Le référentiel conceptuel des politiques monétaire et de change

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En bref :

L’ouvrage évalue les politiques monétaires et de change conduites en Algérie depuis les années 2000, sans porter de jugement isolé sur la Banque d’Algérie
La stabilité des prix demeure la mission fondamentale d’une banque centrale et le socle de la confiance dans la monnaie.  
Les missions se sont élargies : stabilité financière, supervision prudentielle, systèmes de paiement, gestion des réserves, innovation
Le XXIe siècle impose de nouveaux défis : numérique, données et intelligence artificielle, monnaies numériques, cybersécurité, communication
La loi monétaire et bancaire de 2023 place la stabilité des prix au cœur du mandat de la Banque d’Algérie
Cette première partie pose le référentiel conceptuel qui sert de grille d’évaluation aux parties suivantes

Réformes de la Banque d’Algérie

Partie 1 sur 4 : Le référentiel conceptuel des politiques monétaire et de change

Partie 2 sur 4 : Évaluation des politiques monétaire et de change en Algérie

Partie 3 sur 4 : Les écarts de performance : pourquoi les résultats restent partiels

Partie 4 sur 4 : Comment renforcer durablement la Banque d’Algérie (cinq chantiers)

Message central

La stabilité des prix demeure la mission fondamentale de toute banque centrale. Elle constitue le socle de la confiance dans la monnaie, de la protection du pouvoir d’achat, de la stabilité financière et, à plus long terme, d’une croissance économique durable. C’est pourquoi la loi monétaire et bancaire de 2023 place cet objectif au cœur du mandat confié à la Banque d’Algérie.

Au cours des dernières décennies, les banques centrales ont cependant profondément évolué. Si leur mission fondamentale n’a pas changé, les conditions dans lesquelles elles l’exercent sont devenues beaucoup plus complexes. L’efficacité de la politique monétaire dépend désormais non seulement de la qualité des instruments utilisés, mais également du fonctionnement du marché des changes, de la profondeur du système financier, de l’efficacité des systèmes de paiement, de la coordination avec les autres politiques économiques, de la qualité des institutions et de la confiance des agents économiques.

L’analyse conduite dans cet ouvrage montre que la Banque d’Algérie dispose aujourd’hui d’un mandat modernisé et d’instruments globalement conformes aux standards internationaux. Pourtant, les performances observées demeurent contrastées. Cette situation ne s’explique ni exclusivement par les contraintes de l’environnement économique, financier et institutionnel, ni uniquement par les choix de la Banque d’Algérie. Elle résulte de l’interaction entre ces deux dimensions.

L’environnement dans lequel évolue la Banque d’Algérie limite effectivement l’efficacité de son action. La prédominance de l’économie informelle, la faible profondeur financière, les imperfections du marché des changes, les interactions avec la politique budgétaire ou encore les limites des mécanismes de transmission réduisent la portée de la politique monétaire. Mais ces contraintes ne sauraient justifier une posture d’attentisme.

L’expérience internationale montre qu’une banque centrale moderne ne se contente pas d’exercer les missions que lui confie la loi. Elle agit également comme une institution d’impulsion, capable de moderniser les infrastructures financières, de développer les marchés monétaires et financiers, d’améliorer les systèmes de paiement, de promouvoir l’inclusion financière, de renforcer sa capacité d’analyse et de communication et de favoriser un fonctionnement plus efficace des marchés qui relèvent de son domaine de compétence. Sans se substituer au gouvernement ni conduire la politique économique, elle contribue activement à créer les conditions d’une politique monétaire plus efficace.

La thèse défendue dans cet ouvrage est que la Banque d’Algérie dispose encore de marges de progrès importantes. Si certaines contraintes échappent à son contrôle, d’autres relèvent directement de sa capacité d’initiative, de son pouvoir d’impulsion et de sa volonté d’utiliser pleinement les possibilités qu’offre désormais son mandat. Les écarts observés entre les objectifs fixés par la loi et les résultats obtenus ne proviennent donc pas seulement des contraintes extérieures ; ils reflètent également le potentiel encore insuffisamment exploité de l’institution.

Les réformes proposées dans cet ouvrage ne visent pas à redéfinir le mandat de la Banque d’Algérie ni à lui attribuer de nouvelles responsabilités. Elles ont pour objectif de lui permettre d’exercer plus pleinement les missions qui lui sont déjà confiées, de renforcer l’efficacité de ses instruments et de faire de la Banque d’Algérie un acteur moteur de la modernisation monétaire et financière de l’Algérie.Une Banque d’Algérie plus forte n’est pas une fin en soi. Elle constitue un levier essentiel pour consolider la stabilité macroéconomique, renforcer la confiance dans la monnaie nationale, améliorer le financement de l’économie et créer un environnement plus favorable à l’investissement, à la compétitivité, à la diversification économique et à une croissance durable.

Résumé exécutif

Évaluer les résultats, expliquer les écarts et renforcer les conditions d’efficacité. Les politiques monétaires et de change occupent une place centrale dans la stabilisation de l’économie algérienne. Elles influencent directement l’évolution des prix, la valeur de la monnaie nationale, les conditions de financement de l’économie, la gestion des réserves internationales, les équilibres extérieurs et la confiance des agents économiques.

Le présent ouvrage ne cherche pas à porter un jugement sur la Banque d’Algérie considérée isolément. Son objet est plus large : il consiste à évaluer les politiques monétaires et de change conduites en Algérie au cours des vingt-cinq dernières années, à apprécier leurs résultats au regard des objectifs poursuivis, à identifier les causes des écarts observés et à proposer les réformes susceptibles d’en renforcer durablement l’efficacité.

La Banque d’Algérie constitue naturellement l’acteur central de ces politiques. Elle conduit la politique monétaire, participe à la mise en œuvre de la politique de change, gère les réserves officielles, supervise le système bancaire et veille au bon fonctionnement des systèmes de paiement.

Toutefois, les résultats observés dépendent également de la politique budgétaire, de la gestion des revenus d’hydrocarbures, du fonctionnement du système bancaire, de la structure de l’économie, des comportements des agents économiques et des chocs extérieurs.

La question centrale de l’étude est donc la suivante : Dans quelle mesure les politiques monétaire et de change conduites en Algérie depuis le début des années 2000 ont-elles permis d’assurer durablement la stabilité des prix, de préserver les équilibres extérieurs, de soutenir le financement de l’économie et de renforcer la confiance dans la monnaie nationale ?

L’étude adopte une démarche d’évaluation des politiques publiques. Elle part des objectifs assignés aux politiques monétaire et de change, examine les instruments mobilisés, analyse les résultats obtenus, identifie les facteurs expliquant les écarts de performance et propose un programme cohérent de réformes.

L’analyse conduit à six principaux enseignements.

Premier enseignement : le cadre juridique et les instruments ne constituent plus la principale contrainte.

La loi monétaire et bancaire de 2023 a modernisé le cadre institutionnel de la Banque d’Algérie. Elle place la stabilité des prix au cœur de son mandat et lui confie des responsabilités en matière de politique monétaire, de politique de change, de stabilité financière, de supervision bancaire, de gestion des réserves et de systèmes de paiement.

La Banque d’Algérie dispose également des principaux instruments utilisés par les banques centrales modernes : gestion de la liquidité, réserves obligatoires, opérations d’open market, facilités permanentes, instruments prudentiels, interventions sur le marché des changes et gestion des réserves internationales.

La difficulté centrale ne réside donc plus principalement dans l’absence d’un mandat ou d’instruments appropriés. Elle tient à la manière dont ces instruments sont utilisés, à leur transmission à l’économie réelle et à l’environnement économique et institutionnel dans lequel ils produisent leurs effets.

Deuxième enseignement : les résultats de la politique monétaire sont contrastés

La politique monétaire a contribué, au cours de certaines périodes, à préserver la liquidité du système bancaire, à maintenir sa stabilité et à accompagner le financement de l’économie. La décélération récente de l’inflation constitue également un résultat positif.

Ces résultats ne permettent cependant pas de conclure à une maîtrise durable de la stabilité des prix. L’inflation a connu des épisodes importants, particulièrement entre 2021 et 2023, avec une hausse des produits alimentaires nettement supérieure à l’inflation générale.

L’écart entre l’inflation officielle et l’inflation ressentie par les ménages a également affecté la perception du pouvoir d’achat et la confiance dans les indicateurs publics.

La politique monétaire demeure en outre faiblement transmise à l’économie. Le taux directeur joue un rôle limité dans la formation des conditions de crédit, le marché monétaire reste peu profond, les taux bancaires réagissent imparfaitement aux décisions de la Banque d’Algérie et le financement de l’économie demeure dominé par les banques publiques.

L’évaluation conduit ainsi à une conclusion claire : la Banque d’Algérie dispose d’instruments monétaires, mais ceux-ci ne forment pas encore un mécanisme de transmission suffisamment puissant, lisible et prévisible.

Troisième enseignement : la politique de change a préservé certains équilibres, mais n’a pas permis la formation d’un marché unifié et efficace

La politique de change a contribué à préserver les réserves internationales, à amortir certains chocs extérieurs et à limiter la volatilité excessive du dinar. Dans une économie dépendante des hydrocarbures et fortement exposée aux fluctuations des recettes d’exportation, cette fonction de stabilisation demeure essentielle.

Toutefois, le régime actuel poursuit simultanément plusieurs objectifs parfois difficiles à concilier : contenir l’inflation importée, protéger les réserves, préserver la compétitivité, financer les importations et maintenir la stabilité nominale du dinar.

La coexistence durable d’un marché officiel et d’un marché parallèle constitue la principale manifestation des insuffisances du dispositif. L’écart important entre les deux taux révèle une offre officielle de devises insuffisante par rapport à la demande, des restrictions administratives persistantes et l’absence d’un véritable marché interbancaire des changes.

Cette dualité réduit le rôle du taux officiel comme prix de référence, encourage les arbitrages, alimente les activités informelles et affaiblit la crédibilité de la politique de change.

L’objectif ne doit donc pas être une dévaluation administrative isolée ni une libéralisation brutale. Il doit être la construction progressive d’un marché des changes plus profond, plus transparent et mieux organisé, permettant à terme une convergence vers un marché unifié conforme au principe légal d’un taux de change unique.

Quatrième enseignement : l’inflation algérienne est multidimensionnelle

L’analyse économétrique développée dans l’ouvrage montre que l’inflation en Algérie ne résulte pas d’une cause unique. Elle est influencée par plusieurs catégories de facteurs :

  • Les facteurs monétaires, notamment l’évolution de la masse monétaire et du crédit ;
  • Les facteurs budgétaires, à travers les déficits publics, les dépenses et leur financement ;
  • Les facteurs externes, notamment le taux de change et les prix des importations ;
  • Les facteurs structurels, liés à l’offre, aux circuits de distribution, aux marchés, à la logistique et à l’économie informelle.

Les résultats indiquent notamment que la croissance monétaire retardée, les déséquilibres budgétaires et les variations du taux de change réel contribuent significativement à la dynamique des prix.

Cette conclusion a une implication majeure : la Banque d’Algérie peut agir sur certains déterminants de l’inflation, mais elle ne peut en assurer seule la maîtrise durable. La stabilité des prix exige une coordination plus étroite entre politiques monétaire, budgétaire, de change et politiques structurelles.

Cette responsabilité partagée ne doit cependant pas conduire à exonérer la Banque d’Algérie de ses propres obligations. Elle doit améliorer ses prévisions, renforcer son diagnostic de l’inflation, mieux expliquer ses décisions et utiliser plus activement les instruments relevant directement de son mandat.

Cinquième enseignement : l’efficacité des politiques est limitée par leur environnement de transmission

Plusieurs facteurs réduisent la portée des politiques monétaire et de change :

  • La forte circulation de monnaie fiduciaire hors du système bancaire ;
  • Le poids de l’économie informelle ;
  • La faible bancarisation d’une partie de l’économie ;
  • La profondeur limitée des marchés monétaire et financier ;
  • La domination du financement bancaire ;
  • La persistance du double marché des changes ;
  • Le développement encore insuffisant des paiements numériques ;
  • La faiblesse de la concurrence et de l’innovation financières ;
  • Les insuffisances de la coordination entre politiques économiques ;
  • La qualité inégale des données, de la communication et de la transparence institutionnelle.

Ces contraintes forment un système. La faible bancarisation alimente l’économie du cash ; l’économie du cash réduit la traçabilité des transactions ; l’informalité affaiblit la transmission monétaire ; la faible profondeur financière limite l’action par les taux ; et le marché parallèle réduit l’efficacité de la politique de change.

L’efficacité de la Banque d’Algérie ne dépend donc pas seulement de ses décisions ponctuelles. Elle dépend de sa capacité à contribuer à la modernisation de l’environnement monétaire et financier dans lequel ces décisions sont mises en œuvre.

Sixième enseignement : certaines contraintes sont extérieures à la Banque d’Algérie, mais d’autres relèvent directement de son pouvoir d’action

Les écarts de performance ne peuvent être attribués exclusivement à la Banque d’Algérie. La politique budgétaire, la dépendance aux hydrocarbures, les rigidités de l’offre, l’informalité et les chocs internationaux échappent en partie à son contrôle.

Mais ces contraintes ne sauraient justifier une posture d’attentisme. Une banque centrale moderne ne se limite pas à administrer les instruments existants. Elle agit également comme une institution d’impulsion dans les domaines relevant de son mandat.

La Banque d’Algérie dispose de marges d’action importantes pour :

  • Moderniser son cadre de politique monétaire ;
  • Renforcer son autonomie opérationnelle et sa gouvernance ;
  • Développer sa communication et sa transparence ;
  • Approfondir le marché monétaire ;
  • Promouvoir un véritable marché interbancaire des changes ;
  • Accélérer la modernisation des systèmes de paiement ;
  • Améliorer les données et les capacités de prévision ;
  • Intégrer l’intelligence artificielle et les technologies numériques ;
  • Renforcer la supervision fondée sur les risques ;
  • Favoriser la bancarisation et l’inclusion financière.

La thèse centrale de l’ouvrage est donc que les performances contrastées résultent de l’interaction entre deux dimensions : un environnement économique et institutionnel contraignant et un potentiel d’initiative encore insuffisamment exploité par la Banque d’Algérie.

Une stratégie organisée autour de cinq chantiers. À partir de ce diagnostic, l’ouvrage propose cinq chantiers complémentaires.

Chantier 1 — Renforcer le cadre de politique monétaire, la gouvernance et la crédibilité

Il s’agit de définir un cadre monétaire plus explicite, d’améliorer la prévision de l’inflation, de renforcer le rôle des taux d’intérêt, de clarifier les processus de décision, de développer la communication et de consolider l’autonomie opérationnelle et la responsabilité de la Banque d’Algérie.

Chantier 2 — Améliorer les mécanismes de transmission et approfondir le système financier

Ce chantier vise à développer le marché monétaire, renforcer la concurrence bancaire, améliorer l’allocation du crédit, favoriser l’inclusion financière, réduire l’économie du cash et approfondir progressivement les marchés de capitaux.

Chantier 3 — Moderniser le marché des changes

L’objectif est de passer progressivement d’une gestion essentiellement administrative des devises à un marché interbancaire plus actif, transparent et organisé, tout en préservant les réserves et la stabilité macroéconomique. Cette évolution doit permettre de réduire les déséquilibres qui alimentent le marché parallèle et de progresser vers l’unification du marché des changes.

Chantier 4 — Construire une Banque d’Algérie numérique et fondée sur les données

La modernisation doit reposer sur des systèmes de paiement plus rapides et plus accessibles, une meilleure exploitation des données, des capacités de prévision renforcées, l’intégration maîtrisée de l’intelligence artificielle et une stratégie robuste de cybersécurité.

Chantier 5 — Faire de la Banque d’Algérie un catalyseur de la transformation économique

La Banque d’Algérie n’a pas vocation à conduire les politiques industrielles ou de diversification. Elle peut toutefois créer les conditions monétaires et financières indispensables à leur réussite : stabilité des prix, confiance dans la monnaie, solidité du système bancaire, paiements efficaces, disponibilité des devises et financement plus fluide de l’investissement productif.

Conclusion

L’évaluation menée dans cet ouvrage aboutit à une conclusion équilibrée.

La Banque d’Algérie dispose aujourd’hui d’un mandat modernisé et des principaux instruments nécessaires à l’exercice de ses missions.

Toutefois, la présence d’instruments conformes aux standards internationaux ne garantit pas leur efficacité. Les performances demeurent limitées par des mécanismes de transmission incomplets, une coordination macroéconomique insuffisante, un système financier peu profond, une économie fortement dominée par le cash et la persistance d’un marché parallèle des changes.

Ces contraintes dépassent la seule Banque d’Algérie, mais elles ne la privent pas de toute capacité d’action. L’institution peut et doit exercer plus pleinement son mandat, renforcer son pouvoir d’impulsion et devenir un acteur central de la modernisation monétaire et financière.

Une banque centrale ne crée pas directement la croissance, l’emploi ou la diversification. Elle construit cependant les fondations sans lesquelles ces objectifs ne peuvent être durablement atteints : une monnaie stable, un système financier solide, des paiements efficaces, des marchés mieux organisés et une confiance renforcée.

Une Banque d’Algérie plus forte ne constitue donc pas une fin en soi. Elle représente un investissement stratégique dans la stabilité macroéconomique, la résilience financière, la confiance dans la monnaie nationale et la transformation durable de l’économie algérienne.

Introduction générale : Les politiques monétaires et de change en Algérie à l’épreuve des résultatsPourquoi évaluer les politiques monétaires et de change en Algérie ?

Introduction générale : Les politiques monétaires et de change en Algérie à l’épreuve des résultats
Introduction

Toute évaluation d’une politique publique repose sur une interrogation fondamentale : les politiques mises en œuvre ont-elles permis d’atteindre les objectifs qui leur étaient assignés ? Cette question est au cœur de toute démarche d’analyse des performances de l’action publique. Elle revêt une importance particulière lorsqu’il s’agit des politiques monétaires et de change, qui constituent deux des principaux instruments de stabilisation macroéconomique.

La politique monétaire agit sur les conditions de financement de l’économie à travers la gestion de la liquidité, des taux d’intérêt, du crédit et des anticipations des agents économiques.

La politique de change influence quant à elle la valeur externe de la monnaie nationale, le coût des importations, la compétitivité de l’économie, les réserves internationales et les relations financières avec le reste du monde. Ensemble, ces deux politiques contribuent à la stabilité des prix, à la préservation du pouvoir d’achat, au financement de l’activité économique, à la protection des équilibres extérieurs et, plus largement, à la confiance dans la monnaie nationale.

En Algérie, leur rôle est d’autant plus déterminant que l’économie présente plusieurs caractéristiques structurelles qui renforcent leur importance.

La dépendance à l’égard des hydrocarbures, la volatilité des recettes d’exportation, la prédominance du financement bancaire, la faible profondeur des marchés financiers, l’importance de l’économie informelle ainsi que la persistance d’un marché parallèle des devises créent un environnement dans lequel les décisions monétaires et de change produisent des effets particulièrement sensibles.

Dans un tel contexte, leur efficacité ne dépend pas uniquement de la qualité des instruments mobilisés ; elle repose également sur la cohérence de l’ensemble des politiques économiques, sur le fonctionnement des institutions et sur les mécanismes de transmission vers l’économie réelle.

Au cours des vingt-cinq dernières années, l’économie algérienne a connu des transformations profondes. Après une période marquée par l’accumulation de réserves de change grâce à des prix élevés des hydrocarbures, elle a dû faire face à plusieurs chocs successifs : recul des recettes pétrolières, crise sanitaire mondiale, retour de l’inflation internationale, tensions géopolitiques, perturbations des chaînes d’approvisionnement et accélération des mutations technologiques dans les systèmes financiers et les moyens de paiement.

Ces évolutions ont profondément modifié les conditions dans lesquelles sont conduites les politiques monétaires et de change.

Dans ce contexte, une lecture exclusivement institutionnelle apparaît insuffisante. Les performances observées ne peuvent être attribuées à la seule Banque d’Algérie. Elles résultent de l’interaction complexe entre la politique monétaire, la politique budgétaire, la gestion des revenus d’hydrocarbures, le fonctionnement du système bancaire, les rigidités structurelles de l’économie, les comportements des agents économiques et les nombreux chocs extérieurs auxquels le pays est exposé.

La Banque d’Algérie occupe naturellement une place centrale dans ce dispositif. Elle conduit la politique monétaire, participe à la mise en œuvre de la politique de change, gère les réserves officielles, supervise le système bancaire et veille au bon fonctionnement des systèmes de paiement.

Toutefois, le présent ouvrage ne cherche pas à évaluer l’institution en elle-même. Son objet est plus large : il consiste à apprécier les résultats des politiques monétaires et de change conduites en Algérie, dont la Banque d’Algérie constitue l’un des principaux acteurs, aux côtés des autres politiques économiques.

La question centrale de cette étude peut ainsi être formulée de la manière suivante :

Dans quelle mesure les politiques monétaires et de change conduites en Algérie au cours des vingt-cinq dernières années ont-elles permis d’assurer durablement la stabilité des prix, de préserver les équilibres extérieurs, de soutenir le financement de l’économie et de renforcer la confiance dans la monnaie nationale ?

Répondre à cette question suppose de dépasser une approche centrée sur les seuls instruments de politique économique. La présence d’un taux directeur, d’un régime de change administré, d’un dispositif de gestion de la liquidité ou d’un niveau élevé de réserves internationales ne constitue pas, en soi, une preuve d’efficacité. Seuls les résultats effectivement obtenus permettent d’apprécier la capacité de ces politiques à atteindre les objectifs qui leur sont assignés.

L’objectif de cet ouvrage est donc d’évaluer, à la lumière des données disponibles, des spécificités de l’économie algérienne et des enseignements de l’expérience internationale, les performances des politiques monétaires et de change mises en œuvre depuis le début des années 2000. Il vise également à identifier les principaux facteurs susceptibles d’expliquer les écarts observés entre les objectifs poursuivis et les résultats obtenus, avant de proposer les réformes de nature à renforcer durablement leur efficacité.

Les questions qui structurent l’étude. L’ouvrage est organisé autour de quatre questions principales.

  • La première consiste à définir le référentiel d’évaluation en répondant à la question suivante : que doit-on attendre de politiques monétaires et de change modernes et efficaces ?
  • La deuxième porte sur l’expérience algérienne : comment les politiques monétaires et de change ont-elles été conduites et quels résultats ont-elles effectivement produits ?
  • La troisième cherche à expliquer les écarts observés : pourquoi certains objectifs demeurent-ils partiellement atteints malgré les instruments mobilisés ?
  • Enfin, la quatrième est prospective : quelles réformes permettraient d’améliorer durablement l’efficacité des politiques monétaire et de change en Algérie ?

Organisation de l’ouvrage

  • La première partie établit le référentiel conceptuel de l’étude. Elle présente les fondements théoriques des politiques monétaires et de change, leurs objectifs, leurs instruments et les principaux enseignements de l’expérience internationale. Elle répond à la question : que doit-on attendre de politiques monétaires et de change modernes et efficaces ?
  • La deuxième partie s’ouvre par la présentation du cadre méthodologique retenu pour l’évaluation. Elle applique ensuite cette démarche aux politiques monétaire et de change conduites en Algérie en examinant successivement leurs objectifs, les instruments mobilisés, les résultats obtenus et leur appréciation au regard des critères d’évaluation retenus.
  • La troisième partie constitue le cœur analytique de l’ouvrage. Elle cherche à expliquer les écarts entre les objectifs poursuivis et les résultats observés en analysant notamment les mécanismes de transmission, les interactions entre les politiques économiques, les contraintes institutionnelles, les rigidités structurelles et les facteurs externes.
  • Enfin, la quatrième partie propose un ensemble cohérent de réformes destinées à renforcer l’efficacité des politiques monétaire et de change, à améliorer leur coordination avec les autres politiques économiques et à accroître leur contribution à la stabilité macroéconomique et à la transformation durable de l’économie algérienne.

L’ambition de cet ouvrage n’est donc pas de porter un jugement sur une institution, mais d’évaluer deux politiques publiques essentielles à partir de leurs objectifs, de leurs résultats et des conditions de leur efficacité, afin de contribuer au débat sur le renforcement de la stabilité macroéconomique et du développement économique de l’Algérie.

Démarche d'évaluation des politiques monétaires et de change
Démarche d’évaluation des politiques monétaires et de change

Partie 1. Le référentiel conceptuel des politiques monétaires et de change

Référentiel conceptuel des politiques monétaires et de change
Référentiel conceptuel des politiques monétaires et de change

Introduction

Avant d’évaluer les politiques monétaires et de change mises en œuvre en Algérie, il est indispensable de définir le référentiel qui servira de base à cette évaluation. En effet, on ne peut apprécier l’efficacité de politiques publiques sans avoir préalablement précisé leurs objectifs, les principes qui les gouvernent, les instruments sur lesquels elles reposent et les résultats qu’une banque centrale moderne est censée produire.

Depuis plusieurs décennies, les banques centrales ont profondément évolué. Longtemps centrées sur l’émission de la monnaie et le financement de l’État, elles sont progressivement devenues les garantes de la stabilité des prix, de la stabilité financière et, plus largement, de la confiance dans le fonctionnement de l’économie.

Cette évolution s’est accompagnée d’un renforcement de leur indépendance, d’une modernisation de leurs instruments, d’une amélioration de leur gouvernance et d’une exigence accrue de transparence, de responsabilité et de crédibilité.

Cette première partie ne constitue donc pas une simple présentation théorique des banques centrales. Elle établit le référentiel conceptuel de l’étude. Elle présente les fondements théoriques des politiques monétaire et de change, leurs objectifs, leurs instruments et les principaux enseignements de l’expérience internationale. Ce référentiel servira de base à l’évaluation des politiques mises en œuvre en Algérie dans les parties suivantes.

Elle répond ainsi à une première question fondamentale :

Que doit faire une banque centrale moderne pour conduire efficacement les politiques monétaires et de change qui lui sont confiées ?

La réponse à cette question fournira le cadre d’analyse indispensable pour apprécier, dans la deuxième partie, les résultats des politiques monétaire et de change conduites en Algérie, avant d’examiner, dans la troisième partie, les facteurs expliquant les écarts de performance observés et, enfin, de proposer, dans la quatrième partie, les réformes susceptibles d’en renforcer durablement l’efficacité.

Evolution du mandat d'une banque centrale moderne
Evolution du mandat d’une banque centrale moderne

Chapitre 1. L’évolution du mandat des banques centrales : des banques d’émission aux institutions de stabilité macroéconomique et financière

Introduction

Les banques centrales comptent aujourd’hui parmi les institutions les plus importantes de l’économie moderne. Leurs décisions influencent directement l’inflation, les taux d’intérêt, le coût du crédit, les conditions de financement des entreprises, les marchés financiers, le taux de change et, plus largement, les perspectives de croissance.

Elles jouent également un rôle essentiel dans la préservation de la confiance dans la monnaie, la solidité du système bancaire et le bon fonctionnement des paiements. Cette position centrale est cependant le résultat d’une longue évolution historique. Les premières banques centrales exerçaient des fonctions relativement limitées, principalement centrées sur l’émission des billets, la préservation de leur convertibilité et la réalisation d’opérations financières pour le compte de l’État.

Au fil du développement du crédit, de l’industrialisation, de l’ouverture des économies et de la succession des crises bancaires et monétaires, leurs responsabilités se sont progressivement élargies.

Une banque centrale moderne ne se limite donc plus à conduire la politique monétaire. Elle contribue également à la stabilité financière, supervise ou participe à la supervision des établissements bancaires, assure la sécurité et l’efficacité des systèmes de paiement, gère les réserves internationales, intervient comme prêteur en dernier ressort et contribue à la prévention des risques systémiques.

Elle accompagne aussi la modernisation des infrastructures financières et l’essor des paiements numériques. Sans se substituer au gouvernement ni prendre en charge les politiques budgétaire, industrielle ou sociale, la banque centrale crée les conditions monétaires et financières nécessaires au bon fonctionnement de l’économie.

Sa mission consiste moins à produire directement la croissance qu’à instaurer un environnement de stabilité, de confiance et de prévisibilité favorable à l’investissement, à l’innovation et au développement économique. Comprendre cette évolution est indispensable pour établir le référentiel à partir duquel seront ensuite analysées les politiques monétaire et de change en Algérie.

L’expérience internationale montre en effet que la modernisation d’une banque centrale ne consiste pas nécessairement à multiplier ses objectifs, mais à adapter ses instruments, sa gouvernance, ses capacités d’analyse et ses modes d’intervention à un environnement économique et financier devenu plus complexe.

Ce chapitre retrace les principales étapes de cette transformation et montre comment les banques centrales sont progressivement devenues des institutions stratégiques de stabilité macroéconomique et financière.

1.1. Les banques d’émission : les origines des banques centrales

Les premières banques centrales apparaissent entre le XVIIᵉ et le XIXᵉ siècle, dans un contexte où les systèmes financiers restent peu développés et où la monnaie repose largement sur les métaux précieux.

Leur fonction principale consiste alors à émettre des billets, à en garantir la convertibilité en or ou en argent, à faciliter les paiements et à assurer certaines opérations financières pour le compte de l’État. À cette époque, la confiance dans la monnaie dépend essentiellement de la capacité de la banque d’émission à honorer la conversion des billets et à gérer prudemment ses réserves métalliques.

La stabilité monétaire repose davantage sur les règles de l’étalon métallique, puis de l’étalon-or, que sur une politique monétaire active au sens contemporain du terme. Ces institutions entretiennent également une relation étroite avec le Trésor public. Elles facilitent le financement de l’État, assurent la gestion de certaines opérations publiques et contribuent progressivement à l’organisation des paiements entre les banques.

Cette architecture répond pendant un temps aux besoins d’économies encore faiblement financiarisées. Elle devient toutefois insuffisante avec l’industrialisation, l’expansion du commerce international, le développement du crédit bancaire et la multiplication des établissements financiers. L’accroissement des besoins de liquidité et la fréquence des crises bancaires conduisent alors les banques d’émission à assumer des responsabilités nouvelles.

1.2. L’élargissement progressif des missions

Le XXᵉ siècle marque une transformation profonde du rôle des banques centrales. Les crises bancaires, la Grande Dépression des années 1930, les deux guerres mondiales, la mise en place puis l’effondrement du système de Bretton Woods et l’internationalisation croissante des marchés financiers modifient progressivement leurs responsabilités.

Leur mission ne consiste plus seulement à préserver la convertibilité ou la valeur externe de la monnaie. Elles deviennent responsables de la conduite de la politique monétaire, de la gestion de la liquidité bancaire, de l’encadrement du crédit et, dans de nombreux pays, de la supervision du système bancaire.

La fonction de prêteur en dernier ressort prend également une importance croissante. Lorsqu’une crise de liquidité menace de se transformer en crise systémique, la banque centrale peut fournir temporairement des ressources aux établissements solvables afin d’éviter l’effondrement du système de paiement et la propagation des difficultés à l’ensemble de l’économie.

À partir des années 1970 et 1980, la lutte contre l’inflation devient une priorité centrale. De nombreuses banques centrales adoptent des cadres de politique monétaire davantage orientés vers la stabilité des prix. Leur indépendance opérationnelle est renforcée, leurs instruments deviennent plus indirects et leur communication acquiert une importance croissante.

La crise financière mondiale de 2008 constitue une nouvelle rupture. Elle démontre qu’une inflation faible ne suffit pas à garantir la stabilité macroéconomique. Plusieurs économies avaient enregistré une inflation relativement maîtrisée tout en accumulant des déséquilibres financiers considérables : endettement excessif, bulles d’actifs, fragilités bancaires et interconnexions systémiques.

À la suite de cette crise, les banques centrales élargissent encore leurs interventions. Elles développent des instruments non conventionnels, renforcent la surveillance des risques systémiques, participent davantage à la régulation macroprudentielle et accordent une attention accrue à la stabilité financière.

1.3. Les banques centrales au cœur de la stabilité macroéconomique et financière

La banque centrale moderne exerce désormais un ensemble de fonctions complémentaires. Elle est à la fois autorité monétaire, gestionnaire de la liquidité, gardienne de la stabilité des prix, acteur de la stabilité financière et institution centrale du système de paiement. Ses principales responsabilités peuvent être regroupées autour de plusieurs missions :

  • Préserver la stabilité des prix
  • Conduire la politique monétaire
  • Contribuer à la stabilité financière
  • Assurer ou soutenir la supervision bancaire
  • Prévenir les risques systémiques
  • Agir comme prêteur en dernier ressort
  • Gérer les réserves internationales
  • Contribuer à la conduite de la politique de change
  • Garantir la sécurité et l’efficacité des systèmes de paiement
  • Accompagner la modernisation financière et numérique
Comment une banque centrale moderne remplit-elle son mandat ?
Comment une banque centrale moderne remplit-elle son mandat ?

Ces missions sont étroitement interdépendantes. Une politique monétaire crédible contribue à l’ancrage des anticipations d’inflation. Un système bancaire solide améliore la transmission des décisions monétaires.

Des systèmes de paiement efficaces réduisent les coûts de transaction et renforcent l’inclusion financière. Une gestion prudente des réserves internationales contribue à la résilience extérieure et à la confiance dans la monnaie. L’efficacité d’une banque centrale ne dépend cependant pas uniquement du nombre d’instruments dont elle dispose.

Elle repose également sur la cohérence de son mandat, la qualité de ses analyses, la fiabilité des données, la crédibilité de ses décisions, son autonomie opérationnelle, la transparence de sa communication et la qualité de sa coordination avec les autres autorités économiques. La banque centrale doit en particulier préserver un équilibre délicat.

Elle doit coopérer avec le gouvernement sans perdre sa capacité de décision, soutenir la stabilité financière sans encourager une prise de risque excessive, et répondre aux crises sans devenir un mécanisme permanent de financement des déséquilibres budgétaires ou bancaires.

1.4. Les enseignements pour l’Algérie et la Banque d’Algérie

L’expérience internationale montre qu’une banque centrale moderne ne se définit plus seulement par sa capacité à émettre la monnaie ou à maîtriser l’inflation. Elle constitue une institution centrale de stabilité macroéconomique, de confiance monétaire, de résilience financière et de modernisation du système financier.

Ces enseignements revêtent une importance particulière pour l’Algérie. L’économie nationale reste confrontée à plusieurs défis structurels : forte dépendance à l’égard des hydrocarbures, faible profondeur du système financier, poids important de la monnaie fiduciaire, développement limité des marchés financiers, insuffisance du crédit au secteur privé, dualité du marché des changes et modernisation encore incomplète des systèmes de paiement.

Dans ce contexte, l’efficacité des politiques monétaire et de change dépend non seulement des décisions prises par la Banque d’Algérie, mais également de l’environnement dans lequel elles sont mises en œuvre. Elle est notamment conditionnée par la situation budgétaire, la structure du système bancaire, le niveau de concurrence financière, la qualité des données, le fonctionnement du marché des changes et la coordination entre les différentes autorités publiques.

La modernisation de la Banque d’Algérie ne suppose donc pas nécessairement une remise en cause de son mandat fondamental. Elle implique surtout une adaptation de ses instruments, de ses méthodes d’analyse, de sa gouvernance, de sa communication et de ses infrastructures opérationnelles aux transformations de l’économie nationale et du système financier international.

Cette évolution doit également permettre d’améliorer la transmission de la politique monétaire, de renforcer la crédibilité des décisions, de développer les paiements numériques, d’approfondir le marché monétaire et de créer les conditions nécessaires à une gestion plus efficace et plus transparente du marché des changes.

Ces considérations établissent le cadre conceptuel à partir duquel seront examinées, dans la suite de l’ouvrage, les politiques monétaire et de change conduites en Algérie, les instruments utilisés et les résultats obtenus.

Conclusion

L’histoire des banques centrales est celle d’une adaptation continue aux transformations économiques, monétaires et financières. Initialement chargées d’émettre les billets, d’en garantir la convertibilité et de financer certaines opérations de l’État, elles sont progressivement devenues des institutions stratégiques de stabilité macroéconomique et financière. Cette évolution ne signifie pas que les banques centrales doivent intervenir dans tous les domaines de la politique économique. Leur responsabilité fondamentale demeure la création d’un environnement monétaire et financier stable. Elles ne produisent pas directement la croissance, mais elles en établissent certaines conditions essentielles : stabilité des prix, confiance dans la monnaie, solidité du système bancaire, sécurité des paiements et résilience face aux crises. L’efficacité d’une banque centrale ne se mesure donc pas seulement à la sophistication de ses instruments. Elle dépend également de la clarté de son mandat, de la qualité de sa gouvernance, de son autonomie opérationnelle, de la crédibilité de ses décisions, de la profondeur du système financier et de la cohérence globale des politiques économiques.

Après avoir retracé cette évolution historique, il convient désormais de préciser les missions fondamentales, les objectifs et les principaux leviers d’action d’une banque centrale moderne. Tel est l’objet du chapitre suivant.

Chapitre 2. Quelles sont les missions fondamentales d’une banque centrale moderne ?

Introduction

Le chapitre précédent a montré que les banques centrales ont progressivement évolué, passant de simples banques d’émission à des institutions au cœur de la stabilité macroéconomique et financière. Cette transformation s’est accompagnée d’un élargissement de leurs responsabilités afin de répondre aux mutations profondes de l’économie mondiale, à la mondialisation financière et à la complexité croissante des systèmes financiers.

Si leurs missions se sont diversifiées au fil du temps, elles demeurent organisées autour d’une même finalité : préserver la confiance dans la monnaie et créer un environnement monétaire et financier stable, favorable à l’investissement, à l’innovation et à une croissance durable.

Aujourd’hui, une banque centrale moderne ne se limite plus à conduire la politique monétaire. Elle contribue également à la stabilité financière, participe à la supervision prudentielle du système bancaire, veille au bon fonctionnement des systèmes de paiement, gère les réserves internationales, met en œuvre la politique de change lorsqu’elle en est responsable et accompagne les transformations technologiques du secteur financier. Ces différentes responsabilités ne constituent pas une juxtaposition de missions indépendantes. Elles forment un ensemble cohérent dont l’objectif est d’assurer la stabilité macroéconomique et de renforcer la résilience de l’économie face aux chocs internes et externes. Ce chapitre présente les principales missions qui caractérisent aujourd’hui une banque centrale moderne. Elles constituent le cadre de référence qui servira, dans les chapitres suivants, à analyser le mandat confié à la Banque d’Algérie ainsi que les politiques qu’elle met en œuvre.

2.1. La stabilité des prix : le fondement de la crédibilité monétaire

La stabilité des prix constitue la mission fondamentale de la quasi-totalité des banques centrales modernes. Elle est la condition première de la confiance dans la monnaie et de la bonne allocation des ressources au sein de l’économie. Une inflation durablement élevée réduit le pouvoir d’achat des ménages, accroît l’incertitude, perturbe les décisions d’investissement et d’épargne et pénalise la croissance économique.

À l’inverse, une inflation durablement trop faible, voire une déflation, peut ralentir l’activité en incitant les agents économiques à différer leurs décisions de consommation et d’investissement. L’objectif d’une banque centrale n’est donc pas de supprimer totalement l’inflation, mais de maintenir une inflation faible, stable et prévisible.

Cette stabilité permet aux ménages, aux entreprises et aux investisseurs de prendre leurs décisions dans un environnement plus lisible, réduisant ainsi les primes de risque et favorisant une croissance plus équilibrée.

L’expérience internationale montre toutefois que la stabilité des prix ne dépend pas exclusivement de la politique monétaire. Elle résulte également de la discipline budgétaire, du fonctionnement des marchés, de l’évolution des prix internationaux, des anticipations des agents économiques ainsi que de la crédibilité des institutions publiques.

La stabilité des prix constitue ainsi le socle sur lequel reposent les autres missions de la banque centrale. Sans monnaie stable, il ne peut y avoir ni confiance durable, ni stabilité financière, ni développement efficace du système financier.

Missions fondamentales d'une banque centrale moderne
Missions fondamentales d’une banque centrale moderne

2.2. Préserver la stabilité financière

La crise financière mondiale de 2008 a profondément modifié la conception du rôle des banques centrales. Elle a démontré que la stabilité des prix, bien qu’indispensable, ne garantit pas à elle seule la stabilité de l’économie.

Des déséquilibres financiers peuvent se développer même dans un contexte de faible inflation et mettre en péril l’ensemble du système bancaire. Les banques centrales ont ainsi vu leur mandat s’élargir à la surveillance de la stabilité financière.

Leur rôle consiste à identifier les risques systémiques, à suivre les vulnérabilités du secteur financier et à intervenir lorsque des tensions menacent le fonctionnement normal des marchés. Cette mission mobilise des instruments macroprudentiels destinés à limiter l’accumulation des risques, à renforcer la résilience des établissements financiers et à réduire la probabilité de crises systémiques.

La stabilité financière complète ainsi la stabilité monétaire. Ensemble, elles constituent les deux piliers de la confiance dans l’économie.

2.3. Assurer la supervision prudentielle du système bancaire

Dans de nombreux pays, la banque centrale est également chargée de la supervision prudentielle des établissements de crédit.

Cette responsabilité vise à garantir la solidité du système bancaire et à protéger les déposants. La supervision bancaire repose sur plusieurs fonctions complémentaires : l’agrément des établissements financiers, le contrôle du respect des règles prudentielles, l’évaluation des risques, les inspections sur place et la mise en œuvre de mesures correctives lorsque des fragilités apparaissent. Même lorsque cette mission est confiée à une autorité distincte, une coopération étroite avec la banque centrale demeure indispensable.

Les informations issues de la supervision alimentent en effet l’analyse des risques systémiques et renforcent l’efficacité de la politique monétaire. Un système bancaire solide constitue l’un des principaux canaux de transmission des décisions de politique monétaire. Sans banques saines, les effets de cette politique sur l’économie réelle restent limités.

2.4. Mettre en œuvre la politique de change et gérer les réserves internationales

Dans de nombreux pays, la banque centrale est responsable de la mise en œuvre de la politique de change définie par les autorités publiques. Son rôle consiste à intervenir sur le marché des changes lorsque cela est nécessaire, à assurer le bon fonctionnement de ce marché et à préserver la stabilité externe de la monnaie.  

La banque centrale est également chargée de constituer et de gérer les réserves internationales. Ces réserves jouent un rôle essentiel en renforçant la crédibilité de la politique économique, en facilitant les paiements extérieurs et en offrant une protection contre les chocs internationaux.

Le niveau des réserves ne constitue toutefois pas une fin en soi. Leur gestion doit rechercher un équilibre entre trois objectifs : la sécurité des actifs, leur liquidité et leur rendement. Dans les économies ouvertes, la politique de change et la gestion des réserves constituent ainsi des instruments majeurs de stabilité macroéconomique.

2.5. Garantir le bon fonctionnement des systèmes de paiement

Une économie moderne ne peut fonctionner efficacement sans infrastructures de paiement sûres, rapides et fiables. Les banques centrales jouent un rôle déterminant dans leur organisation et leur supervision. Elles veillent à la sécurité des systèmes de règlement interbancaire, assurent la disponibilité des moyens de paiement et limitent les risques opérationnels susceptibles d’affecter les transactions financières.

Au cours des dernières années, la généralisation des paiements électroniques, des paiements instantanés et des technologies numériques a considérablement renforcé cette mission. Les banques centrales accompagnent désormais la modernisation des infrastructures financières tout en veillant à préserver leur sécurité et leur résilience.

Le développement de systèmes de paiement performants favorise l’inclusion financière, améliore l’efficacité économique et réduit les coûts des transactions.

2.6. Accompagner l’innovation financière

La révolution numérique transforme profondément les systèmes monétaires et financiers. Paiements instantanés, monnaie électronique, fintechs, intelligence artificielle et monnaies numériques de banque centrale modifient progressivement l’environnement dans lequel évoluent les banques centrales.

Face à ces évolutions, leur rôle consiste moins à freiner l’innovation qu’à créer un cadre permettant son développement dans des conditions de sécurité, de transparence et de stabilité. Cette responsabilité implique une adaptation permanente des cadres réglementaires, un renforcement des capacités d’analyse et une coopération accrue avec les autres autorités nationales et internationales.

L’innovation financière constitue désormais un levier de modernisation du système financier, à condition qu’elle demeure compatible avec les objectifs fondamentaux de stabilité monétaire et financière.

Conclusion

Les missions confiées aux banques centrales se sont considérablement élargies au cours des dernières décennies. Si la stabilité des prix demeure leur responsabilité fondamentale, elles jouent aujourd’hui un rôle beaucoup plus large dans la préservation de la stabilité financière, la supervision bancaire, la gestion des réserves internationales, le bon fonctionnement des systèmes de paiement et l’accompagnement de l’innovation financière.

Ces missions sont complémentaires et interdépendantes. Leur efficacité dépend de la crédibilité de l’institution, de son indépendance opérationnelle, de la qualité de sa gouvernance et de sa capacité à adapter ses instruments aux évolutions de l’économie.

Ce cadre de référence constitue le point de départ de l’analyse qui suivra. Le chapitre suivant examinera comment ces missions se traduisent concrètement dans le mandat confié à la Banque d’Algérie et dans les politiques qu’elle met en œuvre.

Chapitre 3. Quels sont les nouveaux défis auxquels les banques centrales sont confrontées au XXIᵉ siècle ?

Introduction

Le mandat fondamental des banques centrales demeure inchangé : préserver la stabilité de la monnaie, contribuer à la stabilité financière et renforcer la confiance dans le système monétaire.

En revanche, l’environnement dans lequel elles exercent leurs responsabilités s’est profondément transformé. La mondialisation financière, les crises successives, la révolution numérique, l’essor de l’intelligence artificielle, le développement des nouveaux moyens de paiement, l’apparition des crypto-actifs, l’accélération de la circulation des données et la montée des risques cybernétiques ont profondément modifié la conduite de la politique monétaire.

Les banques centrales ne peuvent plus se limiter à fixer leurs taux directeurs ou à gérer la liquidité bancaire. Elles doivent désormais exploiter des volumes considérables de données, anticiper des risques de plus en plus complexes, moderniser leurs infrastructures, intégrer les nouvelles technologies financières et renforcer leur communication afin de préserver leur crédibilité.

Ce chapitre analyse les principaux défis auxquels sont confrontées les banques centrales du XXIᵉ siècle et montre pourquoi leur modernisation est devenue une condition essentielle de l’efficacité de leurs politiques.

3.1. La révolution numérique transforme les banques centrales

La révolution numérique constitue l’une des mutations les plus profondes qu’aient connues les banques centrales depuis plusieurs décennies. La généralisation des paiements électroniques, des paiements instantanés, des plateformes numériques, des applications financières mobiles et la dématérialisation croissante des transactions modifient profondément le fonctionnement des systèmes monétaires et financiers.

Cette évolution dépasse largement la simple modernisation des moyens de paiement. Elle transforme les circuits de circulation de la monnaie, accélère les échanges d’informations financières et favorise l’émergence de nouveaux acteurs proposant des services jusque-là réservés aux établissements bancaires traditionnels.

Les banques centrales sont ainsi conduites à moderniser leurs infrastructures de paiement, à adapter leur cadre réglementaire et à renforcer leur capacité de supervision afin d’accompagner ces transformations tout en préservant la sécurité et la stabilité du système financier. La numérisation offre également des opportunités importantes.

Elle favorise l’inclusion financière, réduit les coûts de transaction, améliore la traçabilité des opérations et peut renforcer l’efficacité de la politique monétaire grâce à une circulation plus fluide de la monnaie dans l’économie.

3.2. Les données et l’intelligence artificielle : vers une banque centrale plus intelligente

La révolution numérique s’accompagne d’une explosion des données économiques disponibles. Les banques centrales disposent aujourd’hui d’informations provenant des systèmes de paiement, des transactions bancaires, des marchés financiers, du commerce électronique, des plateformes numériques ou encore des données satellitaires.

Ces informations sont souvent disponibles presque en temps réel. L’exploitation de ces données à haute fréquence permet de compléter les statistiques économiques traditionnelles, dont la publication intervient généralement avec plusieurs semaines, voire plusieurs mois de décalage.

Les banques centrales peuvent ainsi détecter plus rapidement les retournements de conjoncture, suivre l’évolution de l’activité économique et identifier plus précocement les tensions inflationnistes ou les risques pesant sur la stabilité financière.

L’intelligence artificielle constitue un prolongement naturel de cette révolution des données. Les techniques d’apprentissage automatique permettent d’améliorer les prévisions macroéconomiques, de détecter des relations complexes entre les variables économiques, d’identifier plus rapidement les vulnérabilités du système financier et de renforcer les capacités d’analyse des banques centrales.

Ces nouveaux outils ne remplacent toutefois pas le jugement économique. Ils constituent des instruments d’aide à la décision dont l’efficacité dépend de la qualité des données disponibles, de la transparence des modèles utilisés et de l’expertise des économistes qui interprètent leurs résultats.

L’avenir des banques centrales repose ainsi sur une complémentarité entre l’intelligence humaine et les nouvelles technologies.

3.3. Les monnaies numériques et les nouveaux acteurs financiers

L’émergence des crypto-actifs, des stablecoins et des monnaies numériques de banque centrale (MNBC) constitue l’une des évolutions les plus marquantes du système monétaire international.

Ces innovations remettent en question certaines caractéristiques traditionnelles de la monnaie et ouvrent la voie à de nouvelles formes de paiement et de règlement. Les monnaies numériques offrent des perspectives prometteuses en matière de rapidité des transactions, de réduction des coûts de paiement et d’amélioration des transferts internationaux.

Elles peuvent également favoriser l’inclusion financière dans les économies où une partie importante de la population demeure éloignée des services bancaires traditionnels.

Ces innovations soulèvent néanmoins des défis majeurs concernant la stabilité financière, la protection des consommateurs, la lutte contre le blanchiment de capitaux, la cybersécurité et, surtout, la préservation de la souveraineté monétaire.

Les banques centrales sont ainsi amenées à définir un cadre réglementaire adapté et, dans certains cas, à étudier l’opportunité d’émettre leur propre monnaie numérique afin de préserver leur rôle central dans le système monétaire.

3.4. La cybersécurité : protéger la confiance numérique

La transformation numérique accroît considérablement l’exposition des systèmes financiers aux cybermenaces. Les banques centrales doivent désormais protéger non seulement leurs propres systèmes d’information, mais également les infrastructures critiques de paiement et de règlement dont dépend le fonctionnement de l’économie.

Une cyberattaque majeure pourrait interrompre les paiements, compromettre l’intégrité des données financières, perturber les marchés et ébranler la confiance dans l’ensemble du système bancaire. La cybersécurité est ainsi devenue une composante essentielle de la stabilité financière.

Elle exige des investissements importants dans les infrastructures numériques, le renforcement des dispositifs de prévention, la détection rapide des incidents et une coopération étroite entre les banques centrales, les autorités de supervision et les établissements financiers.

Dans un environnement de plus en plus numérisé, protéger les infrastructures numériques revient désormais à protéger la confiance dans la monnaie elle-même.

3.5. Communication et crédibilité : un nouvel instrument de politique monétaire

L’efficacité de la politique monétaire dépend largement des anticipations des ménages, des entreprises et des investisseurs. Les décisions de consommation, d’investissement ou d’épargne reposent autant sur les mesures effectivement prises par la banque centrale que sur la manière dont les agents économiques anticipent ses décisions futures.

La communication est ainsi devenue un véritable instrument de politique monétaire. Les conférences de presse, les rapports sur l’inflation, les projections macroéconomiques, les comptes rendus des réunions de politique monétaire et les indications prospectives (forward guidance) permettent d’orienter les anticipations et d’améliorer la transmission des décisions de politique monétaire. Une communication claire, cohérente et prévisible contribue à renforcer la crédibilité de la banque centrale.

À l’inverse, une communication ambiguë ou incohérente peut accroître l’incertitude et réduire l’efficacité de la politique monétaire. La crédibilité constitue aujourd’hui l’un des principaux actifs d’une banque centrale moderne. Plus les agents économiques ont confiance dans sa capacité à atteindre ses objectifs, plus les mesures qu’elle adopte produisent les effets attendus.

3.6. Gouvernance, indépendance et responsabilité

L’élargissement des missions des banques centrales s’accompagne d’exigences croissantes en matière de gouvernance. L’indépendance opérationnelle demeure une condition essentielle de la crédibilité de la politique monétaire, mais elle doit s’exercer dans un cadre clair de responsabilité démocratique et de transparence.

Les banques centrales modernes rendent régulièrement compte de leurs décisions, publient leurs analyses économiques, expliquent leurs choix et évaluent leurs résultats. Cette obligation de rendre compte renforce leur légitimité institutionnelle et favorise la confiance du public. L’indépendance, la transparence et la responsabilité ne constituent pas des objectifs contradictoires.

Elles forment au contraire les trois piliers d’une gouvernance moderne, indispensable pour permettre aux banques centrales d’exercer efficacement leurs missions dans un environnement économique en mutation permanente.

Conclusion

Les banques centrales du XXIᵉ siècle exercent leurs missions dans un environnement beaucoup plus complexe que celui de leurs prédécesseurs. La révolution numérique, l’intelligence artificielle, l’exploitation des données massives, les innovations financières, les monnaies numériques, les cybermenaces et l’importance croissante de la communication transforment profondément la conduite des politiques monétaire et financière.

Ces évolutions ne remettent pas en cause leur mandat fondamental, mais elles exigent une adaptation permanente de leurs instruments, de leurs compétences, de leur organisation et de leur gouvernance.

Une banque centrale moderne doit désormais être capable d’innover, d’anticiper et de communiquer autant que de conduire la politique monétaire.

Ce cadre conceptuel complète le référentiel présenté dans les deux premiers chapitres.

La deuxième partie de cet ouvrage analysera comment ces principes s’appliquent au cas de la Banque d’Algérie, en évaluant les politiques monétaires et de change mises en œuvre, leurs résultats et les conditions de leur efficacité.

Nouveaux défis des banques centrales
Nouveaux défis des banques centrales

Comment évaluer l’exercice du mandat confié à la Banque d’Algérie ?

Introduction

Les trois premiers chapitres ont présenté les principes qui caractérisent une banque centrale moderne : son mandat, ses principales missions et les nouveaux défis auxquels elle est confrontée au XXIᵉ siècle.

Ils constituent le référentiel conceptuel sur lequel repose la présente étude. Il convient désormais d’examiner comment ces principes sont traduits dans le cadre juridique de la Banque d’Algérie.

La loi monétaire et bancaire de juin 2023 marque une étape importante dans l’évolution institutionnelle de la Banque d’Algérie. Elle redéfinit son mandat, précise ses responsabilités et lui confère un ensemble d’instruments comparables à ceux utilisés par les banques centrales modernes.

Toutefois, l’objet de cette étude n’est pas d’apprécier la qualité de la loi elle-même. Une banque centrale ne peut être évaluée à la seule lecture de son texte fondateur. Son efficacité se mesure avant tout à sa capacité à atteindre les objectifs que le législateur lui assigne. Le mandat légal constitue ainsi le point de départ de l’évaluation.

Les chapitres qui suivent analyseront successivement les politiques effectivement mises en œuvre, les instruments mobilisés et les résultats obtenus afin d’apprécier dans quelle mesure la Banque d’Algérie remplit les missions qui lui sont confiées.

Cette démarche repose sur une distinction fondamentale entre trois niveaux d’analyse : le mandat défini par la loi ; les politiques effectivement conduites ; ET les résultats observés dans l’économie.

L’objet de cette deuxième partie est précisément de confronter ces trois dimensions afin d’identifier les écarts éventuels entre les objectifs assignés à la Banque d’Algérie et les performances effectivement obtenues.

4.1. Le mandat général : le fondement de l’évaluation

La loi monétaire et bancaire de 2023 confère à la Banque d’Algérie un mandat sensiblement plus large que la seule conduite de la politique monétaire. Elle lui assigne la responsabilité de préserver la stabilité des prix, de contribuer à la stabilité monétaire et financière, de conduire la politique monétaire et la politique de change, de veiller au bon fonctionnement des systèmes de paiement et d’assurer la solidité du système bancaire.

Ce mandat s’inscrit dans l’évolution observée au sein des principales banques centrales. Si la stabilité des prix demeure leur objectif fondamental, celle-ci est désormais indissociable de la stabilité financière, de la confiance dans la monnaie, du bon fonctionnement des infrastructures financières et de la résilience du système bancaire.

La loi reconnaît également que la Banque d’Algérie agit dans un environnement où les politiques monétaire, budgétaire et de change interagissent en permanence. Son action ne peut donc être appréciée isolément. Elle doit être analysée au regard de l’ensemble du contexte macroéconomique dans lequel elle intervient. Le mandat général constitue ainsi le référentiel de l’ensemble de l’évaluation.

Les performances de la Banque d’Algérie ne seront pas appréciées à partir d’un seul indicateur, comme l’inflation, mais au regard de l’ensemble des responsabilités que la loi lui confie.

4.2. La politique monétaire : des instruments modernes au service de la stabilité des prix

La loi confie à la Banque d’Algérie la responsabilité de définir et de mettre en œuvre la politique monétaire afin d’assurer la stabilité des prix. Elle met à sa disposition l’ensemble des principaux instruments utilisés par les banques centrales modernes : taux directeurs, opérations d’open market, réserves obligatoires, refinancement des banques et gestion de la liquidité bancaire.

L’importance de cette disposition ne réside pas uniquement dans la diversité des instruments disponibles. Elle rappelle surtout que la politique monétaire constitue un moyen au service d’un objectif clairement identifié : la stabilité des prix. L’efficacité de cette politique dépend toutefois de la capacité des décisions de la Banque centrale à influencer les conditions de financement de l’économie, le comportement des banques, les anticipations des agents économiques et, finalement, l’évolution de l’inflation.

La véritable question n’est donc pas de savoir si la Banque d’Algérie dispose d’instruments conformes aux standards internationaux. La loi répond clairement par l’affirmative. La question essentielle est de déterminer dans quelle mesure ces instruments produisent effectivement les résultats attendus dans le contexte particulier de l’économie algérienne.

4.3. La politique de change : concilier des objectifs parfois contradictoires

La loi confie également à la Banque d’Algérie la responsabilité de conduire la politique de change. Cette mission dépasse largement la simple administration du marché des devises.

Elle consiste à rechercher un équilibre entre plusieurs objectifs qui peuvent, selon les circonstances, entrer en tension. La politique de change doit contribuer à préserver la stabilité des prix, maintenir les équilibres extérieurs, renforcer la confiance dans la monnaie nationale, préserver la compétitivité des entreprises et accompagner la diversification de l’économie.

Ces objectifs ne sont pas toujours compatibles à court terme. Un taux de change relativement fort peut limiter l’inflation importée et soutenir le pouvoir d’achat, mais il peut également réduire la compétitivité des producteurs nationaux et favoriser les importations.

À l’inverse, un taux de change plus compétitif peut stimuler la production nationale et les exportations hors hydrocarbures, tout en exerçant des pressions inflationnistes temporaires. La loi ne privilégie pas explicitement l’un de ces objectifs au détriment des autres.

Elle laisse à la Banque d’Algérie la responsabilité d’opérer les arbitrages nécessaires en fonction de la conjoncture économique. L’évaluation de la politique de change consistera précisément à apprécier dans quelle mesure ces arbitrages ont permis d’atteindre les objectifs poursuivis.

Du mandat légal à l'évaluation de la Banque d'Algérie
Du mandat légal à l’évaluation de la Banque d’Algérie

4.4. Le principe du taux de change unique : entre norme juridique et réalité économique

L’article 145 de la loi réaffirme le principe d’un taux de change unique applicable à l’ensemble des opérations de change. Ce principe vise à assurer la transparence du marché des devises, l’égalité de traitement entre les agents économiques et l’efficacité de la politique de change.

Sur le plan juridique, ce principe est parfaitement clair. Dans la pratique, la situation apparaît plus complexe. Depuis de nombreuses années, un marché parallèle des devises coexiste avec le marché officiel, générant un écart parfois important entre les deux taux de change. Cette coexistence soulève une question essentielle : comment expliquer qu’un principe juridique d’unicité du taux de change cohabite durablement avec une dualité de fait des marchés des devises ?

La réponse dépasse largement la seule politique de change. Elle renvoie au fonctionnement du contrôle des changes, aux restrictions administratives d’accès aux devises, au développement du secteur informel, aux anticipations des agents économiques et aux déséquilibres persistants entre l’offre et la demande de devises.

L’existence durable d’un marché parallèle constitue ainsi un indicateur particulièrement révélateur des écarts susceptibles d’exister entre le cadre légal et la réalité économique. Son analyse occupera une place importante dans l’évaluation de la politique de change.

Conclusion

La première partie de cet ouvrage a permis de construire le référentiel conceptuel qui servira de base à l’ensemble de l’analyse. Elle a montré que les politiques monétaires et de change modernes poursuivent des objectifs clairement identifiés : assurer la stabilité des prix, préserver la confiance dans la monnaie, contribuer à la stabilité financière, favoriser un fonctionnement efficace du système financier et soutenir, dans leur domaine de compétence, le développement durable de l’économie.

Elle a également mis en évidence que l’efficacité de ces politiques ne dépend pas uniquement de la qualité des instruments dont dispose la banque centrale. Elle repose aussi sur la crédibilité des institutions, la cohérence des politiques économiques, la qualité des mécanismes de transmission et les caractéristiques structurelles de l’économie dans laquelle elles sont mises en œuvre.

Ce référentiel constitue la grille de lecture indispensable pour apprécier l’expérience algérienne. Il fournit les principes, les objectifs et les critères généraux auxquels seront confrontées les politiques effectivement conduites en Algérie au cours des vingt-cinq dernières années.

La deuxième partie, prochainement disponible, s’ouvre par la présentation du cadre méthodologique retenu pour cette évaluation.

Celui-ci précisera les critères, les indicateurs et la démarche d’analyse qui seront appliqués à l’étude des politiques monétaire et de change. L’évaluation portera ensuite sur les objectifs poursuivis, les instruments mobilisés et les résultats obtenus, avant que les parties suivantes n’expliquent les écarts observés et proposent les réformes susceptibles d’en améliorer durablement l’efficacité.

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