Le réalignement du dinar algérien : non pas une recette FMI mais un impératif incontournable de souveraineté économique et de cohérence macroéconomique
En bref :
Résumé Exécutif
L’économie algérienne se trouve aujourd’hui à un tournant décisif de son histoire économique. Malgré les progrès réalisés au cours des dernières décennies, le modèle de croissance demeure fortement dépendant de la rente des hydrocarbures, tandis que persistent plusieurs déséquilibres structurels : faible diversification productive, dépendance élevée aux importations, déficits budgétaires récurrents, développement de l’économie informelle, fragmentation du marché des changes et pression croissante sur les réserves de change.
Dans ce contexte, la question du taux de change du dinar occupe une place centrale. Le débat national est souvent présenté comme une opposition entre, d’une part, le maintien d’un contrôle administratif du marché des changes au nom de la souveraineté économique et, d’autre part, le recours à un ajustement du taux de change assimilé à une supposée « recette du FMI ». Cette opposition est trompeuse.
Le réalignement du taux de change ne constitue ni une doctrine idéologique ni une prescription propre aux institutions financières internationales. Il représente un mécanisme universel d’ajustement macroéconomique utilisé par les pays confrontés à des déséquilibres persistants entre l’offre et la demande de devises, à une surévaluation de leur monnaie ou à une perte progressive de compétitivité.
L’objectif principal de cette étude est de montrer que le véritable enjeu ne réside pas dans le choix entre souveraineté et ajustement, mais dans la capacité à construire un système de change cohérent avec les fondamentaux macroéconomiques du pays et compatible avec les ambitions de la Vision Algérie 2050.
L’analyse rappelle d’abord les concepts fondamentaux du taux de change, du régime de change et de la politique de change. Le taux de change constitue le principal prix relatif d’une économie ouverte. Il influence simultanément la compétitivité, l’inflation, les réserves de change, les finances publiques, l’investissement et les arbitrages entre production nationale et importations.
Le régime de change correspond au cadre institutionnel qui organise la formation de ce prix, tandis que la politique de change regroupe les objectifs et instruments utilisés par les autorités monétaires pour préserver les équilibres macroéconomiques.
L’étude met également en évidence l’importance du taux de change effectif réel comme indicateur de compétitivité externe et souligne qu’il n’existe pas de taux de change d’équilibre permanent. Celui-ci évolue continuellement sous l’effet des changements de productivité, des termes de l’échange, de l’inflation relative, des flux de capitaux et des réserves de change.
Le document examine ensuite le processus de convertibilité du dinar et distingue clairement la convertibilité des transactions courantes de l’ouverture du compte capital. Il rappelle que l’Algérie a accepté en 1997 les obligations de l’Article VIII du FMI relatives aux transactions courantes tout en maintenant un contrôle significatif sur les mouvements de capitaux afin de préserver la stabilité macrofinancière.
Cette situation a contribué à l’émergence d’un système dual caractérisé par la coexistence d’un marché officiel administré et d’un marché parallèle devenu une référence importante pour une partie croissante des transactions économiques.
L’analyse du régime de change algérien montre que le dinar est aujourd’hui géré dans le cadre d’un système fortement administré où la Banque d’Algérie joue un rôle central à travers la gestion des réserves de change, les interventions sur le marché interbancaire et la réglementation de l’accès aux devises.
En pratique, le dinar est également utilisé comme ancre implicite de lutte contre l’inflation importée, ce qui contribue à limiter temporairement les pressions inflationnistes mais peut générer à terme des déséquilibres plus profonds en matière de compétitivité, de réserves de change et de fonctionnement du marché des devises.
L’étude identifie plusieurs fragilités structurelles qui affectent aujourd’hui le système de change :
- La coexistence durable d’un marché officiel et d’un marché parallèle ;
- La surévaluation potentielle du taux de change réel ;
- La faiblesse des exportations hors hydrocarbures ;
- Le développement de comportements spéculatifs ;
- La surfacturation et la sous-facturation ;
- La dollarisation partielle de l’économie ;
- La prédominance de l’économie cash ;
- La faible profondeur du marché interbancaire des changes ;
- et la fragmentation croissante des signaux économiques.
L’un des messages centraux du document est qu’aucune économie ne peut durablement corriger ses déséquilibres externes uniquement par l’administration des quantités. Lorsque le taux de change est empêché de jouer son rôle d’ajustement, les tensions se déplacent progressivement vers les réserves de change, les restrictions administratives, le marché parallèle, les pénuries et les rentes bureaucratiques. L’ajustement finit alors par s’opérer de manière plus coûteuse économiquement et socialement.
Le document souligne également que le maintien durable d’un taux de change déconnecté des fondamentaux économiques peut compromettre plusieurs objectifs stratégiques de la Vision Algérie 2050. La diversification productive, le développement des exportations hors hydrocarbures, l’attraction des investissements, l’intégration dans les chaînes de valeur mondiales et la modernisation du système financier nécessitent un environnement monétaire et de change plus cohérent, plus transparent et plus crédible.
L’étude conclut qu’un réalignement progressif, ordonné et soigneusement séquencé du dinar constitue un impératif de cohérence macroéconomique plutôt qu’une prescription extérieure. Un tel processus devrait s’inscrire dans une stratégie globale associant :
- Une consolidation budgétaire graduelle ;
- Une politique monétaire disciplinée ;
- Un approfondissement du marché des changes ;
- Le développement effectif des bureaux de change ;
- Une réduction progressive de l’écart entre marché officiel et marché parallèle ;
- Le renforcement de la compétitivité productive ;
- et l’accélération des réformes structurelles nécessaires à la réussite de la Vision Algérie 2050.
En définitive, la question fondamentale n’est pas de savoir si le dinar doit être plus fort ou plus faible. Elle consiste à déterminer si le régime de change actuel permet réellement de soutenir les objectifs de croissance, de diversification, de compétitivité et de souveraineté économique que l’Algérie s’est fixés pour les prochaines décennies. Le réalignement du dinar n’est pas une fin en soi ; il constitue l’un des instruments permettant de restaurer la cohérence entre les fondamentaux économiques, les signaux de prix et les ambitions de développement du pays.
Introduction Générale
L’Algérie se trouve aujourd’hui à un moment charnière de sa trajectoire économique. Après plusieurs décennies de dépendance structurelle à la rente des hydrocarbures, l’économie nationale demeure confrontée à des déséquilibres macroéconomiques profonds et persistants : faible diversification productive, dépendance élevée aux importations, vulnérabilité des équilibres extérieurs, fragmentation croissante du marché des changes, expansion de l’économie informelle et déconnexion progressive entre les mécanismes administratifs de régulation et les réalités économiques sous-jacentes.
Dans ce contexte, la question de la valeur du dinar, de son taux de change et du fonctionnement du marché des devises devient centrale. Elle dépasse largement le cadre d’un simple débat technique ou monétaire. Elle renvoie en réalité à une interrogation beaucoup plus fondamentale : comment une économie ouverte peut-elle durablement préserver ses équilibres internes et externes lorsqu’elle cherche à administrer la rareté des devises, neutraliser les signaux de prix et contenir les déséquilibres macroéconomiques principalement à travers des mécanismes bureaucratiques et des restrictions quantitatives ?
Le débat économique national demeure pourtant souvent enfermé dans une opposition artificielle et intellectuellement réductrice. D’un côté, tout recours aux mécanismes de prix — notamment au réalignement du taux de change — est fréquemment assimilé à une prétendue « recette du FMI » ou à une logique d’abandon de souveraineté économique. Plus de 80 pays dans le monde ont aujourd’hui recours à des régimes de change flottants ou à des formes de flottement dirigé, dans lesquels le taux de change joue un rôle central d’ajustement macroéconomique. De l’autre, le maintien d’un contrôle administratif croissant du marché des changes est parfois présenté comme une forme de protection de l’économie nationale face aux déséquilibres extérieurs alors que l’histoire économique récente nous montre les limites, voire l’échec, de tels dispositifs lorsqu’ils sont maintenus durablement.
Cette lecture est profondément erronée pour les raisons suivantes :
- Le réalignement monétaire n’est ni une doctrine idéologique, ni une prescription propre aux institutions financières internationales. Il constitue un mécanisme universel d’ajustement macroéconomique utilisé par l’ensemble des économies confrontées à des déséquilibres persistants entre l’offre et la demande de devises, à une surévaluation du taux de change réel, à une dégradation progressive de la compétitivité ou à une fragmentation du marché des changes.
- Le réalignement dépasse la simple opération de dépréciation. C’est une stratégie multi dimensionnelle et multi annelle qu’il faut préparer et mettre en œuvre pour donner au pays une chance de prospérer économiquement.
- L’histoire économique internationale montre d’ailleurs qu’aucune économie ne peut durablement stabiliser ses équilibres macroéconomiques uniquement par l’administration des quantités, le rationnement des devises et le contrôle bureaucratique des flux. Lorsqu’un pays refuse trop longtemps d’utiliser le taux de change comme variable normale d’ajustement, les déséquilibres ne disparaissent pas. Ils se déplacent progressivement vers d’autres segments de l’économie : marchés parallèles, pénuries, distorsions des prix relatifs, expansion de l’informel, comportements spéculatifs, rentes administratives et fragmentation croissante des circuits économiques. Ils bloquent ainsi la croissance et l’emploi.
- Autrement dit, lorsqu’une économie empêche durablement les prix de jouer leur rôle d’ajustement, ce sont finalement les restrictions administratives, les autorisations bureaucratiques et les marchés parallèles qui finissent par réguler l’activité économique de manière beaucoup plus coûteuse économiquement et socialement.
Le véritable enjeu pour l’Algérie n’est donc pas de choisir entre « souveraineté » et « ajustement ». Il réside plutôt dans le choix du mode de régulation économique que le pays souhaite construire dans le cadre de sa transition post-rentière et de la Vision Algérie 2050.
Car une économie ne peut durablement : maintenir une dualité structurelle du marché des changes ; neutraliser les signaux de prix ; administrer la rareté des devises ; et contrôler bureaucratiquement les déséquilibres externes, sans voir apparaître progressivement :
- Une perte de compétitivité, ce qui bloque la diversification des exportations hors hydrocarbures ;
- Une mauvaise allocation des ressources, ce qui favorise le gaspillage ;
- Une baisse de productivité, ce qui limite la création de richesses nationale ;
- Une fragmentation monétaire croissante ; ce qui rend difficile une programmation monétaire solide et cohérente sur le plan macroéconomique.
- Une détérioration du climat des affaires qui contraindra l’investissement privé.
- Un affaiblissement du potentiel de croissance de long terme et l’amoindrissement du statut du pays sur le plan économique international.
Dans cette perspective, le réalignement progressif du dinar ne constitue nullement un abandon de souveraineté économique. Il vise au contraire à restaurer progressivement la cohérence entre les fondamentaux macroéconomiques, le fonctionnement du marché des changes, les équilibres extérieurs, les signaux de prix et les capacités réelles de financement de l’économie nationale.
La loi monétaire et bancaire de juin 2023 consacre d’ailleurs plusieurs principes convergents avec cette approche, notamment en matière d’organisation du marché interbancaire des changes, de stabilité monétaire, de supervision financière et de cohérence du système de change. L’article 145 relatif au marché des changes illustre explicitement cette orientation institutionnelle.
Le débat actuel dépasse ainsi largement la seule question technique du taux de change. Il pose une interrogation beaucoup plus profonde : l’Algérie souhaite-t-elle reconstruire progressivement des mécanismes économiques capables de restaurer compétitivité, transparence, efficacité allocative et crédibilité macroéconomique, ou poursuivre une logique d’administration croissante des déséquilibres au risque d’aggraver les rigidités structurelles qui limitent depuis plusieurs décennies son potentiel de croissance, de diversification et de création d’emplois ?
Partie 1. Taux de change, régime de change et politique de change : les fondements conceptuels
L’un des principaux obstacles à un débat rigoureux sur la question monétaire en Algérie réside dans la confusion persistante entre trois notions pourtant distinctes : le taux de change ; le régime de change ; et la politique de change.

Ces concepts sont souvent utilisés de manière interchangeable alors qu’ils renvoient à des réalités économiques et institutionnelles différentes. Or comprendre cette architecture est indispensable pour analyser correctement les déséquilibres du système monétaire algérien et les enjeux liés au réalignement progressif du dinar. Clarifions déjà ces éléments :
- Le taux de change correspond au prix observable d’une monnaie par rapport à une autre.
- Le régime de change désigne quant à lui le mode d’organisation du système de détermination du taux de change.
- Enfin, la politique de change renvoie aux objectifs et aux instruments utilisés par les autorités monétaires pour influencer l’évolution du change conformément aux objectifs macroéconomiques du pays.
Autrement dit, le taux de change est le prix ; le régime de change est le système qui organise la formation de ce prix ; et la politique de change correspond à la stratégie poursuivie par les autorités monétaires en matière de performances du secteur extérieur, dont le poids est important dans la structure du PIB.
Dans toute économie ouverte, ces trois dimensions interagissent étroitement avec : la politique monétaire ; les équilibres externes ; les flux de capitaux ; la compétitivité ; l’inflation ; et la stabilité macroéconomique globale.
I. Le taux de change : le prix externe de la monnaie
A. Qu’est-ce qu’un taux de change ?
- Le taux de change représente le prix relatif d’une monnaie par rapport à une autre. Il indique la quantité de monnaie nationale nécessaire pour acquérir une unité de devise étrangère. Dans une économie ouverte, le taux de change constitue l’un des principaux prix macroéconomiques. Il assure la liaison entre : l’économie domestique ; le commerce extérieur ; les flux financiers ; les réserves de change ; et les marchés internationaux.
- Le taux de change nominal correspond au prix observé d’une devise par rapport à une autre monnaie. Soit 1 EUR=155 DZD1\ EUR = 155\ DZD1 EUR=155 DZD. Mais le taux de change nominal ne suffit pas à mesurer la compétitivité réelle d’une économie.
- Le taux de change réel intègre également les écarts d’inflation entre pays.
où :
- TCR = taux de change réel ;
- TCN = taux de change nominal ;
- P* = niveau général des prix chez les partenaires commerciaux (étrangers) ;
- P = niveau général des prix dans l’économie nationale.
Cette formule montre que la compétitivité d’un pays ne dépend pas uniquement du taux de change nominal observé sur le marché des changes. Elle dépend également de l’évolution des prix domestiques par rapport aux prix étrangers.
Autrement dit, une dépréciation du taux de change nominal n’améliore durablement la compétitivité que si elle n’est pas annulée par une inflation domestique plus forte que celle des partenaires commerciaux.
Le taux de change réel corrige ainsi le taux de change nominal des différences d’inflation entre les pays afin de mesurer le véritable prix relatif des biens nationaux par rapport aux biens étrangers.
Exemple simple: Supposons que :
- le taux de change nominal se déprécie de 10 % ;
- les prix en Algérie augmentent de 8 % ;
- les prix chez les partenaires commerciaux augmentent de seulement 2 %.
Une partie importante du gain de compétitivité obtenu grâce à la dépréciation nominale est alors absorbée par l’inflation domestique. L’amélioration réelle de la compétitivité sera donc beaucoup plus faible que ne le suggère l’évolution du seul taux de change nominal.
Cas d’une appréciation réelle. Lorsque le taux de change réel s’apprécie : les biens importés deviennent relativement moins chers ; les exportations deviennent relativement moins compétitives ; les producteurs nationaux sont davantage exposés à la concurrence étrangère. Une appréciation réelle prolongée peut ainsi conduire à une perte de compétitivité et à une détérioration progressive du secteur productif.
Cas d’une dépréciation réelle : À l’inverse, lorsque le taux de change réel se déprécie : les exportations deviennent plus compétitives ; les importations deviennent relativement plus coûteuses ; la production nationale est davantage encouragée ; le compte courant tend à s’améliorer. Toutefois, cet effet positif n’est durable que si la dépréciation n’alimente pas une inflation excessive.
- Le taux de change bilatéral ; mesure la relation entre deux monnaies spécifiques. Le taux de change effectif mesure la valeur moyenne d’une monnaie vis-à-vis d’un panier de devises pondéré selon les partenaires commerciaux.
B. Les fonctions macroéconomiques du taux de change
Le taux de change remplit plusieurs fonctions fondamentales dans toute économie ouverte.
- Il constitue d’abord un mécanisme d’ajustement externe. Il contribue à équilibrer : L’offre et la demande de devises ; Les échanges commerciaux ; Les mouvements de capitaux ; et les équilibres de la balance des paiements.
- Il joue également un rôle central dans la compétitivité de l’économie. Une monnaie durablement surévaluée pénalise : les exportations ; la production domestique ; et les secteurs échangeables, tout en favorisant artificiellement : les importations ; les arbitrages commerciaux ; et la consommation de biens importés.
- Le taux de change influence ainsi directement : l’allocation des ressources ; la structure productive ; les décisions d’investissement ; et les arbitrages entre produire localement ou importer.
- Enfin, le change constitue un puissant canal de transmission monétaire et inflationniste, particulièrement dans les économies fortement dépendantes des importations.
II. Le taux de change : principal prix relatif d’une économie ouverte
Dans une économie moderne, les prix remplissent une fonction essentielle d’information et d’allocation des ressources. Ils indiquent la rareté relative des biens, orientent les décisions des producteurs et des consommateurs et contribuent à l’équilibre général des marchés.
Parmi l’ensemble des prix observés dans l’économie, le taux de change occupe une place particulière. Il constitue le prix relatif qui relie l’économie nationale au reste du monde. Il détermine combien d’unités de monnaie nationale sont nécessaires pour acquérir une unité de monnaie étrangère et influence ainsi directement l’ensemble des échanges internationaux.
Le taux de change ne constitue donc pas seulement un prix monétaire. Il est également un prix relatif fondamental qui affecte simultanément : les importations ; les exportations ; l’investissement ; l’épargne ; la consommation ; les mouvements de capitaux ; les finances publiques ; l’inflation ; et la compétitivité globale de l’économie.
Toute modification du taux de change entraîne une modification des prix relatifs entre les biens domestiques et les biens étrangers. Une appréciation de la monnaie rend les produits importés relativement moins chers et les produits nationaux relativement plus coûteux sur les marchés internationaux. À l’inverse, une dépréciation renforce la compétitivité des producteurs nationaux mais peut accroître le coût des importations.
Le taux de change agit ainsi comme un mécanisme central d’allocation des ressources. Il influence les arbitrages entre produire localement ou importer, investir dans les secteurs exportateurs ou dans les activités protégées, orienter l’épargne vers la monnaie nationale ou vers les devises étrangères.
Lorsque ce prix relatif est durablement déconnecté des fondamentaux économiques, les signaux transmis aux agents économiques deviennent progressivement erronés. Les ressources peuvent alors être orientées vers des activités moins productives, les incitations à exporter diminuent et les déséquilibres extérieurs tendent à s’accumuler.
Dans cette perspective, la politique de change ne consiste pas simplement à gérer la valeur d’une monnaie. Elle contribue à déterminer l’ensemble des signaux économiques qui orientent les décisions de production, d’investissement et de consommation. C’est pourquoi le taux de change est souvent considéré comme l’un des prix macroéconomiques les plus stratégiques dans toute économie ouverte.
III. L’offre et la demande de devises : le fondement du marché des changes
Comme tout prix de marché, le taux de change résulte fondamentalement de la confrontation entre une offre et une demande de devises. Il constitue le mécanisme par lequel une économie équilibre ses besoins en monnaie étrangère avec ses capacités à en générer.
Dans une économie ouverte, l’offre de devises provient principalement :
- des exportations de biens ;
- des exportations de services ;
- des recettes touristiques ;
- des transferts des travailleurs résidant à l’étranger ;
- des investissements directs étrangers ;
- des emprunts extérieurs ;
- et des flux de capitaux entrants.
À l’inverse, la demande de devises est alimentée par :
- les importations de biens ;
- les importations de services ;
- les remboursements de dette extérieure ;
- les transferts de revenus ;
- les voyages ;
- les études à l’étranger ;
- les investissements extérieurs ;
- et les sorties de capitaux.
Dans un système de marché, le taux de change constitue le prix qui permet d’équilibrer ces deux flux.
Lorsque la demande de devises dépasse durablement l’offre, une pression à la dépréciation apparaît naturellement sur la monnaie nationale. Inversement, lorsque l’offre de devises devient excédentaire, la monnaie tend à s’apprécier.
Le taux de change joue ainsi un rôle comparable à celui joué par les prix sur n’importe quel autre marché : il constitue un mécanisme d’ajustement destiné à rétablir l’équilibre entre la rareté relative des devises et les besoins de financement extérieur de l’économie.
Lorsque ce mécanisme est empêché de fonctionner normalement, les déséquilibres ne disparaissent pas. Ils se déplacent généralement vers :
- les réserves de change ;
- les restrictions administratives ;
- les marchés parallèles ;
- le rationnement des devises ;
- ou les contrôles des capitaux.
Dans ce cas, l’ajustement ne s’effectue plus par le prix mais par les quantités, ce qui constitue l’une des principales sources de fragmentation économique observées dans de nombreuses économies sous contrôle de change.
IV. Le taux de change effectif réel : principal indicateur de compétitivité externe
L’analyse du taux de change ne peut se limiter à l’observation de son évolution nominale. Une monnaie peut apparaître relativement stable vis-à-vis du dollar ou de l’euro tout en connaissant une détérioration progressive de sa compétitivité externe. Pour cette raison, les économistes utilisent principalement le taux de change effectif réel (TCER) pour évaluer le positionnement externe d’une économie.
Le taux de change effectif réel mesure la valeur d’une monnaie par rapport à un panier de devises pondéré selon l’importance des partenaires commerciaux, tout en tenant compte des écarts d’inflation entre le pays considéré et ses partenaires. Il constitue ainsi un indicateur synthétique de compétitivité-prix. De manière simplifiée :
où :
- TCER représente le taux de change effectif réel ;
- TCEN représente le taux de change effectif nominal ;
- P∗P^*P∗ représente le niveau des prix chez les partenaires commerciaux ;
- PPP représente le niveau des prix domestiques.
Le TCER permet de répondre à une question essentielle :
Les biens produits dans le pays deviennent-ils relativement plus chers ou moins chers que ceux produits à l’étranger ? Une appréciation du taux de change effectif réel signifie généralement une perte de compétitivité, tandis qu’une dépréciation réelle améliore la position concurrentielle des producteurs nationaux.
Le TCER comme indicateur de désalignement. Le TCER est également utilisé pour mesurer le degré de surévaluation ou de sous-évaluation d’une monnaie. Lorsque le taux de change effectif réel s’écarte durablement des fondamentaux économiques, des déséquilibres apparaissent progressivement. Une monnaie surévaluée tend généralement à :
- Stimuler les importations ;
- Pénaliser les exportations ;
- Réduire la rentabilité des secteurs échangeables ;
- Encourager les activités commerciales au détriment de la production ;
- et accroître la dépendance extérieure.
À l’inverse, une monnaie sous-évaluée peut :
- soutenir les exportations ;
- favoriser la substitution aux importations ;
- renforcer la compétitivité ;
- et accélérer l’accumulation de réserves.
Toutefois, une sous-évaluation excessive peut également générer : des tensions inflationnistes ; des déséquilibres financiers ; et une mauvaise allocation des ressources.
L’objectif d’une politique de change efficace n’est donc ni la monnaie forte ni la monnaie faible, mais un taux de change cohérent avec les fondamentaux macroéconomiques.
Le TCER dans les économies dépendantes des hydrocarbures. Dans les économies rentières, le TCER joue un rôle particulièrement important. Les périodes de forte hausse des prix des matières premières génèrent souvent des entrées massives de devises qui conduisent à une appréciation du taux de change réel. Ce phénomène est connu sous le nom de : syndrome hollandais (Dutch Disease)
L’appréciation du taux de change réel tend alors à : réduire la compétitivité des secteurs non pétroliers ; orienter les ressources vers les secteurs protégés ; accroître les importations ; et ralentir la diversification économique.
Cette problématique revêt une importance particulière dans le cas algérien où les hydrocarbures continuent de représenter l’écrasante majorité des recettes en devises.
L’analyse de l’évolution du taux de change effectif réel constitue dès lors un outil indispensable pour évaluer la compétitivité de l’économie, mesurer les désalignements éventuels du dinar et apprécier la cohérence de la politique de change avec les objectifs de diversification économique et de croissance durable.
V. Le taux de change d’équilibre n’est pas une valeur fixe
Une erreur fréquente dans le débat sur le taux de change consiste à considérer qu’il existerait un niveau « idéal » ou permanent du dinar qu’il suffirait de déterminer une fois pour toutes. En réalité, le taux de change d’équilibre est une notion dynamique qui évolue continuellement sous l’effet des transformations économiques internes et externes.
Dans une économie ouverte, le taux de change d’équilibre correspond au niveau compatible avec la stabilité des équilibres macroéconomiques fondamentaux, notamment l’équilibre extérieur, la soutenabilité des finances publiques, la stabilité monétaire et la compétitivité de l’appareil productif. Or ces paramètres évoluent constamment.
Plusieurs facteurs peuvent ainsi modifier le niveau du taux de change d’équilibre :
- L’évolution de la productivité nationale par rapport aux partenaires commerciaux ;
- Les variations des termes de l’échange, notamment les prix des hydrocarbures pour les économies exportatrices de matières premières ;
- Les différentiels d’inflation entre pays ;
- Les mouvements de capitaux ;
- Les changements de structure de l’économie ;
- Les modifications des comportements d’épargne et d’investissement ;
- ainsi que l’évolution des réserves de change et de la position extérieure du pays.
Pour une économie comme l’Algérie, fortement dépendante des exportations d’hydrocarbures, les fluctuations des prix du pétrole et du gaz peuvent modifier sensiblement le taux de change d’équilibre. Lorsque les recettes d’exportation augmentent fortement, les réserves de change se renforcent et la contrainte extérieure s’allège. À l’inverse, lorsque les prix des hydrocarbures diminuent durablement, la disponibilité des devises se réduit, ce qui modifie les conditions d’équilibre du marché des changes.
Cette réalité implique qu’aucun régime de change ne peut être géré de manière efficace à travers le maintien permanent d’une parité administrative figée. Un taux de change qui était cohérent avec les fondamentaux économiques à une période donnée peut progressivement devenir surévalué ou sous-évalué lorsque ces fondamentaux évoluent.
L’objectif d’une politique de change moderne n’est donc pas de défendre un niveau arbitraire du dinar, mais de maintenir une cohérence durable entre la valeur externe de la monnaie nationale et les fondamentaux macroéconomiques du pays. C’est précisément cette capacité d’adaptation qui permet au taux de change de jouer pleinement son rôle de mécanisme d’ajustement et d’amortisseur face aux chocs économiques.
Dans cette perspective, le débat pertinent n’est pas de savoir si le dinar doit être fort ou faible, mais s’il reflète correctement les réalités économiques du pays à un moment donné. La véritable question est celle de l’alignement du taux de change sur les fondamentaux économiques et non celle de la défense d’un niveau nominal considéré comme intangible.
VI. Les réserves de change : pilier de la stabilité externe
Dans toute économie ouverte, les réserves de change constituent l’un des principaux instruments de stabilité macroéconomique. Elles représentent l’ensemble des actifs extérieurs détenus par la banque centrale sous forme de devises étrangères, d’or monétaire, de droits de tirage spéciaux (DTS) ou d’autres actifs liquides internationaux.
Les réserves remplissent plusieurs fonctions essentielles.
Elles permettent d’abord de financer les importations de biens et services lorsque les recettes courantes deviennent insuffisantes. Elles constituent également une garantie de solvabilité extérieure en permettant au pays d’honorer ses engagements internationaux et de faire face à d’éventuels chocs externes.
Les réserves jouent également un rôle fondamental dans la conduite de la politique de change. Elles permettent à la banque centrale d’intervenir sur le marché des devises afin : d’atténuer les fluctuations excessives ; de prévenir les mouvements spéculatifs ; de soutenir temporairement la monnaie nationale ; ou d’assurer la liquidité du marché des changes. Dans ce cadre, les réserves constituent souvent la première ligne de défense du régime de change.
Les réserves comme assurance macroéconomique. Les réserves peuvent être assimilées à une forme d’assurance collective contre les chocs extérieurs. Elles permettent notamment d’absorber : une chute des prix des exportations ; une détérioration de la balance des paiements ; une hausse brutale des importations ; une crise financière internationale ; ou une sortie de capitaux.
Plus les réserves sont importantes, plus la capacité d’ajustement de l’économie est élevée. À l’inverse, lorsque les réserves diminuent fortement, la marge de manœuvre des autorités monétaires se réduit progressivement. Le régime de change devient alors plus vulnérable aux tensions externes.
Les limites de l’utilisation des réserves. Toutefois, les réserves de change ne constituent pas une ressource illimitée. Elles permettent de gagner du temps mais ne peuvent corriger durablement des déséquilibres structurels.
Lorsqu’une économie utilise ses réserves pour défendre durablement un taux de change incompatible avec ses fondamentaux, plusieurs risques apparaissent : érosion progressive du stock de réserves ; perte de confiance des marchés ; élargissement du marché parallèle ; anticipation d’une dépréciation future ; et augmentation de la vulnérabilité externe. Les réserves peuvent ralentir un ajustement mais elles ne peuvent le remplacer indéfiniment.
Le cas particulier des économies rentières. Dans les économies dépendantes des ressources naturelles, les réserves jouent un rôle encore plus stratégique. Les recettes d’exportation étant fortement concentrées sur quelques produits, les réserves deviennent un mécanisme essentiel de lissage des cycles économiques. Elles permettent : d’amortir les fluctuations des cours internationaux ; de stabiliser les importations ; de préserver la crédibilité de la monnaie ; et de soutenir la stabilité financière.
Cependant, lorsque les réserves deviennent la principale variable d’ajustement au lieu du taux de change, un risque de déséquilibre apparaît progressivement. L’économie peut alors entrer dans une logique où les réserves absorbent les tensions externes pendant plusieurs années, retardant ainsi les ajustements nécessaires du taux de change, de la compétitivité et de la structure productive. Le véritable défi consiste dès lors à trouver un équilibre entre : la préservation des réserves ; la stabilité du taux de change ; la compétitivité externe ; et la soutenabilité macroéconomique de long terme.
VII. Le taux de change et les finances publiques dans une économie pétrolière
Dans les économies fortement dépendantes des exportations de matières premières, le taux de change exerce une influence directe non seulement sur les équilibres extérieurs mais également sur les finances publiques.
Cette relation est particulièrement importante dans le cas de l’Algérie où les hydrocarbures représentent historiquement : l’essentiel des recettes d’exportation ; la principale source de devises ; et une part importante des recettes budgétaires de l’État.
Dans ce contexte, le taux de change devient un mécanisme de transmission entre la sphère extérieure et les finances publiques.
Les recettes d’exportation des hydrocarbures sont perçues en devises étrangères puis converties en dinars. Le niveau du taux de change influence donc directement le montant des recettes budgétaires exprimées en monnaie nationale.
De manière simplifiée :
Cette relation implique qu’à recettes pétrolières constantes en dollars : une dépréciation du dinar augmente mécaniquement les recettes exprimées en dinars ; tandis qu’une appréciation du dinar réduit ces mêmes recettes. Le taux de change devient ainsi une variable budgétaire implicite.
Le taux de change comme amortisseur budgétaire. Dans de nombreuses économies exportatrices de matières premières, les autorités utilisent implicitement le taux de change comme mécanisme d’absorption des chocs externes. Lorsque les prix du pétrole diminuent, une dépréciation graduelle du taux de change permet : de compenser partiellement la baisse des recettes pétrolières ; de préserver les ressources budgétaires exprimées en monnaie nationale ; et d’atténuer l’impact du choc sur les finances publiques.
À l’inverse, le maintien prolongé d’une monnaie relativement forte dans un contexte de baisse des recettes extérieures peut accentuer les tensions budgétaires.
Les contradictions d’un dinar artificiellement fort. Dans une économie rentière, la défense prolongée d’un taux de change surévalué peut générer une contradiction importante. D’un côté : elle limite temporairement l’inflation importée ; elle réduit le coût apparent des importations ; et elle soutient le pouvoir d’achat à court terme. Mais de l’autre : elle réduit les recettes budgétaires exprimées en dinars ; elle accroît les besoins de financement du budget ; elle augmente la pression sur les réserves de change ; et elle affaiblit progressivement les équilibres macroéconomiques. Cette contradiction est particulièrement importante lorsque les déficits budgétaires deviennent structurels.
La cohérence entre politique budgétaire et politique de change. La stabilité durable d’un régime de change ne dépend pas uniquement de la banque centrale. Elle repose également sur la cohérence entre : politique budgétaire ; politique monétaire ; politique de change ; et politique commerciale.
Lorsqu’une économie enregistre simultanément : des déficits budgétaires élevés ; une forte croissance des dépenses publiques ; une création monétaire importante ; et une monnaie maintenue artificiellement forte, les tensions finissent généralement par réapparaître :
- sur les réserves ;
- sur le marché parallèle ;
- sur l’inflation ;
- ou sur le taux de change lui-même.
Le taux de change ne peut durablement compenser l’absence d’ajustement budgétaire.
Le cas algérien. Dans le cas de l’Algérie, l’interaction entre finances publiques et politique de change est devenue de plus en plus importante au cours des dernières années. La montée des déficits budgétaires,
la baisse progressive des réserves de change, la dépendance persistante aux hydrocarbureset les besoins croissants de financement de l’économie ont renforcé le rôle du taux de change comme variable d’ajustement potentielle.
Cette réalité explique pourquoi toute réflexion sur le réalignement du dinar doit être analysée non seulement sous l’angle monétaire et externe, mais également sous l’angle budgétaire et fiscal.
VIII. La dominance budgétaire : une contrainte majeure pour la politique de change
Dans les économies où les déficits budgétaires deviennent importants et persistants, les interactions entre politique budgétaire, politique monétaire et politique de change tendent à se renforcer progressivement. Les économistes désignent généralement cette situation sous le terme de dominance budgétaire.
La dominance budgétaire apparaît lorsque les contraintes de financement du budget de l’État influencent directement les décisions de politique monétaire et, indirectement, la gestion du taux de change. Dans ce contexte, la stabilité macroéconomique n’est plus déterminée uniquement par les objectifs de maîtrise de l’inflation ou de préservation des équilibres externes. Elle devient également conditionnée par les besoins de financement du Trésor.
Dans sa forme la plus simple, le mécanisme peut être résumé de la manière suivante :

Lorsque les déficits deviennent structurels, les autorités sont souvent confrontées à des arbitrages complexes. Le maintien d’un taux de change relativement stable peut contribuer à limiter temporairement l’inflation importée et à préserver le pouvoir d’achat. Cependant, cette stratégie peut simultanément accentuer les déséquilibres externes, accroître la demande de devises et renforcer les tensions sur les réserves de change.
À l’inverse, un ajustement du taux de change peut améliorer certains équilibres externes et budgétaires, mais au prix d’un impact potentiel sur les prix domestiques. La politique de change se retrouve alors au cœur d’un arbitrage permanent entre stabilité des prix, soutenabilité budgétaire et préservation des équilibres externes.
Dans les économies dépendantes des ressources naturelles, cette problématique est encore plus prononcée. Les fluctuations des recettes d’exportation influencent directement les recettes budgétaires, les réserves de change et les conditions de financement de l’État. Le taux de change devient alors l’un des principaux mécanismes de transmission entre les chocs externes et les équilibres internes.
Le cas algérien illustre particulièrement bien cette interaction. La montée progressive des déficits budgétaires, l’augmentation des besoins de financement de l’économie, le recours passé au financement non conventionnel et la dépendance persistante aux recettes d’hydrocarbures ont renforcé les liens entre finances publiques, création monétaire et politique de change. Dans ce contexte, l’analyse du taux de change ne peut être dissociée de celle des finances publiques.
Cette réalité souligne une idée fondamentale : un régime de change durablement stable ne peut reposer exclusivement sur les interventions de la banque centrale ou sur l’utilisation des réserves de change. Il suppose également une trajectoire budgétaire soutenable et une cohérence d’ensemble entre politique budgétaire, politique monétaire et politique de change.
IX. Le régime de change : le mode d’organisation du système de change
A. Qu’est-ce qu’un régime de change ?
Le régime de change désigne l’ensemble des règles, mécanismes et institutions qui déterminent la manière dont le taux de change est fixé, ajusté et régulé dans une économie. Autrement dit, le régime de change définit :
- Le degré d’intervention de la banque centrale ;
- La flexibilité du taux de change ;
- Le rôle du marché ; et
- et les modalités d’ajustement du prix de la devise.
Le régime de change constitue ainsi l’architecture institutionnelle du système monétaire externe d’un pays. Il détermine notamment : comment la monnaie réagit aux déséquilibres ; comment les chocs externes sont absorbés ; et comment s’opère l’articulation entre politique monétaire et stabilité externe.
B. Les principaux régimes de change
Les économies modernes utilisent différents types de régimes de change.
1. Le régime de change fixe : Dans un système fixe, la banque centrale maintient la monnaie à une parité prédéterminée vis-à-vis d’une autre devise ou d’un panier de devises. Ce système exige généralement : des réserves importantes ; une forte discipline monétaire ; et une capacité élevée d’intervention sur le marché des changes.
2. Le régime de change flottant : Dans un régime flottant, le taux de change est principalement déterminé par : l’offre et la demande de devises ; les mouvements de capitaux ; et les anticipations des marchés. La banque centrale intervient peu ou pas directement.
3. Le flottement dirigé : Dans la pratique, de nombreuses économies émergentes utilisent des régimes intermédiaires dits de flottement dirigé. Le taux de change évolue selon les forces du marché, mais la banque centrale intervient ponctuellement afin : de limiter la volatilité ; de prévenir les mouvements spéculatifs ; ou de préserver certains objectifs macroéconomiques.
4. Le crawling peg : Dans ce système, la monnaie est ajustée progressivement selon : l’inflation ; les écarts de compétitivité ; ou certains indicateurs macroéconomiques. Ce mécanisme permet d’éviter : les surévaluations prolongées ; et les dévaluations brutales.
C. Régime de change officiel et régime de change réel
Une distinction fondamentale doit être introduite entre : le régime officiellement annoncé ; et le régime effectivement pratiqué.
- De nombreux pays affichent officiellement un régime flexible alors qu’ils maintiennent en pratique un contrôle administratif important du marché des changes.
- Inversement, certains régimes officiellement fixes connaissent en réalité : des marchés parallèles ; des dévaluations implicites ; ou des restrictions massives sur l’accès aux devises.
Cette distinction est particulièrement importante dans le cas algérien, où l’analyse du fonctionnement réel du marché des changes révèle une forte divergence entre : le cadre institutionnel officiel ; et les mécanismes effectifs de formation du taux de change.
D. Le régime de change comme mécanisme d’absorption des chocs
Le régime de change constitue également un mécanisme central d’absorption des chocs externes. Lorsqu’une économie subit : une baisse des recettes d’exportation; une détérioration des termes de l’échange; une fuite de capitaux ; ou un choc pétrolier,
le régime de change détermine : la manière dont l’ajustement s’opère ; la vitesse de transmission ; et la répartition des coûts macroéconomiques.
Lorsque le taux de change ne peut plus jouer ce rôle d’ajustement, les déséquilibres se déplacent généralement vers :les réserves de change ; les restrictions quantitatives ; les marchés parallèles ; les pénuries ; et l’administration croissante de la rareté monétaire.
X. La politique de change : objectifs, instruments et arbitrages
Objectifs
La politique de change désigne l’ensemble des orientations, décisions et instruments par lesquels les autorités monétaires cherchent à influencer le niveau, l’évolution et les conditions de formation du taux de change. Elle ne se confond ni avec le taux de change lui-même, qui est un prix, ni avec le régime de change, qui constitue le cadre institutionnel dans lequel ce prix se forme. Elle représente la stratégie suivie par les autorités pour faire du change un instrument compatible avec les objectifs macroéconomiques du pays.
Une politique de change poursuit généralement plusieurs objectifs.
- Elle vise d’abord à préserver l’équilibre externe en assurant une cohérence entre l’offre et la demande de devises, les flux d’importations, les recettes d’exportation et les capacités réelles de financement extérieur.
- Elle cherche également à soutenir la compétitivité de l’économie, en évitant qu’une monnaie durablement surévaluée ne pénalise les secteurs productifs et les exportations hors ressources naturelles.
- Elle peut aussi contribuer à la stabilité des prix, notamment dans les économies fortement dépendantes des importations. Mais cette fonction ne doit pas conduire à réduire la politique de change à un simple instrument anti-inflationniste.
- Lorsque le taux de change est utilisé prioritairement pour contenir les prix à court terme, au détriment de l’équilibre externe et de la compétitivité, il finit par produire des distorsions plus profondes : perte de réserves, élargissement du marché parallèle, rationnement des devises, affaiblissement des exportations et développement des comportements spéculatifs.
Instruments
La politique de change mobilise plusieurs instruments.
- Le premier est l’intervention de la banque centrale sur le marché des changes, à travers l’achat ou la vente de devises.
- Le deuxième est la gestion des réserves de change, qui permet d’amortir les chocs externes et de préserver la crédibilité du système monétaire.
- Le troisième concerne les règles d’accès aux devises : convertibilité commerciale, réglementation des transferts, allocation des devises aux importateurs, encadrement des opérations financières et contrôle des sorties de capitaux. Enfin, la politique de change peut s’appuyer sur une trajectoire annoncée ou implicite du taux de change, selon que les autorités privilégient la stabilité, la flexibilité ou l’ajustement graduel.
- Arbitrages
Toute politique de change implique cependant des arbitrages.
- Un taux de change trop stable peut réduire temporairement l’inflation importée, mais il peut aussi conduire à une surévaluation réelle, affaiblir la compétitivité et encourager les importations. À l’inverse, une dépréciation trop rapide peut soutenir l’ajustement externe, mais elle peut également alimenter l’inflation, détériorer le pouvoir d’achat et fragiliser les bilans des agents exposés en devises.
- Le véritable enjeu n’est donc pas de choisir mécaniquement entre stabilité et flexibilité. Il consiste à définir une trajectoire de change compatible avec les fondamentaux macroéconomiques, la soutenabilité externe, la stabilité des prix, la protection des réserves et la transformation productive de l’économie.
Dans une économie dépendante des exportations d’hydrocarbures et fortement importatrice, la politique de change doit éviter deux écueils symétriques :
- L’ajustement brutal et désordonné ;
- L’immobilisme administratif qui accumule les déséquilibres. Une politique de change crédible doit au contraire organiser un ajustement progressif, lisible et cohérent, soutenu par une politique monétaire disciplinée, une politique budgétaire soutenable et une stratégie productive capable d’élargir l’offre nationale.
Ainsi comprise, la politique de change n’est pas une simple opération technique de fixation du prix de la devise. Elle constitue l’un des piliers du policy mix macroéconomique. Elle détermine la manière dont une économie répartit les coûts de l’ajustement entre inflation, réserves, compétitivité, importations, croissance et stabilité sociale. C’est précisément pour cette raison que le débat sur le réalignement du dinar ne peut être réduit à une opposition simpliste entre « recette du FMI » et « défense de la souveraineté ». La vraie souveraineté monétaire consiste à disposer d’une politique de change cohérente, crédible et alignée sur les fondamentaux économiques du pays.
XI. La Banque d’Algérie au cœur de la politique monétaire et de la politique de change
A. Le mandat de la Banque d’Algérie
La Banque d’Algérie constitue l’autorité monétaire centrale du pays. En vertu de la loi monétaire et bancaire, elle est chargée de conduire la politique monétaire et de contribuer à la stabilité monétaire, financière et macroéconomique.
À ce titre, elle poursuit plusieurs objectifs fondamentaux : préserver la stabilité de la monnaie nationale ; assurer le bon fonctionnement du système bancaire ; veiller à la stabilité financière ; gérer les réserves officielles de change ; organiser et superviser le marché des changes ; et contribuer à la préservation des équilibres externes.
La Banque d’Algérie occupe ainsi une position centrale dans l’architecture macroéconomique du pays puisqu’elle se situe à l’intersection de la politique monétaire, de la politique de change et de la stabilité financière.
B. La Banque d’Algérie et la conduite de la politique de change
Dans la plupart des économies modernes, la banque centrale joue un rôle déterminant dans la mise en œuvre de la politique de change.
En Algérie, ce rôle est particulièrement important compte tenu : du poids dominant des hydrocarbures dans les recettes en devises ; de la faible profondeur du marché des changes ; de l’importance des réserves officielles ; et du caractère administré du marché des devises.
La Banque d’Algérie intervient notamment à travers : la gestion des réserves de change ; les interventions sur le marché interbancaire ; la réglementation des opérations de change ; la supervision des intermédiaires agréés ; et la définition des conditions d’accès aux devises.
De ce fait, le taux de change du dinar résulte aujourd’hui davantage d’un processus administré que d’une confrontation libre entre offre et demande de devises.
C. La Banque d’Algérie comme gestionnaire des réserves de change
Les réserves de change constituent la principale ligne de défense extérieure de l’économie algérienne. La Banque d’Algérie est responsable : de leur gestion ; de leur sécurité ; de leur liquidité ; et de leur valorisation.
Ces réserves remplissent plusieurs fonctions essentielles : financer les importations ; honorer les engagements extérieurs ; soutenir la crédibilité du dinar ; absorber les chocs externes ; et intervenir sur le marché des changes lorsque cela s’avère nécessaire.
Ainsi, toute stratégie de change doit tenir compte de la dynamique des réserves de change et des contraintes qu’elles imposent à la politique économique.
D. Les limites actuelles de l’action de la Banque d’Algérie
La Banque d’Algérie ne détermine cependant pas seule la trajectoire du taux de change. Son action demeure fortement influencée par : l’évolution des prix des hydrocarbures ; les recettes d’exportation ; les besoins budgétaires de l’État ; la dynamique des importations ; la situation des réserves de change ; les tensions inflationnistes ; et les contraintes sociales et politiques.
Dans une économie rentière, la politique de change devient ainsi le résultat d’arbitrages complexes entre : stabilité des prix ; préservation des réserves ; compétitivité ; financement du budget ; croissance ; et stabilité sociale.
XII. Ajustement par les prix ou ajustement par les quantités : deux modes de régulation des déséquilibres macroéconomiques
Toute économie ouverte est régulièrement confrontée à des déséquilibres résultant de chocs externes, de modifications des termes de l’échange, de tensions budgétaires, d’une insuffisance de devises ou d’une détérioration de la compétitivité. Face à ces déséquilibres, deux grands mécanismes d’ajustement peuvent être mobilisés : l’ajustement par les prix et l’ajustement par les quantités.
L’ajustement par les prix constitue le mécanisme privilégié des économies de marché. Dans ce système, les déséquilibres sont progressivement corrigés par la variation des prix relatifs, notamment du taux de change, des taux d’intérêt ou des prix des biens et services. Lorsque la demande de devises dépasse durablement l’offre, la monnaie nationale tend à se déprécier. Cette dépréciation modifie alors les comportements économiques : elle renchérit les importations, améliore la compétitivité des exportations, réduit progressivement les déséquilibres extérieurs et contribue au rétablissement de l’équilibre entre offre et demande de devises.
Le taux de change joue ainsi un rôle d’amortisseur macroéconomique. Il absorbe une partie des tensions et permet à l’économie de s’adapter progressivement aux nouvelles contraintes externes. L’ajustement peut être parfois coûteux à court terme, notamment par ses effets sur l’inflation importée, mais il préserve généralement la cohérence globale du système économique.
À l’inverse, lorsque les autorités refusent ou retardent durablement l’ajustement des prix, les déséquilibres doivent être absorbés par d’autres mécanismes. L’économie entre alors dans une logique d’ajustement par les quantités.
Dans ce cas, le prix officiel de la devise demeure relativement stable, mais l’accès aux devises devient progressivement restreint. L’ajustement s’opère alors à travers : le rationnement des devises ; les restrictions quantitatives ; les licences d’importation ; les interdictions administratives ; les délais d’accès aux devises ; les contingents ; ou encore les contrôles des capitaux.
Autrement dit, lorsque le prix ne peut plus jouer son rôle d’ajustement, ce sont les quantités qui deviennent la variable d’ajustement.
Ce type de régulation peut temporairement ralentir l’apparition des déséquilibres visibles, mais il ne les élimine pas. Les tensions se déplacent progressivement vers d’autres segments de l’économie : marchés parallèles ; pénuries ; spéculation ; informel ; bureaucratisation ; et rentes administratives.
L’histoire économique montre qu’aucune économie ne peut durablement administrer la rareté sans générer des distorsions croissantes. Lorsqu’un prix fondamental comme le taux de change est maintenu durablement à un niveau incompatible avec les conditions réelles du marché, les mécanismes économiques finissent par recréer spontanément un prix alternatif. C’est précisément ainsi qu’apparaissent les marchés parallèles des devises.
Le choix entre ajustement par les prix et ajustement par les quantités ne constitue donc pas un débat idéologique. Il s’agit d’un arbitrage entre deux modes de régulation économique. Le premier repose sur les signaux de marché et la correction progressive des déséquilibres. Le second repose sur l’intervention administrative et le contrôle des flux.
Dans la pratique, toutes les économies utilisent une combinaison de ces deux mécanismes. La question essentielle réside dans leur dosage respectif. Plus les déséquilibres sont importants et prolongés, plus le recours exclusif à l’ajustement par les quantités devient coûteux économiquement, socialement et institutionnellement.
Cette distinction est particulièrement importante pour comprendre l’évolution récente du régime de change algérien. Une grande partie des tensions observées aujourd’hui sur le marché des devises, dans le commerce extérieur et dans l’économie informelle résulte précisément du déplacement progressif de l’ajustement depuis les prix vers les quantités.
L’analyse du système de change algérien doit donc être appréhendée à travers cette grille de lecture fondamentale : celle de la coexistence et de la tension permanente entre ajustement économique et administration des déséquilibres.

Partie 2. Convertibilité, ouverture financière et intégration internationale
I. La convertibilité de la monnaie : définition générale
La convertibilité constitue l’un des éléments fondamentaux de tout système monétaire et de change moderne. Elle désigne la possibilité d’échanger la monnaie nationale contre des devises étrangères afin d’effectuer des transactions économiques et financières internationales. Le degré de convertibilité d’une monnaie reflète généralement le niveau d’ouverture externe d’une économie, la crédibilité de sa politique macroéconomique ainsi que la confiance accordée à sa monnaie nationale.
Toutefois, la convertibilité n’est pas un concept uniforme. Elle peut concerner uniquement les opérations liées aux échanges courants de biens et services ou s’étendre à l’ensemble des mouvements de capitaux et des opérations financières internationales. Cette distinction est essentielle car elle correspond à des niveaux très différents d’ouverture économique et financière.
Dans la pratique, de nombreux pays autorisent la convertibilité des transactions commerciales tout en maintenant des restrictions importantes sur les mouvements de capitaux. La convertibilité intégrale d’une monnaie suppose en effet des équilibres macroéconomiques solides, une stabilité financière durable, des réserves de change suffisantes ainsi qu’un système financier capable d’absorber les chocs externes.
La question de la convertibilité dépasse donc largement le simple cadre technique des paiements internationaux. Elle renvoie plus profondément à la stabilité macroéconomique, à la confiance dans la monnaie nationale et à la cohérence globale du système économique.
II. Convertibilité courante et compte capital : deux réalités différentes
La première forme de convertibilité concerne les transactions courantes de la balance des paiements. Elle est souvent qualifiée de convertibilité courante ou de convertibilité commerciale car elle porte principalement sur les échanges réels de l’économie avec le reste du monde.
Elle couvre notamment les opérations liées au commerce extérieur, aux échanges de services, aux revenus, aux transferts courants ainsi qu’aux dépenses de voyages, de santé ou d’études.
Dans le cadre institutionnel international, cette forme de convertibilité est encadrée par l’Article VIII des statuts du Fonds monétaire international. En acceptant les obligations de cet article en septembre 1997, l’Algérie s’est engagée à limiter les restrictions sur les paiements et transferts liés aux transactions internationales courantes et à éviter les pratiques de change discriminatoires incompatibles avec le fonctionnement normal des échanges internationaux.
Toutefois, la convertibilité des transactions courantes ne signifie pas nécessairement liberté complète des mouvements de capitaux. Cette seconde dimension relève du compte capital et financier de la balance des paiements.
Elle concerne principalement les investissements directs étrangers, les placements financiers, les acquisitions d’actifs étrangers, les prêts internationaux ainsi que les transferts internationaux de capitaux.
L’ouverture du compte capital : une étape qui exige des prérequis solides. L’ouverture du compte capital constitue une étape beaucoup plus sensible que la simple convertibilité des transactions courantes.
Alors que cette dernière vise principalement à faciliter les échanges commerciaux, les paiements internationaux et les transferts liés aux activités économiques courantes, la libéralisation du compte capital autorise la libre circulation des capitaux à travers les frontières sous forme d’investissements, de placements financiers, de prêts, d’emprunts ou de transferts de patrimoine.
Une telle ouverture présente des avantages potentiels importants en favorisant l’investissement, l’intégration financière internationale, le développement des marchés financiers et l’accès à des sources diversifiées de financement.
Toutefois, elle expose également l’économie à des risques significatifs de volatilité financière, de sorties massives de capitaux, de crises de change et de pressions accrues sur les réserves de change.
C’est pourquoi le Fonds monétaire international considère que la libéralisation du compte capital doit être progressive, séquencée et précédée par la mise en place d’un ensemble de préconditions macroéconomiques, institutionnelles et financières. Parmi les principales conditions généralement recommandées figurent :
- Une situation macroéconomique stable caractérisée par une inflation maîtrisée et des finances publiques soutenables ;
- Un niveau adéquat de réserves de change permettant d’absorber d’éventuels chocs externes ;
- Un système bancaire solide, bien capitalisé et soumis à une supervision prudentielle efficace ;
- Un cadre de politique monétaire crédible et capable de gérer les mouvements de capitaux ;
- Un marché des changes suffisamment profond et liquide ;
- Un régime de change cohérent avec les fondamentaux économiques ;
- Une réglementation financière robuste permettant de limiter les risques systémiques ;
- Ainsi qu’une capacité institutionnelle suffisante pour surveiller et gérer les flux de capitaux.
L’expérience internationale montre que les pays ayant ouvert prématurément leur compte capital sans disposer de ces fondations ont souvent été confrontés à des crises financières, à des sorties massives de capitaux et à des ajustements macroéconomiques coûteux. À l’inverse, les pays ayant privilégié une approche graduelle et séquencée ont généralement obtenu de meilleurs résultats en matière de stabilité financière et de croissance.
Dans ce contexte, de nombreux pays émergents continuent aujourd’hui de maintenir diverses formes de contrôle ou d’encadrement des mouvements de capitaux. Ces dispositifs ne sont pas nécessairement incompatibles avec l’ouverture économique. Ils sont souvent utilisés comme instruments de gestion prudentielle destinés à préserver la stabilité macro financière, à réduire la vulnérabilité aux chocs externes et à limiter les risques associés à des flux de capitaux excessivement volatils.
Pour l’Algérie, la question de l’ouverture du compte capital ne peut être dissociée des enjeux plus larges de diversification économique, de modernisation du système financier, d’approfondissement du marché des changes et de renforcement de la stabilité macroéconomique. Elle constitue vraisemblablement une étape de long terme qui ne pourra être envisagée qu’après la consolidation des équilibres internes et externes ainsi que l’achèvement de l’unification du marché des changes.
L’ouverture du compte capital constitue une étape beaucoup plus sensible que la simple convertibilité commerciale. Une circulation totalement libre des capitaux expose l’économie à des risques importants de volatilité financière, de sorties massives de capitaux et de pressions spéculatives sur le taux de change et les réserves de change. C’est pourquoi de nombreux pays émergents maintiennent des mécanismes de contrôle partiel des mouvements de capitaux afin de préserver leur stabilité macrofinancière.
Autrement dit, un pays peut disposer d’une convertibilité relativement large pour les transactions commerciales tout en conservant un contrôle strict sur les mouvements internationaux de capitaux. Cette distinction demeure fondamentale pour comprendre le fonctionnement des régimes de change contemporains.
III. Le cas algérien : convertibilité partielle et dualité du marché des changes
Le régime de change algérien se caractérise aujourd’hui par une convertibilité courante partielle combinée à un compte capital largement fermé. Dans le cadre du processus de réformes engagé durant les années 1990, l’Algérie a officiellement accepté en septembre 1997 les obligations de l’Article VIII, sections 2, 3 et 4 des statuts du Fonds monétaire international. À ce titre, le pays s’est engagé à ne pas imposer de restrictions incompatibles avec les paiements et transferts liés aux transactions internationales courantes, à éviter les pratiques de change discriminatoires ainsi qu’à préserver un système de paiements extérieurs cohérent avec les règles du FMI.
Selon l’appréciation du Fonds monétaire international, l’Algérie maintient officiellement un système de change exempt de restrictions sur les paiements et transferts liés aux transactions internationales courantes ainsi que de pratiques de changes multiples incompatibles avec les obligations de l’Article VIII.
Toutefois, cette évolution doit être replacée dans le contexte macroéconomique extrêmement fragile de l’époque. Au milieu des années 1990, l’économie algérienne faisait face à une crise profonde marquée par l’épuisement des réserves de change, de fortes tensions sur la balance des paiements, un endettement extérieur élevé et une vulnérabilité financière importante. Dans ce contexte, les autorités ont continué à maintenir un encadrement administratif significatif de l’accès aux devises afin de préserver la stabilité externe et de protéger les réserves de change. Des dérogations et mécanismes transitoires ont ainsi accompagné le processus de libéralisation externe engagé dans le cadre des réformes économiques.
En pratique, malgré l’acceptation formelle des obligations de l’Article VIII, la convertibilité économique effective du dinar est demeurée partielle. L’accès des ménages aux devises est resté fortement limité durant de longues années à travers de faibles allocations touristiques, l’absence durable de bureaux de change opérationnels et diverses restrictions administratives. Cette situation a progressivement favorisé l’expansion du marché parallèle des devises et contribué à l’émergence d’une dualité structurelle du système de change caractérisée par la coexistence d’un marché officiel fortement administré et d’un marché parallèle devenu une référence importante pour une partie croissante des transactions économiques.
Parallèlement, le compte capital demeure largement contrôlé. Les mouvements de capitaux restent soumis à un encadrement réglementaire important afin de limiter les sorties de devises et de préserver la stabilité macrofinancière dans un contexte marqué par la dépendance aux hydrocarbures, la faible profondeur financière et l’importance du secteur informel.
IV. Convertibilité, crédibilité monétaire et cohérence macroéconomique
La question de la convertibilité renvoie finalement à une problématique plus large de crédibilité monétaire et de cohérence macroéconomique. Une monnaie durablement crédible n’a pas besoin d’un contrôle administratif excessif pour être utilisée et demandée. À l’inverse, lorsque les déséquilibres macroéconomiques s’accumulent, que l’inflation devient persistante et que les anticipations de dépréciation augmentent, les autorités sont généralement conduites à renforcer les restrictions et le contrôle administratif des devises.
Le véritable enjeu pour l’Algérie ne réside donc pas uniquement dans l’ouverture ou non du compte capital, mais dans la construction progressive des conditions macroéconomiques, institutionnelles et financières permettant de renforcer durablement la crédibilité du dinar, de réduire la fragmentation du marché des changes et d’assurer une intégration externe compatible avec la stabilité macroéconomique et la souveraineté économique.
Partie 3. Concepts monétaires et macroéconomiques associés au régime de change
I. Les prix relatifs et leur rôle dans l’économie
L’économie fonctionne fondamentalement à travers un système de prix relatifs. Un prix relatif mesure la valeur d’un bien, d’un service ou d’un actif par rapport à un autre.
Dans une économie ouverte, plusieurs prix relatifs jouent un rôle stratégique :
- le taux de change ;
- le taux d’intérêt ;
- les salaires réels ;
- les prix énergétiques ;
- ou encore les prix des biens échangeables par rapport aux biens non échangeables.
Le taux de change constitue ainsi un prix relatif fondamental puisqu’il exprime : le prix d’une monnaie par rapport à une autre ; mais aussi indirectement le coût relatif des biens domestiques par rapport aux biens étrangers.
Lorsque les prix relatifs deviennent fortement distordus : les signaux économiques se dégradent ; les ressources sont mal allouées ; la compétitivité diminue ; et les déséquilibres macroéconomiques s’accumulent.
Une surévaluation prolongée du taux de change modifie artificiellement les prix relatifs : les importations deviennent relativement moins coûteuses ; les exportations deviennent moins compétitives ; et la production nationale perd progressivement des parts de marché.
Le réalignement du taux de change vise précisément à restaurer des prix relatifs cohérents avec : la productivité ; les équilibres externes ; et les capacités réelles de financement de l’économie.
II. La dollarisation de l’économie
La dollarisation désigne une situation dans laquelle les agents économiques utilisent massivement une devise étrangère — généralement le dollar américain ou l’euro — parallèlement ou à la place de la monnaie nationale.
Elle peut prendre plusieurs formes : dollarisation des transactions ; dollarisation de l’épargne ; dollarisation des actifs ; ou dollarisation informelle des anticipations et des comportements économiques.
La dollarisation apparaît généralement lorsque : la monnaie nationale perd progressivement sa crédibilité ; l’inflation devient persistante ; le marché parallèle des devises se développe ; ou les agents cherchent à protéger leur patrimoine contre la dépréciation monétaire.
Dans le cas algérien, la dollarisation reste essentiellement informelle mais progresse à travers : la thésaurisation des devises ; l’utilisation du marché parallèle ; la valorisation implicite de nombreux actifs en euro ; et les comportements de couverture contre l’inflation et la dépréciation du dinar.
La dollarisation fragilise fortement : l’efficacité de la politique monétaire ; la demande de monnaie nationale ; la profondeur financière ; et la capacité de la banque centrale à ancrer les anticipations.

III. La démonétisation
La démonétisation désigne le retrait officiel du pouvoir libératoire d’une monnaie ou d’une série de billets. Elle peut être utilisée pour : lutter contre l’économie informelle ; combattre la fraude et le blanchiment ; réduire la circulation de liquidités hors système bancaire ; ou accompagner une réforme monétaire plus large.
Une démonétisation implique généralement :le retrait progressif ou immédiat de certaines coupures ; leur remplacement par de nouveaux billets ; et l’obligation pour les agents économiques de réintroduire leurs encaisses dans le système bancaire.
Dans les économies à forte informalité, une démonétisation peut permettre : de réintégrer une partie de la liquidité circulant hors banques ; d’élargir l’assiette fiscale ; et d’améliorer la traçabilité financière.
Cependant, une telle opération comporte des risques importants : perte de confiance ; tensions sociales ; perturbation des transactions ; et transfert accéléré vers les devises étrangères.
Dans une économie fortement dollarisée ou marquée par un marché parallèle important, une démonétisation mal préparée peut même renforcer la fuite vers les devises et l’économie informelle.
IV. La redénomination monétaire : principes, objectifs et limites
La redénomination monétaire consiste à modifier l’unité de compte de la monnaie nationale en supprimant un ou plusieurs zéros de sa valeur faciale. Concrètement, une nouvelle unité monétaire remplace l’ancienne selon un coefficient prédéterminé. À titre d’illustration, un nouveau dinar pourrait remplacer dix, cent ou mille anciens dinars selon les modalités retenues par les autorités monétaires.
Il s’agit avant tout d’une opération technique et comptable visant à simplifier le fonctionnement du système monétaire. Les principaux objectifs poursuivis sont généralement la simplification des transactions, l’amélioration de la lisibilité des prix, la réduction des coûts de gestion fiduciaire et comptable ainsi que la modernisation des systèmes de paiement. Dans certains cas, la redénomination peut également contribuer à renforcer symboliquement l’image et la crédibilité de la monnaie nationale auprès des agents économiques.
Toutefois, il convient de souligner que la redénomination ne modifie en rien les fondamentaux économiques. La suppression de zéros n’affecte ni la richesse nationale, ni le pouvoir d’achat réel des ménages, ni la compétitivité de l’économie, ni le niveau des réserves de change. De même, elle ne constitue pas un instrument de lutte contre l’inflation et ne peut, à elle seule, corriger les déséquilibres budgétaires, monétaires ou externes.
Autrement dit, la redénomination n’est pas une réforme économique en soi. Elle constitue un accompagnement technique d’un processus plus large de stabilisation macroéconomique et de modernisation du système monétaire.
L’expérience internationale montre que les opérations de redénomination les plus réussies sont généralement intervenues après une période de stabilisation économique crédible, de maîtrise de l’inflation et de rétablissement de la confiance dans la monnaie nationale. Dans ces circonstances, la redénomination vient consacrer et rendre plus visible un processus de normalisation déjà engagé.
À l’inverse, lorsque la suppression de zéros est mise en œuvre sans correction préalable des déséquilibres macroéconomiques, ses effets demeurent essentiellement symboliques et temporaires. Les tensions inflationnistes, les déséquilibres budgétaires et les problèmes de crédibilité monétaire finissent alors par réapparaître, annulant progressivement les bénéfices attendus de l’opération.
Dans le cas de l’Algérie, une éventuelle redénomination du dinar ne pourrait produire des effets durables que si elle s’inscrit dans une stratégie globale associant stabilité macroéconomique, discipline budgétaire, maîtrise de l’inflation, modernisation du système financier et renforcement de la confiance dans la monnaie nationale. Dans ce cadre, la redénomination constituerait davantage l’aboutissement d’un processus de stabilisation qu’un instrument destiné à le remplacer.
V. Réajustement monétaire, dévaluation et redressement macroéconomique
Il est essentiel de distinguer trois notions souvent confondues dans le débat sur le taux de change : la dépréciation désordonnée, la dévaluation brutale et le réalignement stratégique du taux de change.
- Une dépréciation subie résulte généralement d’une détérioration des fondamentaux économiques. Elle intervient souvent dans un contexte de crise de confiance, de déséquilibres externes importants, d’épuisement des réserves de change ou de perte de crédibilité des politiques économiques. Dans ce cas, l’ajustement du taux de change est imposé par les marchés et s’accompagne fréquemment de fortes tensions inflationnistes, financières et sociales.
- De même, une dévaluation brutale décidée sans préparation adéquate peut provoquer des effets déstabilisateurs importants, notamment lorsqu’elle intervient dans une économie fortement dépendante des importations et insuffisamment préparée à absorber un tel choc.
- À l’inverse, un réalignement progressif et maîtrisé du taux de change constitue un instrument de politique économique visant à rapprocher la valeur de la monnaie de ses fondamentaux macroéconomiques. Lorsqu’il s’inscrit dans une stratégie cohérente de stabilisation et de réformes, il peut contribuer à restaurer la compétitivité de l’économie, améliorer l’allocation des ressources, réduire les distorsions économiques et renforcer progressivement les équilibres externes.
Le véritable enjeu ne réside donc pas dans le seul niveau nominal du dinar. Il consiste avant tout à reconstruire un cadre macroéconomique cohérent permettant d’améliorer l’efficacité économique, de soutenir la diversification productive, de réduire durablement les déséquilibres internes et externes et de restaurer la crédibilité de la monnaie nationale.
Cette réflexion est d’autant plus importante que l’économie algérienne évolue aujourd’hui dans un environnement caractérisé par l’existence d’un marché parallèle des changes, l’importance de l’économie informelle, la faiblesse des mécanismes de transmission de la politique monétaire, la progression de la dollarisation informelle, le rationnement du crédit et les limites du régime de change actuel. Dans un tel contexte, la question du taux de change ne peut être abordée isolément. Elle s’inscrit nécessairement dans une problématique plus large de modernisation du cadre macroéconomique, financier et institutionnel du pays.
Partie 4. Politique monétaire et politique de change : complémentarités, interdépendances et contradictions
- Dans toute économie ouverte, la politique monétaire et la politique de change entretiennent une relation étroite et complexe. Elles constituent deux composantes essentielles du cadre macroéconomique global et agissent simultanément sur : l’inflation ; la liquidité ; les anticipations ; les flux de capitaux ; les réserves de change ; la compétitivité ; et la stabilité financière.
- Ces deux politiques poursuivent des objectifs distincts mais interdépendants. La politique monétaire agit principalement sur les conditions monétaires internes à travers : les taux d’intérêt ; la création monétaire ; la liquidité bancaire ; le refinancement ; et le crédit.
- La politique de change agit quant à elle sur : le prix externe de la monnaie ; les équilibres extérieurs ; le marché des devises ; et la compétitivité internationale de l’économie.
- Dans la pratique, aucune des deux politiques ne peut fonctionner indépendamment de l’autre. Une politique monétaire expansionniste exerce généralement une pression à la baisse sur la monnaie nationale, notamment lorsqu’elle alimente : l’excès de liquidité ; les déficits budgétaires ; les anticipations inflationnistes ; ou la demande de devises.
- Inversement, une politique monétaire restrictive peut contribuer à soutenir le taux de change en réduisant : la création monétaire ; la pression sur les importations ; les sorties de capitaux ; et les tensions inflationnistes.
- Le lien entre politique monétaire et politique de change devient particulièrement fort dans les économies caractérisées par : une forte dépendance aux importations ; une faible profondeur financière ; un marché des changes peu développé ; et une forte sensibilité de l’inflation aux variations du change. Dans ce type d’économie, toute dépréciation de la monnaie nationale se transmet rapidement aux prix domestiques à travers le canal de l’inflation importée.
où :
- πₜ représente le taux d’inflation;
- ΔEₜ représente la variation du taux de change ;
- Mₜ représente la masse monétaire ;
- Defₜ représente le déficit budgétaire ;
- Output Gapₜ représente l’écart entre la demande globale et la capacité productive de l’économie (écart de production) ;
- Import Pricesₜ représente l’évolution des prix des importations.
Cette relation explique pourquoi de nombreuses banques centrales accordent une attention particulière au comportement du taux de change dans leur stratégie de stabilisation macroéconomique.
Cependant, l’une des principales erreurs de politique économique consiste à transformer progressivement le taux de change en simple ancre nominale anti-inflationniste, indépendamment des fondamentaux macroéconomiques.
Lorsqu’un pays maintient artificiellement une monnaie forte afin de limiter temporairement l’inflation importée, plusieurs déséquilibres peuvent apparaître progressivement :
- Surévaluation du taux de change réel ;
- Perte de compétitivité ;
- Augmentation des importations ;
- Détérioration du secteur productif ;
- Expansion du marché parallèle ;
- Pression sur les réserves de change ;
- et fragmentation croissante du marché des devises.

Autrement dit, une politique de change excessivement orientée vers la stabilisation immédiate des prix peut finir par neutraliser le principal mécanisme d’ajustement externe de l’économie.
Le paradoxe macroéconomique devient alors particulièrement important : en cherchant à éviter l’inflation à court terme par le verrouillage du change, l’économie accumule progressivement des déséquilibres qui finissent par produire : une inflation différée ; des pénuries ; des tensions spéculatives ; des distorsions de prix ; et des ajustements beaucoup plus coûteux ultérieurement.
Dans ce contexte, le marché parallèle joue souvent le rôle de mécanisme implicite d’ajustement. Lorsque le taux officiel cesse de refléter les conditions réelles du marché, les agents économiques déplacent progressivement leurs arbitrages vers les circuits informels. Une partie croissante des prix domestiques commence alors à s’indexer implicitement sur le taux parallèle plutôt que sur le taux officiel.
Le système monétaire entre ainsi dans une logique de dualité : un prix officiel administré ; et un prix réel déterminé par les tensions effectives entre offre et demande de devises.
Cette fragmentation réduit progressivement l’efficacité simultanée : de la politique monétaire ; de la politique de change ; et du mécanisme de transmission des décisions de la banque centrale.
Le problème devient encore plus complexe dans les économies dominées par la contrainte budgétaire. Lorsqu’une banque centrale finance indirectement des déficits publics élevés dans un contexte de faible diversification productive, la création monétaire finit généralement par exercer une pression croissante : sur l’inflation ; sur les réserves ; et sur le taux de change.
La politique monétaire et la politique de change peuvent alors entrer dans une relation contradictoire : la première alimente les déséquilibres ; tandis que la seconde tente artificiellement d’en contenir les conséquences à travers la stabilisation administrative du change.
Cette contradiction finit souvent par devenir insoutenable. Dans toutes les économies confrontées à des déséquilibres externes persistants, la stabilité durable de la monnaie ne peut résulter uniquement : d’interventions administratives ; du rationnement des devises ; ou du contrôle bureaucratique des flux.
Elle dépend avant tout de la cohérence globale du policy mix macroéconomique : discipline budgétaire ; crédibilité monétaire ; compétitivité ; soutenabilité externe ; profondeur financière ; et capacité productive de l’économie.
Le véritable enjeu n’est donc pas de figer artificiellement le taux de change, mais de construire progressivement une cohérence entre : politique monétaire ; politique budgétaire ; politique de change ; objectifs de compétitivité ; et équilibres externes.
Dans cette perspective, la stabilité durable du dinar ne peut être obtenue uniquement par l’administration du marché des changes. Elle suppose avant tout une restauration progressive de la crédibilité macroéconomique globale et une réduction des déséquilibres structurels qui fragilisent le système monétaire national.
Partie 5. Les anticipations et la crédibilité de la politique de change : une dimension souvent sous-estimée
Les évolutions du taux de change ne sont pas uniquement déterminées par les transactions observées sur le marché des devises. Elles dépendent également des anticipations que les agents économiques forment sur l’évolution future de l’économie, de la monnaie nationale et des politiques publiques.
Dans une économie moderne, les ménages, les entreprises, les investisseurs et les institutions financières prennent leurs décisions non seulement en fonction de la situation présente, mais également en fonction de ce qu’ils pensent être la situation future. Les comportements d’épargne, d’investissement, de consommation, de détention de devises ou de placement financier sont largement influencés par ces anticipations.
Ainsi, lorsqu’un agent économique anticipe une hausse future de l’inflation, une dépréciation de la monnaie nationale ou une détérioration des équilibres macroéconomiques, il peut être incité à modifier immédiatement son comportement. Il peut notamment chercher à :
- Convertir une partie de son épargne en devises ;
- Conserver davantage de liquidités ;
- Transférer ses avoirs vers des actifs réels ;
- Accélérer certains achats ;
- ou retarder certaines opérations financières.
Ces comportements individuels, lorsqu’ils deviennent collectifs, peuvent exercer une influence significative sur le marché des changes.
Le marché des devises présente en effet une particularité importante : il est fortement influencé par les anticipations. Les agents n’achètent pas seulement des devises pour financer des importations ou des voyages. Ils peuvent également chercher à se protéger contre une évolution future qu’ils jugent défavorable de la monnaie nationale.
Cette dimension explique pourquoi les anticipations peuvent parfois devenir auto-réalisatrices. Si un nombre important d’agents anticipe une dépréciation future du taux de change, la demande de devises augmente immédiatement. Cette hausse de la demande peut alors contribuer à créer les tensions mêmes que les agents cherchaient initialement à anticiper.
Les anticipations jouent également un rôle central dans l’apparition et le développement des phénomènes de dollarisation. Lorsque la confiance dans la stabilité future de la monnaie nationale s’affaiblit, les agents économiques tendent à privilégier les devises étrangères comme réserve de valeur. La détention d’euros ou de dollars devient alors un mécanisme de protection contre l’incertitude économique et monétaire.
La crédibilité des politiques économiques constitue dès lors un facteur déterminant du bon fonctionnement du marché des changes. Une politique de change crédible réduit l’incertitude, limite les comportements spéculatifs et favorise la confiance dans la monnaie nationale. À l’inverse, lorsque les agents perçoivent un écart croissant entre les annonces officielles et les réalités économiques, les anticipations de dépréciation tendent à se renforcer.
La crédibilité ne repose pas uniquement sur les déclarations des autorités monétaires. Elle dépend avant tout de la cohérence entre la politique de change, la politique monétaire, la politique budgétaire et l’évolution des principaux fondamentaux macroéconomiques. Plus ces politiques apparaissent cohérentes et prévisibles, plus les anticipations tendent à se stabiliser.
Dans ce contexte, la gestion du taux de change ne consiste pas seulement à influencer l’offre et la demande de devises. Elle implique également la gestion des anticipations. Les banques centrales modernes accordent une importance croissante à la communication, à la transparence et à la prévisibilité de leurs décisions précisément parce qu’elles savent que les anticipations constituent elles-mêmes une variable macroéconomique essentielle.
Le cas algérien illustre particulièrement bien cette problématique. L’existence prolongée d’un marché parallèle, l’importance de l’économie cash, la préférence d’une partie des agents économiques pour la détention de devises et les anticipations récurrentes relatives à l’évolution future du dinar montrent que la question du change dépasse largement les seules transactions observées sur le marché officiel. Elle touche également à la confiance accordée aux institutions économiques et à la crédibilité du cadre macroéconomique dans son ensemble.
À long terme, la stabilité du marché des changes dépend autant de la solidité des fondamentaux économiques que de la confiance des agents dans la capacité des institutions à préserver durablement les équilibres macroéconomiques. La crédibilité constitue ainsi l’un des actifs les plus précieux d’une politique monétaire et de change efficace.
Partie 6. L’économie cash : définition, mécanismes et conséquences macroéconomiques
Une économie cash désigne une économie dans laquelle une part importante des transactions, de l’épargne et des échanges s’effectue principalement en monnaie fiduciaire — c’est-à-dire en billets et pièces — en dehors des circuits bancaires et financiers formels. Dans ce type d’économie, les paiements électroniques demeurent relativement limités, l’intermédiation bancaire reste insuffisante et une part importante de la liquidité circule en dehors du système financier. Les agents économiques privilégient alors la détention physique de monnaie plutôt que les dépôts bancaires ou les instruments financiers modernes.
L’économie cash est généralement associée à plusieurs phénomènes étroitement liés : l’importance du secteur informel, une faible bancarisation, une défiance envers les institutions financières, l’évasion fiscale, la dollarisation ainsi qu’une gouvernance économique insuffisamment efficace.
L’économie cash se développe généralement lorsque plusieurs déséquilibres structurels se combinent : inflation persistante, anticipation de dépréciation de la monnaie nationale, restrictions d’accès aux devises, rigidités bancaires, lourdeurs administratives et faiblesse des instruments modernes de paiement.
Dans un tel contexte, les agents économiques cherchent à réduire leur exposition au système bancaire, préserver leur confidentialité, contourner certaines contraintes réglementaires ou fiscales, ou encore protéger leur patrimoine contre l’inflation et la dépréciation monétaire.
Algérie : une économie fortement dominee par le cash. Dans le cas de l’Algérie, l’économie cash a atteint une ampleur particulièrement importante au regard des standards internationaux. Les données de la Banque d’Algérie et du FMI montrent que la circulation fiduciaire demeure exceptionnellement élevée et qu’une part importante de la liquidité nationale continue de circuler en dehors des circuits financiers formels.
Tableau 1. L’Algérie au regard des standards internationaux : les indicateurs d’une économie fortement dominee par le cash
| Indicateur | Algérie (2024-2025) | Économies émergentes | Économies avancées | Lecture économique |
| Monnaie fiduciaire / PIB | 22-23 % | 8-15 % | 5-10 % | Circulation de cash exceptionnellement élevée |
| Économie informelle / PIB | ~32 % | 15-30 % | 5-15 % | Importance des activités hors circuits officiels |
| Actifs bancaires / PIB | ~68 % | 100-150 % | 200-400 % | Faible profondeur financière |
| Crédit / Dépôts | ~69 % | 80-100 % | 90-120 % | Intermédiation financière limitée |
| Part des banques publiques dans les actifs bancaires | >80 % | Généralement <50 % | Faible | Forte concentration bancaire |
| Liquidités hors banques | >8 000 milliards DA | Généralement plus faibles | Très faibles | Préférence marquée pour le cash |
| Marché parallèle des changes | Très développé | Variable | Généralement marginal | Fragmentation du marché des devises |
| Dollarisation informelle | Élevée | Moyenne | Faible | Défiance relative envers la monnaie nationale |
Source : Banque d’Algérie, FMI (Article IV 2025), calculs et présentation de l’auteur.
Cette situation résulte d’un ensemble de facteurs qui se renforcent mutuellement.
• Une circulation fiduciaire exceptionnellement élevée : La monnaie fiduciaire en circulation dépasse désormais 8 000 milliards de dinars, soit près du quart du produit intérieur brut. Ce ratio est exceptionnellement élevé au regard des normes observées dans la plupart des économies avancées et demeure supérieur à celui de nombreux pays émergents et exportateurs de pétrole.
• Une économie informelle de grande ampleur : Selon les estimations du FMI, l’économie informelle représenterait environ 32 % du PIB. Une part importante des transactions économiques continue ainsi d’échapper aux circuits officiels, favorisant la détention de liquidités hors banques et limitant l’efficacité des politiques publiques.
• Une intermédiation financière insuffisante : Malgré l’abondance des liquidités disponibles dans l’économie, le système bancaire transforme imparfaitement l’épargne en financement productif. Le ratio crédits/dépôts avoisine 69 %, ce qui traduit une capacité relativement limitée du système bancaire à recycler l’épargne nationale vers l’investissement.
• Une profondeur financière limitée : Les actifs bancaires représentent environ 68 % du PIB, un niveau faible comparativement aux économies émergentes dynamiques et très inférieur à celui observé dans les économies avancées. Cette situation reflète une faible profondeur financière et une intermédiation insuffisante.
• Une domination persistante des banques publiques : Les banques publiques concentrent plus de 80 % des actifs et des crédits bancaires. Cette forte concentration réduit la concurrence, limite l’innovation financière et ralentit la modernisation du système bancaire.
• Un marché parallèle des changes profondément enraciné : La coexistence d’un marché officiel et d’un marché parallèle des devises favorise la circulation de liquidités hors du système bancaire. Le cash constitue souvent le principal support des transactions informelles sur le marché des changes.
• Une progression de la dollarisation informelle : Face aux anticipations de dépréciation du dinar et à l’incertitude macroéconomique, de nombreux agents économiques privilégient la détention d’euros ou de dollars comme réserve de valeur. Cette dollarisation informelle réduit davantage l’attractivité de la monnaie nationale.
• Une efficacité réduite de la politique monétaire : Lorsqu’une part importante de la monnaie circule en dehors du système bancaire, la Banque d’Algérie dispose d’une capacité plus limitée pour influencer les comportements d’épargne, de crédit et d’investissement. Le mécanisme de transmission de la politique monétaire devient alors moins efficace.
Les conséquences macroéconomiques de l’économie cash. L’expansion d’une économie cash produit plusieurs conséquences macroéconomiques majeures.
- Affaiblissement de la politique monétaire : Lorsque la monnaie circule massivement hors du système bancaire, la banque centrale perd progressivement sa capacité à suivre les flux monétaires, à contrôler efficacement la liquidité et à ancrer les anticipations. Le canal du crédit bancaire devient moins efficace et les taux directeurs influencent faiblement les comportements des agents économiques.
- Expansion de l’économie informelle : L’économie cash facilite les transactions non déclarées, l’évasion fiscale, les activités informelles et les circuits économiques parallèles. Plus les paiements s’effectuent en dehors des circuits bancaires, plus il devient difficile d’élargir l’assiette fiscale et d’améliorer la transparence économique.
- Renforcement du marché parallèle des devises : Dans une économie fortement cashifiée, le marché parallèle des changes se développe plus facilement. Les liquidités détenues hors banques alimentent les achats informels de devises, la thésaurisation, les transferts non déclarés et les arbitrages spéculatifs.
- Fragilisation du système bancaire : Lorsque les ménages et les entreprises conservent leurs encaisses hors banques, les dépôts diminuent, l’intermédiation financière se fragilise et le financement de l’économie devient plus coûteux. Cette situation limite la capacité du système bancaire à soutenir l’investissement, l’innovation et la diversification économique.
- Hausse de la dollarisation et de la défiance monétaire : L’économie cash favorise également la dollarisation informelle. Dans les contextes marqués par l’inflation, les anticipations de dépréciation ou la perte de confiance dans la monnaie nationale, les agents économiques privilégient la détention de devises étrangères comme réserve de valeur.
- Cette dynamique entretient un cercle vicieux : plus la confiance dans la monnaie nationale diminue, plus les agents se réfugient dans le cash et les devises ; plus le système bancaire s’affaiblit ; et plus la politique monétaire perd en efficacité.
Conclusion : L’économie cash ne constitue donc pas uniquement un problème bancaire ou technologique. Elle reflète plus profondément les déséquilibres structurels du système économique, la fragmentation des circuits financiers, la faiblesse de l’inclusion bancaire, les limites du régime de change et les insuffisances de la gouvernance économique.
Sa réduction durable suppose une stratégie globale reposant sur plusieurs piliers complémentaires : la restauration de la confiance dans la monnaie nationale, la modernisation du système financier, le développement des paiements électroniques, la réduction du marché parallèle des changes, le renforcement de l’inclusion financière, l’amélioration de la gouvernance économique et une plus grande cohérence entre politique monétaire, politique budgétaire et politique de change.
Autrement dit, la transition vers une économie moins dépendante du cash constitue un élément essentiel de la modernisation du système financier algérien et de la réussite des réformes économiques nécessaires à la réalisation de la Vision 2050.
Partie 7. Le régime de change algérien : logique, évolution et contradictions
Le régime de change algérien ne peut être analysé indépendamment de la trajectoire historique du modèle économique national, de la dépendance structurelle aux hydrocarbures et du mode d’intervention de l’État dans l’économie. Depuis l’indépendance, la politique de change a toujours occupé une place centrale dans la gestion macroéconomique du pays. Elle a été successivement utilisée comme :
- instrument de contrôle administratif ;
- mécanisme de rationnement des ressources externes ;
- outil de stabilisation ;
- levier implicite de financement ;
- et plus récemment comme ancre nominale destinée à limiter l’inflation importée.
L’évolution du régime de change algérien révèle ainsi une tension permanente entre deux logiques contradictoires :
- une logique d’ajustement économique reposant sur les mécanismes de marché ;
- et une logique d’administration des déséquilibres à travers le contrôle des flux, des prix et des devises.
Cette tension structurelle explique largement les contradictions actuelles du système de change, la fragmentation persistante du marché des devises et les difficultés de l’Algérie à construire un cadre macroéconomique cohérent, crédible et durable.
I. Évolution historique du régime de change en Algérie
A. Le monopole étatique et le contrôle administratif : les années 1970–1980
Durant les décennies 1970 et 1980, l’Algérie adopta un modèle économique fortement administré fondé sur : la planification centralisée ; le monopole de l’État sur le commerce extérieur ; le contrôle intégral des flux financiers ; et la domination des entreprises publiques.
Dans ce système, le marché des changes n’avait pratiquement aucune existence autonome. Le dinar n’était pas déterminé par les mécanismes d’offre et de demande de devises mais par des décisions administratives prises dans le cadre d’une économie largement fermée et financée par la rente pétrolière.
Le régime de change était fortement rigide. Jusqu’en décembre 1973, le dinar était rattaché au dollar américain. À partir de 1974, les autorités adoptèrent un ancrage à un panier de monnaies afin de réduire la dépendance vis-à-vis des fluctuations du dollar.
Le système reposait essentiellement sur : l’allocation administrative des devises ; le monopole public des importations ; le rationnement des paiements extérieurs ; et un contrôle très strict des opérations financières.
Les importations étaient réalisées principalement par les entreprises publiques bénéficiant de droits exclusifs d’importation. La Banque centrale contrôlait étroitement l’accès aux devises dans un contexte où les hydrocarbures représentaient déjà plus de 95 % des recettes d’exportation.
Dans ce cadre, le taux de change remplissait davantage une fonction administrative et comptable qu’une fonction économique d’ajustement. Le prix officiel du dinar ne reflétait ni : les tensions sur les réserves ; ni la compétitivité réelle ; ni les déséquilibres de la balance des paiements.
Ce modèle permit temporairement de financer une industrialisation administrée soutenue par les recettes pétrolières. Mais il engendra progressivement : une faible productivité ; des inefficacités allocatives ; une dépendance croissante aux importations ; et une forte vulnérabilité aux chocs pétroliers.
Le contre-choc pétrolier de 1986 révéla brutalement les fragilités du système. La chute des recettes pétrolières provoqua : une contraction sévère des réserves de change ; un rationnement accru des importations ; une montée des déséquilibres budgétaires ; et l’expansion progressive du marché parallèle des devises. L’économie entra alors dans une crise profonde qui rendit inévitable l’engagement des réformes des années 1990.
B. Les réformes des années 1990 : ajustement, ouverture et flexibilisation progressive
Les réformes des années 1990 constituent l’un des tournants majeurs de l’histoire économique contemporaine de l’Algérie. Elles marquent le passage progressif d’une économie administrée vers un système davantage orienté vers les mécanismes du marché. Cette transition s’est toutefois opérée dans un contexte extrêmement difficile : crise de balance des paiements ; épuisement des réserves de change ; forte inflation ; déséquilibres budgétaires massifs ; dette extérieure insoutenable ; montée du chômage ; et crise sécuritaire profonde.
À la veille du programme d’ajustement de 1994 : les réserves officielles étaient tombées à environ 0.9 milliard de dollars ; le service de la dette extérieure dépassait 80 % des exportations ; et le dinar demeurait fortement surévalué malgré plusieurs dévaluations successives.
Dans ce contexte, l’Algérie engagea à partir de 1994 un vaste programme de stabilisation macroéconomique et de réformes structurelles soutenu par le FMI, la Banque mondiale ainsi que par les accords de rééchelonnement conclus avec les Clubs de Paris et de Londres.
Le programme poursuivait plusieurs objectifs fondamentaux : rétablir les grands équilibres macroéconomiques ; restaurer la viabilité externe ; réduire les distorsions administratives ; et mettre en place les bases institutionnelles d’une économie de marché.
1. Réforme du régime de change : Le taux de change occupait une place centrale dans l’ajustement. Le dinar fut fortement dévalué afin : de corriger sa surévaluation réelle ; d’améliorer la compétitivité ; de réduire les déséquilibres externes ; et de rapprocher progressivement le taux officiel des conditions réelles du marché.
En septembre 1994, la Banque d’Algérie introduisit un mécanisme de fixing quotidien des devises avec participation des banques commerciales. Le règlement 95-08 du 23 décembre 1995 institua ensuite officiellement le marché interbancaire des changes. Le régime de change évolua ainsi progressivement : d’un système administré rigide ; vers un système de flottement dirigé fortement encadré par la Banque d’Algérie.
Ces réformes contribuèrent : à restaurer progressivement les réserves ; à réduire l’écart entre marché officiel et marché parallèle ; et à améliorer temporairement la compétitivité externe.
2. Libéralisation du commerce extérieur ; Les années 1990 furent également marquées par un vaste mouvement de libéralisation commerciale destiné à démanteler progressivement le système de contrôle administratif hérité de l’économie planifiée. Les principales mesures comprenaient :
- la suppression des licences d’importation ;
- l’élimination progressive des monopoles publics ;
- la réduction des restrictions quantitatives ;
- et l’ouverture croissante aux opérateurs privés.
Le système des budgets devises administrés fut progressivement abandonné au profit d’une régulation davantage fondée sur les prix et les mécanismes du marché.
3. Réformes monétaires et financières : Le programme de réformes transforma également profondément le cadre monétaire et bancaire. Avant les réformes : les taux d’intérêt étaient administrés ; les banques publiques finançaient massivement les entreprises publiques déficitaires ; et la politique monétaire reposait essentiellement sur le contrôle direct du crédit.
À partir de 1994 : les instruments indirects de politique monétaire furent progressivement introduits ; les réserves obligatoires furent mises en place ; les taux d’intérêt furent libéralisés ; et la Banque d’Algérie acquit davantage d’autonomie grâce à la loi sur la monnaie et le crédit de 1990.
Parallèlement : les banques publiques furent restructurées ; plusieurs recapitalisations furent engagées ; et les créances douteuses furent progressivement isolées.
4. Stabilisation macroéconomique et limites des réformes : Le programme d’ajustement permit une amélioration significative des équilibres macroéconomiques : recul de l’inflation ; reconstitution des réserves ; réduction des déficits externes ; et retour progressif de la croissance.
Cependant, cette stabilisation eut un coût social élevé : hausse du chômage ; restructurations d’entreprises publiques ; recul du pouvoir d’achat ; et tensions sociales importantes.
Surtout, plusieurs réformes structurelles restèrent inachevées : diversification productive limitée ; faible profondeur financière ; domination persistante du secteur public ; et absence d’un véritable marché des changes concurrentiel.
Autrement dit, les réformes des années 1990 permirent de stabiliser l’économie sans transformer profondément les fondements structurels du modèle rentier algérien.
C. Le retour progressif à l’administration du change après 2000
Le boom pétrolier des années 2000 modifia profondément les conditions macroéconomiques du pays. Entre 2000 et 2014, l’Algérie bénéficia d’une hausse exceptionnelle des prix des hydrocarbures qui permit : une accumulation massive de réserves de change ; une forte expansion des dépenses publiques ; et une amélioration temporaire des équilibres externes.
Cette abondance financière réduisit progressivement les incitations à poursuivre les réformes structurelles engagées durant les années 1990.Le régime de change évolua alors vers une gestion de plus en plus administrée caractérisée par : une stabilisation nominale du dinar ; une faible flexibilité réelle ; et une intervention dominante de la Banque d’Algérie sur le marché des changes.
La politique de change commença progressivement à privilégier : la limitation de l’inflation importée ; la stabilité apparente du pouvoir d’achat ; et le soutien implicite à la demande intérieure, au détriment : de la compétitivité ; de la diversification productive ; et de l’ajustement externe. Le dinar devint progressivement surévalué en termes réels.

La surévaluation prolongée du dinar a profondément influencé la structure de l’économie algérienne. En maintenant un taux de change relativement élevé par rapport aux fondamentaux économiques, elle a favorisé les importations, stimulé les activités commerciales liées à la distribution de produits importés et encouragé divers arbitrages spéculatifs. Elle a également renforcé la dépendance de l’économie nationale aux biens et intrants étrangers. À l’inverse, cette situation a pénalisé les exportations hors hydrocarbures, réduit la compétitivité de la production domestique et affaibli le développement des secteurs exposés à la concurrence internationale.
Parallèlement, malgré l’accumulation d’importantes réserves de change durant les années de forte rente pétrolière, l’accès des ménages aux devises est demeuré fortement encadré. Cette exclusion durable d’une grande partie des agents économiques du marché officiel des changes a progressivement alimenté le développement d’un marché parallèle appelé à jouer un rôle croissant dans l’allocation des devises et la formation des anticipations.
Le choc pétrolier de 2014 a marqué un tournant majeur dans l’évolution du régime de change algérien. Confrontées à une baisse significative des recettes d’exportation et à une détérioration progressive des équilibres externes, les autorités ont privilégié une stratégie reposant principalement sur un ajustement graduel et limité du dinar, le renforcement des mesures administratives, le rationnement implicite de l’accès aux devises et le recours croissant aux restrictions commerciales et non tarifaires afin de contenir la demande d’importations.
Dans ce contexte, le marché parallèle des changes a retrouvé une dynamique particulièrement forte. Son expansion a été alimentée simultanément par les rigidités persistantes du marché officiel, la montée des tensions inflationnistes, l’aggravation des déséquilibres budgétaires, les anticipations récurrentes de dépréciation du dinar et l’absence de réformes structurelles suffisamment profondes pour corriger les déséquilibres fondamentaux de l’économie.
Progressivement, le système de change algérien est ainsi entré dans une situation de dualité structurelle. D’un côté, un taux de change officiel largement administré par la Banque d’Algérie ; de l’autre, un taux parallèle reflétant davantage les tensions réelles entre l’offre et la demande de devises et devenant, pour une partie croissante des agents économiques, la véritable référence dans les décisions d’épargne, d’investissement et de transaction.
Cette fragmentation du marché des changes constitue aujourd’hui l’une des principales vulnérabilités du cadre macroéconomique national, car elle affaiblit l’efficacité des politiques économiques, alimente l’informalité et contribue à la déconnexion progressive entre les signaux de marché et les mécanismes officiels d’allocation des ressources.
II. Le cas algérien : convertibilité partielle, régime de change et dualité du marché des changes
Le régime de change algérien présente une particularité importante : il combine une convertibilité courante officiellement reconnue au niveau international avec un fonctionnement interne marqué par une forte intervention administrative et une dualité persistante du marché des changes.
Dans le cadre des réformes économiques engagées au milieu des années 1990, l’Algérie a officiellement accepté en septembre 1997 les obligations prévues par l’Article VIII, sections 2, 3 et 4, des statuts du Fonds monétaire international. Cette décision constituait une étape majeure dans le processus d’ouverture de l’économie et d’intégration progressive aux règles du système monétaire international.
En acceptant ces obligations, l’Algérie s’est engagée à ne pas imposer de restrictions sur les paiements et transferts liés aux transactions internationales courantes, à éviter les pratiques de change discriminatoires et à maintenir un système de paiements extérieurs compatible avec les règles du FMI. Selon les évaluations du Fonds monétaire international, l’Algérie maintient aujourd’hui un système de change officiellement exempt de restrictions sur les paiements et transferts relatifs aux transactions courantes ainsi que de pratiques de changes multiples incompatibles avec les obligations de l’Article VIII.
Cette évolution doit toutefois être replacée dans son contexte historique. Au moment de l’acceptation de l’Article VIII, l’économie algérienne sortait d’une crise profonde de balance des paiements. Les réserves de change étaient tombées à des niveaux extrêmement faibles, l’endettement extérieur était élevé et les capacités de financement externe demeuraient fragiles. Dans ce contexte, les autorités ont adopté une approche graduelle de l’ouverture externe, conciliant le respect des engagements internationaux avec la nécessité de préserver la stabilité macroéconomique et les réserves de change. Cette prudence explique en grande partie le maintien d’un encadrement administratif important de l’accès aux devises ainsi que la progression relativement lente de la convertibilité effective du dinar.
S’agissant du régime de change lui-même, le Fonds monétaire international classe officiellement le régime algérien comme un régime de flottement dirigé (« managed floating »), tandis que le régime observé en pratique est considéré comme un régime de type glissement administré (« crawl-like »). Cette distinction reflète le fait que le taux de change évolue progressivement dans le temps sous l’influence déterminante de la Banque d’Algérie.
L’évolution historique du régime de change illustre cette transformation graduelle. Entre 1974 et 1994, le dinar était rattaché à un panier de monnaies dont la composition permettait d’atténuer les fluctuations du dollar américain. À partir d’octobre 1994, dans le cadre du programme de stabilisation économique, la Banque d’Algérie a introduit un système de flottement dirigé reposant sur des séances quotidiennes de fixation du taux de change associant plusieurs banques commerciales. Ce dispositif a ensuite été remplacé, le 2 janvier 1996, par un marché interbancaire des changes qui constitue encore aujourd’hui le cadre institutionnel officiel de formation du taux de change.
Sur le plan juridique, ce dispositif s’inscrit dans le cadre de la législation monétaire et bancaire ainsi que des règlements régissant le marché interbancaire des changes. En théorie, ce système repose sur un ajustement progressif du dinar, une participation croissante des mécanismes de marché et une cohérence entre politique monétaire, stabilité financière et équilibres extérieurs.
Dans la pratique, toutefois, le fonctionnement du marché des changes demeure fortement influencé par l’intervention de la Banque d’Algérie. En raison de la structure rentière de l’économie, les recettes en devises provenant des hydrocarbures transitent largement par les circuits publics, ce qui confère à la Banque d’Algérie un rôle prépondérant dans l’alimentation du marché officiel. Elle demeure ainsi le principal fournisseur de devises, l’acteur dominant du marché interbancaire et, de facto, le principal déterminant de la trajectoire du dinar.
Parallèlement, l’accès aux devises reste fortement réglementé pour les ménages et pour une partie importante des opérateurs économiques. Malgré les progrès réalisés depuis les années 1990, la convertibilité économique effective demeure limitée par l’existence de contraintes administratives, par la faiblesse historique des allocations destinées aux particuliers et par l’absence prolongée de bureaux de change pleinement opérationnels. Cette situation a progressivement favorisé le développement d’un marché parallèle des devises.
Au fil du temps, ce marché parallèle est devenu un élément structurant du système de change algérien. Il joue un rôle croissant dans la formation des anticipations, dans les arbitrages économiques et dans l’évaluation de la valeur réelle du dinar. Le système fonctionne ainsi selon une logique de dualité persistante : d’un côté, un taux officiel déterminé dans un cadre fortement administré ; de l’autre, un taux parallèle qui reflète davantage les tensions effectives entre l’offre et la demande de devises.
Cette dualité constitue aujourd’hui l’une des principales caractéristiques du système de change algérien. Elle illustre l’écart qui peut exister entre la convertibilité formelle reconnue au niveau international et les contraintes économiques qui continuent de peser sur le fonctionnement effectif du marché des changes. Plus largement, elle met en évidence le lien étroit entre crédibilité monétaire, profondeur financière, niveau des réserves de change et efficacité du régime de change.
III. Le ciblage implicite du dinar : entre compétitivité affichée et ancrage anti-inflationniste
Officiellement, la politique de change algérienne vise à préserver la compétitivité extérieure de l’économie. La Banque d’Algérie indique ainsi cibler le taux de change effectif réel (TCER), indicateur couramment utilisé pour évaluer la compétitivité-prix d’un pays vis-à-vis de ses principaux partenaires commerciaux. En théorie, cette approche consiste à maintenir le TCER à un niveau compatible avec les fondamentaux économiques, de manière à soutenir les exportations, préserver l’équilibre extérieur et favoriser une croissance durable sans tensions inflationnistes excessives.
Toutefois, l’observation du fonctionnement effectif du régime de change suggère l’existence d’un objectif implicite différent. Dans une économie fortement dépendante des importations de biens alimentaires, d’intrants industriels, d’équipements, de médicaments et de produits de consommation, toute dépréciation du dinar se transmet rapidement aux prix intérieurs. Dans ce contexte, les autorités semblent accorder une importance particulière à la limitation de l’inflation importée à travers une gestion prudente du taux de change nominal et un ajustement graduel de la valeur du dinar.
Le taux de change devient alors une forme d’ancre nominale destinée à contenir les pressions inflationnistes à court terme. Cette stratégie peut produire certains résultats temporaires en matière de stabilité des prix. Elle permet notamment d’atténuer les effets immédiats des hausses des prix internationaux sur les ménages et les entreprises. Cependant, lorsque cette orientation est maintenue de façon prolongée, elle peut conduire à une appréciation réelle de la monnaie et à une déconnexion progressive entre le taux de change et les fondamentaux de l’économie.
C’est précisément l’une des principales critiques adressées à la politique de change actuelle. Alors que le ciblage officiel du TCER vise théoriquement à préserver la compétitivité extérieure, la gestion effective du dinar s’apparente davantage à une politique de stabilisation nominale privilégiant un dinar relativement fort. Cette situation tend à réduire la compétitivité des secteurs exposés à la concurrence internationale, à freiner le développement des exportations hors hydrocarbures et à renforcer la dépendance de l’économie aux importations.
Les conséquences macroéconomiques de cette orientation dépassent largement la seule question du commerce extérieur. Une monnaie maintenue durablement au-dessus de son niveau d’équilibre peut encourager les importations, pénaliser la production nationale, accentuer les tensions sur les réserves de change et favoriser le développement du marché parallèle des devises. Elle peut également créer un écart croissant entre le taux de change officiel et la valeur que les agents économiques attribuent effectivement à la monnaie nationale.
Autrement dit, le dinar est progressivement devenu un instrument de stabilisation nominale à court terme davantage qu’un instrument d’ajustement externe. Si cette stratégie peut contribuer temporairement à modérer l’inflation importée, elle risque également de retarder les ajustements nécessaires à l’amélioration de la compétitivité, à la diversification des exportations et au rétablissement des grands équilibres macroéconomiques.
L’enjeu pour les années à venir ne consiste donc pas uniquement à stabiliser le taux de change, mais à rechercher un niveau compatible à la fois avec la stabilité des prix, la compétitivité extérieure, la soutenabilité du compte courant et la préservation des réserves de change. Dans cette perspective, la politique de change ne peut être dissociée de la politique budgétaire, de la politique monétaire et des réformes structurelles destinées à accroître la productivité et à élargir l’offre productive nationale.
IV. Les déterminants réels de la politique de change en Algérie
Le fonctionnement du régime de change algérien ne peut être compris à travers la seule analyse des mécanismes monétaires ou des règles officielles encadrant le marché des changes. En pratique, la politique de change résulte de l’interaction de plusieurs contraintes économiques, financières, budgétaires et sociales qui influencent directement les décisions des autorités monétaires.
- Le premier déterminant demeure la rente des hydrocarbures. Depuis plusieurs décennies, les exportations de pétrole et de gaz constituent la principale source de devises de l’économie algérienne. Elles financent l’essentiel des importations, alimentent les réserves officielles de change et déterminent largement la capacité d’intervention de la Banque d’Algérie sur le marché des changes. Dans ce contexte, le régime de change est fortement conditionné par l’évolution des prix internationaux des hydrocarbures. Lorsque les recettes pétrolières sont abondantes, les réserves de change augmentent, les tensions sur le marché des devises diminuent et les autorités disposent d’une plus grande marge de manœuvre pour stabiliser le dinar. À l’inverse, lors des épisodes de baisse durable des prix du pétrole, les contraintes externes réapparaissent rapidement sous la forme d’une diminution des réserves, d’un élargissement de l’écart entre les marchés officiel et parallèle et d’une pression accrue sur le taux de change.
- Le second déterminant réside dans la volonté des autorités de contenir l’inflation et de préserver le pouvoir d’achat. Toutefois, contrairement à une idée souvent avancée, l’inflation algérienne ne peut être réduite à un simple phénomène de transmission du taux de change. Certes, dans une économie fortement dépendante des importations, les variations du dinar influencent les prix des biens importés et peuvent contribuer à l’inflation. Néanmoins, les tensions inflationnistes observées au cours des dernières années trouvent également leur origine dans des facteurs beaucoup plus larges : déficits budgétaires persistants, expansion de la liquidité, insuffisances de l’offre nationale, rigidités des circuits de distribution, dysfonctionnements de certains marchés, contraintes logistiques et anticipations inflationnistes.
- Le taux de change n’est donc pas le déterminant unique, ni même nécessairement le déterminant principal de l’inflation. Pourtant, dans la pratique, la politique de change semble souvent mobilisée comme un instrument de limitation de l’inflation importée. Cette orientation conduit à privilégier une relative stabilité nominale du dinar afin d’atténuer les hausses de prix à court terme. Si cette stratégie peut temporairement réduire certaines pressions inflationnistes, elle risque également de générer des coûts importants en matière de compétitivité, de diversification des exportations et de soutenabilité externe.
- La politique budgétaire constitue un troisième déterminant majeur. Dans une économie où la dépense publique joue un rôle central dans la croissance et la demande intérieure, l’ampleur des déficits budgétaires exerce une influence directe sur les équilibres monétaires et externes. Lorsque les déficits augmentent durablement, ils alimentent la demande intérieure, stimulent les importations et accentuent les pressions sur les réserves de change. Le régime de change se retrouve alors contraint de compenser des déséquilibres dont l’origine dépasse largement la seule sphère monétaire.
- À ces considérations économiques s’ajoute une dimension sociale et politique importante. Toute dépréciation significative du dinar se traduit rapidement par une hausse du coût de la vie, une augmentation des coûts de production et une érosion du pouvoir d’achat. Dans ce contexte, les autorités privilégient généralement des ajustements graduels plutôt que des corrections rapides du taux de change. Cette approche vise à préserver la stabilité sociale mais contribue également à retarder certains ajustements économiques devenus nécessaires.
- Au final, la politique de change algérienne repose sur un arbitrage permanent entre plusieurs objectifs parfois contradictoires : préserver les réserves de change, contenir l’inflation, soutenir la compétitivité, protéger le pouvoir d’achat et maintenir la stabilité macroéconomique. Lorsque les recettes pétrolières sont abondantes, ces objectifs peuvent temporairement apparaître compatibles. En revanche, lorsque les ressources extérieures diminuent, les contradictions réapparaissent rapidement sous la forme d’une pression accrue sur les réserves, d’un élargissement du marché parallèle, d’un renforcement des restrictions administratives et d’une fragilisation progressive des équilibres macroéconomiques.
La question centrale devient alors celle de la construction d’un régime de change capable de concilier stabilité macroéconomique, compétitivité extérieure et soutenabilité de long terme dans une économie encore fortement dépendante de la rente des hydrocarbures et caractérisée par des rigidités structurelles importantes.
Partie 8. Les fragilités structurelles du dispositif de change en Algérie
Introduction : un problème qui dépasse le seul niveau du taux de change
Les déséquilibres actuels du système de change algérien ne résultent pas uniquement d’un problème de niveau du taux de change. Ils trouvent leur origine dans des fragilités structurelles beaucoup plus profondes affectant simultanément le fonctionnement du marché des devises, la conduite de la politique monétaire, la structure productive de l’économie et la gouvernance macroéconomique dans son ensemble.
Le problème fondamental réside dans le fait que le régime de change fonctionne aujourd’hui dans un environnement caractérisé par une forte dépendance aux hydrocarbures, une diversification économique insuffisante, une dominance budgétaire persistante, un marché des changes peu profond et une fragmentation croissante entre sphère officielle et sphère informelle. Dans un tel contexte, le marché des changes ne joue plus pleinement son rôle de mécanisme d’ajustement macroéconomique. Les déséquilibres ne disparaissent pas ; ils se déplacent vers le marché parallèle, les restrictions administratives, l’économie informelle et les comportements spéculatifs.
Autrement dit, lorsque le taux de change officiel cesse progressivement de refléter les tensions réelles entre l’offre et la demande de devises, l’économie développe des mécanismes parallèles d’ajustement qui deviennent eux-mêmes une source supplémentaire de distorsions.
I. Le dualisme du marché des changes : symptôme d’un déséquilibre structurel
La caractéristique la plus visible du système de change algérien réside dans l’existence durable de deux marchés fonctionnant selon des logiques distinctes. D’un côté, un marché officiel fortement encadré où la Banque d’Algérie demeure le principal fournisseur de devises et l’acteur dominant du marché interbancaire. De l’autre, un marché parallèle dont les prix résultent davantage des tensions effectives entre l’offre et la demande de devises.
Cette dualité n’est pas simplement une anomalie statistique ; elle constitue le symptôme d’un déséquilibre plus profond. Lorsque les agents économiques ne trouvent pas sur le marché officiel les devises dont ils ont besoin ou considèrent que le taux officiel ne reflète plus les conditions réelles du marché, ils se tournent naturellement vers des circuits alternatifs.
L’écart croissant entre les deux taux traduit alors plusieurs phénomènes simultanés : insuffisance de l’offre officielle de devises, anticipations de dépréciation, contraintes d’accès au marché officiel et perte progressive de confiance dans la capacité du système à assurer une allocation efficace des devises.
Le problème devient particulièrement préoccupant lorsque le marché parallèle cesse d’être un simple marché de complément pour devenir la principale référence économique. Dans ce cas, les décisions d’épargne, d’investissement, de consommation et parfois même de production sont de plus en plus influencées par le taux parallèle plutôt que par le taux officiel. Le système entre alors dans une logique de fragmentation monétaire où le taux officiel conserve une fonction administrative tandis que le taux parallèle devient progressivement le principal signal économique.
II. Le marché parallèle : symptôme des déséquilibres du système officiel
L’existence d’un marché parallèle des devises est souvent présentée comme l’une des principales anomalies du système de change algérien. Pourtant, cette lecture inverse généralement la relation de causalité. Le marché parallèle n’est pas à l’origine des déséquilibres du système de change ; il en constitue avant tout la conséquence.
Dans toute économie, lorsqu’un prix administré s’écarte durablement du prix qui résulterait de la confrontation entre l’offre et la demande, des mécanismes alternatifs apparaissent progressivement afin de rétablir un équilibre économique. Le marché des changes n’échappe pas à cette logique fondamentale.
Lorsque l’accès aux devises est limité, rationné ou administré, alors même que les besoins des agents économiques continuent de croître, un marché parallèle tend naturellement à se développer. Celui-ci remplit alors une fonction économique que le marché officiel ne parvient plus à assurer pleinement : mettre en relation une offre et une demande de devises insuffisamment satisfaites par les circuits formels.
Le marché parallèle apparaît généralement lorsque plusieurs facteurs se combinent : un écart durable entre l’offre et la demande de devises ; une surévaluation du taux de change officiel ; des restrictions d’accès aux devises ; l’absence ou l’insuffisance de bureaux de change ; des contrôles administratifs excessifs ; ou encore une perte progressive de confiance dans la monnaie nationale.
Dans ces conditions, le marché parallèle devient progressivement un mécanisme d’ajustement alternatif.
Autrement dit, ce n’est pas le marché parallèle qui crée la prime de change ; c’est l’existence d’un désalignement du taux officiel qui génère l’apparition et l’expansion du marché parallèle.
Cette distinction est fondamentale. Car tant que les causes structurelles demeurent inchangées, les tentatives visant à réduire administrativement le marché parallèle produisent généralement des résultats limités et temporaires. L’expérience internationale montre que les contrôles renforcés, les mesures coercitives ou les restrictions supplémentaires peuvent parfois réduire temporairement la visibilité du marché parallèle, mais rarement les facteurs économiques qui alimentent son développement.
L’histoire économique offre de nombreux exemples de cette dynamique. Qu’il s’agisse de l’Amérique latine des années 1980, de plusieurs économies africaines, de certaines économies socialistes ou encore de nombreux pays exportateurs de matières premières confrontés à des tensions sur leurs réserves de change, les marchés parallèles se sont développés chaque fois que les mécanismes officiels ne permettaient plus de répondre à la demande effective de devises.
Le cas algérien illustre particulièrement bien ce phénomène. Malgré l’existence d’un marché interbancaire officiel, l’accès des ménages aux devises est longtemps demeuré fortement limité. Les allocations touristiques sont restées faibles durant plusieurs décennies, les bureaux de change n’ont jamais véritablement joué le rôle qui leur était assigné et les conditions d’accès aux devises sont demeurées largement administrées. Dans ce contexte, le marché parallèle est progressivement devenu le principal canal d’approvisionnement en devises pour une partie importante des agents économiques.
Au fil du temps, ce marché a cessé d’être un simple segment marginal de l’économie pour devenir un véritable mécanisme de formation des anticipations. Le taux parallèle est désormais suivi quotidiennement par les ménages, les commerçants, les importateurs et les investisseurs. Il influence les décisions d’épargne, les comportements de couverture contre l’inflation et parfois même la formation des prix de certains biens.
Cette évolution traduit une perte progressive de crédibilité du taux officiel comme indicateur de rareté des devises. Lorsque les agents économiques accordent davantage d’importance au taux parallèle qu’au taux officiel pour orienter leurs décisions, le système de change entre dans une phase de fragmentation monétaire où plusieurs références de valeur coexistent simultanément.
Le véritable enjeu n’est donc pas l’existence du marché parallèle en tant que telle. Il réside dans les déséquilibres qui lui donnent naissance : insuffisance de l’offre officielle de devises, fragmentation du marché des changes, restrictions d’accès, faible profondeur financière, surévaluation du taux de change réel et déficit de confiance dans les mécanismes institutionnels existants.
Dans cette perspective, la réduction durable du marché parallèle ne peut résulter exclusivement d’un renforcement des contrôles administratifs. Elle suppose avant tout une amélioration du fonctionnement du marché officiel, une plus grande fluidité de l’accès aux devises, un approfondissement du marché des changes et une meilleure cohérence entre le taux de change et les fondamentaux macroéconomiques. Ce n’est qu’en traitant les causes structurelles que l’on peut durablement réduire les symptômes qu’elles produisent.
III. La surévaluation du dinar et ses conséquences sur l’économie réelle
Le second facteur de fragilité réside dans l’appréciation progressive du dinar en termes réels au cours des dernières années. Cette évolution résulte de la volonté des autorités de préserver la stabilité nominale de la monnaie et de limiter les effets de l’inflation importée dans une économie fortement dépendante des importations de biens de consommation, d’intrants industriels, d’équipements et de produits alimentaires.
- Si cette stratégie a contribué à atténuer certaines pressions inflationnistes à court terme, elle a également entraîné une appréciation significative du taux de change effectif réel (TCER), principal indicateur de la compétitivité externe d’une économie. Selon les données du FMI, le TCER de l’Algérie est passé de 92,3 en 2022 à 102,3 en 2023 puis à 106,1 en 2024, soit une appréciation réelle cumulée de près de 15 % en seulement deux années. Bien qu’un léger ajustement ait été observé en 2025, avec un indice voisin de 104,7, le niveau du TCER demeure nettement supérieur à celui observé avant le choc inflationniste mondial.
- Cette évolution montre qu’en dépit de la dépréciation graduelle du taux de change nominal, les différentiels d’inflation et la gestion du régime de change ont conduit à une appréciation du dinar en termes réels. Or, c’est précisément le taux de change réel qui détermine la compétitivité des producteurs nationaux sur les marchés internationaux.

- Une appréciation durable du taux de change réel modifie profondément les prix relatifs au sein de l’économie. Elle réduit artificiellement le coût des importations, favorise les activités commerciales et les arbitrages liés aux produits importés, tout en diminuant progressivement la rentabilité des activités productives orientées vers les marchés extérieurs ou confrontées à la concurrence étrangère.
- Cette situation agit comme une taxe implicite sur les exportations hors hydrocarbures. Pour chaque dollar ou euro exporté, les producteurs nationaux reçoivent relativement moins de dinars que ce qu’ils percevraient dans un régime de change davantage aligné sur les fondamentaux économiques. Leurs marges se réduisent, leur compétitivité-prix se dégrade et leur capacité à conquérir de nouveaux marchés s’affaiblit. À plus long terme, cette dynamique contribue à entretenir la dépendance structurelle de l’économie aux hydrocarbures, à ralentir la diversification productive et à limiter l’émergence de secteurs exportateurs capables de générer durablement des devises. Les activités commerciales et les importations deviennent relativement plus attractives que les activités industrielles, agricoles ou de services exportables.
- La surévaluation réelle du dinar ne constitue donc pas uniquement une question monétaire. Elle représente un enjeu central de politique de développement. Lorsqu’elle se prolonge dans le temps, elle peut devenir un obstacle majeur à l’industrialisation, à la montée en gamme de l’économie, à la diversification des exportations et à l’intégration régionale et internationale du pays.
IV. Le taux de change et la compétitivité : pourquoi les exportations hors hydrocarbures restent faibles
Le débat sur le taux de change est souvent réduit à une question simpliste : une monnaie plus faible permettrait mécaniquement d’augmenter les exportations tandis qu’une monnaie plus forte les pénaliserait. La réalité économique est plus complexe. Si le taux de change constitue effectivement un déterminant majeur de la compétitivité externe, il ne représente qu’un élément parmi d’autres dans la capacité d’un pays à exporter durablement.
La compétitivité désigne l’aptitude d’une économie, d’un secteur ou d’une entreprise à produire des biens et services capables de concurrencer efficacement ceux des autres pays sur les marchés internationaux. Elle dépend à la fois des prix, des coûts de production, de la qualité des produits, de l’innovation, de la logistique, du financement, de la productivité et du climat des affaires.
Dans cette perspective, le taux de change influence principalement ce que les économistes appellent la compétitivité-prix. Lorsqu’une monnaie est surévaluée, les biens produits localement deviennent relativement plus chers pour les acheteurs étrangers, tandis que les biens importés deviennent relativement moins coûteux sur le marché domestique. À l’inverse, une dépréciation du taux de change tend à améliorer la compétitivité-prix en réduisant le prix relatif des exportations et en renchérissant les importations.
Cependant, l’expérience internationale montre qu’une amélioration de la compétitivité-prix ne suffit pas à elle seule à générer une dynamique exportatrice durable. Les pays qui ont réussi leur transformation économique — qu’il s’agisse de la Corée du Sud, de la Chine, du Vietnam ou plus récemment du Maroc — ont systématiquement combiné une politique de change cohérente avec :
- une politique industrielle active ;
- des investissements massifs dans les infrastructures ;
- une amélioration du climat des affaires ;
- une montée en gamme technologique ;
- et des gains continus de productivité.
Autrement dit, le taux de change peut créer un environnement favorable aux exportations, mais il ne peut remplacer les réformes structurelles nécessaires à la construction d’un appareil productif compétitif.
Cette distinction est particulièrement importante dans le cas algérien. La faiblesse persistante des exportations hors hydrocarbures ne résulte pas uniquement de la politique de change. Elle reflète également plusieurs contraintes structurelles :
- Une base productive insuffisamment diversifiée ;
- Une faible intégration dans les chaînes de valeur mondiales ;
- des coûts logistiques élevés ;
- Un accès parfois difficile au financement ;
- des rigidités administratives ;
- Une faible densité du tissu industriel ;
- et des gains de productivité limités dans de nombreux secteurs.
Toutefois, ces contraintes structurelles ne doivent pas conduire à minimiser le rôle du taux de change. Une monnaie durablement surévaluée agit comme un handicap supplémentaire pour les producteurs nationaux. Elle réduit les marges des exportateurs, diminue leur rentabilité et limite leur capacité d’investissement. Elle favorise simultanément les importations, ce qui affaiblit davantage les secteurs exposés à la concurrence internationale.
Le résultat est un cercle vicieux. La faiblesse des exportations hors hydrocarbures limite l’offre de devises. Cette dépendance accrue aux recettes pétrolières renforce à son tour la vulnérabilité externe de l’économie et réduit les marges de manœuvre de la politique de change.
Le véritable enjeu n’est donc pas de choisir entre politique de change et réformes structurelles. Les deux sont complémentaires. Une stratégie crédible de diversification économique nécessite simultanément :
- un taux de change cohérent avec les fondamentaux économiques ;
- une amélioration de la productivité ;
- une modernisation du système financier ;
- une simplification de l’environnement des affaires ;
- une meilleure intégration commerciale ;
- et une politique industrielle orientée vers la compétitivité internationale.
Ainsi, le réalignement du dinar ne constitue pas une stratégie de croissance à lui seul. Il représente plutôt l’un des éléments d’un ensemble plus large de réformes destinées à restaurer la compétitivité, stimuler les exportations hors hydrocarbures et réduire progressivement la dépendance structurelle de l’économie algérienne à la rente pétrolière.
V. Le déplacement des déséquilibres vers l’économie informelle
Lorsque le marché officiel ne parvient plus à assurer efficacement l’allocation des devises, les mécanismes d’ajustement se déplacent progressivement vers la sphère informelle.

L’existence d’un écart important entre les taux officiel et parallèle crée naturellement des opportunités d’arbitrage. Les gains potentiels associés à l’accès privilégié aux devises encouragent les comportements spéculatifs, les transferts informels et les stratégies de contournement de la réglementation.
Dans ce contexte apparaissent également des phénomènes de surfacturation des importations et de sous-facturation des exportations. Ces pratiques permettent aux agents économiques de tirer parti de l’écart entre les deux marchés tout en transférant une partie des ressources hors du système officiel.
Parallèlement, la détention de devises devient progressivement un instrument de protection contre l’inflation, la dépréciation anticipée du dinar et l’incertitude économique. Cette dollarisation informelle contribue à affaiblir la demande de monnaie nationale, réduit la profondeur financière et limite l’efficacité de la politique monétaire.
Ainsi, les déséquilibres qui ne peuvent plus s’ajuster par le taux de change se déplacent vers l’économie informelle où ils prennent la forme de rentes, de comportements spéculatifs et de distorsions croissantes dans l’allocation des ressources.
VI. Les limites institutionnelles et de gouvernance du système actuel
Au-delà des déséquilibres économiques, le régime de change algérien souffre également de contraintes institutionnelles importantes.
- Le marché des changes demeure peu profond, faiblement concurrentiel et largement dépendant des recettes d’hydrocarbures et des interventions de la Banque d’Algérie.
- Bien que le marché interbancaire des changes ait été officiellement institué en 1995, son fonctionnement reste limité. L’interaction entre offre et demande de devises demeure réduite et le marché fonctionne davantage comme un mécanisme administré que comme un véritable marché concurrentiel.
- Cette situation s’inscrit dans un cadre plus large caractérisé par une faible profondeur financière, un canal de transmission monétaire limité et une dominance budgétaire persistante. Dans ces conditions, la Banque d’Algérie dispose d’une marge de manœuvre réduite pour conduire une politique monétaire fondée sur les mécanismes de marché.
- La gouvernance même du régime de change demeure confrontée à des objectifs parfois contradictoires. Le taux de change est simultanément sollicité pour préserver les réserves de change, contenir l’inflation, soutenir la compétitivité, protéger le pouvoir d’achat et assurer la stabilité financière. Cette multiplicité d’objectifs réduit la lisibilité du cadre de politique économique et complique l’ancrage des anticipations.
Au final, le système produit une fragmentation croissante des signaux économiques. Plusieurs prix implicites de la devise coexistent, plusieurs mécanismes d’allocation se superposent et plusieurs références de valeur guident les décisions des agents économiques. Le régime de change cesse alors de jouer son rôle de mécanisme cohérent d’ajustement macroéconomique et devient lui-même une source de distorsions structurelles.
Conclusion
La fragilité du système de change algérien ne réside donc pas uniquement dans l’existence d’un écart entre taux officiel et taux parallèle. Elle reflète un ensemble de déséquilibres économiques, institutionnels et structurels qui se renforcent mutuellement. Tant que ces fragilités ne seront pas traitées de manière cohérente, les ajustements continueront de s’opérer à travers le marché parallèle, les restrictions administratives et l’économie informelle plutôt qu’à travers les mécanismes normaux du marché et les instruments traditionnels de la politique économique
Partie 9. Les conséquences macroéconomiques du non-réalignement du dinar
Introduction : le coût économique du statu quo
Le débat sur le réalignement du taux de change est souvent présenté comme un arbitrage entre stabilité et dépréciation. Cette approche est toutefois réductrice. En réalité, l’absence d’ajustement n’élimine pas les déséquilibres ; elle en modifie simplement les modalités de transmission. Lorsqu’un taux de change demeure durablement éloigné de ses fondamentaux économiques, les coûts d’ajustement se déplacent progressivement vers la croissance, l’investissement, les finances publiques, les réserves de change et, plus largement, vers la compétitivité globale de l’économie.
Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir si l’économie doit supporter un coût d’ajustement, mais de déterminer quel type de coût elle est prête à assumer : un ajustement progressif et maîtrisé du taux de change ou une accumulation graduelle de déséquilibres de plus en plus difficiles à corriger.
Une croissance économique bridée par les distorsions de prix
L’une des conséquences les plus importantes du non-réalignement du dinar réside dans son impact sur le potentiel de croissance de long terme de l’économie. Lorsque le taux de change ne reflète plus correctement la rareté relative des devises et les fondamentaux économiques, les signaux transmis aux investisseurs et aux producteurs deviennent progressivement biaisés.
Les ressources tendent alors à s’orienter vers les activités bénéficiant d’un accès privilégié aux importations ou aux devises plutôt que vers les secteurs les plus productifs et les plus compétitifs.
Cette situation a contribué à enfermer l’économie algérienne dans un modèle de croissance principalement tiré par la demande intérieure, la dépense publique et les revenus des hydrocarbures. Entre 2000 et 2025, la croissance économique moyenne s’est établie autour de 3,8 % par an, tandis que la croissance hors hydrocarbures a avoisiné 5 %.
Ces performances demeurent honorables mais restent insuffisantes au regard du potentiel économique du pays et des ressources financières mobilisées durant la période de forte rente pétrolière.

L’analyse des trajectoires observées et des scénarios contrefactuels suggère qu’une stratégie fondée sur une meilleure allocation des ressources, une compétitivité accrue, un environnement plus favorable à l’investissement privé et une diversification plus rapide de l’économie aurait pu porter la croissance potentielle autour de 5 à 5,5 % par an.
Dans un tel scénario, le PIB de l’Algérie aurait pu atteindre près de 400 milliards de dollars en 2025, contre environ 290 milliards de dollars effectivement observés.
L’écart de plus de 100 milliards de dollars entre ces deux trajectoires illustre le coût économique cumulé des rigidités structurelles, de la faiblesse de la productivité globale des facteurs, de la dépendance aux hydrocarbures et des distorsions persistantes dans le système de prix relatifs.
Le coût du non-réalignement du dinar ne se mesure donc pas uniquement en termes monétaires. Il se traduit également par une croissance potentielle non réalisée, des emplois non créés, des exportations non développées et un retard accumulé dans la transformation productive de l’économie.
II. Le mythe de l’inflation importée : quand le taux de change devient le bouc émissaire des déséquilibres internes
L’un des arguments les plus fréquemment avancés pour justifier le maintien d’un dinar relativement fort repose sur la nécessité de contenir l’inflation importée. Cette approche suppose que la stabilité du taux de change constitue le principal rempart contre la hausse des prix. Or, l’expérience algérienne des dernières années invite à relativiser fortement cette lecture. Si le taux de change influence effectivement le coût des biens importés, il ne constitue qu’un déterminant parmi d’autres de la dynamique inflationniste.
Les données récentes montrent d’ailleurs que l’inflation a atteint des niveaux élevés alors même que le dinar s’est apprécié en termes réels. Entre 2020 et 2025, le taux de change effectif réel est passé d’environ 91 à près de 113, soit une appréciation de plus de 20 %, tandis que l’inflation a culminé à 9,3 % en 2022 et 2023.
Dans le même temps, la masse monétaire est passée de 17 659 milliards de dinars à plus de 28 177 milliards de dinars, soit une augmentation de près de 60 %, alors que les déficits budgétaires sont demeurés élevés, atteignant plus de 12 % du PIB en 2025. Ces évolutions suggèrent que les tensions inflationnistes observées résultent davantage de facteurs monétaires, budgétaires et structurels que de la seule évolution du taux de change.
La réalité est que l’inflation en Algérie est alimentée par une combinaison complexe de facteurs : expansion de la liquidité, déficits publics persistants, insuffisances de l’offre nationale, rigidités des circuits de distribution, poids de l’économie informelle et dysfonctionnements de certains marchés.
Dans un tel contexte, maintenir artificiellement un taux de change fort ne supprime pas les pressions inflationnistes ; il tend plutôt à les déplacer vers d’autres canaux.
Celles-ci réapparaissent alors sous forme d’inflation de rareté, de hausse des coûts de transaction, de renchérissement des biens transitant par les circuits informels ou encore d’écarts croissants entre les prix observés sur les marchés officiels et ceux pratiqués dans l’économie parallèle.

Autrement dit, le débat ne doit pas opposer inflation et taux de change. La véritable question est celle des déséquilibres macroéconomiques qui alimentent simultanément la hausse des prix, l’expansion du marché parallèle et les tensions sur les devises.
Tant que ces déséquilibres persistent, le taux de change ne peut constituer à lui seul un instrument efficace de stabilisation. Une lutte durable contre l’inflation passe avant tout par une meilleure discipline budgétaire, une gestion prudente de la liquidité, un élargissement de l’offre productive nationale et une amélioration du fonctionnement des marchés.
C’est à cette condition que la stabilité des prix pourra être obtenue sans sacrifier la compétitivité, la diversification économique et les équilibres externes.
III. Un frein à l’investissement, à l’attractivité du territoire et à la diversification économique
La coexistence durable de plusieurs prix de la devise constitue bien davantage qu’une simple anomalie monétaire. Elle représente un facteur structurel d’incertitude qui affecte directement l’investissement, la productivité et l’attractivité globale de l’économie.
Lorsqu’un écart important persiste entre le taux de change officiel et le taux pratiqué sur le marché parallèle, les agents économiques sont confrontés à l’absence d’un signal de prix unique et crédible pour la devise, ce qui complique considérablement les décisions d’investissement de long terme.
Pour les investisseurs, nationaux comme étrangers, la visibilité constitue un élément essentiel. La rentabilité d’un projet dépend non seulement des perspectives de marché mais également de la capacité à importer des équipements, à accéder aux devises, à financer les opérations courantes et à rapatrier les bénéfices dans des conditions prévisibles. Lorsque le marché des changes est fragmenté, cette visibilité se dégrade et le risque perçu augmente.
Cette situation pénalise particulièrement les investissements productifs orientés vers l’industrie, les exportations ou les activités à forte intensité technologique. Les projets de long terme deviennent relativement moins attractifs que les activités commerciales, les arbitrages financiers ou les opérations liées à l’importation. Les ressources tendent alors à se déplacer vers des secteurs offrant des gains rapides plutôt que vers les activités créatrices de valeur ajoutée, d’emplois qualifiés et d’exportations.
Les performances relativement modestes de l’Algérie en matière d’investissements directs étrangers illustrent parfaitement cette problématique. Selon les évaluations du FMI, les IDE entrants n’ont représenté en moyenne qu’environ 1,3 % du PIB sur la période récente et demeurent très largement concentrés dans le secteur des hydrocarbures, tandis que les investissements de portefeuille sont pratiquement inexistants.
Cette situation apparaît particulièrement frappante lorsqu’on la compare à la taille de l’économie algérienne. Avec un PIB avoisinant 290 milliards de dollars en 2025, un ratio d’IDE de seulement 1,3 % du PIB correspond à environ 3,8 milliards de dollars par an, soit un niveau relativement faible pour un pays disposant d’importantes ressources énergétiques, d’un vaste marché intérieur de près de 48 millions d’habitants, d’une dette extérieure extrêmement faible et d’une position géostratégique favorable.
Tableau 2. Faible contribution des IDE à la diversification économique en Algérie
| Indicateur | Valeur |
| PIB nominal (2025) | ≈ 290 milliards USD |
| IDE entrants moyens | ≈ 1,3 % du PIB |
| IDE annuels correspondants | ≈ 3,8 milliards USD |
| Secteur dominant des IDE | Hydrocarbures |
| Investissements de portefeuille | Quasi nuls |
| Population | ≈ 48 millions d’habitants |
| Dette extérieure | ≈ 1 % du PIB |
| Réserves de change | ≈ 55 milliards USD |
Sources : Fonds monétaire international (FMI), Article IV Consultation – Algeria, 2025 ; calculs de l’auteur.
Cette faiblesse des flux d’investissement est d’autant plus significative que l’Algérie présente, sur le papier, plusieurs caractéristiques susceptibles d’attirer les capitaux internationaux : une faible dette extérieure, des réserves de change encore importantes, une position énergétique stratégique et un marché intérieur parmi les plus importants d’Afrique du Nord. Pourtant, ces atouts ne se traduisent pas par des flux massifs d’investissements productifs hors hydrocarbures.
La dualité du marché des changes joue ici un rôle central. L’existence simultanée d’un marché officiel et d’un marché parallèle accroît l’incertitude sur le coût réel des transactions internationales, sur les conditions futures d’accès aux devises et sur les modalités de transfert des bénéfices. Cette situation augmente la prime de risque exigée par les investisseurs et réduit l’attractivité relative du territoire pour les projets industriels, technologiques et exportateurs de long terme.
Cette fragmentation monétaire s’inscrit en outre dans un environnement caractérisé par une forte expansion de l’économie informelle. Les estimations retenues dans cette étude évaluent l’économie informelle à près de 80 milliards de dollars, auxquels s’ajouteraient environ 10 milliards de dollars liés aux activités de contrebande et aux circuits parallèles. Ainsi, près de 90 milliards de dollars d’activité économique évolueraient en dehors du périmètre officiel, soit l’équivalent de près d’un quart de la richesse nationale. Une part significative de l’épargne, des transactions et des flux financiers échappe ainsi aux circuits réglementés, réduisant la transparence économique et compliquant l’évaluation des risques par les investisseurs.
À long terme, cette situation favorise les activités de rente, de commerce et d’arbitrage au détriment de l’investissement productif. Elle ralentit la diversification économique, limite les gains de productivité et réduit la capacité de l’économie à créer des emplois qualifiés. Le coût du non-réalignement du taux de change dépasse ainsi largement la sphère monétaire : il se traduit par une perte d’attractivité du territoire, une insuffisance d’investissements productifs, une diversification plus lente et, finalement, une croissance potentielle durablement inférieure à celle que l’Algérie pourrait atteindre dans un environnement plus transparent, plus compétitif et plus prévisible.
In fine, une économie de près de 290 milliards de dollars qui n’attire qu’environ 3 à 4 milliards de dollars d’IDE par an, essentiellement concentrés dans les hydrocarbures, ne souffre pas d’un déficit de potentiel économique. Elle souffre avant tout d’un déficit d’attractivité institutionnelle, financière et monétaire qui limite sa capacité à mobiliser les investissements nécessaires à sa transformation structurelle et à sa diversification.
IV. Une pression croissante sur les réserves de change et les finances publiques
Le maintien prolongé d’un taux de change surévalué exerce une pression croissante sur les équilibres externes et contribue à fragiliser progressivement la position financière du pays. En réduisant artificiellement le coût des importations tout en pénalisant la compétitivité des exportations hors hydrocarbures, il entretient une dépendance excessive vis-à-vis des recettes pétrolières et gazières et accroît la vulnérabilité de la balance des paiements aux fluctuations des cours internationaux de l’énergie.
L’évolution des réserves de change illustre clairement cette réalité. Après avoir atteint un sommet historique supérieur à 194 milliards de dollars en 2013, les réserves officielles ont connu une érosion continue sous l’effet combiné de la baisse des recettes pétrolières, du maintien d’importations élevées et de l’absence d’une diversification suffisante des exportations. Elles sont ainsi tombées à environ 46 milliards de dollars en 2021, avant de bénéficier d’un répit temporaire lié au rebond des prix des hydrocarbures observé en 2022 et 2023. Selon les projections du FMI, les réserves devraient néanmoins poursuivre leur tendance baissière au cours des prochaines années, passant d’environ 59 milliards de dollars en 2025 à près de 47 milliards de dollars à l’horizon 2030. Cette trajectoire demeure préoccupante pour une économie dont les exportations restent dominées à plus de 90 % par les hydrocarbures.
Cette évolution traduit une réalité fondamentale : lorsqu’un taux de change demeure durablement éloigné de son niveau d’équilibre, les ajustements nécessaires ne disparaissent pas ; ils se déplacent progressivement vers d’autres variables macroéconomiques, notamment les réserves de change, les restrictions administratives et le marché parallèle des devises. Autrement dit, les réserves deviennent le principal mécanisme d’ajustement lorsque le taux de change n’est pas pleinement mobilisé comme instrument d’équilibre externe.
La surévaluation du dinar génère également un coût budgétaire implicite souvent sous-estimé. Dans une économie où les recettes d’exportation d’hydrocarbures constituent la principale source de revenus publics en devises, chaque dollar exporté converti à un taux de change relativement élevé procure moins de dinars au Trésor qu’il ne le ferait dans un contexte de réalignement du taux de change. Cette situation réduit mécaniquement les recettes budgétaires exprimées en monnaie nationale et accentue les tensions sur les finances publiques.

Le problème est d’autant plus important que les déséquilibres budgétaires demeurent considérables. Selon les projections du FMI, le déficit budgétaire global devrait dépasser 12 % du PIB en 2025, tandis que le déficit budgétaire hors hydrocarbures demeure supérieur à 25 % du PIB hors hydrocarbures, reflétant la forte dépendance des finances publiques à la rente énergétique. Dans ce contexte, la combinaison d’un dinar surévalué, d’une baisse tendancielle des réserves de change et de déficits budgétaires persistants réduit progressivement les marges de manœuvre de la politique économique.
À long terme, la question dépasse la simple gestion du taux de change. Elle renvoie à la capacité du pays à préserver simultanément la soutenabilité de ses finances publiques, la stabilité de sa position extérieure et la crédibilité de sa monnaie.
Tant que les ajustements nécessaires continueront d’être différés, les pressions se reporteront inévitablement sur les réserves de change, les restrictions administratives et l’économie informelle, augmentant ainsi le coût futur de l’ajustement.
C’est précisément dans cette perspective que le réalignement progressif du dinar doit être envisagé non comme un objectif en soi, mais comme l’un des instruments d’une stratégie plus large de rééquilibrage macroéconomique et de préservation de la souveraineté économique à long terme.
V. La souveraineté économique : le véritable enjeu stratégique
La souveraineté économique ne se mesure pas à la capacité de maintenir administrativement un taux de change donné. Elle repose sur la solidité des institutions, la crédibilité de la monnaie nationale et la capacité de l’économie à générer durablement de la richesse et des devises.
Or les estimations présentées dans cette étude montrent qu’environ 90 milliards de dollars d’activité économique évoluent aujourd’hui en dehors du périmètre officiel, dont près de 80 milliards dans l’économie informelle et environ 10 milliards dans les activités de contrebande et les circuits parallèles. Autrement dit, près du quart de l’activité économique nationale échappe partiellement aux mécanismes de régulation, de fiscalité et d’intermédiation financière.
Cette situation constitue une véritable contrainte pour la souveraineté économique effective du pays. Une économie où une partie croissante des transactions s’effectue en espèces, en devises ou dans les circuits informels voit progressivement s’affaiblir la portée de ses instruments monétaires, budgétaires et financiers.
Dans cette perspective, un réalignement progressif du taux de change accompagné de réformes structurelles ne constitue pas un abandon de souveraineté. Il peut au contraire représenter une étape nécessaire pour restaurer la crédibilité monétaire, améliorer la compétitivité et renforcer durablement l’autonomie économique du pays.
L’une des premières conséquences du non-réalignement du dinar réside dans la détérioration progressive de l’efficacité économique. Lorsque le taux de change ne reflète plus correctement la rareté relative des devises, les signaux de prix transmis aux agents économiques deviennent partiellement biaisés.
Les ressources tendent alors à s’orienter vers les activités bénéficiant d’un accès privilégié aux importations ou aux devises plutôt que vers les secteurs les plus productifs. Les arbitrages économiques favorisent davantage les activités commerciales et de distribution que les activités de production, d’innovation ou d’exportation.
À long terme, cette situation contribue à ralentir les gains de productivité, à freiner l’industrialisation et à limiter l’émergence de nouveaux secteurs exportateurs. La surévaluation persistante du dinar agit ainsi comme un facteur de désincitation à la diversification économique et à l’élargissement de la base productive nationale.
L’économie se retrouve progressivement enfermée dans un modèle de croissance largement dépendant de la demande intérieure et des importations, avec une capacité limitée à développer une offre compétitive destinée aux marchés extérieurs.
Conclusion
Le coût du non-réalignement est rarement visible à court terme. Il se manifeste progressivement à travers une croissance moins dynamique, une compétitivité affaiblie, une fragmentation accrue du marché des changes, une pression croissante sur les réserves et une perte graduelle de crédibilité monétaire. Dès lors, la question n’est plus seulement celle du niveau du taux de change, mais celle de la capacité du système économique à retrouver un cadre cohérent où les prix relatifs, les signaux de marché et les équilibres macroéconomiques convergent à nouveau vers une trajectoire soutenable.
Partie 10. Pourquoi le réalignement progressif du dinar est devenu incontournable ?
Au terme de cette analyse, une conclusion s’impose : le maintien du statu quo ne constitue plus une option soutenable à moyen et long terme. Les déséquilibres observés sur le marché des changes ne sont pas des phénomènes temporaires susceptibles de se résorber spontanément. Ils reflètent au contraire des divergences croissantes entre les fondamentaux macroéconomiques, le fonctionnement effectif de l’économie et le système de prix administrés qui continue de régir une partie importante du marché des devises.
Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir si un ajustement du taux de change doit intervenir, mais plutôt de déterminer comment cet ajustement peut être réalisé de manière progressive, ordonnée et compatible avec les objectifs de stabilité économique et sociale. Car lorsqu’un taux de change demeure durablement éloigné de son niveau d’équilibre, les déséquilibres ne disparaissent pas. Ils se déplacent progressivement vers d’autres segments de l’économie sous la forme de rationnement, de marchés parallèles, de pertes de compétitivité, de comportements spéculatifs et de tensions croissantes sur les réserves de change.
I. Réintroduire les mécanismes normaux d’ajustement
Dans toute économie ouverte, le taux de change constitue un mécanisme essentiel d’ajustement entre les équilibres internes et externes. Lorsque les recettes extérieures diminuent ou que la demande de devises augmente, le taux de change est normalement appelé à s’ajuster afin de rétablir progressivement l’équilibre entre l’offre et la demande de devises.
Lorsque cet ajustement est empêché ou fortement limité, les tensions ne disparaissent pas. Elles prennent d’autres formes. L’économie développe alors des mécanismes alternatifs d’ajustement qui se traduisent notamment par des restrictions administratives, un accès différencié aux devises, un rationnement implicite des importations ou encore le développement de marchés parallèles.
L’une des conséquences majeures du système actuel est précisément le déplacement progressif des ajustements hors du marché officiel. Le marché parallèle devient alors le lieu où s’expriment les tensions que le taux officiel ne reflète plus pleinement.
Dans ce contexte, le réalignement progressif du dinar apparaît comme un moyen de réintroduire progressivement les mécanismes normaux d’ajustement et de restaurer le rôle économique du taux de change comme signal fondamental de rareté relative.
II. Réduire progressivement l’écart entre marché officiel et marché parallèle
L’existence d’un écart important et persistant entre le taux officiel et le taux parallèle constitue aujourd’hui l’un des principaux symptômes de la fragmentation du système monétaire algérien. Cette dualité crée une multiplicité de prix de référence pour une même devise et affaiblit considérablement l’efficacité des politiques économiques.
Au-delà de la seule question du change, cet écart génère des distorsions importantes dans les comportements des agents économiques. Il favorise les arbitrages spéculatifs, encourage les activités informelles et crée des rentes liées à l’accès privilégié aux devises. Il réduit également la transparence du système économique et complique l’évaluation des coûts, des investissements et des rendements réels.
L’objectif du réalignement progressif n’est pas d’aligner mécaniquement le taux officiel sur le taux parallèle. Une telle approche serait économiquement risquée et méthodologiquement contestable. L’objectif consiste plutôt à réduire progressivement l’écart entre les deux marchés afin de restaurer la crédibilité du marché officiel et de diminuer l’attractivité économique du marché parallèle.
Cette convergence graduelle constitue une condition essentielle de l’unification future du marché des changes.
III. Restaurer la compétitivité de l’économie
La question du taux de change dépasse largement le cadre du marché des devises. Elle influence directement la compétitivité de l’économie, la structure de la production nationale et les incitations économiques auxquelles sont confrontés les producteurs.
Lorsqu’une monnaie demeure durablement surévaluée en termes réels, les importations deviennent artificiellement moins coûteuses tandis que les exportations deviennent relativement moins rentables. Cette situation pénalise les secteurs exposés à la concurrence internationale et réduit les incitations à investir dans les activités exportatrices.
Les effets de cette dynamique sont particulièrement visibles dans les économies fortement dépendantes des ressources naturelles. L’abondance des recettes en devises peut temporairement masquer la perte de compétitivité du reste de l’économie, mais elle ne supprime pas les effets structurels d’une monnaie maintenue au-dessus de son niveau d’équilibre.
Le réalignement progressif du dinar ne constitue donc pas uniquement une mesure monétaire. Il représente également un instrument de rééquilibrage économique destiné à améliorer progressivement la compétitivité des secteurs productifs, à soutenir les exportations hors hydrocarbures et à favoriser la diversification de l’économie.
IV. Réhabiliter le rôle du signal-prix
L’une des fonctions fondamentales des prix dans une économie de marché est de transmettre l’information relative à la rareté des ressources. Lorsque les prix sont durablement déconnectés des réalités économiques, les décisions des agents deviennent moins efficaces et les ressources tendent à être orientées vers des activités moins productives.
Le taux de change ne fait pas exception à cette règle. Lorsqu’il est maintenu à un niveau qui ne reflète plus les tensions réelles entre l’offre et la demande de devises, il cesse progressivement de jouer son rôle de signal économique.
Les entreprises, les investisseurs et les ménages sont alors confrontés à des informations contradictoires. Le taux officiel indique une réalité tandis que le marché parallèle en suggère une autre. Cette fragmentation des signaux économiques réduit la qualité des décisions d’investissement, favorise les comportements spéculatifs et accroît l’incertitude.
Un réalignement progressif permettrait de rapprocher progressivement le prix officiel de la devise des conditions économiques réelles et de restaurer ainsi la fonction essentielle du taux de change comme mécanisme d’information et d’allocation des ressources.
V. Réduire l’économie informelle et les rentes de change
Le développement du marché parallèle des devises ne constitue pas seulement une conséquence du désalignement du taux de change. Il devient progressivement un facteur autonome de reproduction des déséquilibres.
Plus l’écart entre les deux marchés est important, plus les opportunités d’arbitrage augmentent. Cette situation favorise la constitution de rentes, le développement d’activités informelles et l’émergence de circuits économiques échappant aux mécanismes normaux de régulation.
À terme, une part croissante des transactions économiques tend à s’effectuer en dehors des circuits officiels. Ce phénomène réduit la transparence de l’économie, affaiblit les recettes fiscales et limite l’efficacité des politiques publiques.
La réduction progressive de l’écart entre les deux marchés constitue ainsi un élément important de toute stratégie de formalisation de l’économie. Elle contribue à diminuer les gains associés aux arbitrages spéculatifs et à réorienter les comportements économiques vers les activités productives plutôt que vers la recherche de rentes.
Au-delà des considérations techniques, la question du taux de change est avant tout une question de crédibilité. Une politique économique crédible repose sur la cohérence entre les objectifs affichés, les instruments mobilisés et les signaux transmis aux agents économiques.
Lorsqu’un écart important persiste entre les prix administrés et les réalités économiques observées, cette cohérence tend progressivement à s’affaiblir. Les anticipations se détériorent, la confiance diminue et les mécanismes de marché perdent une partie de leur efficacité.
Le réalignement progressif du dinar ne doit donc pas être perçu comme une simple opération technique de correction d’un prix relatif. Il s’inscrit dans une démarche plus large visant à restaurer la cohérence du cadre macroéconomique, à renforcer la crédibilité des politiques publiques et à améliorer la qualité des signaux transmis à l’ensemble des acteurs économiques.
En définitive, le véritable débat n’oppose pas stabilité et ajustement. Il oppose deux approches de la gestion économique. La première consiste à administrer les déséquilibres au moyen de restrictions croissantes et de mécanismes compensatoires. La seconde consiste à corriger progressivement ces déséquilibres afin de restaurer les conditions d’un fonctionnement plus efficace de l’économie.
C’est dans cette seconde perspective que le réalignement progressif du dinar apparaît aujourd’hui non comme une option parmi d’autres, mais comme une nécessité économique, financière et stratégique.
Partie 11. Le régime de change au service de la Vision Algérie 2050
La Vision Algérie 2050 constitue sans doute l’un des projets économiques les plus ambitieux jamais envisagés depuis l’indépendance. Elle porte l’ambition de transformer progressivement une économie encore largement dépendante de la rente des hydrocarbures en une économie diversifiée, compétitive, innovante et créatrice d’emplois.
Elle vise également à renforcer la résilience du pays face aux chocs externes, à améliorer le niveau de vie de la population et à consolider la souveraineté économique nationale dans un environnement international de plus en plus complexe et concurrentiel.
Cependant, la réalisation de cette vision ne dépend pas uniquement de programmes sectoriels, de plans d’investissement ou de réformes institutionnelles.
Elle exige également la mise en place d’un cadre macroéconomique cohérent capable d’accompagner durablement la transformation de l’économie. Parmi les éléments constitutifs de ce cadre, le régime de change occupe une place centrale.
Le taux de change ne constitue pas simplement un prix financier parmi d’autres. Il influence directement les décisions de consommation, d’investissement, d’importation, d’exportation et d’allocation des ressources. Il agit comme un mécanisme de transmission entre l’économie nationale et le reste du monde.
Lorsqu’il est cohérent avec les fondamentaux économiques, il contribue à orienter les ressources vers les activités les plus productives. Lorsqu’il est durablement déconnecté des réalités économiques, il génère au contraire des distorsions qui freinent l’investissement, pénalisent la compétitivité et retardent la diversification productive.
Or la Vision Algérie 2050 repose précisément sur une transformation profonde de la structure de l’économie. Elle suppose l’émergence de nouveaux moteurs de croissance dans l’industrie, l’agriculture moderne, les services à forte valeur ajoutée, le numérique, l’économie de la connaissance, le tourisme et les activités exportatrices.
Une telle transformation exige nécessairement un environnement économique dans lequel les signaux de prix reflètent de manière plus fidèle les conditions réelles du marché et les contraintes de rareté.
L’un des principaux défis auxquels l’Algérie demeure confrontée aujourd’hui réside dans la fragmentation du système de change. La coexistence prolongée d’un marché officiel et d’un marché parallèle, l’importance de l’économie cash, la dollarisation partielle des comportements économiques, la faiblesse du marché interbancaire des changes et les restrictions persistantes sur l’accès aux devises constituent autant de facteurs qui limitent l’efficacité des mécanismes économiques et réduisent la visibilité nécessaire aux investisseurs.
Une économie qui aspire à devenir une puissance exportatrice ne peut durablement fonctionner avec plusieurs références implicites du taux de change. Les investisseurs, qu’ils soient nationaux ou étrangers, ont besoin de visibilité, de prévisibilité et de transparence.
Ils doivent pouvoir évaluer leurs coûts, leurs revenus futurs et leurs risques dans un environnement où la valeur de la monnaie reflète les fondamentaux économiques et où les règles du jeu sont clairement définies.
La réussite de la Vision Algérie 2050 exige également une réduction progressive de la dépendance aux hydrocarbures comme source quasi exclusive de devises. Cette transition implique nécessairement le développement d’exportations hors hydrocarbures plus diversifiées et plus compétitives.
Or il est difficile de construire une économie exportatrice performante lorsque le système de change favorise structurellement les importations au détriment de la production nationale ou lorsque les exportateurs subissent une taxation implicite liée à une surévaluation prolongée du taux de change réel.
Le véritable enjeu n’est donc pas simplement de modifier le niveau du dinar. Il s’agit de construire progressivement un régime de change compatible avec les objectifs de développement à long terme du pays.
Un régime de change moderne doit contribuer simultanément à préserver la stabilité macroéconomique, soutenir la compétitivité, encourager l’investissement productif, faciliter l’intégration dans les chaînes de valeur mondiales et réduire les incitations à l’informalité et à la spéculation.
À l’horizon 2050, l’objectif ne devrait pas être uniquement de disposer d’un dinar plus fort ou plus faible, mais d’un dinar plus crédible. Une monnaie crédible est une monnaie soutenue par une économie productive, des institutions solides, des finances publiques soutenables, des réserves de change adéquates et un marché financier suffisamment profond pour absorber les chocs.
La crédibilité monétaire ne se décrète pas ; elle se construit progressivement à travers la cohérence des politiques économiques et la qualité des institutions.
Dans cette perspective, le réalignement progressif du taux de change ne constitue pas une fin en soi. Il représente l’un des instruments permettant d’accompagner la transition vers un nouveau régime de croissance fondé sur la productivité, l’innovation, la compétitivité et l’exportation. Il doit s’inscrire dans une stratégie plus large associant réformes budgétaires, modernisation du système financier, amélioration du climat des affaires, développement du capital humain et transformation de l’appareil productif.
La Vision Algérie 2050 ne pourra pleinement réussir que si l’ensemble des politiques économiques convergent vers un même objectif : construire une économie capable de créer durablement de la richesse en dehors de la rente pétrolière.
Dans cette architecture, le régime de change ne constitue ni un objectif autonome ni une variable secondaire. Il représente l’un des piliers fondamentaux de la transition vers une économie plus diversifiée, plus résiliente et plus souveraine.
Le véritable débat n’est donc pas de savoir si le taux de change doit s’ajuster, mais comment organiser cet ajustement afin qu’il accompagne efficacement la transformation économique que l’Algérie ambitionne de réaliser d’ici 2050.
Partie 12. L’unification du double marché des changes en Algérie : les piliers d’une approche graduelle fondée sur les fondamentaux macroéconomiques
Introduction
La question du double marché des changes constitue aujourd’hui l’un des déséquilibres macroéconomiques les plus importants auxquels l’économie algérienne est confrontée. L’écart considérable observé entre le taux de change officiel et le taux pratiqué sur le marché parallèle traduit non seulement des tensions persistantes sur l’offre et la demande de devises, mais également des rigidités administratives, une fragmentation des circuits de financement extérieur et une déconnexion croissante entre les signaux de marché et les prix administrés.
À la fin de l’année 2025, cet écart est estimé à près de 80 %, un niveau particulièrement élevé au regard des standards internationaux. Dans le même temps, l’économie informelle représenterait près de 80 milliards de dollars, tandis que l’économie noire pourrait atteindre près de 10 milliards de dollars, pour un produit intérieur brut officiel estimé à environ 290 milliards de dollars. L’économie élargie approcherait ainsi les 380 milliards de dollars.
Cette situation produit de multiples effets pervers. Elle perturbe l’allocation des ressources, favorise les comportements spéculatifs, réduit l’efficacité de la politique monétaire, fragilise la compétitivité extérieure et alimente la progression de l’économie informelle. Plus fondamentalement encore, elle contribue à affaiblir la cohérence globale du système économique en faisant coexister plusieurs prix de référence pour une même devise.
Toutefois, avant d’envisager une stratégie d’unification du marché des changes, il est indispensable de clarifier un point essentiel. Le débat public oppose souvent le taux officiel et le taux parallèle comme s’ils représentaient deux estimations concurrentes de la véritable valeur du dinar.
Cette vision est trompeuse. Ni le taux officiel ni le taux parallèle ne constituent un véritable taux de change d’équilibre. Le premier tend à sous-estimer la rareté réelle des devises. Le second tend à incorporer des primes spéculatives et diverses distorsions qui conduisent à surestimer leur valeur économique réelle.
L’objectif ne consiste donc pas à choisir entre ces deux taux, mais à identifier une trajectoire permettant de converger progressivement vers un taux de change davantage cohérent avec les fondamentaux macroéconomiques et externes de l’économie algérienne.
I. Pourquoi le taux officiel n’est pas un taux d’équilibre ?
L’existence d’un marché parallèle conduit parfois à considérer le taux officiel comme une simple variable administrative déconnectée de toute logique économique. Cette interprétation mérite toutefois d’être nuancée. Le taux officiel joue un rôle important dans la conduite de la politique économique, notamment en matière de stabilité des prix, de gestion des réserves de change et de financement des importations stratégiques.
Cependant, cela ne signifie pas qu’il corresponde à un véritable taux d’équilibre.
Dans le système actuel, l’accès aux devises demeure fortement encadré. L’offre officielle de devises reste principalement déterminée par les recettes d’exportation des hydrocarbures et par les mécanismes administratifs de distribution. La demande effective de devises est quant à elle beaucoup plus large que la demande satisfaite à travers les circuits officiels.
Par conséquent, le taux officiel ne reflète pas pleinement plusieurs réalités fondamentales : la rareté effective des devises, les besoins réels de financement extérieur, les tensions sur la balance des paiements, les anticipations des agents économiques ou encore les déséquilibres accumulés dans l’économie.
Cette situation produit un ensemble de conséquences macroéconomiques importantes. En maintenant artificiellement le coût des devises à un niveau relativement faible, le système favorise la consommation de biens importés, réduit les incitations à la production locale et pénalise indirectement les exportations hors hydrocarbures. Il contribue également à l’apparition d’un rationnement implicite des devises et encourage le développement de mécanismes alternatifs d’accès à la monnaie étrangère.
Le résultat est paradoxal. Une politique destinée à préserver la stabilité économique à court terme finit progressivement par générer des déséquilibres qui fragilisent la compétitivité et compliquent les ajustements futurs.
Le taux officiel devient ainsi moins un prix de marché qu’un prix administratif dont la fonction principale consiste à gérer les contraintes immédiates du système économique. Cette caractéristique explique pourquoi il ne peut être considéré comme une véritable estimation du taux de change d’équilibre.
Il convient également de souligner qu’une éventuelle démonétisation partielle de certaines masses monétaires circulant dans l’économie informelle, tout comme une réforme monétaire visant à réduire le nombre de zéros figurant sur les billets, ne permettrait pas à elle seule de résoudre cette question fondamentale. Ces mesures pourraient accompagner un programme plus large de formalisation et de modernisation financière, mais elles ne remplaceraient ni l’ajustement macroéconomique ni la restauration des fondamentaux économiques.
II. Pourquoi le taux parallèle n’est pas non plus un taux d’équilibre ?
L’erreur inverse consisterait à considérer le taux parallèle comme le véritable prix de marché des devises et, par conséquent, comme la meilleure approximation du taux de change d’équilibre.
Une telle conclusion serait tout aussi discutable.
Certes, le marché parallèle incorpore une information économique que le marché officiel ne reflète qu’imparfaitement. Il traduit notamment la demande non satisfaite de devises, les contraintes d’accès au marché officiel, les rigidités administratives et les anticipations des agents économiques concernant l’évolution future du dinar.
À ce titre, le marché parallèle constitue un indicateur utile des tensions présentes dans le système économique.
Toutefois, il serait erroné d’assimiler ce marché à un marché concurrentiel pleinement efficient. Le taux parallèle ne résulte pas uniquement des fondamentaux économiques. Il intègre également de nombreuses composantes qui n’ont aucun lien direct avec la valeur d’équilibre du dinar.
Parmi ces composantes figurent les primes spéculatives liées aux anticipations de dépréciation, les primes d’illiquidité résultant de la fragmentation du marché, les coûts de transaction associés aux circuits informels ainsi que divers arbitrages réalisés en dehors des circuits financiers officiels.
À cela s’ajoutent certaines opérations liées au blanchiment, aux activités criminelles et à l’économie noire qui contribuent à accroître artificiellement la demande de devises et à pousser le taux parallèle au-delà de ce que justifieraient les seuls fondamentaux macroéconomiques.
Le marché parallèle algérien n’est donc ni totalement transparent, ni parfaitement concurrentiel, ni entièrement représentatif des besoins normaux de l’économie. Il constitue davantage un marché fragmenté où se superposent des transactions économiques légitimes, des comportements spéculatifs et diverses activités informelles.
Dans ces conditions, le taux parallèle tend généralement à surestimer le véritable prix d’équilibre du dinar.
Le taux de change d’équilibre doit dès lors être recherché entre ces deux extrêmes. Il ne peut être obtenu ni par la simple observation du taux officiel ni par un alignement mécanique sur le taux parallèle. Son estimation nécessite une approche fondée sur les fondamentaux macroéconomiques et externes, conformément aux méthodologies développées par les institutions financières internationales.
III. Comment déterminer le taux de change d’équilibre fondé sur les fondamentaux ?
Si ni le taux officiel ni le taux parallèle ne constituent des références fiables pour évaluer la valeur économique du dinar, la question centrale devient alors la suivante : comment déterminer un taux de change d’équilibre ?
Les institutions financières internationales, et en particulier le Fonds monétaire international, ont développé au cours des dernières décennies plusieurs approches permettant d’évaluer les désalignements de change. L’approche actuellement privilégiée repose sur le cadre d’analyse connu sous le nom d’External Balance Assessment (EBA).
Cette méthodologie ne cherche pas à déterminer un taux de change idéal à partir d’une simple observation du marché. Elle vise plutôt à identifier le taux de change compatible avec les fondamentaux macroéconomiques de long terme d’un pays.
L’analyse repose principalement sur quatre piliers :
- le compte courant normatif ;
- le taux de change effectif réel (REER) ;
- la soutenabilité externe ;
- les politiques macroéconomiques jugées compatibles avec les équilibres de long terme.
L’idée fondamentale est relativement simple. Un pays dispose d’un compte courant observé et d’un compte courant normatif correspondant à la situation qui prévaudrait si les fondamentaux économiques étaient pleinement cohérents avec les objectifs de stabilité externe.
L’écart entre ces deux grandeurs permet de mesurer l’ampleur du déséquilibre externe :
Une fois cet écart identifié, il est possible d’estimer le degré de désalignement du taux de change réel à partir de l’élasticité du compte courant au taux de change effectif réel :
où ε représente l’élasticité du compte courant au taux de change réel.
Cette approche présente un avantage majeur : elle évite les conclusions simplistes consistant à considérer que le taux parallèle représente nécessairement le véritable prix du marché ou que le taux officiel reflète automatiquement les fondamentaux économiques.
Elle permet au contraire d’inscrire la réflexion dans une perspective macroéconomique plus large fondée sur la compétitivité, la soutenabilité externe et les équilibres de long terme.
Dans le cas algérien, une telle approche apparaît particulièrement pertinente compte tenu de l’importance du secteur des hydrocarbures, de la taille de l’économie informelle, de la fragmentation du marché des changes et du rôle central joué par les réserves de change dans l’équilibre macroéconomique global.
IV. Une estimation indicative du taux d’équilibre du dinar
L’application d’une approche fondée sur les fondamentaux conduit à une conclusion importante : l’écart observé entre le marché officiel et le marché parallèle ne peut être assimilé mécaniquement au désalignement réel du dinar.
À la fin de l’année 2025, le produit intérieur brut officiel de l’Algérie est estimé à environ 290 milliards de dollars. Dans le même temps, l’économie informelle représenterait près de 80 milliards de dollars tandis que l’économie noire pourrait atteindre environ 10 milliards de dollars.
L’économie élargie atteindrait ainsi près de 380 milliards de dollars.
Dans cette configuration :
- l’économie officielle représenterait environ 76 % de l’activité totale ;
- les segments informels et parallèles près de 24 %.
Cette réalité modifie considérablement l’interprétation de l’écart de change observé.
Un écart de 80 % entre le marché officiel et le marché parallèle ne signifie pas nécessairement que le dinar est surévalué de 80 %. Une partie importante de cet écart résulte de facteurs non fondamentaux : contraintes administratives, segmentation du marché, primes spéculatives, coûts de transaction et activités informelles.
Une approche inspirée des méthodes du FMI conduit plutôt à envisager un désalignement réel significatif mais beaucoup plus limité.
À titre indicatif, une fourchette comprise entre 10 % et 25 % apparaît compatible avec :
- la position extérieure de l’Algérie ;
- l’évolution récente du compte courant ;
- la structure du commerce extérieur ;
- le poids de l’économie informelle ;
- et les expériences internationales de réajustement progressif.
Dans ce cadre, un scénario central situé autour de 18 % à 20 % semble constituer une hypothèse raisonnable de travail.
L’intérêt de cette estimation n’est pas de fournir un chiffre exact. Aucun modèle économique ne peut prétendre déterminer avec précision le taux d’équilibre d’une monnaie. Son intérêt réside plutôt dans la mise en évidence d’un ordre de grandeur cohérent avec les fondamentaux économiques.
Cette conclusion est essentielle car elle implique que l’unification du marché des changes ne nécessite probablement ni le maintien du statu quo ni une dévaluation brutale de grande ampleur.
V. Une stratégie graduelle de réalignement sur trois ans
Si le désalignement du dinar est significatif mais inférieur à l’écart observé entre les deux marchés, la stratégie optimale consiste alors à privilégier un ajustement progressif plutôt qu’une correction brutale.
L’expérience internationale montre que les dévaluations massives produisent généralement des effets économiques et sociaux importants : accélération de l’inflation ; perte de confiance ; dollarisation accrue ; fuite vers les actifs réels ; et tensions sociales et politiques.
Ces risques sont particulièrement élevés dans une économie fortement dépendante des importations et caractérisée par un secteur informel important.
Dans l’hypothèse d’un désalignement réel proche de 18 %, une correction étalée sur trois ans apparaît plus prudente.
Une trajectoire annuelle de l’ordre de 5 % à 6 % permettrait d’atteindre progressivement cet objectif tout en limitant les risques de déstabilisation.
Une telle stratégie poursuivrait plusieurs objectifs simultanément : réduire progressivement l’écart entre les deux marchés ; améliorer la compétitivité extérieure ; renforcer la crédibilité du régime de change ; restaurer les signaux économiques ; et préparer l’unification graduelle du marché des devises.
L’objectif n’est pas simplement de modifier un prix relatif. Il s’agit de rétablir progressivement la cohérence du cadre macroéconomique.
VI. L’inflation : principal risque de la transition
Le principal risque associé à toute stratégie de réalignement demeure l’inflation. Toutefois, contrairement à une idée fréquemment avancée, l’inflation algérienne ne dépend pas exclusivement du taux de change. La dépréciation du dinar constitue certes un facteur important, mais elle n’est qu’un élément parmi plusieurs déterminants : les déficits budgétaires ; la création monétaire ; les rigidités de l’offre ; les contraintes logistiques ; les dysfonctionnements des circuits de distribution ; les prix internationaux ; et les anticipations inflationnistes.
L’inflation peut être représentée de manière simplifiée par la relation suivante :
Dans ce cadre, le taux de change n’est pas le déterminant unique de l’inflation. Il agit conjointement avec les autres variables macroéconomiques.
Avec une dépréciation annuelle proche de 5,7 % et un coefficient de transmission compris entre 30 % et 50 %, l’impact inflationniste additionnel pourrait être limité à environ 1,5 à 3 points par an.
Ces ordres de grandeur demeurent significatifs mais restent compatibles avec une stratégie d’ajustement graduelle si les autres politiques macroéconomiques sont cohérentes.
VII. Comment contrôler l’inflation durant le processus de l’unification ?
L’unification du marché des changes ne pourra réussir que dans le cadre d’un policy mix cohérent.
- La première condition est la discipline budgétaire. Une réduction progressive des déficits est indispensable afin d’éviter la monétisation des déséquilibres et les pressions inflationnistes excessives.
- La deuxième condition concerne la politique monétaire. La Banque d’Algérie devra renforcer sa crédibilité et limiter l’expansion excessive de la liquidité.
- La troisième condition réside dans la prévisibilité du processus. Les ajustements graduels et annoncés à l’avance permettent de mieux ancrer les anticipations que les corrections brutales et inattendues.
- La quatrième condition concerne le soutien à l’offre domestique. Plus l’économie sera capable de répondre à la demande intérieure, plus le pass-through du taux de change vers les prix sera limité.
- La cinquième condition consiste à réduire progressivement les restrictions administratives afin de favoriser la convergence entre les deux marchés.
- Enfin, des mécanismes ciblés de protection sociale devront accompagner la transition afin de préserver les ménages les plus vulnérables.
VII. L’économie informelle : l’autre défi de la transition
L’unification progressive du marché des changes ne pourra réussir durablement sans une prise en compte explicite de l’économie informelle. Cette dernière constitue aujourd’hui l’un des principaux déterminants du fonctionnement réel du marché des devises en Algérie.
Au fil des décennies, les restrictions d’accès aux devises, l’existence d’un écart important entre les marchés officiel et parallèle ainsi que les rigidités administratives ont favorisé le développement d’un vaste écosystème informel qui joue désormais un rôle significatif dans la circulation des devises et dans le financement de certaines activités économiques.
Une partie importante des transactions liées aux voyages, aux services, aux transferts privés, à certaines importations ou encore à la constitution d’une épargne de précaution s’effectue aujourd’hui en dehors des circuits officiels. Dans ce contexte, le marché parallèle ne constitue pas uniquement un phénomène spéculatif. Il remplit également certaines fonctions économiques que le système officiel ne parvient pas encore à assurer pleinement.
Cette réalité implique qu’une stratégie d’unification du marché des changes ne peut se limiter à un ajustement du taux officiel. Elle doit également créer les conditions d’une réintégration progressive des flux informels dans les circuits financiers officiels.
L’objectif ne doit pas être de combattre brutalement l’économie informelle, mais plutôt de réduire progressivement les incitations économiques qui favorisent son développement. L’expérience internationale montre que les politiques fondées exclusivement sur le contrôle administratif produisent rarement les résultats escomptés. Elles tendent souvent à déplacer les activités informelles plutôt qu’à les réduire.
La stratégie la plus efficace consiste à rendre progressivement le marché officiel plus attractif que le marché parallèle. Cela suppose notamment :
- Un accès plus fluide aux devises ;
- Le développement effectif des bureaux de change ;
- Une réduction graduelle de l’écart entre les deux marchés ;
- Une amélioration de la qualité des services financiers ;
- Une simplification des procédures administratives ;
- et un renforcement de la confiance dans les institutions monétaires.
Dans ce contexte, la mobilisation de l’épargne informelle constitue également un enjeu majeur. Les montants importants détenus sous forme de liquidités ou de devises en dehors du système bancaire représentent une ressource potentielle considérable pour le financement de l’investissement et du développement économique.
Leur réintégration progressive nécessitera toutefois des mesures crédibles de confiance, de sécurité juridique et de stabilité macroéconomique.
À terme, le succès de l’unification du marché des changes dépendra autant de la réduction des déséquilibres macroéconomiques que de la capacité des autorités à favoriser une transition progressive de l’économie informelle vers l’économie formelle.
L’objectif ultime n’est pas seulement de rapprocher deux taux de change, mais de reconstruire un marché unique des devises capable de répondre aux besoins de l’ensemble des agents économiques dans un cadre transparent, concurrentiel et crédible.
VIII. Les enseignements de l’expérience 1994-1998
L’Algérie dispose déjà d’une expérience historique particulièrement riche en matière d’ajustement du taux de change. Les réformes engagées entre 1994 et 1998 ont permis de rétablir plusieurs équilibres macroéconomiques fondamentaux après une grave crise de balance des paiements.
Cette expérience montre qu’une dévaluation peut contribuer à restaurer les équilibres externes lorsqu’elle s’inscrit dans un programme cohérent de stabilisation.
Elle montre également que le taux de change ne constitue jamais une solution autonome.
Le succès de l’ajustement dépend de plusieurs facteurs :
- La crédibilité du policy mix ;
- La discipline budgétaire ;
- La maîtrise monétaire ;
- Les réformes structurelles ;
- La confiance des agents économiques.
La principale différence entre la situation actuelle et celle du milieu des années 1990 réside dans l’ampleur prise par l’économie informelle, dans l’existence d’un marché parallèle beaucoup plus développé et dans la fragmentation accrue des circuits économiques.
Ces caractéristiques rendent aujourd’hui nécessaire une approche plus graduelle, mieux séquencée et davantage fondée sur la gestion des anticipations.
IX. Le réalignement du dinar n’est pas une réforme isolée
Une erreur fréquente dans les débats sur le taux de change consiste à considérer le réalignement du dinar comme une solution autonome capable, à elle seule, de corriger les déséquilibres économiques accumulés au fil du temps. Une telle approche serait réductrice et risquerait de conduire à des attentes irréalistes quant aux effets d’une réforme du régime de change.
Le taux de change constitue certes un prix macroéconomique fondamental. Il influence directement la compétitivité, les exportations, les importations, l’investissement, l’inflation et les équilibres extérieurs.
Toutefois, il ne constitue qu’un maillon d’un système économique beaucoup plus complexe où interagissent la politique budgétaire, la politique monétaire, le système bancaire, la structure productive, le climat des affaires et les institutions économiques.
L’expérience internationale montre qu’un réalignement du taux de change produit rarement les résultats attendus lorsqu’il est mis en œuvre de manière isolée.
Une dépréciation peut temporairement améliorer certains indicateurs externes, mais ses effets s’estompent rapidement si les déséquilibres budgétaires persistent, si la création monétaire demeure excessive, si les rigidités de l’offre limitent la réponse de l’appareil productif ou si l’environnement des affaires continue de freiner l’investissement.
À l’inverse, lorsque l’ajustement du taux de change s’inscrit dans un programme cohérent de réformes macroéconomiques et structurelles, il peut devenir un puissant levier de transformation économique.
Il contribue alors à restaurer la compétitivité, à améliorer l’allocation des ressources, à renforcer les exportations et à soutenir la diversification productive.
Dans le cas de l’Algérie, cette complémentarité entre réforme du change et réformes structurelles revêt une importance particulière. La dépendance persistante aux hydrocarbures, la taille de l’économie informelle, la faible profondeur du système financier, les rigidités du marché du travail et la prédominance de l’État dans de nombreux secteurs imposent une approche globale et coordonnée.
Le succès d’une stratégie de réalignement dépendra donc moins de l’ampleur de l’ajustement du taux de change que de la capacité des autorités à mettre en œuvre simultanément un ensemble cohérent de réformes destinées à renforcer la stabilité macroéconomique, améliorer la productivité et élargir la base productive nationale.
Autrement dit, le réalignement du dinar constitue une condition nécessaire de la restauration des équilibres macroéconomiques, mais il ne constitue pas une condition suffisante. Son efficacité dépendra largement de la qualité des politiques d’accompagnement et de la cohérence du programme global de réformes économiques.
C’est précisément dans cette perspective qu’il convient désormais d’examiner les réformes budgétaires, monétaires, financières et structurelles indispensables à la réussite de l’unification du marché des changes et à la consolidation durable des équilibres macroéconomiques.
Conclusion générale
Le débat sur le taux de change est souvent présenté comme un débat technique portant sur la valeur du dinar, sur l’opportunité d’une dépréciation ou sur les modalités de fonctionnement du marché des changes. Une telle lecture est réductrice. En réalité, la question du taux de change constitue l’un des révélateurs les plus visibles de déséquilibres économiques, financiers et institutionnels beaucoup plus profonds.
L’analyse développée dans cette étude montre que les difficultés actuelles du système de change algérien ne résultent pas uniquement d’un problème de niveau du taux de change. Elles trouvent leur origine dans l’interaction complexe entre la dépendance aux hydrocarbures, les déséquilibres budgétaires, la fragmentation du marché des devises, l’importance de l’économie informelle, la faiblesse de la diversification productive et les limites du cadre de gouvernance macroéconomique.
Dans ce contexte, le double marché des changes apparaît moins comme la cause des déséquilibres que comme leur conséquence. Il constitue le symptôme d’un système où les mécanismes normaux d’ajustement économique ont progressivement été remplacés par des mécanismes administratifs, des restrictions, des arbitrages informels et des dispositifs de compensation qui ont permis de retarder les ajustements sans pour autant les supprimer.
Or, l’expérience économique montre qu’aucun pays ne peut durablement administrer les déséquilibres à la place de les corriger. Les tensions qui ne s’expriment plus à travers les prix finissent toujours par réapparaître sous d’autres formes : inflation, pénuries, rationnement, perte de compétitivité, pression sur les réserves de change, expansion de l’économie informelle ou affaiblissement de la crédibilité des institutions économiques.
Le véritable enjeu n’est donc pas de défendre un niveau particulier du dinar ni d’opposer artificiellement stabilité et ajustement. Il consiste à restaurer progressivement les conditions d’un fonctionnement plus cohérent de l’économie. Dans cette perspective, le réalignement progressif du dinar ne constitue ni une fin en soi ni une solution miracle. Il représente un instrument parmi d’autres au service d’un objectif plus large : rétablir la cohérence entre les fondamentaux macroéconomiques, les signaux de marché et les objectifs de développement de long terme.
Contrairement à une idée souvent avancée, le véritable risque pour l’Algérie n’est pas le réalignement progressif et maîtrisé du dinar. Le véritable risque réside dans la poursuite d’un système où les déséquilibres sont administrés plutôt que corrigés, où les ajustements sont continuellement reportés et où les écarts entre les prix officiels et les réalités économiques continuent de s’accumuler jusqu’à rendre les corrections futures plus coûteuses encore.
La réussite d’une telle transition exige naturellement bien davantage qu’une réforme du taux de change. Elle suppose une stratégie cohérente associant rééquilibrage budgétaire, discipline monétaire, modernisation du système financier, mobilisation de l’épargne nationale, amélioration du climat des affaires, diversification productive et renforcement des institutions économiques. L’unification du marché des changes et le rétablissement de la crédibilité du dinar ne pourront être durables que s’ils s’inscrivent dans cette dynamique globale de transformation économique.
Au-delà des considérations techniques, la question posée est finalement celle du modèle économique que l’Algérie souhaite construire au cours des prochaines décennies. Une économie moderne ne peut durablement reposer sur la coexistence de plusieurs prix de référence pour une même devise, sur la fragmentation des circuits économiques ou sur une dépendance excessive à la rente des hydrocarbures. Elle doit s’appuyer sur des mécanismes transparents, sur des institutions crédibles, sur une monnaie respectée et sur un environnement favorable à l’investissement, à l’innovation et à la création de richesse.
C’est précisément dans cette perspective que s’inscrit la Vision 2050. Cette ambition ne pourra être atteinte sans une transformation progressive mais profonde du cadre macroéconomique national. La compétitivité, la diversification productive, l’ouverture maîtrisée sur l’économie mondiale, la stabilité financière et la crédibilité des politiques publiques constituent les fondements indispensables de cette trajectoire.
En définitive, la question du dinar dépasse largement le cadre du marché des changes. Elle touche à la souveraineté économique du pays. Non pas une souveraineté fondée sur le contrôle administratif des déséquilibres, mais une souveraineté fondée sur la solidité des institutions, la résilience de l’économie, la crédibilité de la monnaie nationale et la capacité du pays à financer durablement son développement.
Le réalignement progressif du dinar, l’unification du marché des changes et le rééquilibrage des grands agrégats macroéconomiques ne constituent donc pas des objectifs isolés. Ils représentent des étapes essentielles d’une stratégie plus large visant à construire une économie plus compétitive, plus diversifiée, plus crédible et plus cohérente. Une économie capable de transformer durablement sa richesse potentielle en prospérité réelle et de faire de la Vision 2050 non pas un simple horizon de référence, mais un véritable projet national de développement.
Annexe 1. Estimation indicative du taux de change d’équilibre du dinar : une approche inspirée des méthodologies du FMI
L’une des questions les plus fréquemment posées dans le débat sur le taux de change en Algérie est la suivante : quelle est la véritable valeur du dinar ? Cette interrogation est légitime dans un contexte où coexistent un taux de change officiel administré et un taux pratiqué sur le marché parallèle qui s’écarte fortement du premier.
La réponse mérite toutefois d’être nuancée. Ni le taux officiel ni le taux parallèle ne constituent une mesure fiable du taux de change d’équilibre.
Le premier est influencé par les interventions de la Banque d’Algérie, les mécanismes administratifs d’allocation des devises et les objectifs de stabilité macroéconomique poursuivis par les autorités.
Le second incorpore quant à lui des facteurs qui dépassent largement les seuls fondamentaux économiques : spéculation, restrictions d’accès aux devises, coûts de transaction liés aux circuits informels, activités non déclarées et diverses formes d’arbitrage.
Le véritable taux de change d’équilibre se situe vraisemblablement entre ces deux extrêmes.
Les institutions financières internationales, notamment le Fonds monétaire international, utilisent aujourd’hui des approches fondées sur les fondamentaux macroéconomiques afin d’évaluer les désalignements de change. Ces méthodes reposent sur l’idée qu’un taux de change est considéré comme équilibré lorsqu’il est compatible avec une position extérieure soutenable, un niveau adéquat de réserves de change et des politiques macroéconomiques cohérentes.
L’approche consiste à comparer le compte courant observé au compte courant normatif compatible avec les fondamentaux de long terme. L’écart entre les deux permet ensuite d’estimer le degré de désalignement du taux de change effectif réel.
Appliquée au cas algérien, cette logique conduit à plusieurs observations importantes.
Premièrement, l’écart actuel observé entre le marché officiel et le marché parallèle ne doit pas être interprété comme une mesure directe du désalignement du dinar. Un écart de 80 % entre les deux marchés ne signifie pas que le dinar devrait être dévalué de 80 %. Une telle conclusion ignorerait les nombreuses distorsions qui affectent le marché parallèle.
Deuxièmement, la taille de l’économie informelle joue un rôle important dans la formation du taux parallèle. À la fin de l’année 2025, l’économie officielle de l’Algérie représenterait environ 290 milliards de dollars. Les estimations disponibles suggèrent par ailleurs que l’économie informelle pourrait atteindre près de 80 milliards de dollars, tandis que l’économie noire représenterait environ 10 milliards de dollars supplémentaires. L’économie élargie atteindrait ainsi près de 380 milliards de dollars.
Dans ce contexte, le marché parallèle incorpore non seulement les besoins réels de devises de l’économie, mais également des activités informelles, des comportements spéculatifs et des flux échappant aux circuits officiels. Son taux ne peut donc être considéré comme une mesure objective de la valeur fondamentale du dinar.
Troisièmement, les expériences internationales montrent que les désalignements réels observés dans les économies émergentes sont généralement très inférieurs aux écarts enregistrés entre les marchés officiels et parallèles. Les ajustements compatibles avec les fondamentaux se situent souvent dans des fourchettes beaucoup plus modérées.
Sur cette base, une estimation indicative du désalignement du dinar comprise entre 10 % et 25 % apparaît cohérente avec les principaux indicateurs macroéconomiques de l’Algérie. Une estimation centrale proche de 18 % à 20 % semble constituer un ordre de grandeur raisonnable pour guider la réflexion stratégique.
L’objectif de cette estimation n’est pas de fournir une valeur exacte du dinar.
Aucun modèle économique ne permet de déterminer avec précision le taux d’équilibre d’une monnaie.
Son intérêt réside dans la mise en évidence d’un ordre de grandeur compatible avec les fondamentaux économiques plutôt qu’avec les seules tensions observées sur les marchés.
Cette conclusion possède une implication stratégique majeure. Elle suggère que l’unification du marché des changes ne nécessite probablement ni le maintien du statu quo ni un alignement brutal sur le marché parallèle.
Une correction graduelle et ordonnée du taux de change apparaît au contraire plus compatible avec les objectifs de stabilité macroéconomique, de maîtrise de l’inflation et de préservation de la cohésion sociale.
En définitive, la véritable question n’est pas de savoir si le dinar doit être ajusté, mais comment cet ajustement peut être réalisé de manière progressive et cohérente afin de restaurer durablement les équilibres externes, la compétitivité de l’économie et la crédibilité du système monétaire.







Laisser un commentaire