des dépenses publiques, tandis que les périodes de baisse des prix du pétrole conduisent à des ajustements budgétaires parfois douloureux. Cette dynamique constitue l’une des caractéristiques les plus persistantes du modèle économique algérien.
1. Pourquoi les politiques contracycliques sont indispensables dans une économie pétrolière ?
Toutes les économies fortement dépendantes des matières premières sont confrontées à une même difficulté : leurs revenus évoluent au rythme de marchés internationaux extrêmement volatils. Les prix du pétrole peuvent doubler en quelques années puis s’effondrer brutalement, sans que les fondamentaux de l’économie nationale aient changé. Cette volatilité expose les finances publiques à des fluctuations importantes. Lorsque les recettes pétrolières augmentent fortement, la tentation est grande d’accroître rapidement les dépenses publiques. À l’inverse, lorsque les cours se retournent, les gouvernements sont souvent contraints de réduire les dépenses, d’augmenter l’endettement ou de mobiliser des financements exceptionnels.
C’est précisément pour éviter ces cycles que la théorie économique recommande la mise en œuvre de politiques budgétaires contracycliques. Pendant les périodes de forte hausse des prix du pétrole, une partie des recettes exceptionnelles doit être épargnée afin de constituer des réserves financières. Ces réserves peuvent ensuite être utilisées lorsque les cours baissent afin de maintenir les dépenses publiques et de stabiliser l’activité économique. L’objectif est simple : découpler autant que possible les dépenses publiques des fluctuations temporaires des revenus pétroliers. Les pays qui ont le mieux réussi à gérer leur rente, comme la Norvège ou le Chili, ont précisément construit leurs stratégies budgétaires autour de ce principe.
2. Une politique budgétaire souvent procyclique
L’expérience algérienne a souvent suivi une trajectoire différente.
- Durant les périodes de hausse des prix du pétrole, l’amélioration rapide des recettes budgétaires s’est généralement accompagnée d’une forte augmentation des dépenses publiques. Les programmes d’investissement se sont accélérés, les transferts sociaux ont progressé et les dépenses de fonctionnement ont connu une expansion importante.
- À l’inverse, les périodes de baisse des cours pétroliers ont entraîné une réduction des marges de manœuvre budgétaires. Les déficits se sont creusés, les investissements publics ont été ralentis ou reportés, tandis que les autorités ont été contraintes de mettre en œuvre différentes formes d’ajustement budgétaire.
- Ainsi, au lieu d’atténuer les fluctuations économiques, la politique budgétaire a souvent eu tendance à les amplifier. Lorsque les revenus pétroliers augmentent, les dépenses progressent rapidement. Lorsque les revenus diminuent, les dépenses deviennent plus difficiles à financer. La politique budgétaire agit alors comme un amplificateur des cycles pétroliers.
Tableau 16. Algérie : prix du pétrole, dépenses publiques et croissance
| Période | Prix du pétrole | Dépenses publiques | Croissance |
| 2000-2008 | Hausse | Hausse rapide | Forte |
| 2009-2014 | Élevé | Très élevé | Modérée |
| 2015-2019 | Baisse | Ajustement | Faible |
| 2020-2025 | Volatile | Sous contrainte | Modérée |
Cette succession de phases met en évidence une forte corrélation entre l’évolution des recettes pétrolières, celle des dépenses publiques et celle de la croissance économique.
3. Les conséquences macroéconomiques
La procyclicité budgétaire engendre plusieurs conséquences importantes.
- Premièrement, elle accroît la volatilité de la croissance économique. Les périodes d’expansion sont souvent suivies de ralentissements brutaux lorsque les conditions extérieures se détériorent.
- Deuxièmement, elle rend l’investissement public lui-même instable. Les grands programmes d’équipement sont accélérés durant les périodes d’abondance puis ralentis lorsque les recettes diminuent, ce qui réduit leur efficacité économique et accroît les coûts de réalisation.
- Troisièmement, elle favorise l’apparition de déficits budgétaires importants lors des retournements du marché pétrolier. Les dépenses engagées durant les périodes fastes deviennent alors difficiles à financer lorsque les recettes diminuent.
- Quatrièmement, elle contribue à la progression de la dette publique et au recours à des mécanismes de financement exceptionnels. L’expérience du financement non conventionnel entre 2017 et 2019 illustre clairement cette difficulté à ajuster durablement les dépenses à un niveau de revenus plus faible.
- Enfin, cette procyclicité ralentit les réformes structurelles. Les périodes d’abondance pétrolière réduisent souvent le sentiment d’urgence et repoussent les réformes nécessaires à la diversification économique. Lorsque la crise survient, les marges de manœuvre sont déjà réduites.
- L’économie se retrouve alors enfermée dans un cycle récurrent : hausse du pétrole, expansion budgétaire, ralentissement des réformes ; baisse du pétrole, ajustement budgétaire, ralentissement économique.
4. Le véritable coût de la procyclicité
Au-delà de ses effets immédiats, la procyclicité budgétaire entretient la dépendance structurelle de l’économie à la rente pétrolière. Au lieu d’utiliser les périodes d’abondance pour préparer l’après-pétrole, le système économique tend à renforcer les mécanismes existants de redistribution et de consommation publique.
Le véritable défi n’est donc pas seulement de réduire les déficits budgétaires lorsque les prix du pétrole diminuent. Il consiste à rompre le lien excessivement étroit entre les dépenses publiques et les revenus pétroliers.
Tant que la croissance, l’investissement, l’emploi et la consommation dépendront principalement de l’évolution des recettes d’hydrocarbures, l’économie restera vulnérable aux chocs externes et exposée à la répétition des mêmes cycles d’expansion et de ralentissement.
En définitive, le principal échec du modèle budgétaire algérien n’est pas d’avoir dépensé beaucoup, mais de ne pas avoir suffisamment stabilisé la dépense publique face à la volatilité des revenus pétroliers. C’est précisément cette absence de découplage qui explique une partie importante de l’instabilité macroéconomique observée depuis plusieurs décennies.
Partie 6. L’effet d’éviction du secteur privé : quand l’État freine l’émergence d’un moteur privé de croissance
L’une des conséquences les plus profondes du modèle de croissance fondé sur la dépense publique est également l’une des moins visibles. Alors que l’État a réussi à soutenir l’activité économique, à financer les infrastructures et à préserver la stabilité sociale, le secteur privé n’est jamais véritablement devenu le principal moteur de la croissance, de l’innovation et de la diversification économique.
Pendant plus de deux décennies, l’État a simultanément assumé les fonctions d’investisseur, de consommateur, de redistributeur et de financeur. Cette intervention a permis de compenser de nombreuses faiblesses structurelles de l’économie. Toutefois, elle a également contribué à créer un environnement dans lequel une part importante de l’activité économique demeure directement ou indirectement dépendante de la dépense publique.
Le paradoxe est que les mécanismes qui ont permis de soutenir la croissance ont parfois également freiné l’émergence d’un secteur privé autonome capable de prendre progressivement le relais de l’État.
1. Une forme particulière d’effet d’éviction
La théorie économique désigne sous le terme d’« effet d’éviction » les situations dans lesquelles l’intervention publique réduit l’espace disponible pour l’initiative privée.
Dans les économies développées, ce phénomène apparaît généralement lorsque les déficits publics absorbent une part importante de l’épargne nationale, provoquent une hausse des taux d’intérêt et limitent l’accès des entreprises privées au financement.
L’expérience algérienne est différente. L’effet d’éviction n’y résulte pas principalement de contraintes financières ou de taux d’intérêt élevés. Il découle davantage de la place prépondérante occupée par l’État dans l’ensemble du système économique.
Lorsque l’État est simultanément le principal investisseur, le principal client, le principal employeur et le principal financeur, les entreprises adaptent naturellement leurs stratégies à cette réalité. Leur développement dépend alors davantage de leur capacité à accéder à la dépense publique que de leur aptitude à conquérir de nouveaux marchés, à exporter ou à innover.
L’effet d’éviction prend ainsi une forme particulière : ce n’est pas tant l’accès au financement qui est limité que l’émergence d’incitations favorables à la prise de risque, à la concurrence et à l’innovation.
2. Une économie structurée autour de la dépense publique
Au fil du temps, une partie importante du tissu productif s’est organisée autour de la dépense publique.
Les programmes de logements, les grands projets d’infrastructures, les marchés publics, les commandes des entreprises publiques et les dépenses des administrations constituent les principaux débouchés de nombreux secteurs économiques. Dans certains cas, la commande publique représente même la principale source d’activité.
Cette situation crée des incitations économiques particulières. Pour de nombreuses entreprises, il devient souvent plus rentable et moins risqué d’obtenir un marché public que d’investir dans la recherche-développement, l’amélioration de la productivité ou la conquête de marchés internationaux.
Progressivement, une partie du secteur privé développe ainsi une logique de captation de la dépense publique plutôt qu’une logique de création de valeur fondée sur l’innovation, la compétitivité et l’exportation.
Cette évolution contribue à expliquer pourquoi la croissance du secteur privé ne s’est pas accompagnée d’une progression comparable des exportations, de la productivité ou de l’intégration aux chaînes de valeur internationales.
3. Quand l’investissement public remplace l’investissement privé
L’omniprésence de l’État dans l’investissement a également limité l’émergence d’un véritable moteur privé de croissance.
Malgré les volumes considérables d’investissement public mobilisés depuis le début des années 2000, l’investissement privé demeure relativement modeste au regard des besoins de diversification de l’économie. Les flux d’investissements directs étrangers restent faibles comparativement à ceux observés dans les principales économies émergentes, tandis que la contribution du secteur privé à l’accumulation du capital demeure limitée.
Le paradoxe est que l’abondance des ressources publiques a parfois réduit l’urgence des réformes destinées à améliorer l’environnement des affaires. La sécurité juridique, l’accès au financement, la concurrence, la gouvernance économique et la stabilité réglementaire n’ont pas toujours progressé au même rythme que les investissements publics.
Dans ce contexte, l’État a souvent remplacé l’investissement privé plutôt que de le stimuler. Au lieu de jouer un rôle de catalyseur permettant l’émergence d’un secteur privé puissant et autonome, l’investissement public est progressivement devenu le principal moteur de l’accumulation du capital.
L’une des principales limites du modèle algérien réside précisément dans cette substitution partielle entre investissement public et investissement privé. Alors que les économies émergentes les plus performantes ont utilisé l’investissement public pour faire émerger un secteur privé dynamique, l’Algérie demeure confrontée à une situation où l’État continue de porter l’essentiel de l’effort de croissance et de diversification économique.
4. L’éviction de l’innovation et de la productivité
L’une des conséquences les plus importantes de la dépendance à la dépense publique est sans doute aussi l’une des moins visibles : son impact sur l’innovation et la productivité.
Dans les économies les plus performantes, la concurrence pousse les entreprises à améliorer continuellement leurs produits, à réduire leurs coûts, à adopter de nouvelles technologies et à rechercher des gains permanents d’efficacité. L’innovation devient alors une condition de survie et de croissance.
Lorsque l’activité économique dépend principalement de marchés administrés ou de commandes publiques, les incitations sont différentes. La rentabilité d’une entreprise dépend moins de sa capacité à innover ou à gagner des parts de marché que de son accès à la dépense publique. Le succès économique repose alors davantage sur la proximité avec les centres de décision économique que sur la performance productive.
Dans un tel environnement, les investissements en recherche-développement, l’amélioration des processus de production et l’innovation organisationnelle tendent à occuper une place secondaire. Les entreprises cherchent davantage à sécuriser leurs débouchés qu’à accroître leur compétitivité.
Cette situation contribue à expliquer pourquoi les gains de productivité observés en Algérie demeurent relativement modestes malgré l’ampleur des investissements réalisés. Une part importante de la croissance a été obtenue par l’accumulation de capital et l’expansion de la dépense publique plutôt que par l’amélioration de l’efficacité économique. Or, à long terme, ce sont précisément les gains de productivité qui déterminent la capacité d’une économie à élever durablement son niveau de vie et sa compétitivité.
5. L’éviction des exportations
L’un des indicateurs les plus révélateurs de cette dynamique est l’évolution des exportations.
Dans les économies qui ont réussi leur transformation structurelle, l’investissement s’est progressivement traduit par une montée en puissance des exportations manufacturières et des services exportables. L’ouverture aux marchés internationaux a joué un rôle décisif dans l’amélioration de la productivité, l’innovation et la compétitivité des entreprises.
L’expérience algérienne a suivi une trajectoire différente. Malgré plus de deux décennies d’investissements publics massifs, les hydrocarbures continuent de représenter près de 90 % des exportations totales. Les exportations hors hydrocarbures demeurent limitées et concentrées sur un nombre restreint de produits à faible ou moyenne valeur ajoutée.
Cette situation suggère que le tissu productif national reste davantage orienté vers la satisfaction de la demande intérieure que vers la conquête des marchés internationaux. Une grande partie des entreprises évolue dans un environnement où la demande publique et la consommation domestique constituent les principaux débouchés, réduisant ainsi les incitations à exporter. Le paradoxe est que l’Algérie a considérablement accru son stock de capital sans enregistrer une progression comparable de ses exportations hors hydrocarbures. Or, dans la plupart des économies émergentes performantes, la diversification productive s’est précisément traduite par une forte expansion des exportations manufacturières. L’absence de cette dynamique constitue l’un des signes les plus visibles des limites du modèle de croissance fondé sur la dépense publique.
6. Une économie où l’État demeure le principal moteur
L’effet d’éviction observé en Algérie ne signifie nullement l’absence du secteur privé. Il signifie plutôt que ce dernier évolue dans un environnement où l’État demeure le principal moteur de l’activité économique. La demande publique, les transferts sociaux, l’investissement public, les financements bancaires publics et les revenus tirés des hydrocarbures continuent d’exercer une influence déterminante sur l’ensemble du système économique. Une part importante de la consommation, de l’emploi, de l’investissement et du financement de l’activité dépend ainsi directement ou indirectement des décisions publiques.
Tableau 17. Algérie : Les limites de l’émergence d’un moteur privé de croissance
| Variable | Situation | |
| Investissement public | Dominant | |
| Investissement privé | Modéré | |
| IDE | Faibles | |
| Exportations hors hydrocarbures | Faibles | |
| Productivité | Modeste | |
| Innovation | Limitée | |
| Dépendance à la commande publique | Élevée | |
Le poids économique réel de l’État
Cette réalité apparaît également à travers quelques ordres de grandeur particulièrement révélateurs :
- Dépenses publiques totales : 20 à 30 % du PIB
- Masse salariale publique : 9 à 12 % du PIB
- Transferts sociaux : 10 à 15 % du PIB
- Dépenses d’investissement : 8 à 10 % du PIB
- Banques publiques : plus de 80 % des actifs bancaires
- Hydrocarbures : environ 90 % des exportations.
Ces chiffres illustrent une réalité fondamentale : l’État n’est pas simplement un acteur important de l’économie algérienne, il en constitue le principal organisateur, financeur et moteur de croissance.
L’État a incontestablement réussi à soutenir l’activité économique et à améliorer les infrastructures du pays.
En revanche, il n’a pas encore réussi à créer les conditions permettant au secteur privé de devenir le principal moteur de la croissance, de l’innovation et de la diversification économique.
La croissance algérienne demeure ainsi largement déterminée par les décisions budgétaires publiques.
Tant que l’investissement, l’emploi, la consommation et le financement de l’activité resteront fortement dépendants de la dépense publique, l’économie continuera d’être exposée aux fluctuations des recettes pétrolières et aux limites du modèle de croissance fondé sur la rente.
Partie 7. Stabilisation économique ou transformation économique ?
L’analyse développée dans les chapitres précédents met en évidence une distinction fondamentale souvent absente du débat économique : soutenir la croissance à court terme n’est pas nécessairement transformer l’économie à long terme.
Cette distinction est particulièrement importante pour comprendre l’expérience algérienne des deux dernières décennies. Grâce aux ressources tirées des hydrocarbures, l’État a pu mobiliser des moyens financiers considérables afin de soutenir l’activité économique, préserver l’emploi, financer les infrastructures et maintenir le pouvoir d’achat des ménages. Cette stratégie a produit des résultats indéniables en matière de stabilisation macroéconomique et de cohésion sociale.
Toutefois, les résultats apparaissent beaucoup plus contrastés lorsqu’ils sont évalués à l’aune de la transformation structurelle de l’économie.
1. Deux objectifs distincts de la politique économique
La stabilisation économique vise principalement à limiter les fluctuations conjoncturelles de l’activité. Son objectif est de soutenir la demande globale, préserver l’emploi, maintenir le pouvoir d’achat et éviter les récessions profondes. Les instruments mobilisés sont généralement les dépenses publiques, les transferts sociaux, les subventions et les politiques de soutien à la consommation.
La transformation économique poursuit une finalité différente. Elle vise à modifier durablement la structure productive de l’économie afin d’accroître sa productivité, sa compétitivité et sa capacité à générer de nouvelles sources de croissance. Elle suppose le développement de nouveaux secteurs productifs, l’amélioration du capital humain, l’innovation, la diversification des exportations et le renforcement du secteur privé.
Les deux objectifs sont complémentaires mais ne doivent pas être confondus. Une économie peut réussir sa stabilisation sans réussir sa transformation.
2. Le succès relatif de la stabilisation économique
Durant les années 2000 et une grande partie des années 2010, la politique budgétaire a permis à l’Algérie d’atténuer les effets de nombreux chocs externes. Les importantes dépenses publiques ont soutenu l’activité économique, financé les infrastructures, développé les équipements collectifs et contribué à maintenir un niveau élevé de consommation intérieure. Les transferts sociaux et les subventions ont joué un rôle essentiel dans la préservation de la cohésion sociale et dans la protection du pouvoir d’achat des ménages. Lors de la crise financière internationale de 2008-2009, du choc pétrolier de 2014 ou encore durant la pandémie de Covid-19, la capacité d’intervention de l’État a permis d’éviter des ajustements économiques et sociaux beaucoup plus sévères. Sous cet angle, la politique budgétaire a rempli une fonction de stabilisation qui ne peut être ignorée.
3. Les limites de la transformation structurelle
Le bilan apparaît plus nuancé lorsqu’on examine les transformations profondes de l’économie. Malgré des investissements publics massifs, la structure productive demeure fortement dépendante des hydrocarbures. L’industrie manufacturière conserve un poids limité dans la valeur ajoutée nationale. Les exportations restent largement dominées par les hydrocarbures. Les gains de productivité demeurent modestes et l’investissement privé n’a pas acquis le rôle moteur observé dans les économies émergentes les plus performantes. Autrement dit, la dépense publique a permis de soutenir l’activité économique mais elle n’a pas suffisamment modifié les mécanismes fondamentaux de création de richesse. La croissance a été préservée sans que les fondements de cette croissance soient profondément transformés.
4. Les risques d’une confusion entre stabilisation et développement
L’une des conséquences les plus importantes de cette situation est la confusion progressive entre croissance et développement.Lorsque la croissance est principalement soutenue par la dépense publique, l’augmentation du PIB peut donner l’impression d’un processus de transformation économique alors qu’une partie importante de cette croissance résulte simplement de l’expansion de la demande financée par les ressources publiques. Le développement économique durable repose pourtant sur des mécanismes différents : l’innovation, l’investissement privé, les gains de productivité, la compétitivité et la capacité des entreprises à conquérir de nouveaux marchés. Une économie peut maintenir plusieurs années de croissance grâce à l’expansion budgétaire sans pour autant renforcer durablement ses capacités productives. Cette distinction est essentielle pour comprendre pourquoi certains pays connaissent une croissance relativement élevée sans parvenir à diversifier leur économie ou à réduire leur dépendance à quelques secteurs dominants.
5. Le cas particulier des économies de rente
Cette problématique est particulièrement marquée dans les économies dépendantes des ressources naturelles.
- La rente procure à l’État des ressources financières importantes qui permettent de soutenir la demande intérieure et de financer de vastes programmes d’investissement. Elle peut ainsi masquer temporairement certaines faiblesses structurelles de l’économie.
- Cependant, lorsque la croissance repose principalement sur la redistribution de la rente plutôt que sur la création de richesse productive, la transformation structurelle tend à progresser plus lentement.
- L’investissement public devient alors un instrument de stabilisation économique plutôt qu’un véritable levier de transformation.
Cette situation semble correspondre à une partie importante de l’expérience algérienne des deux dernières décennies.
6. Vers une nouvelle phase du développement économique
L’enjeu pour l’Algérie n’est pas d’abandonner la stabilisation économique. Celle-ci demeure indispensable pour préserver la cohésion sociale et amortir les effets des chocs externes.
Le véritable défi consiste à rééquilibrer progressivement les objectifs de la politique économique.
Durant les prochaines décennies, la priorité devra être accordée davantage à la transformation structurelle qu’à la seule expansion de la demande. La croissance future devra reposer moins sur l’accumulation de dépenses publiques et davantage sur les gains de productivité, l’innovation, l’investissement privé et la diversification des exportations.
Cette évolution ne remet pas en cause le rôle économique de l’État. Elle implique cependant une redéfinition de ses fonctions : moins d’État moteur de la croissance, davantage d’État stratège créant les conditions favorables à l’émergence de nouveaux moteurs de développement.
Conclusion
L’expérience algérienne montre qu’une politique budgétaire peut réussir la stabilisation économique tout en échouant partiellement à transformer durablement l’économie. La dépense publique a incontestablement soutenu la croissance, préservé l’emploi et amélioré les infrastructures. En revanche, elle n’a pas permis de générer les gains de productivité, la diversification économique et la compétitivité internationale nécessaires à une croissance durablement autonome. La distinction entre stabilisation et transformation constitue ainsi l’une des clés essentielles pour comprendre l’épuisement progressif du modèle de croissance fondé sur la dépense publique. Le défi des prochaines décennies ne sera plus seulement de soutenir l’activité économique, mais de transformer en profondeur les mécanismes de création de richesse.
L’Algérie n’a pas échoué à stabiliser son économie ; elle a surtout échoué à la transformer suffisamment.
Partie 8. Anatomie du modèle de croissance algérien : les défis de la productivité et de la compétitivité
Après plus de six décennies d’expérience économique et plus particulièrement après vingt-cinq années d’investissements massifs financés par la rente pétrolière, une question fondamentale s’impose : pourquoi l’Algérie n’a-t-elle pas obtenu des résultats comparables à ceux des économies émergentes ayant mobilisé des ressources d’investissement similaires ?
La réponse ne réside ni dans un manque de capital, ni dans une insuffisance d’investissement, ni même dans une absence d’intervention publique. Bien au contraire. Peu de pays ont consacré une part aussi importante de leur richesse nationale à l’accumulation du capital durant une période aussi longue.
Le véritable enjeu se situe ailleurs : dans la capacité de l’économie à transformer les ressources mobilisées en gains de productivité, en compétitivité, en innovation et en diversification productive.
L’analyse du modèle de croissance algérien montre que le problème central n’est pas celui de l’accumulation du capital mais celui de son rendement économique.
Depuis l’indépendance, l’Algérie a progressivement construit un modèle économique fondé sur cinq piliers : la rente pétrolière, l’intervention de l’État, l’investissement public, la protection du marché intérieur et la redistribution sociale. Ce modèle a permis des avancées importantes en matière d’infrastructures et de cohésion sociale mais présente aujourd’hui des limites structurelles qui freinent sa capacité à générer une croissance durable.
1. Un modèle fondé sur l’accumulation du capital
Depuis l’indépendance et plus particulièrement depuis le début des années 2000, le modèle de croissance algérien repose principalement sur l’accumulation du capital. Les recettes tirées des hydrocarbures ont permis de financer des programmes d’investissement parmi les plus importants du monde émergent. Autoroutes, logements, barrages, universités, hôpitaux, infrastructures énergétiques, réseaux de transport et équipements publics ont profondément transformé le stock de capital du pays. Le schéma de croissance a longtemps été relativement simple :
Hydrocarbures → Recettes publiques → Investissement public → Croissance
Cette stratégie a permis de soutenir l’activité économique et d’améliorer considérablement les infrastructures nationales. Les taux d’investissement ont souvent dépassé 35 % du PIB, atteignant des niveaux comparables à ceux observés dans plusieurs économies asiatiques durant leur phase de décollage. L’Algérie ne souffre donc pas d’un déficit d’investissement. Le capital a été abondant et largement financé par la rente pétrolière.
2. La décomposition de la croissance : l’enseignement de la fonction de Cobb-Douglas
Pour comprendre les limites du modèle algérien, il est nécessaire d’analyser les sources de la croissance économique. La théorie économique représente généralement la production à travers la fonction de Cobb-Douglas :
où :
- Y représente la production (PIB) ;
- K représente le stock de capital ;
- L représente le facteur travail ;
- A représente la productivité globale des facteurs (PGF) ;
- α représente la contribution du capital à la production.
Cette formulation permet de décomposer la croissance économique en trois composantes fondamentales :
Croissance du PIB = Contribution du capital + Contribution du travail + Contribution de la productivité
Le capital correspond à l’accumulation des investissements. Le travail reflète l’évolution de la population active et de l’emploi. La productivité mesure quant à elle la capacité de l’économie à produire davantage avec les mêmes ressources grâce à l’innovation, à une meilleure organisation, à la qualité des institutions et au progrès technique. Toutes les expériences de développement montrent qu’une économie peut connaître une phase initiale de croissance rapide grâce à l’accumulation du capital. Toutefois, à mesure que le niveau de développement augmente, la croissance dépend de plus en plus des gains de productivité. Les pays deviennent riches non parce qu’ils investissent davantage, mais parce qu’ils utilisent plus efficacement les ressources dont ils disposent.
3. Une croissance largement tirée par le capital
L’analyse de l’économie algérienne suggère que la croissance observée depuis plusieurs décennies provient principalement de l’accumulation du capital.
- Les recettes pétrolières ont permis de financer d’importants programmes d’investissement public, tandis que le secteur privé a bénéficié indirectement de l’expansion de la demande soutenue par l’État.
- Le facteur travail a également contribué à la croissance à travers l’augmentation de la population active, l’amélioration du niveau d’éducation et la création de plusieurs millions d’emplois.
- Cependant, la contribution du travail demeure relativement limitée. Le ralentissement démographique, la persistance du chômage structurel et les difficultés d’adéquation entre formation et emploi réduisent progressivement le potentiel de croissance provenant de ce facteur.
- La principale faiblesse du modèle apparaît au niveau de la productivité.
- Contrairement aux économies émergentes les plus performantes, où les gains d’efficacité représentent une part croissante de la croissance, l’économie algérienne demeure fortement dépendante de l’accumulation du capital et de la dépense publique.
Tableau 18. Algérie. Décomposition stylisée de la croissance algérienne
| Facteur de croissance | Contribution estimée |
| Capital | Très forte |
| Travail | Modérée |
| Productivité globale des facteurs (PGF) | Faible |
Cette décomposition met en évidence le paradoxe central de l’économie algérienne : le pays a réussi à accumuler du capital, mais il a rencontré davantage de difficultés à transformer ce capital en gains durables de productivité.
Sur le plan économique, la croissance algérienne appartient principalement à la catégorie des modèles extensifs. Dans un modèle extensif, la production augmente parce que l’économie mobilise davantage de capital, davantage de travail et davantage de dépenses publiques. Cette logique peut générer des résultats significatifs pendant une période relativement longue. Toutefois, elle finit généralement par rencontrer des rendements décroissants lorsque les gains de productivité ne prennent pas progressivement le relais.
Le véritable problème : la faiblesse de la productivité
La productivité constitue aujourd’hui le principal déterminant de la prospérité des nations. Elle mesure la capacité d’une économie à produire davantage sans augmenter proportionnellement les quantités de capital et de travail utilisées. À long terme, les écarts de niveau de vie entre pays s’expliquent beaucoup plus par les différences de productivité que par les différences de ressources naturelles ou de volume d’investissement.
Les travaux de comptabilité de la croissance montrent que dans les économies émergentes les plus performantes, la productivité globale des facteurs (PGF) représente généralement entre 30 % et 50 % de la croissance de long terme.
Ainsi, selon les estimations de la Banque mondiale, de l’OCDE et de la Penn World Table :
- En Corée du Sud, la productivité a contribué à près de 40 % de la croissance entre 1980 et 2020.
- En Chine, la productivité a représenté entre 35 % et 45 % de la croissance durant les années de forte expansion économique.
- En Malaisie, la contribution de la productivité est estimée entre 30 % et 40 %.
- Au Vietnam, elle a représenté près d’un tiers de la croissance depuis le début des années 2000.
Dans tous ces pays, l’accumulation du capital a joué un rôle important, mais elle a progressivement été relayée par des gains de productivité liés à l’innovation, à l’amélioration du capital humain, à l’intégration dans les chaînes de valeur mondiales et à la montée en gamme industrielle.
L’expérience algérienne apparaît sensiblement différente.
- Entre 2000 et 2025, le taux d’investissement a souvent dépassé 35 % du PIB et a atteint en moyenne près de 40 % du PIB durant certaines périodes, soit un niveau comparable, voire supérieur, à celui observé dans plusieurs économies asiatiques durant leur phase de décollage. Pourtant, la croissance économique moyenne n’a été que d’environ 3 à 4 % par an.
- Les estimations disponibles suggèrent que la majeure partie de cette croissance provient de l’accumulation du capital, tandis que la contribution de la productivité globale des facteurs est demeurée faible et parfois même négative sur certaines périodes. Plusieurs études internationales consacrées à l’Algérie estiment que la contribution de la PGF à la croissance a rarement dépassé 10 % à 15 % de la croissance totale depuis le début des années 2000, contre 30 % à 50 % dans les économies émergentes les plus performantes.
- Cette situation se reflète également dans l’évolution de l’ICOR (Incremental Capital Output Ratio), qui mesure la quantité de capital nécessaire pour générer une unité supplémentaire de croissance. Dans les économies asiatiques les plus performantes, l’ICOR se situe généralement entre 3 et 4. En Algérie, les estimations suggèrent fréquemment des niveaux compris entre 7 et 10, voire davantage selon les périodes. Autrement dit, il faut mobiliser beaucoup plus de capital pour obtenir un même point de croissance.
Le paradoxe algérien peut ainsi être résumé simplement : l’Algérie n’a pas souffert d’un manque de capital ; elle a souffert d’un rendement insuffisant du capital. Les infrastructures se sont multipliées. Le stock de capital a considérablement augmenté. Les dépenses publiques ont atteint des niveaux exceptionnels. Pourtant, les gains de productivité, l’innovation, les exportations hors hydrocarbures et la compétitivité ont progressé beaucoup plus lentement.
La comparaison avec l’Asie est particulièrement éclairante. La Corée du Sud, la Chine, la Malaisie ou le Vietnam ont utilisé l’investissement comme un levier de transformation productive. En Algérie, l’investissement a souvent permis d’accroître les capacités physiques de l’économie sans générer une transformation équivalente de son efficacité productive.
Le problème fondamental n’est donc pas un manque de ressources mais une capacité insuffisante à transformer ces ressources en gains durables de productivité. C’est précisément cette faiblesse de la productivité qui explique la faible diversification des exportations, la dépendance persistante aux hydrocarbures et les difficultés rencontrées pour améliorer durablement la compétitivité de l’économie.
5. Les causes structurelles de la faible productivité
Une innovation insuffisante. L’innovation constitue aujourd’hui le principal moteur de la croissance dans les économies les plus performantes. Or, en Algérie, l’effort d’innovation demeure relativement limité. Les dépenses de recherche-développement restent faibles au regard des standards internationaux et les liens entre universités, centres de recherche et entreprises demeurent insuffisamment développés. L’économie a ainsi davantage investi dans les infrastructures et les équipements que dans la création de nouvelles technologies ou de nouveaux avantages compétitifs.
Une concurrence encore insuffisante. La concurrence pousse les entreprises à innover, à réduire leurs coûts et à améliorer leurs performances. Dans plusieurs secteurs de l’économie algérienne, les mécanismes concurrentiels demeurent limités par la protection du marché intérieur, certaines positions dominantes et des barrières à l’entrée qui réduisent les incitations à l’efficacité.
Le poids de l’économie informelle. L’importance de l’économie informelle constitue un autre frein majeur à la productivité. Une part significative de l’activité économique échappe aux circuits formels, aux mécanismes de financement bancaire et aux obligations fiscales. Cette situation réduit l’efficacité globale de l’économie et favorise une allocation sous-optimale des ressources.
Les limites du système financier. Le système financier joue un rôle central dans l’allocation du capital. En Algérie, malgré les progrès réalisés, l’intermédiation financière demeure limitée. Une part importante de la liquidité circule hors du système bancaire tandis que le crédit reste insuffisamment orienté vers les PME innovantes, les secteurs exportateurs et les activités à forte valeur ajoutée.
Une allocation imparfaite du capital. La productivité dépend non seulement du volume des investissements mais également de leur qualité. Lorsque les ressources sont orientées vers des projets générant de faibles effets d’entraînement ou de faibles gains de productivité, le rendement global du capital diminue. L’expérience algérienne suggère que l’effort d’investissement a parfois privilégié la quantité des projets plutôt que leur contribution à la transformation productive de l’économie.
Une faible intégration aux chaînes de valeur mondiales. Les économies qui ont enregistré les gains de productivité les plus rapides se sont progressivement intégrées aux chaînes de valeur mondiales. Cette intégration favorise les transferts technologiques, l’apprentissage industriel et l’exposition à la concurrence internationale. La faiblesse des exportations manufacturières algériennes a limité ces mécanismes d’apprentissage.
Une instabilité réglementaire persistante. L’investissement productif repose sur la visibilité et la confiance. Les modifications fréquentes des réglementations, des dispositifs fiscaux et des régimes d’investissement ont parfois créé un environnement marqué par l’incertitude. Cette instabilité réduit l’horizon de planification des entreprises et décourage les projets de long terme.
6. De la faible productivité à la faible compétitivité
La faiblesse de la productivité finit inévitablement par devenir un problème de compétitivité.
Lorsqu’une économie ne parvient pas à améliorer suffisamment son efficacité productive, ses coûts restent élevés, sa capacité d’innovation demeure limitée et ses entreprises rencontrent davantage de difficultés à affronter la concurrence internationale. L’un des meilleurs indicateurs de cette situation est la structure des exportations. Malgré plus de deux décennies d’investissements massifs, les hydrocarbures continuent de représenter près de 90 % des exportations totales du pays. Les exportations hors hydrocarbures progressent mais demeurent modestes et concentrées sur des produits intermédiaires à faible valeur ajoutée. Cette situation révèle que le problème algérien est devenu moins un problème d’investissement qu’un problème de compétitivité.
Or la compétitivité est elle-même le reflet de la productivité. Une économie qui améliore sa productivité améliore généralement sa compétitivité. À l’inverse, une économie dont la productivité progresse lentement rencontre davantage de difficultés à diversifier ses exportations, à attirer les investissements productifs et à s’intégrer durablement aux marchés mondiaux.
7. Le véritable signe d’épuisement du modèle
L’épuisement progressif du modèle algérien ne signifie pas l’absence de croissance ni l’entrée inévitable dans une crise économique. Il se manifeste de manière plus subtile, à travers une baisse progressive du rendement des ressources mobilisées.
Chaque dinar investi génère moins de croissance qu’auparavant. Chaque programme d’investissement supplémentaire produit des effets économiques plus faibles. Chaque augmentation de la dépense publique engendre des rendements décroissants.
Cette évolution se reflète aujourd’hui dans plusieurs indicateurs convergents.
- Malgré un taux d’investissement parmi les plus élevés du monde émergent, la croissance économique demeure relativement modérée.
- La diversification de l’économie reste incomplète, comme en témoigne la domination persistante des hydrocarbures dans les exportations.
- Les déficits budgétaires sont devenus structurels malgré l’importance des ressources pétrolières mobilisées au cours des dernières décennies.
- L’économie informelle continue d’occuper une place significative dans l’activité économique, tandis que les équilibres extérieurs demeurent fortement dépendants des fluctuations des marchés énergétiques internationaux.
- Pris ensemble, ces indicateurs suggèrent que le modèle fondé principalement sur l’accumulation du capital, la rente pétrolière et la dépense publique atteint progressivement ses limites.
- Autrement dit, le moteur continue de fonctionner, mais son efficacité diminue progressivement.
Pendant longtemps, l’abondance de la rente pétrolière a permis de compenser cette baisse de rendement. Les recettes d’hydrocarbures ont masqué les faiblesses structurelles du système en finançant simultanément l’investissement, la consommation publique et la redistribution. Toutefois, à mesure que les contraintes budgétaires se renforcent et que les marges de manœuvre se réduisent, cette stratégie devient de plus en plus coûteuse et de moins en moins efficace.
L’analyse développée dans ce chapitre conduit ainsi à une conclusion fondamentale : le principal défi de l’économie algérienne n’est plus celui de l’accumulation du capital. Le pays a démontré sa capacité à mobiliser des ressources considérables pour financer son développement. Le véritable défi réside désormais dans l’amélioration de la productivité et de la compétitivité.
L’enjeu des prochaines décennies ne sera donc pas d’investir davantage, mais de mieux investir ; non pas de mobiliser davantage de capital, mais d’en accroître le rendement économique ; non pas seulement de soutenir la croissance, mais de transformer l’investissement en productivité, la productivité en compétitivité et la compétitivité en croissance durable.
Partie 9. Le coût caché de vingt-cinq années de croissance sous-optimale (2000-2025)
Depuis le début des années 2000, l’Algérie a bénéficié d’une conjoncture économique exceptionnellement favorable. La forte hausse des prix des hydrocarbures a généré des ressources financières considérables qui ont permis à l’État de lancer parmi les plus vastes programmes d’investissement de son histoire, de financer d’importants transferts sociaux et de soutenir durablement la demande intérieure.
Les transformations réalisées sont indéniables. Autoroutes, barrages, logements, universités, hôpitaux, infrastructures énergétiques, zones industrielles et équipements publics ont profondément modifié le paysage économique et social du pays. Peu de nations ont mobilisé en aussi peu de temps un volume d’investissement public aussi important.
Cependant, l’évaluation d’une stratégie de développement ne peut se limiter à l’ampleur des dépenses engagées ni aux infrastructures construites. La véritable question est celle des résultats obtenus. Les ressources mobilisées ont-elles permis de générer la croissance, les emplois, les exportations et les gains de productivité que l’on pouvait légitimement attendre d’un tel effort d’investissement ?
C’est précisément à cette question que répond ce chapitre. Son point de départ est simple mais fondamental : le coût d’une politique économique ne réside pas uniquement dans les ressources qu’elle consomme, mais également dans les richesses qu’elle ne parvient pas à créer.
L’analyse développée dans les pages qui suivent conduit à un constat préoccupant. Malgré un taux d’investissement parmi les plus élevés du monde émergent, l’économie algérienne a enregistré une croissance relativement modeste et une transformation productive incomplète. L’écart entre les performances réalisées et celles qui auraient pu être obtenues représente un coût économique considérable sous forme de richesse non créée, d’emplois non générés, de recettes fiscales perdues et d’opportunités de développement manquées.
Autrement dit, le principal coût du modèle de croissance algérien n’est pas seulement ce qu’il a dépensé. C’est surtout ce qu’il n’a pas réussi à produire malgré les ressources exceptionnelles dont il a disposé.
Cette dernière phrase est particulièrement forte parce qu’elle introduit directement la logique du chapitre : mesurer non pas le coût des dépenses, mais le coût de la croissance manquante.
Je pense que ces deux sous-parties doivent être davantage orientées vers la démonstration. L’objectif n’est pas seulement de rappeler que l’Algérie a beaucoup investi, mais de préparer le lecteur à la conclusion : la croissance obtenue a été très inférieure à celle que cet effort d’investissement aurait normalement dû produire.
1. Une mobilisation exceptionnelle de ressources
Au cours des vingt-cinq dernières années, l’Algérie a mobilisé des ressources d’investissement d’une ampleur exceptionnelle. Grâce aux revenus générés par les hydrocarbures, l’État a pu financer de vastes programmes d’équipement, moderniser les infrastructures nationales et soutenir durablement l’accumulation du capital.
Entre 2000 et 2025, le taux d’investissement s’est maintenu durant de longues périodes entre 35 % et 45 % du PIB, un niveau particulièrement élevé au regard des standards internationaux. Sur l’ensemble de la période, l’investissement moyen est estimé à environ 37 % du PIB. Peu d’économies émergentes ont consacré une part aussi importante de leur richesse nationale à l’accumulation de capital sur une période aussi longue.
En théorie, un tel effort d’investissement constitue l’un des principaux moteurs de la croissance économique. Les expériences de développement les plus réussies montrent qu’une mobilisation aussi importante de ressources s’accompagne généralement d’une accélération durable de la croissance, d’une forte création d’emplois, d’une amélioration de la productivité et d’une progression rapide des exportations.
Or, malgré cette mobilisation exceptionnelle de capital, les performances économiques enregistrées par l’Algérie sont demeurées relativement modestes. La croissance a progressé à un rythme sensiblement inférieur à celui observé dans plusieurs économies émergentes ayant affiché des taux d’investissement comparables. Ce décalage entre l’effort consenti et les résultats obtenus constitue l’un des principaux paradoxes du modèle de croissance algérien.
La question centrale devient alors la suivante : quelle croissance l’économie algérienne aurait-elle pu raisonnablement atteindre compte tenu du volume d’investissement mobilisé ?
2. Évaluer le rendement de l’investissement : l’approche par l’ICOR
Pour répondre à cette question, il est nécessaire d’évaluer l’efficacité économique de l’investissement. L’un des indicateurs les plus utilisés à cet effet est le coefficient marginal de capital, plus connu sous son acronyme anglais ICOR (Incremental Capital Output Ratio).
L’ICOR mesure la quantité d’investissement nécessaire pour générer une unité supplémentaire de production. Il constitue un indicateur simple mais particulièrement utile pour apprécier le rendement macroéconomique du capital.
Plus l’ICOR est faible, plus l’investissement est efficace. À l’inverse, un ICOR élevé signifie qu’il faut mobiliser davantage de capital pour obtenir le même supplément de croissance.
Par souci de prudence, cette étude retient un ICOR de 5, correspondant à une économie émergente présentant une efficacité moyenne de l’investissement. Ce choix est volontairement conservateur et se situe dans la fourchette observée dans de nombreux pays en développement.
La croissance potentielle peut alors être estimée à partir de la relation suivante :
Croissance potentielle = Taux d’investissement ÷ ICOR
Avec un taux d’investissement moyen de 37 % du PIB et un ICOR de 5, l’économie algérienne aurait théoriquement pu enregistrer une croissance moyenne proche de 7,4 % par an.
Or, la croissance effectivement observée sur la période est estimée à environ 3,2 % par an.
L’écart atteint ainsi près de 4,2 points de croissance par an. Cet écart est considérable. Il suggère qu’une partie importante des ressources mobilisées n’a pas produit les résultats économiques que l’on pouvait raisonnablement attendre d’un effort d’investissement aussi élevé.
Autrement dit, le véritable enjeu n’est pas seulement le volume d’investissement réalisé, mais la capacité de l’économie à transformer cet investissement en croissance, en productivité et en création durable de richesse.
Cette dernière phrase prépare parfaitement la sous-partie suivante sur la croissance manquante, qui est le cœur quantitatif de votre démonstration.
Je pense que cette partie est probablement la plus importante de votre livre. Elle doit être écrite dans un style plus affirmatif, plus analytique et plus proche d’un rapport économique de haut niveau. Je réécrirais ainsi :
3. Le coût de la croissance manquante
L’écart observé entre la croissance potentielle et la croissance effectivement réalisée constitue l’un des enseignements les plus révélateurs de l’expérience économique algérienne des vingt-cinq dernières années. Alors que les ressources mobilisées auraient théoriquement permis d’atteindre un rythme de croissance proche de celui observé dans plusieurs économies émergentes dynamiques, les performances enregistrées sont demeurées durablement inférieures.
Cette différence ne représente pas seulement un écart statistique. Elle correspond à une richesse qui n’a jamais été créée, à une capacité productive qui n’a jamais émergé et à un potentiel de développement qui est resté inexploité. Elle traduit avant tout une efficacité insuffisante dans la transformation de l’investissement en croissance durable.
Le problème n’est donc pas l’insuffisance de l’investissement. Peu de pays ont investi autant que l’Algérie sur une période aussi longue. Le véritable problème réside dans le rendement économique de cet investissement. L’Algérie a mobilisé des ressources comparables à celles d’économies à forte croissance sans parvenir à obtenir des résultats comparables en matière de production, d’emploi, de productivité et de diversification économique.
4. Le coût en richesse nationale
La croissance manquante se traduit directement par un manque à gagner en termes de richesse nationale. Sur la base d’un écart moyen de croissance estimé à 4,2 points par an et d’un PIB moyen compris entre 170 et 180 milliards de dollars sur la période considérée, la production supplémentaire qui aurait pu être générée peut être évaluée entre 7 et 8 milliards de dollars par an. Sur vingt-cinq années, la perte cumulée de richesse atteint ainsi un ordre de grandeur compris entre 180 et 210 milliards de dollars. Ces montants doivent être interprétés comme des estimations prudentes du PIB qui aurait pu être créé si les investissements réalisés avaient produit un rendement plus proche de celui observé dans les économies émergentes les plus performantes. Ils illustrent l’ampleur du coût d’opportunité associé à la faible efficacité de l’investissement. Autrement dit, malgré des ressources financières exceptionnelles, une partie importante du potentiel de croissance de l’économie algérienne est restée inexploitée.
5. Le coût en emploi
La croissance insuffisante a également engendré un coût social considérable à travers la création insuffisante d’emplois. L’expérience internationale montre qu’une accélération durable de la croissance se traduit généralement par une augmentation significative des opportunités d’emploi. En retenant une hypothèse prudente d’élasticité de l’emploi à la croissance, chaque point supplémentaire de croissance aurait permis la création de 40 000 à 60 000 emplois additionnels par an. Dans ces conditions, un déficit moyen de croissance de 4,2 points représente entre 168 000 et 252 000 emplois potentiels non créés chaque année. Sur l’ensemble de la période, cela correspond à plusieurs millions d’emplois-années qui n’ont jamais vu le jour. Ce déficit d’emplois contribue à expliquer la persistance du chômage, notamment chez les jeunes diplômés, la progression de l’emploi informel, les difficultés rencontrées par de nombreuses PME ainsi que l’émigration croissante de compétences vers l’étranger. Il contribue également à maintenir une forte dépendance du marché du travail à l’égard de l’emploi public. Le coût social de la croissance manquante apparaît ainsi au moins aussi important que son coût économique.
6. Le coût fiscal
La croissance insuffisante a également limité la capacité de l’État à développer une base fiscale plus large et plus diversifiée. Chaque point supplémentaire de croissance aurait généré davantage de TVA, d’impôts sur les bénéfices, d’impôts sur le revenu, de cotisations sociales et de recettes fiscales locales. En appliquant les ratios de prélèvements observés sur la période, la perte cumulée de recettes fiscales ordinaires peut être estimée entre 20 et 23 milliards de dollars. Si l’on élargit l’analyse à l’ensemble des recettes publiques, y compris les prélèvements liés à l’activité économique, le manque à gagner budgétaire pourrait atteindre entre 45 et 60 milliards de dollars. Le paradoxe est particulièrement frappant. Malgré des investissements publics massifs financés par la rente pétrolière, l’économie n’a pas généré une base fiscale suffisamment large pour réduire progressivement sa dépendance aux hydrocarbures. La diversification des recettes publiques est ainsi restée très limitée.
7. Le coût d’une dépendance persistante aux hydrocarbures
L’un des objectifs implicites des vastes programmes d’investissement engagés depuis le début des années 2000 était de préparer progressivement l’économie à l’après-pétrole. Vingt-cinq ans plus tard, les résultats demeurent contrastés. Les hydrocarbures continuent de représenter l’essentiel des exportations, une part déterminante des recettes budgétaires et la principale source d’alimentation des réserves de change. La transformation structurelle attendue n’a été réalisée que partiellement. Cette dépendance persistante expose toujours l’économie nationale aux fluctuations des marchés énergétiques internationaux. Chaque retournement des prix du pétrole ou du gaz se transmet rapidement aux finances publiques, à la croissance, aux réserves de change et à l’investissement. Le coût de cette dépendance se manifeste par une vulnérabilité macroéconomique récurrente qui continue de limiter la capacité du pays à construire une trajectoire de développement plus stable et plus prévisible.
8. Le coût de la faible productivité
Le principal enseignement de cette analyse concerne probablement la productivité. Le modèle de croissance algérien s’est largement appuyé sur l’accumulation de capital, l’expansion de la dépense publique et la mobilisation de ressources financières importantes. Il s’agit fondamentalement d’un modèle de croissance extensive. Or l’expérience internationale montre que les trajectoires de développement les plus réussies reposent avant tout sur les gains de productivité. Ce sont eux qui permettent d’accroître durablement la richesse nationale sans augmenter indéfiniment les volumes de capital investis. La productivité dépend notamment de l’innovation, du progrès technologique, de la qualité des institutions, de la concurrence, de l’efficacité de l’allocation du capital et du développement du capital humain. C’est précisément dans ces domaines que les progrès sont restés les plus limités. L’Algérie n’a pas souffert d’un manque de capital ; elle a souffert d’une capacité insuffisante à transformer ce capital en gains durables de productivité. En définitive, l’écart entre croissance potentielle et croissance réalisée peut être interprété comme une mesure indirecte du déficit de productivité de l’économie algérienne. Le capital a été accumulé, mais sa capacité à générer davantage de valeur ajoutée est demeurée limitée.
9. Le coût des opportunités perdues
Le coût le plus important est sans doute celui qui n’apparaît dans aucun compte national et dans aucune statistique officielle. Avec les ressources exceptionnelles mobilisées depuis le début des années 2000, l’Algérie aurait pu développer un secteur exportateur beaucoup plus diversifié, un tissu industriel plus dense, un système financier plus performant, davantage de PME innovantes, davantage d’investissements étrangers et une intégration plus forte aux chaînes de valeur mondiales. Une partie de ces objectifs a été atteinte, mais de manière largement insuffisante au regard des ressources engagées. Ces opportunités non réalisées constituent un coût invisible mais considérable. Elles représentent les entreprises qui n’ont jamais été créées, les exportations qui n’ont jamais été réalisées, les innovations qui n’ont jamais vu le jour et les gains de productivité qui n’ont jamais été obtenus. Elles constituent probablement le véritable coût historique du modèle de croissance suivi depuis le début des années 2000.
Conclusion : le véritable coût du modèle algérien
L’analyse des vingt-cinq dernières années conduit à une conclusion fondamentale. Le principal problème de l’économie algérienne n’a jamais été le manque de ressources. Peu de pays ont bénéficié d’une rente pétrolière aussi importante et peu ont consacré une part aussi élevée de leur richesse nationale à l’investissement public sur une période aussi longue.
Les infrastructures réalisées sont réelles. Les progrès sociaux sont indéniables. Les capacités physiques de l’économie se sont considérablement renforcées. Pourtant, ces avancées n’ont pas été accompagnées d’une transformation productive à la hauteur des moyens mobilisés.
L’Algérie a investi comme une économie émergente à forte croissance, mais elle n’a pas obtenu les résultats habituellement associés à un tel effort d’investissement. La croissance est demeurée modérée, la diversification économique est restée incomplète, les exportations hors hydrocarbures sont restées limitées et les gains de productivité ont été insuffisants.
Les estimations présentées dans ce chapitre suggèrent qu’une partie importante du potentiel économique du pays est restée inexploitée. Derrière les centaines de milliards de dollars investis se cachent des richesses qui n’ont jamais été créées, des emplois qui n’ont jamais vu le jour, des entreprises qui ne se sont jamais développées et des opportunités de diversification qui n’ont jamais été pleinement réalisées.
Le véritable coût du modèle suivi depuis le début des années 2000 n’est donc pas seulement budgétaire ou financier. Il réside avant tout dans ce que l’économie aurait pu devenir avec une utilisation plus efficace des ressources disponibles. Il s’agit d’un coût d’opportunité historique.
Cette réalité conduit à une conclusion plus profonde encore. Pendant longtemps, la rente pétrolière a permis de compenser les faiblesses du système économique. Elle a financé les déficits, soutenu l’investissement public, alimenté la consommation et retardé certaines réformes structurelles. Mais aucune économie ne peut durablement fonder sa prospérité sur l’accumulation de capital lorsque les gains de productivité demeurent insuffisants.
L’expérience internationale montre que les nations qui réussissent leur émergence ne sont pas celles qui investissent le plus. Ce sont celles qui transforment le plus efficacement leur investissement en innovation, en compétitivité, en exportations et en gains de productivité.
L’enjeu des prochaines décennies est donc clair. Le défi de l’Algérie n’est plus d’investir davantage. Il est de produire davantage de croissance avec chaque dinar investi, de renforcer les institutions, de développer un secteur privé productif, d’améliorer l’allocation du capital et de faire de la productivité le principal moteur de la prospérité nationale. Au fond, la véritable frontière entre le modèle du passé et celui de l’avenir peut être résumée en une seule phrase :
L’Algérie doit passer d’une économie qui consomme la rente à une économie qui crée durablement de la valeur.
Car ce n’est pas la quantité de capital accumulé qui détermine la richesse des nations, mais leur capacité à transformer ce capital en innovation, en productivité et en création de richesse durable. C’est de cette transformation que dépendra la capacité du pays à atteindre une croissance soutenable, à créer des emplois de qualité, à réduire sa dépendance aux hydrocarbures et à concrétiser son ambition d’émergence à l’horizon 2050.
Tableau 19. Algérie. Coûts estimés du modèle de croissance algérien (2000-2025)
| Indicateur | Résultat estimé | Interprétation |
| Taux d’investissement moyen | 37 % du PIB | Niveau exceptionnellement élevé |
| Croissance moyenne réalisée | 3,2 % | Performance inférieure au potentiel |
| Croissance potentielle (ICOR = 5) | 7,4 % | Croissance théorique compatible avec l’effort d’investissement |
| Écart moyen de croissance | -4,2 points | Faible rendement macroéconomique du capital |
| PIB potentiel non réalisé | 180 à 210 milliards USD | Richesse nationale non créée |
| Emplois potentiels non créés | 4 à 6 millions d’emplois-années | Coût social élevé |
| Recettes fiscales ordinaires perdues | 20 à 23 milliards USD | Faible élargissement de la base fiscale |
| Recettes publiques perdues | 45 à 60 milliards USD | Dépendance persistante à la rente |
| Diversification économique | Limitée | Transformation productive incomplète |
| Productivité du capital | Faible | Rendement inférieur aux économies émergentes performantes |
| Productivité totale des facteurs | Faible progression | Insuffisance des gains d’efficacité |
| Dépendance aux hydrocarbures | Élevée | Vulnérabilité aux chocs externes |
| Économie informelle | Importante | Distorsions productives et fiscales |
| Compétitivité extérieure | Insuffisante | Faibles exportations hors hydrocarbures |
Tableau 20. Algérie. Du modèle extensif au modèle intensif : le défi de l’Algérie
| Caractéristiques | Modèle actuel (2000-2025) | Modèle souhaitable (2026-2050) |
| Moteur principal de croissance | Dépense publique | Productivité |
| Source de financement | Hydrocarbures | Fiscalité ordinaire et exportations |
| Type de croissance | Extensive | Intensive |
| Investissement | Quantité | Qualité et rendement |
| Emploi | Administré et protégé | Productif et compétitif |
| Exportations | Hydrocarbures | Diversifiées |
| Innovation | Faible | Élevée |
| Secteur privé | Secondaire | Principal moteur de croissance |
| Productivité | Faible progression | Forte progression |
| Intégration mondiale | Limitée | Renforcée |
| Résilience aux chocs | Faible | Élevée |
Partie 10. Les enseignements des expériences internationales
L’expérience internationale montre qu’il n’existe pas de modèle unique de développement. Les pays disposent de ressources naturelles, de structures économiques et de contextes institutionnels différents. Toutefois, plusieurs enseignements communs émergent des trajectoires de croissance les plus réussies.
L’analyse de quelques expériences internationales permet de mieux comprendre pourquoi certaines économies riches en ressources naturelles ont réussi leur transformation économique tandis que d’autres sont restées durablement dépendantes de la rente.
1. La Norvège : transformer la rente en patrimoine collectif
La Norvège constitue probablement l’exemple le plus souvent cité de gestion réussie des ressources naturelles. Consciente du caractère temporaire de la rente pétrolière, elle a mis en place dès les années 1990 un fonds souverain destiné à investir à l’étranger une partie importante des revenus pétroliers. Cette stratégie poursuit un double objectif : protéger l’économie contre les fluctuations des prix du pétrole et préserver une partie de la richesse nationale au bénéfice des générations futures. Parallèlement, la Norvège applique une règle budgétaire stricte limitant l’utilisation des revenus pétroliers dans le financement des dépenses publiques. L’État ne dépense qu’une fraction des revenus générés par le fonds souverain, préservant ainsi le capital accumulé. Cette discipline budgétaire a permis d’éviter les excès souvent observés dans les économies de rente et de maintenir une forte stabilité macroéconomique. Le principal enseignement est clair : la richesse pétrolière ne doit pas être considérée comme un revenu permanent mais comme un actif à gérer avec prudence.
2. Le Chili : découpler les dépenses publiques du cycle des matières premières
Le Chili offre un autre exemple particulièrement instructif. L’économie chilienne demeure fortement dépendante du cuivre, qui représente une part importante de ses exportations. Toutefois, les autorités ont progressivement mis en place une règle budgétaire structurelle fondée sur le prix de long terme du cuivre plutôt que sur son prix courant. Cette approche permet de limiter l’impact des fluctuations des matières premières sur les finances publiques. Lorsque les prix sont élevés, une partie des recettes est épargnée. Lorsque les prix baissent, les réserves accumulées permettent de soutenir l’activité économique sans recourir à des ajustements brutaux. Cette stratégie a contribué à réduire la procyclicité budgétaire et à améliorer la stabilité macroéconomique. L’expérience chilienne montre qu’une gestion prudente de la rente peut réduire significativement la vulnérabilité aux chocs externes.
3. L’Indonésie : sortir progressivement de la dépendance pétrolière
L’Indonésie constitue un exemple particulièrement pertinent pour les pays exportateurs d’hydrocarbures. Dans les années 1970 et 1980, l’économie indonésienne dépendait fortement des revenus pétroliers. Les autorités ont progressivement utilisé cette rente pour financer une stratégie de diversification économique, développer les infrastructures, soutenir l’agriculture puis encourager l’industrialisation. Au fil du temps, le poids du pétrole dans l’économie a diminué tandis que l’industrie manufacturière et les exportations non pétrolières se développaient. Aujourd’hui, l’Indonésie demeure un producteur d’hydrocarbures mais sa croissance repose principalement sur une économie diversifiée et sur un secteur privé dynamique. L’enseignement principal est que la rente peut constituer un levier de transformation à condition d’être utilisée pour préparer l’après-rente.
4. La Malaisie : l’industrialisation orientée vers l’exportation
La Malaisie illustre l’importance de l’ouverture économique et de l’intégration aux chaînes de valeur mondiales. À partir des années 1980, le pays a adopté une stratégie fondée sur l’attraction des investissements directs étrangers, le développement industriel et l’orientation vers les marchés extérieurs. Les autorités ont investi massivement dans les infrastructures, l’éducation et la formation tout en créant un environnement favorable aux entreprises exportatrices.Cette stratégie a permis une montée progressive en gamme technologique et une diversification importante de l’économie. Le cas malaisien montre que l’investissement public est particulièrement efficace lorsqu’il agit comme catalyseur de l’investissement privé et de l’industrialisation.
5. La Corée du Sud et le Vietnam : la productivité comme moteur de croissance
La Corée du Sud et, plus récemment, le Vietnam illustrent une autre voie de développement. Ces deux pays ne disposaient pas de ressources naturelles abondantes. Leur stratégie a reposé principalement sur l’accumulation du capital humain, l’amélioration de la productivité, l’industrialisation orientée vers l’exportation et l’intégration progressive à l’économie mondiale. L’État a joué un rôle important mais essentiellement comme stratège, coordinateur et facilitateur du développement économique. La croissance a été tirée avant tout par les entreprises, l’innovation, les exportations et les gains de productivité. Ces expériences démontrent que la véritable richesse des nations réside moins dans leurs ressources naturelles que dans leur capacité à développer les compétences, les institutions et les entreprises capables de créer durablement de la valeur.
6. Les principaux enseignements pour l’Algérie
Ces différentes expériences présentent des trajectoires distinctes mais elles partagent plusieurs caractéristiques communes.
- Premièrement, aucune d’entre elles n’a fondé durablement sa croissance sur la seule expansion de la dépense publique.
- Deuxièmement, toutes ont cherché à réduire leur dépendance à une source unique de revenus en favorisant la diversification économique.
- Troisièmement, elles ont accordé une importance particulière à la stabilité macroéconomique, à la qualité des institutions et à la prévisibilité des politiques publiques.
- Quatrièmement, elles ont progressivement transféré le rôle moteur de la croissance vers le secteur privé, l’innovation et les exportations
- Enfin, elles ont considéré les ressources naturelles comme un moyen de financer la transformation économique et non comme une finalité en soi.
Le message fondamental est simple : les ressources naturelles peuvent faciliter le développement, mais elles ne le garantissent pas. À long terme, les véritables déterminants de la prospérité demeurent la productivité, la qualité des institutions, l’investissement privé, l’innovation et la diversification de l’économie.
Pour l’Algérie, l’enjeu n’est donc pas seulement de disposer de ressources financières suffisantes, mais de les utiliser pour construire les fondements d’une croissance durable, compétitive et moins dépendante de la rente pétrolière.
Tableau 21. L’Algérie et les expériences internationales
| Pays | Ressources naturelles | Diversification | Règle budgétaire |
| Algérie | Oui | Faible | Limitée |
| Norvège | Oui | Forte | Oui |
| Chili | Oui | Moyenne | Oui |
| Indonésie | Oui | Forte | Oui |
| Malaisie | Oui | Forte | Oui |
Partie 11. Une nouvelle stratégie de croissance pour l’Algérie
L’analyse développée dans les chapitres précédents met en évidence une réalité fondamentale : le modèle de croissance qui a prévalu en Algérie depuis le début des années 2000 a permis de soutenir l’activité économique, d’améliorer les infrastructures et de préserver la stabilité sociale. Toutefois, il n’a pas produit la transformation structurelle nécessaire pour assurer une croissance forte, durable et diversifiée.
Cette situation ne signifie pas que l’investissement public doit être réduit ou que l’État doit se retirer de l’économie. Elle implique plutôt une redéfinition des priorités économiques et une amélioration profonde de l’efficacité des politiques publiques.
L’enjeu des prochaines décennies n’est plus d’investir davantage mais d’investir mieux. Il ne s’agit plus seulement de soutenir la demande mais de renforcer durablement les capacités productives de l’économie.
Axe 1. Les instruments et les reformes
1. Instaurer une véritable règle budgétaire
La première priorité consiste à renforcer la discipline budgétaire et à réduire la dépendance des finances publiques aux fluctuations des marchés pétroliers.L’expérience internationale montre que les pays exportateurs de matières premières qui ont le mieux résisté aux chocs externes ont généralement adopté des règles budgétaires claires permettant de découpler les dépenses publiques de l’évolution immédiate des recettes tirées des ressources naturelles. L’Algérie gagnerait à mettre en place un ancrage budgétaire fondé sur un prix de référence prudent du pétrole et sur des objectifs pluriannuels de dépenses publiques. Une telle règle permettrait de limiter les expansions excessives des dépenses durant les périodes d’abondance et de préserver des marges de manœuvre lorsque les prix des hydrocarbures diminuent. L’objectif n’est pas de réduire l’intervention publique mais de la rendre plus prévisible, plus stable et plus efficace.
2. Réactiver un véritable fonds de stabilisation
L’histoire économique récente de l’Algérie montre que les périodes de forte hausse des prix des hydrocarbures ont souvent été suivies de phases d’ajustement difficiles lorsque les cours se sont retournés. Cette volatilité constitue l’une des principales sources d’instabilité macroéconomique. La réactivation d’un fonds de stabilisation permettrait de mieux gérer ces cycles. Une partie des recettes exceptionnelles pourrait être épargnée durant les périodes favorables afin de constituer des réserves financières mobilisables lors des périodes de ralentissement. Un tel mécanisme réduirait la procyclicité budgétaire, renforcerait la résilience de l’économie et améliorerait la prévisibilité des politiques publiques. La rente pétrolière cesserait alors d’être uniquement un revenu de consommation pour devenir également un instrument de stabilisation économique.
3. Faire du déficit hors hydrocarbures l’indicateur central de la politique budgétaire
L’une des principales limites du débat budgétaire actuel réside dans l’importance accordée au déficit global alors que celui-ci est fortement influencé par l’évolution des prix du pétrole. Pour une économie exportatrice d’hydrocarbures, le véritable indicateur de soutenabilité budgétaire est le déficit hors hydrocarbures. Cet indicateur mesure le degré de dépendance des finances publiques à la rente énergétique et permet d’évaluer la capacité de l’économie à financer durablement ses dépenses à partir de ressources domestiques. La réduction progressive du déficit hors hydrocarbures devrait devenir l’un des principaux objectifs de la politique budgétaire au cours des prochaines années. Cette approche permettrait d’améliorer la transparence des finances publiques et de mieux préparer l’économie à un environnement énergétique mondial en mutation.
4. Réorienter l’investissement public vers la productivité
L’investissement public continuera de jouer un rôle important dans le développement économique. Toutefois, sa composition devra évoluer. Durant les deux dernières décennies, l’effort a principalement porté sur les infrastructures physiques. Cette phase était nécessaire compte tenu des besoins accumulés. À l’avenir, la priorité devra être davantage accordée aux investissements susceptibles de produire les gains de productivité les plus élevés.
Cela implique notamment : le développement du capital humain ; l’amélioration de la qualité de l’éducation et de la formation ; le soutien à la recherche et à l’innovation ; la transformation numérique ; la logistique ; les infrastructures favorisant les exportations ; et les investissements liés à la transition énergétique.
La logique doit progressivement passer d’une accumulation quantitative du capital à une amélioration qualitative de son rendement économique.
5. Réformer le système financier pour soutenir l’investissement privé
Aucune économie n’a réussi sa transformation structurelle en s’appuyant exclusivement sur l’investissement public. Le développement du secteur privé nécessite un système financier capable de mobiliser efficacement l’épargne nationale et de financer les projets productifs. La modernisation du secteur bancaire constitue donc une priorité stratégique. Elle doit permettre : un meilleur financement des PME ; une diversification des instruments financiers ; le développement du marché des capitaux ; une amélioration de l’évaluation du risque ; une allocation plus efficace du crédit. L’objectif est de faire émerger un système financier orienté vers l’investissement productif plutôt que vers le financement de la consommation ou des activités peu créatrices de valeur.
6. Moderniser la gouvernance économique et renforcer les institutions
L’amélioration durable des performances économiques ne dépend pas uniquement du volume des investissements réalisés. Elle repose également sur la qualité des institutions chargées de concevoir, d’exécuter et d’évaluer les politiques publiques. L’expérience des vingt-cinq dernières années montre que les limites du modèle algérien tiennent autant à des problèmes de gouvernance qu’à des contraintes financières.
L’amélioration du rendement de l’investissement public suppose une réforme profonde des mécanismes de sélection, de préparation et de suivi des projets. Les retards d’exécution, les surcoûts, les modifications fréquentes des cahiers des charges, l’insuffisance des évaluations ex ante et ex post ainsi que la fragmentation des responsabilités administratives réduisent significativement l’efficacité économique des dépenses publiques.
Au-delà de l’investissement, la croissance exige également un environnement institutionnel stable et prévisible. La sécurité juridique, la transparence réglementaire, la simplification administrative, la stabilité des règles du jeu économique et le renforcement de la confiance entre l’État et les acteurs économiques constituent des conditions essentielles à l’investissement productif.
L’enjeu n’est donc pas seulement de dépenser mieux, mais également de gouverner mieux. Les expériences internationales les plus réussies montrent que la qualité des institutions constitue l’un des principaux déterminants de la croissance de long terme.
7. Faire du capital humain le principal moteur de la croissance
Après plusieurs décennies consacrées au développement des infrastructures physiques, l’Algérie doit désormais accorder une priorité croissante au développement de son capital humain. Dans l’économie mondiale contemporaine, la richesse des nations repose de moins en moins sur l’accumulation de capital matériel et de plus en plus sur la qualité des compétences, de la formation et de l’innovation.
Le pays dispose d’atouts importants. Sa population est jeune, le niveau de scolarisation a fortement progressé et l’accès à l’enseignement supérieur s’est considérablement développé. Toutefois, les performances du système éducatif, l’adéquation entre formation et emploi, la qualité de la recherche scientifique et les capacités d’innovation demeurent en deçà des besoins d’une économie aspirant à l’émergence.
La priorité doit être accordée à l’amélioration de la qualité de l’enseignement, au développement de la formation professionnelle, au renforcement de la recherche appliquée et à une meilleure articulation entre universités et entreprises. L’économie numérique, les nouvelles technologies, l’intelligence artificielle, les industries de la connaissance et les services à forte valeur ajoutée constituent autant d’opportunités que l’Algérie devra saisir au cours des prochaines décennies.
À long terme, le capital humain représente probablement l’investissement le plus rentable qu’une nation puisse réaliser. La transition vers une économie fondée sur la productivité ne pourra réussir sans une montée en gamme significative des compétences et des capacités technologiques nationales.
8. Faire des exportations le moteur de la diversification économique
L’une des principales faiblesses du modèle de croissance algérien réside dans la faible contribution des exportations hors hydrocarbures à la création de richesse nationale. Malgré les investissements considérables réalisés depuis le début des années 2000, l’économie demeure largement tournée vers le marché intérieur et dépendante des revenus énergétiques.
Or l’expérience internationale montre que les pays ayant réussi leur émergence ont généralement construit leur croissance autour d’un secteur exportateur dynamique. Les exportations favorisent l’innovation, stimulent la productivité, exposent les entreprises à la concurrence internationale et permettent d’exploiter des marchés beaucoup plus vastes que le seul marché domestique.
La diversification économique de l’Algérie devra donc s’appuyer sur une stratégie explicite de développement des exportations. Cette stratégie implique l’amélioration de la compétitivité des entreprises, le développement des infrastructures logistiques, l’intégration aux chaînes de valeur régionales et mondiales, l’attraction d’investissements étrangers productifs et la promotion des secteurs disposant d’avantages comparatifs réels ou potentiels.
L’objectif n’est pas seulement d’augmenter les exportations hors hydrocarbures mais de faire émerger progressivement une économie capable de générer une part croissante de ses revenus à partir d’activités compétitives sur les marchés internationaux. C’est à cette condition que la diversification économique pourra devenir durable et réduire la vulnérabilité du pays aux fluctuations des marchés énergétiques.
Axe 2. Le changement de modèle économique : passer d’une croissance extensive à une croissance intensive
Le véritable défi économique des prochaines décennies ne consiste plus à accroître continuellement les volumes d’investissement ou de dépense publique. Il consiste à transformer profondément la nature même de la croissance. Depuis plusieurs décennies, la croissance algérienne repose principalement sur l’accumulation de capital financée par la rente pétrolière, l’expansion de la dépense publique et la mobilisation croissante des facteurs de production. Ce modèle de croissance extensive a permis des progrès réels en matière d’infrastructures, d’équipements collectifs et d’amélioration des conditions de vie. Il a contribué à soutenir l’activité économique et à préserver la stabilité sociale.
Toutefois, les analyses présentées dans les chapitres précédents montrent que ce modèle atteint progressivement ses limites. Les rendements de l’investissement diminuent, les déficits budgétaires demeurent élevés, la dépendance aux hydrocarbures persiste et les gains de productivité restent insuffisants. Dans ces conditions, la poursuite de la même stratégie ne permettrait probablement pas d’obtenir des résultats sensiblement différents.
La croissance future devra reposer davantage sur les gains de productivité, l’innovation, l’amélioration du climat des affaires, le développement du capital humain, la concurrence, l’intégration aux chaînes de valeur internationales, les exportations hors hydrocarbures et l’investissement privé national et étranger. Le véritable moteur de la prospérité ne sera plus l’accumulation de capital en elle-même mais la capacité à utiliser ce capital de manière plus efficace.
Cette transition implique une modification profonde des priorités économiques. L’objectif n’est plus seulement de produire davantage mais de produire mieux, avec davantage de valeur ajoutée, davantage de contenu technologique et une compétitivité accrue sur les marchés nationaux et internationaux. La croissance intensive repose sur la qualité des institutions, l’efficacité des entreprises, la diffusion du progrès technique et la capacité d’innovation de l’économie.
Les expériences internationales les plus réussies montrent que les pays qui parviennent à franchir le cap de l’émergence sont ceux qui réussissent à transformer progressivement leur modèle de croissance. Après une phase d’accumulation du capital, ils basculent vers une croissance davantage tirée par la productivité. C’est précisément cette transition que l’Algérie devra réussir au cours des prochaines décennies.
En définitive, l’enjeu n’est plus de mobiliser davantage de ressources mais de générer davantage de croissance avec chaque dinar investi. La réussite de cette transformation conditionnera la capacité du pays à maintenir durablement un rythme élevé de croissance, à créer des emplois de qualité et à améliorer durablement le niveau de vie de la population.
Axe 3 : la vision économique de long terme : construire une économie de création de richesse
Au-delà des réformes budgétaires, financières ou institutionnelles, la transition économique de l’Algérie implique une évolution plus profonde de son modèle de développement. Pendant plusieurs décennies, la croissance a été largement soutenue par la redistribution de la rente pétrolière à travers le budget de l’État. Ce modèle a joué un rôle essentiel dans le financement du développement, l’amélioration des infrastructures, la réduction de la pauvreté et la préservation de la cohésion sociale.
Toutefois, les transformations de l’économie mondiale, la transition énergétique, l’évolution rapide des technologies et la volatilité croissante des marchés des matières premières imposent désormais un changement de paradigme. Un modèle principalement fondé sur la redistribution d’une rente ne peut constituer durablement le principal moteur de la croissance et de la prospérité.
La priorité doit désormais être donnée à la création de richesse plutôt qu’à sa seule redistribution. Cela suppose une économie plus productive, un secteur privé plus dynamique, une meilleure valorisation du capital humain, un système financier plus efficace, une plus grande ouverture aux marchés internationaux et une capacité accrue à générer des revenus indépendants des hydrocarbures.
Cette transformation implique également une redéfinition du rôle économique de l’État. L’objectif n’est pas de réduire son importance mais de faire évoluer ses fonctions. L’État doit progressivement passer d’un rôle dominant de producteur, de financeur et de redistributeur à celui d’un stratège capable de créer un environnement favorable à l’investissement, à l’innovation, à l’entrepreneuriat et à la compétitivité.
Dans ce nouveau modèle, la croissance devra être portée par la création de valeur, la montée en gamme de la production nationale, le développement des exportations, l’innovation technologique et l’amélioration continue de la productivité. Le succès économique ne dépendra plus principalement de l’évolution des prix des hydrocarbures mais de la capacité des entreprises, des travailleurs et des institutions à créer davantage de richesse.
Au fond, le défi de l’Algérie n’est pas seulement économique. Il est également stratégique. Il s’agit de préparer le pays à un monde où la compétitivité, la connaissance, l’innovation et la productivité détermineront de plus en plus la hiérarchie des nations.
La véritable frontière entre le modèle du passé et celui de l’avenir peut être résumée en une seule idée : l’Algérie doit progressivement passer d’une économie fondée sur la redistribution de la rente à une économie fondée sur la création durable de valeur.
C’est de cette transformation que dépendra la capacité du pays à atteindre une croissance soutenable, à créer des emplois de qualité, à réduire sa vulnérabilité aux chocs pétroliers et à concrétiser son ambition d’émergence à l’horizon 2050.
Tableau 22. Ancien modèle vs nouveau modèle
| Ancien modèle | Nouveau modèle |
| Rente pétrolière | Productivité |
| Dépense publique | Investissement privé |
| Croissance extensive | Croissance intensive |
| Redistribution | Création de richesse |
| État moteur | État stratège |
| Demande intérieure | Exportations et innovation |
Conclusion Générale
L’analyse développée tout au long de cet ouvrage conduit à un constat fondamental : l’Algérie n’est pas confrontée à une crise de l’investissement. Elle est confrontée à une crise du rendement de l’investissement.
Depuis plus d’un demi-siècle, et plus particulièrement depuis le début des années 2000, le pays a mobilisé des ressources financières considérables. Les infrastructures se sont développées, les équipements collectifs se sont multipliés et le stock de capital national s’est fortement accru.
Peu de pays ont consacré une part aussi importante de leur richesse nationale à l’investissement public sur une période aussi longue. Pourtant, les résultats obtenus demeurent en deçà du potentiel que ces ressources auraient dû générer. La croissance est restée relativement modeste, la diversification économique demeure incomplète, les exportations hors hydrocarbures restent limitées et les gains de productivité apparaissent insuffisants pour soutenir durablement l’ambition d’émergence du pays.
Le problème n’est donc pas que l’Algérie a trop investi. Le problème est qu’elle a longtemps recherché la croissance principalement à travers l’accumulation de capital, l’expansion de la dépense publique et la redistribution de la rente pétrolière. Cette stratégie a permis des avancées importantes et a contribué à préserver la stabilité économique et sociale.
Mais elle atteint aujourd’hui ses limites. L’expérience internationale montre que les nations qui réussissent leur transformation économique ne sont pas celles qui investissent le plus. Ce sont celles qui transforment le plus efficacement l’investissement en gains de productivité, en innovation, en compétitivité et en création durable de richesse.
Les véritables moteurs de la prospérité moderne résident désormais dans la qualité du capital humain, l’efficacité des institutions, la capacité d’innovation des entreprises, le dynamisme du secteur privé, l’intégration aux marchés internationaux et l’amélioration continue de la productivité.
L’enjeu des prochaines décennies est donc clair. Le défi de l’Algérie n’est plus principalement quantitatif ; il est devenu qualitatif. Il ne s’agit plus seulement de mobiliser davantage de ressources ou de lancer de nouveaux programmes d’investissement. Il s’agit de produire davantage de croissance, davantage d’emplois et davantage de valeur ajoutée avec chaque dinar investi.
Au fond, la véritable frontière entre le modèle économique du passé et celui de l’avenir peut être résumée en une seule phrase :
L’Algérie doit passer d’une économie qui accumule du capital à une économie qui transforme ce capital en productivité, en innovation et en création durable de richesse.
C’est de cette transformation que dépendra la capacité du pays à réduire sa dépendance aux hydrocarbures, à renforcer sa résilience face aux chocs externes, à créer des emplois de qualité pour sa jeunesse et à concrétiser son ambition d’émergence à l’horizon 2050. L’avenir économique de l’Algérie ne sera pas déterminé par l’ampleur de ses ressources naturelles, mais par sa capacité à utiliser plus efficacement les ressources humaines, institutionnelles et financières dont elle dispose déjà. C’est là que se trouve désormais le véritable défi du développement.
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Aschauer David (1989). Is Public Expenditure Productive? Journal of Monetary Economics, 23(2), 177-200.
C. Malédiction des ressources naturelles et économies pétrolières
Jeffrey Sachs et Andrew Warner (1995). Natural Resource Abundance and Economic Growth.
Richard Auty (2001). Resource Abundance and Economic Development. Oxford University Press.
Terry Lynn Karl (1997). The Paradox of Plenty: Oil Booms and Petro-States. University of California Press.
Paul Collier (2007). The Bottom Billion. Oxford University Press.
International Monetary Fund (2012). Macroeconomic Policy Frameworks for Resource-Rich Developing Countries.
D. Algérie : statistiques et documents officiels
Office National des Statistiques (diverses années).
- Comptes nationaux.
- Indices des prix à la consommation.
- Enquêtes emploi.
- Annuaires statistiques.
Banque d’Algérie (diverses années).
- Rapports annuels.
- Statistiques monétaires.
- Balance des paiements.
Ministère des Finances.
- Lois de finances.
- Rapports de présentation des lois de finances.
- Comptes du Trésor.
Conseil National Économique Social et Environnemental (rapports divers).
E. Rapports internationaux utilisés dans l’étude
International Monetary Fund.
- Article IV Consultations (Algérie).
- World Economic Outlook.
- Regional Economic Outlook: Middle East and Central Asia.
World Bank.
- World Development Indicators.
- World Development Reports.
- Country Economic Memoranda.
African Development Bank.
- African Economic Outlook.
- Country Strategy Papers.
United Nations Development Programme.
- Human Development Reports.
F. Ouvrages complémentaires sur la transformation structurelle
Albert Hirschman (1958). The Strategy of Economic Development.
Francois Perroux (1961). L’Économie du XXe siècle.
Gunnar Myrdal (1957). Economic Theory and Underdeveloped Regions.
Dani Rodrik (2011). The Globalization Paradox.
Joseph Stiglitz (2002). Globalization and Its Discontents.









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